1. Contrairement à ce qu'un survol trop rapide de cette période pourrait faire croire, il y a eu une réelle désynchronisation entre l'attitude du PCF et celle de la CGT. Près d'un an après que le PCF ait entamé le processus de rupture de l'Union de la gauche, le 40e Congrès de la CGT proposait la mise sur pied d'un Comité national d'unité d'action ( .. le Peuple ,, 1er décembre 1978). Ce n'est qu'à partir de la fin de l'année 1979 que la CGT reprendra à son compte le thème de la " guerre idéologique, et du rôle du réformisme dans le consensus voulu par la droite, en appuyant sa démonstration sur le congrès de ,, recentrage,, de la CFDT. Début 1980, ce sera la prise de position sur l'Afghanistan, puis en juin Le texte sur ,, l'unité d'action,, qui accuse toutes les autres centrales syndicales,, d'insérer progressivement l'activité syndicale dans le cadre de la gestion de la crise pour le plus grand profit du patronat ''· 2. Notamment par l'intermédiaire d'un très vif discours d'Edmond Maire sur les liens entre le CGT et le PCF (Nantes, 4 septembre 1980). 3. Conflit des marins-pêcheurs, des nettoyeurs du métro, Manufrance ... 4. Un appel lancé par des militants CGT de la région marseillaise eut un.écho certain dans la confédération. Des secrétaires confédéraux (Buhl, Gilles, Lambert, Moynot) prirent également le même type de position. S. ,, Le Nouvel Observateur,,, 19 août 1978. 6. ,, Le Républicain lorrain ''• 12 avril. 7. 1 674 000 journées perdues. Il y en avait 3 656 000 en 1979, 2 200 000 en 1978, 3 665 000 en 1977, 5 010 000 en 1976, etc. (Statistiques du travail).
Un ouvrage collectif, le " Mouvement ouvrier français, la crise économique, le changement politique : 1968-1982 , , va sortir prochainement, au mois d' avril, publié par les Editions ouvrières.
Ce livre, dont l' initiative revient à un universitaire américain, Mark Kesselman, et dont la coordination a été assurée, pour la France, par Guy Groux contient un assez grand nombre de contributions-- parmi lesquelles celles de Bourgougnioux, Boyer, Coriat, Maurioux, etc.
Parmi ces contributions, à l'évidence fort diversifiées, celle de Jacques Kergoat porte sur ,, Réactions ouvrières et politiques syndicales ''· Nous en publions ici, en bonnes feuilles, la partie qui traite de la période 1977-1981. Le titre est de la rédaction.
L apparaît rapidement que la conjonction des premiers progrès électoraux de la gauche et de la montée de la combativité ouvrière risque de déclencher un mouvement que les directions traditionnelles pourraient avoir des difficultés à contrôler. Les directions confédérales préconisent alors d'attendre les élections prochaines, et de ne pas risquer d'en compromettre le résultat par des mouvements et des revendications inconsidérées. Mais, au fil des mois, les éléments s'accumulent qui non seulement rendent de plus en plus crédible une victoire de la gauche aux élections législatives de mars 1978, mais qui de plus indiquent que cette victoire risque de se faire sur la base d'une montée des luttes ouvrières, d'un mouvement de masse dont la dynamique peut être difficile à contrôler par les organisations traditionnelles de la gauche. Comment réagissent à cette situation le Parti socialiste et le Parti communiste ?
Le Parti socialiste croit à sa victoire prochaine. Mais il s'inquiète de
Jacques KERGOAT plus en plus de la situation économique qu'il risque de trouver en accèdant au pouvoir : il craint qu'une série de promesses contenues dans un « Programme commun » élaboré en période de forte croissance économique, ne puissent être aujourd'hui tenues, ou plus exactement que la forte mobilisation ouvrière ne l'oblige, pour les tenir à aller plus loin qu'il ne le souhaite, c'est-à-dire à sortir de l'économie de marché. La « réactualisation » du Programme commun pourrait donc être l'occasion d'une « toilette » qui aboutisse à des objectifs plus modérés.
