Continuité de la politique ilnpérialiste de la France
Tchad/Liban Claude GABRIEL
D
EUX conflits, celui du Tchad et celui du Liban mettent simultanément en évidence les responsabilités propres du gouvernement de la France dans le maintien de l'ordre impérialiste (1). Apparemment rien, si ce n'est des considérations générales, ne lie ces deux problèmes. Le Tchad est un pays africain victime d'une crise politique interne depuis plus de vingt ans ; la crise libanaise, elle, se rattache aux développements de la question nationale palestinienne et à la crise de l'impérialisme dans toute la région. Au Tchad, des cliques militaires s'affrontent au détriment de toute la population et s'appuient, au gré des événements, sur des forces étrangères. Au Liban, malgré l'indubitable autonomie des groupes militaires qui se combattent, il reste la présence de groupes sociaux - à commencer par les diverses bourgeoisies chrétiennes et musulmanes - qui pèsent sur le conflit, ne serait-ce qu'en se situant par rapport à la question palestinienne et au sionisme.
Pourtant, malgré ces différences, les deux guerres ont sur l'essentiel des points importants de ressemblance. Au-delà du discours sur «l'histoire» et des « liens affectifs » liant la France au Tchad et au Liban qu'évoque inévitablement Mitterrand, il y a évidemment la nécessité de défendre la stabilité de la domination impérialiste dans ces deux régions. Mais cela suffit-il à expliquer pourquoi l'actuel gouvernement de la France a dû s'engager pareillement dans deux conflits insolubles, aucun des camps en présence n'étant capable d'imposer sa solution, pas même l'impérialisme américain?
Pourquoi l'intervention militaire est-elle dans les deux cas présentée comme celle d'une « force d'interposition » ? Pourquoi, dans les deux cas, parle-t-on de « gouvernements légitimes » avec autant d'emphase que cela en devient suspect ? La fiction des « gouvernements légitimes »
Lors de sa conférence de presse du 9 juin 1982, quand l'armée sioniste s'acharnait sur Beyrouth, Mitterrand proclamait : « Tout appel du gouvernement légitime du Liban sera entendu par la France ». Il précisait alors sa philosophie générale : « Nous soutenons les gouvernements légitimes. Comment naissent ces gouvernements légitimes ? Soit par la force des armes ... soit par le suffrage universel. )) Voila une bien curieuse définition. Pinochet est-il le gouvernant légitime du Chili ? Sinon pourquoi accorder un tel titre au régime de Hissène Habré au Tchad et à celui de Gemayel au Liban ?
Mitterrand mesure évidemment les risques de sa définition du gouvernement « légitime». Ce n'est pas pour rien qu'au début du mois d'août 1983 le régime de Habré est présenté comme «légitime» tandis qu'à la fin du mois Mitterrand déclare : « Les soldats français sont intervenus au secours du Tchad, aux côtés de 1 'armée tchadienne, à 1 'appel du gouvernement reconnu ». Il ajoutait « la France n'a pas à arbitrer les conflits intérieurs entre fractions (2). ))
Ce glissement sensible de vocabulaire de « gouvernement légitime » à « gouvernement reconnu » ne traduit pas un scrupule démocratique de la part de Mitterrand. Ce dernier a bien pris soin de donner pour légitimes des gouvernements arrivés au pouvoir par les armes sans distinguer ceux qui sont portés par un mouve-
1. Pour reprendre le fil des événements au Tchad depuis 1960, se reporter aux deux numéros récents 156 et 157 d'., lnprécor "· 2. << Le Monde , 26-8-83. Mitterrand veut dire que le régime Habré est reconnu par l'Organisation de l'unité africaine. Cette même OUA qui reconnaissait le gouvernement de Goukouni quelques mois auparavant. Comme le disait Bongo, le président du Gabon, << le pouvoir appartient à celui qui occupe le fau teuil présidentiel ...
