ANS les luttes et les · débats qui s'intensifient actuellement autour des mutations industrielles et des projets de licenciements, les partisans de « zéro licenciement >> sont rapidement qualifiés d'archaïques s'opposant à la marche inexorable du progrès.
Cet article voudrait étudier en détail l'argumentation capitaliste et montrer ses incohérences internes. Il s'agit donc essentiellement de montrer que derrière le rouleau compresseur idéologique d'un discours clair, simple et apparemment incontournable, se dissimulent des perspectives incertaines et des risques d'approfondissement catastrophique de la crise. Le discours
Fondamentalement, il se ramène à l'argumentation patronale que nous résumons en encart. Mais il se renforce de discours apparemment plus scientifiques, plus théoriques dont on peut citer, à des niveaux différents, deux exemples : Malinvaud et l'OCDE. • Malinvaud bouleverse la science et redécouvre le profit.
Dans son ouvrage récemment paru ( 1 ), le directeur de l'INSEE, en bon théoricien bourgeois, commence par chercher un nom pour cette sorte de chômage qui naît 11 dans les cas où la production pourrait ètre accrue grâce à une augmentation de l'input de travail mais où les entreprises ne jugent pas profitable d'embaucher plus, mème confrontées à une demande excédentaire pour leur produit ».
Le terme de « sous-emploi classique » est proposé, par opposition à un « sous-emploi keynésien » où le chômage naît de l'insuffisance de la demande. C'est presque du marxisme : 11 Une autre appellation serait "chômage marxien", dans la mesure où l'existence d'une armée de réserve de travailleurs provient d'une accumulation antérieure du capital insuffisamment rapide ; mais Marx se réfère également à l'absence d 'une demande suffisante. »
Bel hommage involontaire qui révèle en passant la crise de la théorie économique bourgeoise, incapable de rendre compte de la double nature de la crise, comme crise du profit et des débouchés. Son dernier remaniement, la théorie du déséquilibre, consiste à décrire une réalité qui sautille d'une forme de « sous-emploi » à l'autre. Mais s'il s'agit là de la haute cuisine de l'économie bourgeoise, celle-ci dispose aussi de ses « fast food ». • L'OCDE ou le MacDonald de l'idéologie bourgeoise.
L'OCDE, Organisation pour la coopération et le développement économique, est un lieu où se forge l'idéologie économique de la bourgeoisie impérialiste. Il est donc intéressant d'y aller voir de près pour identifier les principaux ingrédients qu'elle utilise.
Concernant les prix et les salaires, la notion fondamentale est celle de « flexibilité ». Sous cette dénomination pudique on retrouve le thème de la désindexation, la revendication patronale de se débarrasser de tout ce qui vient opprimer sa liberté de baisser les prix, de licencier, d'organiser le temps de travail à sa convenance.
Le chômage proviendrait essentiellement, selon l'OCDE, d'un excès de rigidité. Une étude suggère par exemple u qu 'en augmentant les coûts non salariaux du travail, les impôts et les modalités de financement de la Sécurité sociale peuvent avoir réduit la demande d'emploi dans plusieurs pays JJ.
Les dépenses publiques sont présentées comme l'une des principales sources de l'inflation et l'OCDE milite pour un programme visant à les restreindre au strict minimum. Les aides à l'industrie sont le mal absolu.
Contre tout ce qui fait obstacle au bon fonctionnement du sacro-saint marché, l'OCDE milite furieusement en faveur du libre échange et de la libre concurrence. Elle a cependant la faiblesse de penser que, grâce à leur flexibilité, les firmes multinationales ont contribué à ce fameux « ajustement positif» que préconise l'OCDE.
On ne peut pas dire que cet ensemble de recettes soit avancé avec une grande subtilité. Il est d'autant plus important de signaler que Delors a entériné cette démarche en signant le 14 mai 1982 une déclaration commune des ministres des Finances de l'OCDE. Les contradictions du discours
Avant de voir les raisons pour lesquelles une telle politique est inefficace et dangereuse, il convient tout
L'argumentation patronale
Je vais raisonner ici sur un exemple, avec des chiffres sans rapport avec les données actuelles. Supposons donc qu'à un moment donné on produise une voiture avec lOO heures de travail. Pour un salaire de
JO F de l'heure, le coùt de production de cette voiture est de lOO x JO= J 000 F
Je rajoute : ~ % de marge et le prix de vente est de J OOOF + [J OOOFx 50%] soit J500F A ce prix-là, j'en vends 100 000 exemplaires. J'ai donc besoin au total d'un nombre d'heures de travail de dix millions (lOO 000 fois 100 heures de travail).