Le PCF a d'autres préoccupations. Lui aussi craint d'arriver au pouvoir dans une situation où la crise rend caduques les prévisions du Programme commun, l'empêche de mettre en œuvre son programme de « démocratie avancée ». Mais surtout, il appréhende de devoir « gérer l'austérité » dans un contexte où les résultats électoraux prévisibles lui confèrent une position subordonnée par rapport au Parti socialiste, et où il peut craindre la concurrence d'une extrême gauche agissante, qui vient d'obtenir aux élections municipales des résultats flatteurs et qui a commencé à tisser des liens avec des couches ouvrières combatives. Et surtout il estime qu'une telle situation d'instabilité en France serait largement contradictoire avec le maintien du statu quo mondial dont les dirigeants soviétiques rappellent avec insistance la nécessité. Il choisit de trancher dans le vif et de rompre l'alliance conclue avec le Parti socialiste.
A la fin de l'année 1977, autour des propositions « d'actualisation » du Programme commun, le processus de division se met en marche et il arrivera peu à peu à s'imposer également au plan syndical. Dans un premier temps cependant, ce processus ne passe pas par la rupture des
relations entre la CGT et la CFDT, mais par l'approbation que donnent l'une et l'autre confédération à la division qui s'installe au niveau politique.
A partir de 1979, c'est enfin la division syndicale ouverte qui s'installe, à l'initiative d'abord de la CGT ( 1), relayée dès le début de 1980 par la CFDT (2). Elle se traduira, au fil des mois, par des divergences qui iront en s'exacerbant à propos de la conduite des luttes (3). Et elle s'appliquera également au plan politique, à l'approche des élections présidentielles de 1981. Aucune des confédérations n'appelera ainsi, avant le premier tour, ses adhérents à porter leurs suffrages sur l'un et l'autre des candidats qui se réclament du mouvement ouvrier, et ce malgré les appels en ce sens venant de leurs propres rangs (4). La CGT ne veut pas en effet laisser croire qu'il soit possible de voter pour François Mitterrand, et elle met au contraire en avant les convergences entre son propre programme et celui du candidat Georges Marchais. La CFDT ne veut pas non plus laisser croire qu'il soit possible de voter pour Georges Marchais, mais, de plus, une fois acquis que Michel Rocard ne serait pas le candidat du PS, son enthousiasme pour la candidature de François Mitterrand apparaît tout à fait relatif. Et c'est dans un paysage largement marqué par la division et le pessimisme que la classe ouvrière abordera les élections de 1981. De plus -car dans cette période aussi les divers facteurs s'entremêlent- les conditions économiques et sociales ont évolué depuis l'automne 1977.
Gouvernement et patronat ont en effet commencé à appliquer avec davantage de résolution leurs plans de restructuration. A la fin de l'année 1977, le taux d'augmentation du salaire ouvrier est particulièrement faible : 12, 1 % . Officiellement, et compte tenu de la réduction de la durée du travail, cela signifie une hausse du pouvoir d'achat qui ne dépasse pas 1 % . En fait, si on prend en compte les diverses défectuosités des indices gouvernementaux, c'est d'une régression qu'il s'agit. Pour la première fois depuis le début de la crise, gouvernement et patronat ont réussi à amputer le pouvoir d'achat ouvrier.
Dès le lendemain des élections municipales, la politique gouvernementale apparaît ouvertement comme une politique dont l'objectif n'est pas de créer des emplois, mais de diminuer le nombre de ceux qui en cherchent, même s'il ne s'agit que de les faire disparaître des statistiques. C'est l'objectif du plan Barre bis d'avril 1977, plus connu sous le nom de Pacte national pour l'emploi : élargissement du régime des pré-retraites,· exonération des charges sociales pour les jeunes embauchés d'ici le 31 décembre 1977, stages dans les entreprises rémunérés par l'Etat, etc. Quitte à stimuler le racisme latent, il institue « l'aide au retour », c'est-à-dire le « million » destiné à inciter les travailleurs immigrés à regagner leur pays. Parallèlement, une série de mesures de restructuration sont annoncées : le « plan acier » d'avril 1977, qui concerne l'industrie sidérurgique ; la fusion Berliet-Saviem au sein de Renault véhicules industriels, en juin 1977 ; le plan de restructuration industrielle et d'aide aux chantiers navals de juillet 1977, et bien d'autres encore.