au monde un autre 'signal de sécurité et deux pays pour permettre à la diplo-
Jaguars et autres Alouettes . Le recours à la paix. » férence avec la politique des précé- nement français apporte en réalité camp et se contente de « s'in- que conjoncturel, accessoire. Par conment populaire insurrectionnel et ceux qui sont le résultat des coups militaires fascistes. A vrai dire Mitterrand, dès la fin du mois d'août, sait fort bien qu'Habré n'est pas une solution stable pour le Tchad. Au même moment la presse ne parle plus des « rebelles de Goukouni » mais des « troupes de l'ancien Président du GUNT ». La nuance est de taille. L'impérialisme n'a pas de solution pour le Tchad et même si Habré peut paraître aujourd'hui la meilleure carte, il n'a pas les moyens de résoudre l'éclatement régionaliste et tribal du pays. Il ne peut imposer ses troupes du Nord dans le Sud, il ne peut pas, du néant, créer une conscience nationale tchadienne dont ses propres soldats n'ont même pas idée.
Pas plus que Habré au Tchad, Gemayel n 'a de légitimité nationale au Liban, outre celle qu'avait bien voulu lui concéder les troupes israéliennes. Pas plus que Habré, Gemayel ne peut être la solution stable sur le long terme. Et cela aussi on le sait à l'Elysée. D'où la prudence et les glissements dans le vocabulaire.
Pourtant le gouvernement français persiste et théorise comme une sorte de « règle de conduite ». C'est un bien curieux paradoxe qui consiste à proclamer que l'on intervient au nom d'un gouvernement légitime tout en montrant ostensiblement que l'on ne croit pas ce qu'on dit ! Parce qu'il doit par moment situer l'intervention impérialiste au dessus des clans en présence, le gouvernement en tire argument pour faire croire à sa neutralité et à sa volonté de paix. Un dirigeant socialiste «de gauche» comme Motchane n'hésite pas un instant et s'exclame : 11 ce choix est celui de l'indépendance et de 1 'internationalisme » ! Rien que ça. L'imposture de l'interposition
En avril 1981 , avant son élection,
Mitterrand déclarait à propos de l'Afrique: « La France ... doit donner de solidarité" que celui des Transalls, aux canons a toujours été un aveu d'impuissance (3). » Il lui faut aujourd'hui, pour maintenir l'illusion, démontrer qu'il existe une grande difdants gouvernements de la ye République : la France refuse de choisir un terposer ». Ainsi dans l'interview 3 ... Afrique-industrie., 15-4-81 présidentielle du 28 août sur le
Tchad : Il ce rappel des faits montre que deux politiques ont été essayées par mes prédécesseurs. Ni l'une ni l'autre n'a pu résoudre le problème tchadien . N'était-il pas raisonnable d'en pratiquer une troisième ? »
De Gaulle et Pompidou avaient pour leur part soutenu les présidents tchadiens Tombalbaye et Malloum, Giscard avait joué la carte Malloum et Habré, alors que maintenant « la France ne se mêle pas directement à la guerre civile ». Telle serait la différence avec la politique des gouvernements antérieurs, selon la parole monarcho-présidentielle.
Pourtant l'histoire de l'intervention permanente de la France au Tchad prouve que son but a toujours été de stabiliser un appareil d'Etat plus que de soutenir tel ou tel chef de fraction ou Président en place. A l'absence de nation tchadienne, l'impérialisme français a toujours répondu en cherchant à construire de gré ou de force un appareil d'Etat « national ». Il pousse, selon les rapports de forces , telle ou telle fraction pour en faire la dépositaire conjoncturelle de la « légitimité ». Dans les années 1 97 4-197 5, quand Paris commence à envisager l'association du FROLINAt rebelle au pouvoir central, cette politique se systématise.
La question tchadienne concentre des paramètres bien plus complexes que dans la majeure partie des autres pays africains sous domination française. Constitué de bric et de broc, mais constitué tout de même dans la plupart des autres pays africains, l'Etat « national » reste en 1983, vingt trois ans après l'indépendance, un rêve pour le Tchad.