Mais mes concurrents vendent un modèle comparable à un prix de J 400 F Dans ces conditions, deux scénarios sont possibles.
Si tout continue comme cela, l'écart de prix va me faire perdre de la clientèle et je ne vendrai plus que
80 000 voitures. Il me faudra donc réduire mes effectifs dans la même proportion, c'est-à-dire de
20%.
Mais j'ai par ailleurs la possibilité de réorganiser la production de manière à faire un gain de productivité : le nombre d'heures de travail nécessaires pour produire une voiture baisserait de JOO à 90. Le coùt de production, pour un salaire inchangé, baisserait de la même façon, de J 000 F à 900 F Je rajoute ici une marge de 50 % sur ce coùt de production ce qui fait un prix de vente de 1 350 F
A ce prix-là, je redeviens compétitif et je peux non d'abord de répondre à un premier argument, celui de la reprise américaine. • La reprise américaine comme vitrine.
Dans une chronique récente (le Monde du 31 janvier 1984), Pierre Drouin met en avant le fait que rr c'est justement après une politique d'austérité qui a conduit à la récession du milieu de 198J à la fin de. J982 que les Etats-Unis ont pu ensuite, la purge avalée, créer quatre millions d'emplois en J983 ». Ce constat est juste; le taux de chômage a baissé aux Etats-Unis, passant de 10,8% en janvier 1981 à 8,2% en janvier 1984.
Finalement, Reagan serait donc sur la bonne voie et montrerait la direction à suivre. Un examen plus approfondi fait apparaître une réalité assez différente.
En effet, la reprise actuelle ne repose pas essentiellement sur l'amélioration de la compétitivité industrielle. La progression récente de la productivité ne peut pas être niée et elle est un indice de l'ampleur des coups portés à la classe ouvrière américaine. Mais la hausse du dollar joue contre la compétitivité des produits américains et les créations d'emplois n'ont rattrapé qu'en partie les destructions préalables et se concentrent pour l'essentiel hors de l'industrie. Le graphique 1 indique que les niveaux relatifs de productivité des principaux pays capitalistes n'ont pas été modifiés qualitativement par cette évolution récente.
Les fondements de la reprise doivent être recherchés ailleurs : -D'abord un déficit budgétaire monstrueux : le seulement maintenir ma production mais 1 'augmenter.
Dans un premier temps, pour 100 000 voitures vendues, j'ai besoin de licencier de JO %, dans la même proportion que le progrès de productivité. Mais en redevenant compétitif, je peux espérer vendre 120 000 voitures. Je vendrai donc plus de voitures et ceci compensera le fait que chacune de ces voitures est produite en moins de temps. Le nombre d'heures de travail nécessaire est en effet de 120 000 x 90, soit J0,8 millions. J'ai donc créé 8 % d'emploi puique je partais de 10 millions d'heures de travail (lOO 000 x lOO).
On pourrait évidemment m'objecter que le même résultat pourrait être obtenu par une baisse de ma marge, autrement dit de mon profit. Mais celui-ci est nécessaire pour m'encourager à investir et pour fi nancer cet investissement qui, à son tour, va permettre de produire les gains de productivité ultérieurs ; faute de quoi je me retrouverais dans la situation d 'avoir à licencier.
Me refuser le droit de supprimer les surreffectifs d'aujourd'hui, c 'est, vous le voyez bien, repousser l'échéance et aggraver les difficultés d'emploi. Mieux vaut baisser les effectifs de 10 % pour les remonter ensuite de 20 % que de les garder aujourd'hui pour les baisser de 20 % demain et peut-être plus après-demain. projet de budget pour 1985 prévoit un déficit de 180 milliards de dollars, soit environ l 500 millards de francs. Cette somme représente à peu près l'ensemble des salaires versés par les entreprises françaises en 1983. - Un déficit colossal de la balance commerciale. De 1983 par rapport à 1982, les importations ont augmenté de l 0 % et les exportations ont baissé de 6 %, ce qui a conduit à un déficit de 69,4 milliards de dollars. L'OCDE prévoit l 00 milliards de dollars en 1984, soit environ 830 milliards de francs, ce qui représente à peu près le total des exportations françaises de 1984. -La montée délirante du dollar, qui n'est plus vraiment maîtrisée, synthétise cette situation et réalise la jonction entre la sphère économique et les déterminants politiques. De même que le dollar apparaît comme monnaie-refuge, l'impérialisme américain constitue la valeur-refuge du monde capitaliste en crise. Le déficit budgétaire américain est en grande partie lié au réarmement impérialiste qui, finalement, par le biais de la hausse du dollar, est financé par les pays européens.