Dans la plupart des cas, les :;onséquences sociales de ces plans ;ont reportées à après les élections législatives de mars 1978 . Mais une fois enregistrée la défaite de la gauche, la mise en œ uvre ne traîne pas. Le ministre de l'économie, René Monory, déclare : « Nous avons temporisé jusqu 'à présent. Nous avons maintenu des entreprises en état de survie. Terminé. Terminé parce que des pans entiers de l'industrie ne tiennent pas debout. (5) » Pour une part, cette politique entrera dans la pratique. De mars 1977 à mars 1980, le taux de chômage passera ainsi de 3,3 % à 4,2 % chez les hommes, de 6,2 % à 8,6 % chez les femmes. Et d'avril 1977 à avril 1980, le taux d'augmentation de la hausse des prix va quasiment doubler (de 16,6 % à 30 % ), alors que le taux d'augmentation du salaire ouvrier progresse à peine de 50 % (de 35,8 % à 49 %). Le patronat ne souhaite d'ailleurs pas s'en tenir là : c'est à toute une série de conquêtes ouvrières qu'il envisage de s'en prendre, afin d'obtenir une plus grande mobilité de l'emploi et des rémunérations. Le Nouvel Economiste peut ainsi annoncer, dès le 24 avril 1978, que le gouvernement est décidé à «faire la peau au SMIC ». Le 3 Mai, au nom du CNPF, M. Pujo précise que « la notion de SMIC est dépassée n. Le projet est alors de le remplacer par la notion, bien plus souple, de Revenu annuel garanti (RAG). Dès le 12 avril, le vice-président du CNPF précise que « la loi de quarante heures, et sa réglementation des heures supplémentaires avec ce compartimentage administratif et
8 . Il est de 29,5 % (pour les conflits locaux). Il était de 38,9 % en 1979, de 35 % en 1978, de 37,8 % en 1977, de 29,7 % en 1976, etc. 9. Elle est de 4,6 jours. Elle ét,;tit de 5,6 en 1979, de 4,0 en 1978, de 3, 7 en 1977, de 4,22 en 1976. 1 O. La même constatation peut être faite au niveau régional si on examine les quatre régions où le nombre de journées perdues augmente de 1976 à 1977. A l'exception de l'Auvergne, où cette augmentation tient à un seul département, le Puy-de-Dôme, et s'explique par la seule grève de Michelin, deux sont des régions où l'influence de la CFDT dépasse celle de la CGT aux élections professionnelles (Alsace et Pays-de-Loire), et l'autre est la région où FO réalise son meilleur résultat aux élections professionnelles (MidiPyrénées). Il. De 1978 à 1979, le PCF affiche officiellement une quasi-stabilité: de 702 000 adhérents à 700 000. Mais le rapport de Paul Laurent au comité central d'avril 1980 annonce que 25 % des cellules ne se réunissent plus. La plupart des observateurs estiment que ce pourcentage est également, à quelques variations près, celui de la perte en effectifs réels du PCF durant cette période. Quant au PS, après avoir atteint 180 000 adhérents en 1978, il tombe à 155 000 en 1980.