Hernu soi-même vient confirmer toute notre analyse. Dans une interview récente au Progrès de Lyon, le ministre explique : « Nous n 'appuyons aucune faction, aucun clan, aucun groupe militaire armé. Au Liban, l'armée française, comme le président Mitterrand 1 'a dit pour le Tchad, n'est l'armée supplétive d'aucune faction ... C'est un nouveau rôle que jouent nos forces militaires au Tchad et au Liban ... , nos militaires sont dans ces matie de jouer son rôle afin de revenir
Dans cette déclaration la part de mensonge porte sur des questions secondaires. Il est par exemple clair, qu'au Liban et au Tchad le gouverune aide à Gemayel et à Habré. Mais cela n'est pour l'impérialisme français tre, comme l'avoue Jospin à RTL,
11 la force d'interposition était venue à
la demande de l'Etat légal du Liban ». «L'Etat légal» ... Voilà l'enjeu et la similitude entre Tchad et Liban.
Ainsi il ne fait plus de doute qu'il y a continuité de la politique impérialiste française dans ces conflits. Malgré les contorsions officielles pour faire diversion, la défense des Etats « nationaux » et coercitifs face aux éclatements ethniques, régionaux et confessionnaux apparaît comme la ligne permanente de tous les gouvernements de la v• République. Malgré un demi aveu, Mitterrand ment encore quand il affirme que « si la méthode change, 1 'objectif reste, qui consiste à préserver le rôle et les intérêts de la France ». Non, même la méthode n'a pas changé!
Nous allons montrer maintenant comment, tout au long des vingt dernières années au Tchad, les intérêts de l'impérialisme se sont joués sur la défense de 1 'Etat centralisateur, y compris parfois contre les prétendus gouvernements légitimes du moment. L'impossible construction de l'« Etat national» tchadien
L'armée française ne quitte pas le Tchad au moment de l'« indépendance » en 1960. Comme dans bien d'autres pays africains, sa présence est légalisée par les premiers accords de coopération militaire . Mais au Tchad, elle a un mandat tout à fait particulier : une partie de ses forces demeure dans les préfectures du Nord avec pour tâche d'en assurer le contrôle administratif. Ceci durera jusqu'en 1964.
Le pouvoir échoit en 1 960 à un politicien d'une ethnie du Sud, Tombalbaye, qui s'avère incapable d'imposer l'idée même d'un pouvoir central aux populations du Nord, musulmanes. Celles-ci sont traditionnellement tournées, culturellement et commercialement, vers le Soudan et la Libye. L'armée française sert donc de substitut à ce vide administratif et politique de l'Etat tchadien en gestation.
Lorsqu'à partir de 1964 l'armée française cesse cette mission et rend le Nord au pouvoir « national », les préfets venus du Sud se comportent de manière tellement répressive que les jacqueries vont se multiplier. Elles fournissent la base, à partir de 1965, de ceux qui formeront peu après le
FROLINA T. En 1968, la coopération militaire française se double d'une force d'intervention dont la tâche est de rédu ire ces révoltes du Nord.
Jusqu'en 1972, date du retrait théorique des forces d'intervention françaises, cette double fonction va demeurer. Paris a dû réduire momentanément son investissement directement guerrier. Mais il maintient des forces dont le mandat est de construire enfin une véritable armée tchadienne. Le 24 mai 1973, au Sénat, Monory évoque avec franchise la réalité. Il explique en détail comment, malgré le « repli », le dispositif français sur le terrain atteint encore deux mille hommes. Il expose ce que sont les objectifs de l'Assistance militaire technique (AMT) : 11 Cette tâche est d'autant plus importante que dans ce pays peuplé de tant d'ethnies différentes, l'armée est le seul élément entièrement entre les mains du pouvoir central, qui peut à la longue faire naître 1 'idée de nation et constituer le début d'une cohésion à 1 'échelon national. » En quelque sorte, une conscience nationale à accoucher tardivement et aux forceps par le miracle militaire. Ce que le général Cortadellas, responsable des opérations de 1969 à 1972, résume ainsi après le coup d'Etat militaire du 13 avril 197 5 qui fait arriver l'armée tchadienne au pouvoir : << En Afrique, et au Tchad en particulier, l'armée, c'est le progrès (...) la colonisation aura accéléré la phase moyen-âgeuse en ou vrant la route au pouvoir militaire 11 !