Qu'on en juge : en 1983, le budget militaire s'élève à 240 milliards de dollars, soit 31 % du budget de l'Etat ou encore plus du double du budget français.
Au total, il s'agit donc d'une relance impérialiste fondée sur des rapports de domination : ce sont les pays impérialistes européens qui paient pour la relance industrielle américaine. En voici un exemple qui condense bien ce mécanisme global : la société
Chrysler, durablement touchée par la crise, fabrique des tanks XM 1 pour l'armée US. Elle a reçu à cet effet une subvention de 19 milliards de dollars, ce qui représente à peu près huit ans d'investissement dans toute la branche automobile en France. Cette corrélation entre réarmement et industrie joue également en faveur de l'industrie électronique.
La critique de cet argument permet d'aborder l'examen des contradictions du discours de la compétitivité. • Première contradiction : pour réussir une politique de compétitivité, il faut disposer de positions de domination. Seuls les Etats-Unis et le Japon sont dans ce cas.
L'économie mondiale n'est pas une juxtaposition d'économies comparables. C'est un tout structuré et hiérarchisé. Or, en période de crise, les débouchés sont stagnants et l'on ne peut progresser qu'au détriment de ses concurrents. C'est pourquoi la période actuelle se caractérise par un aiguisement de la concurrence autour de trois grands acteurs : les Etats-Unis, le Japon et 1 'Europe.
Cette dernière, à la différence des deux autres, ne constitue un tout intégré. Elle subit au contraire un processus de déclin industriel face au redéploiement des Etats-Unis et du Japon, et se trouve peu à peu placée en situation de dépendance vis-à-vis de ces deux pôles impérialistes. Pour prendre un exemple, l'apparent rétablissement opéré par Mme Thatcher en Angleterre (2 % de croissance en 1982, 1983 et 1984, ralentissement du chômage et baisse de l'inflation) a pour contrepartie une respécialisation industrielle vers le bas : « Le gouvernement britannique, en ouvrant largement le Royaume-Uni aux implantations japonaises, risque de transformer son ile en plate-forme de pénétration du marché européen à partir de simples chaines de montage de composants fabriqués au Japon -les exemples sont bien connus, de l'automobile (Honda, peut-ètre Nissan) à l'électronique grand public (Sony)(2). ii
Dans les rapports entre USA et Europe, on retrouve mutatis mutandis tous les mécanismes de domination impérialiste : militaire, monétaire et technologique. Certes, les pays européens restent eux-mêmes des puissances impérialistes mais le statut d'intermédiaire se précise à tel point qu'on a pu réintroduire la notion de « bourgeoisie compradore » : " L'utilisation d'un tel vocable, habituellement réservé aux pays en voie de développement dépendants, signifie peut -ètre simplement que f'F:urope est en voie de dépendance, sinon de sous-développement ... A tout le moins, nombre de ses dirigeants semblent aujourd'hui considérer que le meilleur -ou le moins mauvaisavenir pour le continent est bien de le mettre à la remorque des locomotives américaine et japonaise (2). ii
Il s'agit là d'un processus qui est en cours, inachevé, et dont le résultat sera de donner à l'économie mondiale une configuration caractérisée soit par un « fractionnement » des économies nationales, soit par une « intégration » sur la base d'un rôle dominant des Etats-Unis et d'un 11 basculement du centre de 1 'économie mondiale vers la zone pacifique articulée autour des F:tats-Unis et du Japon (3) ii.
Dans ces conditions rapidement esquissées, l'Europe est soumise à de fortes tensions qu'il faut avoir à l'esprit. • La tendance à la désagrégation de l'Europe.