12. En chiffres officiels, l'évolution des effectifs de la CGT est la suivante: 2 322 055 en 1977, 2 192 862 en 1978, 2 031 163 en 1979, 1 918 583 en 1980. En effectifs réels, l'évolution est la suivante: 1 719 245 en 1977, 1 491 691 en 1978, 1 459 215 en 1979 et 1 174 956 en 1980. Quant à la CFDT, ses pertes (en effectifs officiels) sont moins importantes, mais elles son t également régulières pendant toute cette période: 1 077 071 en 1977, 1 047 990 en 1978, 1 008 590 en 1979 et 963 220 en 1980 (non- inclus les retraités, dont le nombre reste stable -aux alentours de 75 000- durant cette période). 13. Ce taux de progression était de 3,37 % de 1974 à 1975, de 5,24 % de 1975 à 1976, de 4,45 % de 1976 à 1977. Il est de 2,26 % de 1977 à 1978, de 1,68 % de 1978 à 1979, de 0,22 % de 1979 à 1980. 14. Le pourcentage de sections syndicales affiliées aux confédérations ouvrières (CGT, CFDT, FO) baissait régulièrement depuis quelques années. Le rythme de cette baisse s'accroît en 1978 : 77,9 % des sections en 1975, 77,6 % en 1976, 77,3 % en 1977, 76,8 % en 1978, 76,4 % en 1979, 76 % en 1980. 15. Le pourcentage des sections syndicales affiliées à la CGT ou à la CFDT passe de 66,2 % en 1975 à 63, 9 % en 1978, 62,9 % en 1979, 61,8 % en 1980. 16. De janvier à mai 1979, il y a ainsi 562 " départs volontaires, à la Saviem Blainville. Il y en aura 5 852 à partir de février dans la sidérurgie (3 645 à Usinor, 2 387 à Sacilor) et 220 à la Telic, une filiale de la CIT-A Ica tel. Les menaces de licenciements étaient de l'ordre de 511 à la Saviem Blainville, de 15 000 dans la sidérurgie et de 360 à la Télic (cf. Pascal Buléon, ,, les Licenciés volontaires de RVI Blainville "• université de Caen, 1 981). 17. De 1977 à 1979, le pourcentage de voix recueillies par la CGT, la CFDT et FO passe de 69,9 % à 68,9 % ; de 1978 à 1980, il passe de 69 % à 68,8 % • 18. Les élections prudhommales de 1979 assurent 82 % des voix aux syndicats ouvriers: 42 % pour la CGT, 23 % pour la CFDT et 17 % pour Force ouvrière.
étriqué, ne sont plus adaptées à notre époque » (6) ! Le projet est ici d'en venir à une « vision annuelle, les 1 9 20 heures », qui permettrait de modeler le temps de travail -et les cadences - sur les besoins de la production elle-même.
En partie, ces plans ne pourront se réaliser. Mais c'est cependant à une attaque sans précédent qu'est confrontée la classe ouvrière à travers ce que le Monde appellera « la radicalisation du plan Barre ». Et incontestablement, l'offensive gouvernementale marque des points, dans un contexte où l'échec de la gauche aux élections législatives de mars 1978 peut amener une certaine démoralisation, et traduire une inflexion dans le rapport de forces capital-travail. L'examen de l'évolution des réactions ouvrières semble bien montrer cependant que ce ne sont . ni les attaques patronales ni l'échec de mars 1978 qui sont ici déterminants. Le niveau • de combativité
Au niveau global, c'est d'une baisse sensible de la combativité ouvrière qu'il convient effectivement de parler. A quoi il faut ajouter que cette baisse de la combativité n'apparaît nullement comme la conséquence mécanique de la défaite de la gauche aux élections de mars 1978. D'une part parce qu'elle est perceptible dès la fin de l'année 1977, et ensuite parce que c'est en 1980 seulement qu'apparaissent avec netteté tous les symptômes de cette baisse de combativité : le nombre de journées de grèves y atteint le taux le plus faible depuis 1968 (7), le taux de participation aux grèves, qui s'était redressé en 1979, baisse à nouveau très sensiblement en 1980 (8), la durée des conflits, qui avait augmenté avec continuité jusqu'en 1979, baisse également en 1980 (9). Il aura donc fallu plusieurs années pour que la division politique et syndicale réussisse à ébrécher sérieusement la combativité ouvrière. Que ce soit bien la politique de division qui en est la cause, plusieurs éléments viennent le confirmer, par exemple la baisse finale du taux de participation : un grand nombre de travailleurs refusent de participer à des actions dont la division rend l'issue aléatoire. Par contre, d'autres éléments indiquent que la combativité n'est pas pour autant détruite : la durée des conflits d'abord, qui, même si elle diminue par rapport à 1979, est plus ·~levée que la durée moyenne atteinte, . année par année, depuis 197 3 (quand on choisit de participer à une grève on tient bon), l'ampleur des manifestations de rue (notamment contre les ordonnances sur la Sécurité sociale) et leur détermination (la marÙfeStation des sidérurgistes à Paris) dès que les problèmes sont d'envergure et qu'un minimum de cadre unitaire est donné.