Ce « progrès », l'armée française a tout fait pour y aboutir. En vain. Et Monory explique parfaitement, et avec quelle ironie, combien cette tâche se heurte précisément au manque de conscience politique, pour ne pas dire de conscience nationale, et à l'absence d'un réel Etat tchadien : << A l'échelon central, des officiers et des sous -officiers français occupent encore un certain nombre de postes exigeant une certaine continuité de vue et une grande rigueur intellectuelle [sic !] : en matière logistique par exempie, ravitaillement en matériels, vivres, essence, régulation des transports, etc. Le service de santé de 1 'armée tchadienne est totalement entre les mains de médecins militaires français. (. . .)
<< L'instruction des cadres est un souci permanent de 1 'AMT. Trois écoles militaires existent, toutes dirigées et animées par du personnel français. (...)
<< Cette formation, à tous les degrés, est lente et difficile : si, en nombre, on arrive à alimenter les besoins d 'encadrement de l'armée tchadienne (sauf pour les médecins)
jusqu 'au niveau de chef de section, la qualité laisse parfois à désirer : ten -dance au laisser-aller, conscience professionnelle et rigueur intellectuelle encore assez déficiente. 11
Ce rapport devait illustrer la réalité du. .. désengagement français au Tchad. La Mission de la réforme administrative (MRA) illustre également les difficultés rencontrées. La MRA-arrive au Tchad en août 1969. Son chef, Pierre Lami, a été administrateur des colonies. Il a travaillé au Tchad en 1934 puis a exercé en Indochine, en Côte d'Ivoire, au Mali et au Congo belge. Son rôle théorique au départ est de « conseiller » le pouvoir politique pour qu'il prenne des mesures d'amélioration de l'administration. En réalité, l'objectif est tout autre : l'appareil d'Etat est en faillite. Incapable de réduire la lutte du FROLINAT, il a échoué également à encadrer administrativement les zones sous son contrôle. A cela s'ajoute la corruption, l'incapacité chronique des cadres promus grâce aux seuls réseaux familiaux et ethniques. La MRA a donc comme objectif de se substituer dans bien des cas à l'Etat tchadien défaillant. Tombalbaye lui-même dit à son propos : << Notre erreur a été de vouloir relever trop rapidement l'administration coloniale par des cadres tchadiens sans expérience. 11
Travaillant en relation avec les troupes françaises, la MRA remet en place des postes administratifs, construit des écoles et fait creuser des puits pour favoriser le regroupement de la population dans certaines zones. Elle « conseille » les préfets, elle se charge d'assainir l'administration. Elle déplace des fonctionnaires et en nomme d'autres. Une activité qui ne fait pas que des heureux : en février 1973, un ancien préfet limogé par la MRA assassine son successeur à AmDam. La MRA met aussi au point les opérations politiques et psychologiques pour gagner au régime certains chefs traditionnels.
. La MRA va s'attaquer à un autre problème plus complexe qui, en définitive, amènera Tombalbaye à demander le remplacement de Pierre Lami. Pour redonner un semblant de crédibilité à l'Etat auprès des populations, les Français de la mission vont chercher à relancer les prérogatives des chefs coutumiers, des sultans. La fiche MRA n° 702 expose candidement : 11 Le problème de la valorisation et de la modernisation de la chefferie est un de ceux que l'expert étranger, soucieux de discrétion et de non -ingérence, se doit d'aborder avec humilité. Il ne lui appartient pas
de proposer des solutions, et il doit se borner à présenter une gamme, un éventail de possibilités parmi lesquelles le chef de l'Etat pourra se prononcer. »
En toute « humilité >> et « discrétion )), les quelques centaines de personnels français de la MRA vont proposer un système fondé en partie sur les fonctions occultes des sultans. Le pouvoir central, dépositaire des intérêts de la petite-bourgeoisie du Sud, y vit une menace. Exit Pierre Lami. La MRA continua sa mission cahin-caha (un de ses responsables fut un certain Claustre, dont les efforts pour faire libérer sa femme des mains de Hissène Habré amenèrent le régime à l'expulser).