A la récente conférence d'Athènes, l'incapacité des bourgeoisies européennes à réaliser un accord sur le financement de la politique communautaire est apparue de manière flagrante. Elle est le révélateur d'un processus plus souterrain de dislocation de la Communauté économique européenne.
Celle-ci avait pu maintenir entre les deux récessions de 1974-75 et de 1980-81 un minimum de cohésion, avec une relative uniformité des politiques économiques. Mais la dernière récession fait voler en éclats cette apparente cohésion et met à nu l'absence de réelle union économique. - Au niveau monétaire, le SME apparaît, avec le recul du temps, comme incapable de réaliser l'unification de l'espace des prix. Depuis 1979, les grandes disparités des politiques de change et des réactions des entreprises à ces politiques conduisent à un éclatement du système des prix. -Ce fractionnement accru de l'espace économique européen s'accompagne d'une remise en cause de l'hégémonie allemande. L'image d'une RF A à bas coûts, monnaie forte, dominante, capable d'imposer ses prix et de reproduire sa position sur la base d'un taux de marge élevé s'estompe, de la même façon que s'estompe l'opposition avec une économie française qui présenterait les caractéristiques inverses. - Du point de vue économique, la CEE pert des parts de marché et ne réalise plus en 1982 que 53,2 % des exportations des pays de l'OCDE, contre 56,7 % en 1975. Il y a également un recul en terme d'emploi dans l'industrie et « sans doute plus grave encore : 1 Europe ne parvient plus à préparer le futur ( .. .) sur une base 100 en 197 5, 1 'indice de 1 'investissement passe à 114 pour la CF:F: en 1980, 124,5 pour les états-Unis et 126 pour le Japon (2) ii. - Faible investissement, mauvaise spécialisation, tout ceci renvoie à un retard technologique dont voici un exemple frappant : « F:n 1980, il y avait onze robots pour dix mille salariés de l'industrie dans la CF:F: contre dix -huit aux F:tats-Unis et quarante au Japon (2). »Un rapport du IXe Plan affiche la même lucidité : 11 Le diagnostic est clair, la Communauté a mal pris le départ de la révolution micro-électronique en raison, notamment, des insuffisances de sa stratégie en matière de recherche et d 'industrie (4). »
Cependant le même rapport nuance ce
pesstmtsme : ·a Tout n'est pas joué, à condition que soient renforcés l'espace industriel et de recherche européen et la politique commerciale commune (4). » Il y aurait donc une alternative européenne possible, fondée sur la « relance concertée ». Il faut examiner d'un peu plus près cet échappatoire pour bien rencontrer ses limites et ses contradictions. • Vers une relance concertée ?
Ce projet a été popularisé par un petit livre de Michel Albert (5), et il sous-tend également la position du gouvernement français telle qu'elle s'est exprimée dans un mémorandum intitulé Une nouvelle étape pour l'Europe : un espace commun de l'industrie et de la recherche, en septembre 1983. L'essence de ce projet est keynésienne : il s'agit de financer au niveau communautaire une relance de l'investissement industriel permettant de reconquérir le marché intérieur au niveau européen. Il comprend une certaine dose de protectionnisme sous forme de priorité des marchés publics, de barrières commerciales ou réglementaires. Pour résumer, c'est un programme CERES-PC déplacé au niveau européen.
Ceci répond à la contradiction majeure d'un tel programme qui serait proposé à une échelle nationale : seul le niveau européen permet d'atteindre la taille suffisante. Pour donner quelques chiffres, l'investissement manufacturier était en 1979 de 39 milliards d'écus pour la CEE, 36 aux USA et 27 au Japon, pour un revenu global de 2 700 milliards de dollars en 1982, contre 2 580 aux USA et 1 033 au . Japon. La main-d'œuvre industrielle est respectivement de 40,9 millions de salariés pour la CEE, 29,8 aux USA et 19,6 au Japon. Mais ce potentiel se heurte au morcellement de l'Europe et il n'est pas absurde d'y voir la principale faiblesse des pays de cette région, et donc le principal obstacle à lever sur la voie d'une sortie capitaliste de la crise.
Il faut cependant bien comprendre pourquoi cette voie royale est bouchée et pourquoi, sous des apparences réalistes, elle constitue une utopie tournant le dos aux évolutions réelles.