Si l'on essaie d'affiner cette appréciation secteur par secteur, la première constatation est que la politique de division contrecarre la combativité ouvrière dans l'ensemble des branches : seules subsistent quelques poches de résistance, là où les menaces sur l'emploi sont particulièrement dramatiques, poches dont la sidérurgie lorraine fournit un bon exemple avec notamment les explosions de colère de Denain et Longwy. Mais, en y regardant de plus près, on s'aperçoit aussi que, contrairement aux années l 97 4-197 6, où les menaces sur l'emploi se heurtaient à une combativité d'autant plus élevée qu'il existait dans la branche une structuration syndicale forte, il n'e'l va plus de même à partir de 19' 7. C'est net dès l'année 1977, où ce sc•.t les secteurs les moins directemer.J mfluencés par la politique syndicale, et en particulier par la CGT, qui subissent le moins les contre-coups de l'attentisme : pétrole, commerce de l'automobile, bâtiment, bois, etc. (1 0). Et la chute brutale de la combativité en 1980 confirme que ce sont également des branches où l'implantation syndicale est faible qui sont le moins atteintes par la politique de division (bâtiment, bois, etc.), alors que chute le nombre de journées de grèves dans les bastions à fort taux de syndicalisation : la courbe à EDF-GDF est ainsi particulièrement impressionnante : 270 700 journées de grèves en 1976, 42 800 en 1977, 31 900 en 1978, 2 500 en 1979, 800 en 1980. D'autres éléments viennent confirmer que c'est là où le contrôle des organisations syndicales est faible que la combativité a le moins de difficulté à se manifester. Il en va ams1 des mobilisations importantes qui ont lieu dans la jeunesse pré-ouvrière des LEP, contre les stages en entreprise. Il en va ainsi également des luttes menées par les travailleurs immigrés, qu'il s'agisse à nouveau des nettoyeurs du métro ou de la lutte des « sans-papiers ».
-------------enregistre une légère baisse de ses ef- 1 autour de la question de l'unité : dans les premières années de la crise éco- 1 au contraire lieu durant cette nomique, il chute sensiblement dès 1 période : sur l'avortement et la con-
1 que prennent les travailleurs à ces
1 Plogoff, témoigne aussi de la per-
Le niveau d'organisation
Pendant toute cette période, les effectifs de l'ensemble des organisations ouvrières décroissent. Cela est vrai pour toutes les organisations politiques, les pertes étant probablement plus sensibles du côté du PCF (Il). Le même mouvement peut s'observer sur le plan syndical : là aussi, l'essentiel des pertes vient de la CGT, mais pour la première fois depuis 1968, la CFDT interrompt sa croissance régulière et fectifs ( 12). Et ce mouvement de régression semble susceptible d'atteindre en profondeur la classe ouvrière : alors que le taux de progression du nombre de sections syndicales était resté élevé pendant 1978 (13); perte qui affecte principalement le bloc des syndicats ouvriers (14), et encore plus nettement la CGT et la CFDT (15). Le niveau de conscience •
1 Il y a certes à ce niveau des indices contradictoires. Par exemple, face à la division ouvrière, la stratégie de « fragmentation » du patronat marque des points. C'est le renoncement à la lutte et l'abandon du terrain de classe qui l'emportent souvent quand s'affirme la stratégie patronale des « primes » pour les départs volontaires, du moins chez les maillons les plus fragilisés de la classe ouvrière : les ouvriers d'origine rurale de la Saviem, les femmes de la CIT-Alcatel, les jeunes partout... (16). Mais cette situation est loin d'être générale.
Contrairement à ce qu'auraient pu laisser supposer les pertes d'effectifs des organisations syndicales, les élections aux comités d'entreprise ne se traduisent pas par un recul très significatif des syndicats ouvriers ( 17). Les élections prud'hommales de 1979, plus représentatives, viennent confirmer que le phénomène de désyndicalisation n'a pas entamé 1 'idée que seuls les syndicats ouvriers pouvaient assurer la protection des travailleurs, pas plus qu'il ne s'est prolongé en un report de voix sur les syndicats jaunes ou fascisants ( 18).