Bien d'autres rouages assuraient leurs propres fonctions complémentaires. Tous les évêques dans le Sud étaient Français et l'un d'eux, Mgr Dalmais, archevêque de Fort-Lamy, était en même temps président de la Commission économique et sociale. Un Français, Gilbert Maillart, était président de l'association des employeurs. Le président de la radio était un certain Grégoire Bicquet. Le regtme Tombalbaye corrompu, répressif, n'était en fait qu'un organe consultatif dès qu'il s'agissait de choses sérieuses, comme de maintenir un semblant d'appareil d'Etat. L'Elysée et les régimes en place
Depuis plusieurs semaines, Hissène Habré reproche à l'armée française de ne pas l'aider à reconquérir le Nord. Si le gouvernement français a sauvé Habré en envoyant un puissant corps expéditionnaire, il n'entend pas fournir des forces supplétives mais appliquer sa propre politique, sa propre tactique. Ce qui en dit long sur la manière dont peuvent être utilisés et interprétés les fameux accords de «coopération >> militaire !
Le gouvernement français négocie avec Tripoli par-dessus la tête du gouvernement « légitime >> du Tchad. Cela n'est pas non plus un événement exceptionnel ou nouveau. Pour construire coûte que coûte un appareil d'Etat digne de ses prétentions, l'impérialisme français n'utilise que jusqu'à un certain point les régimes en place. Mais les contradictions s'accumulent et débouchent régulièrement sur des crises graves.
Ainsi, le 8 avril 1970, Tombalbaye dénonçait-il soudain « une mafia 4. " Le Monde ., -26-8-83 étrangère non encore dépoui//ée du vieil homme colonialiste » qui 11 a organzse une véritable conspiration contre nos droits, nos libertés, notre bonheur ». La campagne contre Pierre Lami était lancée. Nouvelle crise à propos de grèves dans les lycées en décembre de la même année. Tombalbaye dénonce alors les professeurs français « colonialistes >>. A chaque fois, le pouvoir se retranche derrière de soudaines professions de foi nationalistes.
Le régime militaire de Malloum lui aussi, puis Goukouni en tant que président du GUNT, utilisèrent à leur tour cette méthode de pression sur l'impérialisme qui, incorrigible, s'attache plus à « fabriquer >> le Tchad qu'à défendre les régimes du moment.
Ces crises montrent bien la précarité des gouvernements tchadiens et constituent un handicap sérieux pour les Français. Vouloir stabiliser un Etat national en ne trouvant que des cliques régionalistes et tribales à mettre au pouvoir relève de la quadrature du cercle.
Bien qu'il n'y ait aucune solution possible pour le Tchad dans le cadre de la domination impérialiste, il faut bien que de temps à autre . les gouvernements français fassent mine de proposer quelque chose d'intelligent. Construire un Etat national tchadien, certes, mais sous quelle forme? Comment concilier l'éclatement ethnique, l'absence de conscience nationale et la nécessité d'un pouvoir qui s'impose à tous?
