A propos des « Mémoires du ghetto de Varsovie ,,, par Marek Edelm.an et Anna Krall
M
AREK EDELMAN n'a pas la vocation d'un porteur de chrysanthèmes. Seul survivant de la direction militaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie (qui dura du 19 avril au 10 mai 1943), il a refusé avec éclat de participer aux cérémonies du 40e anniversaire de la révolte, mises en scène par les dirigeants polonais. La lettre ouverte expliquant son refus a été publiée le 22 février 1983 par le Bulletin d'information , l'une des principales publications de Solidarité clandestine. Il y écrit notamment :
<< Célébrer ici notre anniversaire, alors que toute la vie de la société est dominée par l'humiliation et l'oppression, alors que les mots et les gestes sont falsifiés , ce serait trahir notre lutte, participer à quelque chose qui en est le contraire, commettre un acte de cynisme et de mépris... Lors des célébrations sur commande, dans le silence des tombes et des cœurs, vivra la vraie mémoire des victimes et des héros, la mémoire de 1 'éternel élan humain vers la liberté et la vérité. J)
Médecin cardiologue à Lodz, Marek Edelman fut un militant actif de Solidarité, ce qui lui valut d'être interpellé pendant quelques jours au lendemain du putsch de Jaruselski.
Les jeunes éditions du Scribe ( l) ont eu la bonne idée de déranger quelque peu l'ordonnance funèbre des couronnes tressées par les autorités polonaises aussi bien que par l'establishment sioniste à l'occasion de l'anniversaire de l'insurrection en publiant les Mémoires du ghetto de Varsovie de Marek Edelman (2).
Ce livre comporte deux parties. La première, « le ghetto lutte », est le rapport qu'Edelman rédigea pour le comité central du Bund, en 1945, sur le déroulement de l'insurrection du ghetto. Militant du Bund, le plus im-
Alain BROSSA T portant des partis ouvriers juifs de la Pologne de l'entre-deux guerres, Edelman participe à ce titre à l'Organisation juive de combat (il en est le commandant en second) qui dirige l'insurrection du ghetto. La seconde partie du livre, « Prendre le Bon Dieu de vitesse », a été rédigée par la journaliste polonaise Hanna Krall à l'issue d'une série d'entretiens avec Marek Edelman et publiée à Cracovie en 1977. Contre les légendes
Les Mémoires d'Edelman tranchent radicalement avec le ton des hommages courants au « courage désespéré » des combattants du ghetto. C'est qu'il se refuse absolument à tomber dans le piège des reconstructions héroïques a posteriori, c'est que les récupérations idéologiques de l'insurrection, d'où qu'elles viennent, la transformation de l'histoire en mythologie lui hérissent le poil. La deuxième partie de son livre est donc, avant tout, une riposte, souvent vive et provocante, à toutes les légendes de l'insurrection, une salubre tentative de désacralisation de cet épisode de la résistance juive au nazisme, une sorte d'antihommage en réponse à tous les hommages, toutes les oraisons funèbres, tous les discours pieux où se dévoile la volonté d'inscrire l'insurrection du ghetto au registre des histoires officielles (sioniste, polonaise .. .).
Non, corrige-t-il, les insurgés n'étaient pas des centaines et des centaines de « Haloutzim » (pionniers) au regard clair qui jetaient leurs bombes incendiaires sur les Allemands en songeant aux rives bleutées du lac de Tibériade ; ils étaient en tout et pour tout 220 pauvres types affamés, misérablement armés, bundistes,
communistes, sionistes, qui choisirent de ne pas monter dans le train pour Treblinka simplement parce que « 1 'humanité avait convenu qu 'il était bien plus beau de mourir les armes à la main que les mains nues [et que] nous n'avions qu'à nous plier à cette convention ... Les hommes croient qu'il n'y a rien de plus héroïque que de tirer. Alors on a tiré ... Peut-on même parler d'insurrection ? Ne s'agissait -il pas plutôt de ne pas les laisser venir nous égorger ? Au fond, il s'agissait seulement de choisir sa façon de mourir».
Non, rappelle Edelman, il n'est ni nécessaire ni approprié de faire de Mordechaï Anielewicz, le commandant en chef de l'Organisation juive de combat, un homme de marbre pour rendre un hommage sincère aux combattants du ghetto. Militant de Hachomer Hatzaïr (organisation sioniste socialisante), Anielewicz, âgé alors de 21 ans, était le fils d'une pauvre poissonnière qui, à l'occasion, teignait en rouge les ouïes de ses poissons pour leur redonner l'apparence d'une fraîcheur qu'ils n'avaient plus. S'il fut nommé « commandant » de l'insurrection, c'est qu'il en avait « très envie ». << Il y avait quelque chose de puéril dans cette ambition, ajoute Edelman, mais c'était un garçon doué, avide de lire, très actif » Là est le véritable hommage au militant, au combattant, plus que dans les lourdes statues de pierre qui encombrent la mémoire. Des miches de pain
C'est mû par la même volonté de basculer les mythes qu'Edelman décrit la vie dans le ghetto, l'attitude de la population face à la vie et à la mort, les longues colonnes de volontaires pour Treblinka - car avant de faire monter les gens dans le train, les nazis leur distribuent une miche de pain et qu'il est inconcevable qu'ils donnent de la nourriture à des individus qu'ils s'apprêtent à exterminer :
« Est -ce que tu sais ce qu 'était alors le pain dans le ghetto ? Si tu ne le sais pas, tu ne comprendras jamais comment des milliers d 'individus ont pu venir d'eux-mêmes, et partir avec du pain à Treblinka . Personne n 'a jamais pu le comprendre. C'était là, la distribution . Des pains bis, allongés, bien cuits. Et tu sais quoi ? Les gens venaient sagement, en rang par quatre, pour le pain et pour grimper dans le wagon . Il y avait tellement de volon -taires qu'ils devaient faire la queue. Il fallait deux transports par jour pour Treblinka, et encore, il n 'y avait pas assez de place pout tout le monde. » · Au ghetto, note Edelman, j'étais calme : << C'est probablement parce qu'au fond rien ne pouvait nous arriver. Rien de pire que la mort. Il est toujours question de mourir, jamais de vivre. Peut-on même appeler ça un drame ? Le drame implique un choix. Il faut que quelque chose dépende de toi ... » Aujourd'hui, E delman est médecin, et son métier, c'est la vie, c'est <<prendre Dieu de vitesse » chaque fois que cela est possible. Un tel métier implique des choix, des risques et , du coup, Edelman est « beaucoup moins calme » que dans le ghetto. C'est avec beaucoup de profondeur, par petites touches, qu'il évoque dans la seconde partie de son livre ce va-et-vient entre l'expérience du militant d'au-delà de la mort et celle du chirurgien de la dernière chance.
Chaque année, pour l'anniversaire de l'insurrection du ghetto, des mains anonymes déposent des fleurs devant sa porte. Sauf en 1968, lorsque se déchaîna la grande campagne antisémite inspirée par les sommets de l'Etat polonais. Cette année-là, aussi, on tenta d'écarter Edelman de son poste de médecin cardiologue à l'hôpital municipal de Lodz. Mais, face aux protestations du ·personnel, il fallut y renoncer.
0
1. Editions du Scribe, 6, rue Jean-Dolent 75014 Paris. Tél: 331 00 52. 2. <<Mémoires du ghetto de Varsovie : un dirigeant de l'insurrection raconte » par Marek Edelman et Hanna Krall. Préface de Pierre Vidal-Naquet. Traduction et textes annexes de Pierre Li et Maryna Ochab. En vente à la librairie la Brèche. 59 F.