Les élections cantonales de mars 1979, comme les élections européennes de juin, traduisent également un maintien global du vote pour les partis ouvriers ( 19). Et les élections cantonales partielles qui se tiennent dans l'année qui suit traduisent une légère baisse, mais qui apparaît cependant peu significative (20). De plus, les débats fleurissent dans les organisations ouvrières, ne traduisant nullement l'apathie ou la morosité. Ils se polarisent dans un premier temps contre la révision en baisse des revendications, et, dans la CFDT à son congrès de Brest, contre le « recentrage » (21). Puis ils s'articuleront le PS (22) et dans la CGT (23), autour des éléments critiques du PCF et dans le mouvement « Union dans les lut:es » (24). Enfin, les mouvements ;ociaux hors entreprises ne régressent pas. D'importantes mobilisations ont traception, en défense des droits des immigrés, sur le nucléaire, en défense des droits des homosexuels. Et la part mouvements, notamment lors des mobilisations pour le droit à l'avortement et autour du site nucléaire de manence d'un haut niveau de conscience dans la classe ouvrière.
Durant ces quatre années, c'est le rythme auquel évoluent les réactions ouvrières qui fournit les indications les plus intéressantes : plus que l'offensive gouvernementale et patronale, plus qu'un subit découragement dû aux attentes déçues de mars 1978, c'est la division politique et syndicale qui a pour l'essentiel pesé sur les réactions ouvrières. Elle a fait régresser la combativité, elle a sensiblement détérioré le niveau d'organisation de la classe, mais elle n'a pas réellement porté atteinte à son niveau de conscience.
Dans cette situation, ce sont deux mouvements apparemment contradictoires qui traversent la classe ouvrière : un mouvement de régression qui porte les travailleurs « revendicatifs » vers l'attentisme, et un mouvement de « politisation », qui passe par la prise de conscience des effets néfastes de la politique de division. Si le gouvernement Barre avait alors pu infliger une défaite décisive à la classe ouvrière, il était tout à fait possible que la démobilisation l'emporte alors pour une longue période. Mais ce gouvernement n'était fort que de la division ouvrière. Déjà miné de l'intérieur, tant par la compétition ouverte entre gaullistes et giscardiens, que par les « affaires » d'importances inégales, qui commençaient à s'accumuler, le pouvoir ne put mener à bien les projets de restucturation massive, tels qu'ils étaient contenus dans le troisième plan Barre. C'est alors la deuxième tendance qui l'a emporté : puisque la division syndicale ne permettait pas de chasser le gouvernement par les luttes, c'est sur le terrain électoral que s'est empiriquement portée la classe ouvrière, poUl" tenter d'y battre en brèche la politique de division. 0 19. Il est difficile d'obtenir un décompte exact dt!s voix des organisations ouvrières, jluisque le Parti socialiste avait choisi de faire alliance avec le Mouvement des radicaux de gauche. En y incluant cependant le MRG, le total donne, pour les élections cantonales 50,3 % et pour les élections européennes 47,44 % . Ce même total était de 46,46 % pour les élections législatives de 1978, 4,67 % en y ajou tant le MRG. 20. Calculés sur les élections cantonales partielles dans lesquelles le dispositif des candidats était comparable d'une élection à l'autre, les résultats donnent : - 0,88 % pour le PS, - 0,86 % pour le PCF et -0,91 % pour les "divers ,, (de l'extrême gauche aux " socialistes indépendants,). 21. Une forte opposition à la politique confédérale se dégagera à ce congrès, et la direction confédérale y !'era même mise en minorité sur la question de la réduction du temps de travail, au profit d'une motion qui se prononce pour la réduction immédiate à 35 heures, sans perte de salaire. 22. Le congrès de Metz du Parti socialiste sanctionne ainsi la défaite des courants (Mauroy et Rocard) les plus désireux de prendre du champ par rapport à l'alliance avec le PCF. 23. Cette orientation se heurtera d'emblée, non seulement aux réticences d'une partie des militants, mais au désaccord d'une partie de l'appareil confédéral lui.même. Voir à ce sujet Jean-Louis Moynot, " Au milieu du gué "• Presses universitaires de France, 1982. 24. Ce ·mouvement, lancé par des militants du PCF et du PS, et rejoint par divers courants d'extrême gauche, réunira environ 100 000 signatures sur son appel initial.