La régionalisation systématique des conflits tchadiens a favorisé les propositions d'ordre fédéraliste, d'autant que l'impérialisme repousse toute idée de partition réelle du pays. Giscard proposait, le 15 février 1979, une formule institutionnelle nouvelle : 11 Le Tchad est un Etat étendu et fragile, il n y a pas d'autre solution que l'entente entre le: Tchadiens du Sud, les plus nombreux, chrétiens et animistes, et les Tchadiens du Nord, auxquels une place suffisante n'a pas été faite jusqu 'ici dans la vie courante de l'Etat .. . Il faut rechercher une structure de l'Etat tchadien, très décentralisée, voire sous une forme fédérale, pour que chacune de ces communautés puisse assurer la gestion de ses propres affaires et qu'en mème temps l'unité de l'Etat tchadien puisse ètre préservée. ce sont les conseils que nous avons donnés. L'action de la France avait essentiellement pour conséquence de permettre au Tchad de disposer d'un délai pour mettre en œuvre cette réconciliation, puis cette réorganisation de sa structure. »
Mitterrand ne fait aujourd'hui que plagier son prédécesseur : 11 la
négociation doit avoir précisément pour finalité l'intégralité du territoire tchadien et le respect de la souveraineté de ce pays . Une fédération est souvent plus conforme à la réalité qu'une unité formelle toujours brisée. Mais ce n'est pas à France qu'il appartient de francher. Er rien ne peut ètre conclu sans l'accord des Tchadiens eux-mèmes (4). /)
Malgré la continuité de pensée de l'Elysée depuis cinq ans, la solution fédérale ne semble guère envisageable pour le moment. Faute de véritable classe dirigeante et à cause de l'extrême inégalité des ressources économiques entre les régions, on ne voit pas comment pourrait être stabilisé un Etat de ce type au Tchad.
On constate encore une fois que l'impérialisme français fait peu de cas des positions idéologiques des camps en présence. Il sait par expérience que tout cela n'est que superficialité, lui même ayant soutenu pratiquement toutes les cliques rivales. Mais pour lui de cet imbroglio doit sortir un Etat, et ceci trace une continuité dans l'intervention y compris celle de Mitterrand. L'argument frauduleux des frontières territoriales
L'ultime argument pour les interventions militaires touche au principe du respect des frontières héritées du colonialisme. C'est la Charte de l'Organisation de l'unité africaine qui elle même stipule cette règle. Il n'échappe cependant à personne que ce principe est fort élastique.
La Charte de l'OUA n'a fait qu'enregistrer les volontés de l'impérialisme au milieu des années soixante : éviter que l'absence de nations réellement constituées par l'Histoire ne vienne compromettre le complexe découpage colonial. Mais cette Charte ne vaut en fait que contre les mouvements de masses et contre les masses paysannes qui n'accepteraient pas le joug d'un pouvoir central impcsé. .L'impérialisme et certains régimes africains ont parfois fait peu de cas de ces principes politiques. Il faut rappeler ici le soutien de l'impérialisme à Hailé Selassié puis au régime militaire éthiopien contre les droits légitimes des Erythréens alors que, légalement, l'Erythrée avait été reconnue en tant que telle par l'ONU comme un territoire spécifique de la colonisation italienne. Il faut également rappeler le cas du Sahara pour lequel 1 'impérialisme adopte la même attitude de soutien aux annectionnistes, en l'occurrence le Maroc. Lors de la sécession katangaise d'avec l'ex-Congo belge en 1961 ou de la sécession biafraise d'avec le Nigéria en 1967, les sponsors impérialistes se préoccupaient fort peu de maintenir le découpage territorial légué par la colonisation. A chaque fois que cela les arrange, les dirigeants impérialistes ressortent l'argument du respect des frontières. 11 La partition , dit Mitterrand à propos du Tchad serait contraire au droit et plongerait non seulement le Tch ad, mais aussi l'Afrique toute entière, dans une tragique période d'instabilité générale, les anciennes frontières coloniales ayant été reconnues intangibles par les nouveaux pays indépendants afin de préserver leur unité souvent fragile et d 'empècher 1 'explosion des ethnies . » Imposer de l'extérieur des institutions qui à la longue fin iront bien par engendrer un sentiment national, voilà la méthode employée.
Bien sûr, tous les pays africains ne se trouvent pas dans la situation du Tchad. Même si elle se réduit à des idées encore imprécises, la notion d'appartenance nationale a progressé ici et là. Mais la méthode employée ne fait que repousser les échéances. Elle ne vaut qu'en fonction du grand retard dans la mobilisation des masses paysannes. Que réserve l'avenir aux théories de Mitterrand si demain la misère pousse les populations déshéritées des campagnes à contester massivement le pouvoir des Etats répressifs et centralisateurs ? Les processus révolutionnaires en Afrique sont de toute manière porteurs d'une remise en cause par les masses des héritages coloniaux.
Dans le cas du Tchad, l'argument sur l'intangibilité des frontières est encore moins sérieu x. Mitterrand déclare à propos de la bande d'Aouzou : (( Vous savez que la bande d 'Aouzo u a été pratiquement annexée par la Libye depuis 197 3. Mes prédécesseurs considéraient ce contentieux, qui remonte à 1 'époque coloniale .. . comme une . affaire bilatérale entre Tripoli et N'Djamena . Je pense comme eux. » Quelle désinvolture ! Mais où sont passées les principes de la Charte de l'OUA?
Tout cela n'est qu'arguties hypocrites. La bande d' Aouzou est négociable par l'impérialisme français avec la Libye. Bien que Goukouni et Habré aient tous deux signifié à un moment que ce territoire devait rester tchadien, Paris s'en moque éperdument. En réalité leur principe de défense des frontières ne tient que lorsqu'il apparaît aux dirigeants impérialistes comme le dernier rempart avant l'effrondement de l'Etat néocolonial. On brandit 1 'affaire des frontières « nationales » pour mieux dissimuler que c'est l'Etat lui même qui n'a jamais été national. La crise des Etats néo-coloniaux
La crise de domination' impérialiste ne prend pas toujours la forme de luttes de masse intensives. La question nationale peut prendre des formes extrêmement confuses et détournées comme dans le cas du Tchad.
Le fait que dans ce pays ce ne soient plus que des cliques militaires qui s'affrontent et non des classes sociales ne retire rien au fait qu'il s'agit aussi d'une crise du système de domination. Il faut s'attendre à ce que, dans la crise économique internationale actuelle, des Etats faits de bric et de broc commencent à s'écrouler pour ne laisser place qu'au chaos.
Dans un continent comme l'Afrique l'écroulement de certains Etats pourraient bien se faire sans attendre les développements de la lutte de classes. Du moins, l'extrême faiblesse des classes dirigeantes, la crise économique et la précarité des administrations pourraient parfois mettre à bas un Etat avant que les classes populaires ne s'y soient réellement attaqué.
C'est là une grande préoccupation pour l'impérialisme aujourd'hui. Le « rôle nouveau » des armées françaises pour lequel Hernu s'enthousiasme, pourrait bien s'étendre.
L'Etat joue dans les pays néocoloniaux une double fonction : il est le lieu de reproduction générale de la division internationale du travail et simultanément le lieu de protection et de développement de la classe dirigeante locale. L'impérialisme s'attache à garantir d'abord la première fonction mais il lui faut favoriser aussi la seconde s'il veut s'assurer une stabilité à long terme.
Au Tchad la première fonction est celle du maintien de ce territoire dans le cadre de la zone Franc, du maintien de la redistribution des profits en faveur des quelques entreprises françaises et étrangères travaillant là-bas. En dernier ressort il s'agit de préserver l'Etat tchadien en tant que maillon du dispositif général de domination de l'Afrique.
La faiblesse économique du
Tchad ne signifie pas que l'impérialisme puisse s'accomoder peu à peu du chaos actuel. Dans un continent où les systèmes de domination s'organisent également au niveau de blocs d'Etats, les pays occidentaux ne peuvent laisser pourrir durablement la situation. Et s'il n'y a pas de solution « locale » ils s'y substituent sous le couvert de toutes sortes d'arguments.
Pour se perpétuer, l'Etat néocolonial a en effet besoin de l'intervention extérieure. Au point même qu'il doit céder l'organisation d'une partie essentielle de ses fonctions à la multitude des agents étrangers quand il a épuisé toutes les bases de reproduction et qu'il n'a plus rien à distribuer à ses agents locaux, ou quand il n'est plus à même de répondre aux exigences de l'impérialisme. Le fait qu'au cours des vingt trois dernières années ce fut la France qui paya très souvent les fonctionnaires tchadiens constitue un des révélateurs de ces problèmes.
Cas extrêmes, le Tchad et le Liban le sont ; mais ils n'en sont pas moins de bons diagnostics de la crise actuelle de l'impérialisme.
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