Que constate-t-on en effet ? La période récente se caractérise par la multiplication d'accords de coopération industrielle et technologique entre firmes européennes et non européennes. Dans l'électronique, on peut citer les accords entre AIT, d'une part, Philips et Olivetti, de l'autre, ou encore entre Thom -son et JVC.
Dans l'automobile, on peut citer Honda-BritishLeyland, bien que dans ce secteur ce soient les accords américano-japonais qui prédominent (General Motors-Toyota, Ford-Mazda et Chrysler-Mitsubishi). Cette réticence des groupes industriels européens à raisonner au niveau européen est donc un obstacle majeur à la voie de la relance concertée.
Cette prédilection est pourtant facile à comprendre : les firmes multinationales européennes préfèrent s'associer à des firmes non européennes parce que c'est, de leur point de vue, la meilleure stratégie pour renforcer leurs positions sur un marché qui est à peu près immédiatement mondial.
Cet effet de la concurrence, pourtant simple a prévoir, va encore se renforcer de la difficulté à harmoniser les politiques économiques de chacun des Etats bourgeois de la Communauté. On rencontre alors le second obstacle de fond sur lequel vient buter l'idyllique relance concertée : c'est que la crise se traduit par l'offensive patronale pour restaurer le profit, en commençant par attaquer les salaires ouvriers. Il n'est donc pas question d'investissement ou de relance avant d'avoir réalisé cet objectif dans des proportions satisfaisantes.
Or, chaque bourgeoisie européenne se situe vis-à-vis de sa propre classe ouvrière dans un rapport de forces spécifique dont la détermination n'a rien d'uniforme d'un pays à l'autre, ce qui contribue par exemple à expliquer les fameux différentiels d'inflation. Certaines bourgeoisies choisissent d'enrober la chose, d'autres préfèrent une attaque plus directe. Ni les unes ni les autres n'ont intérêt à aligner exactement leur dispositif, d'autant plus que cette unification comporte le risque de contribuer à réaliser l'unité internationale de la classe ouvrière.
L'utopie de la « relance concertée » repose donc sur une double incompréhension de la nature de la crise capitaliste; c'est une crise du profit aggravée des effets de la concurrence à l'échelle internationale. Les discours sur la coopération internationale sont à côté de la plaque. Pour prendre une comparaison, vouloir freiner la montée de l'offensive patronale par l'appel à la concertation internationale est une politique aussi réaliste que celle qui cherchait à arrêter la montée du fascisme à coup de mémorandums à la Société des nations.
L'examen de la situation internationale fait apparaître une série de conclusions : -La suppression des « sureffectifs » ne suffit pas à assurer des avantages durables de compétitivité, il faut aussi jeter les bases d'une domination économique. - Cette politique n'est pas viable à l'échelle d'un pays comme la France : il faudrait, pour développer significativement les exportations de l'industrie française, des gains de compétitivité tellement élevés qu'ils ne pourraient être atteints qu'au prix d'une récession interne extrêmement profonde. -La carte d'une politique industrielle commune pourrait lever en partie ces contradictions, mais elle est rendue impossible de fait parce que la logique des firmes multinationales européennes est différente, et parce que les rapports politiques établis entre les bourgeoisies européennes et leurs classes ouvrières s'opposent à une telle collaboration, de même que le processus de la concurrence. • Deuxième contradiction : si tout le monde mène cette politique en même temps, c'est la récession généralisée.
Le point de vue étriqué du capitaliste, frappé au coin du bon sens, a ceci de particulier que la généralisation du remède risque de déclencher une crise encore plus violente. Si tous les patrons appliquent cette réduction d'effectifs, ils réduisent en même temps les salaires et donc les débouchés. Dans l'argumentation du patron que nous avons résumée précédemment en encart, une chose est oubliée : il ne vendra 120 000 voitures que s'il y a encore des gens pour les acheter. Et toutes les voitures vendues ne le sont pas aux bourgeois. Même l'OCDE est obligée de souligner ce risque : << Des objectifs de politique économique qui peuvent être poursuivis avec succès par
un seul pays risquent de se retourner plus ou moins fortement contre ce pays, lorsque beaucoup d'autres cherchent à les atteindre simultanément. » Même la réduction des coûts unitaires de main-d'œuvre conduisant à une amélioration de la compétitivité « qui permet à un pays d'enregistrer des gains en grande partie aux dépens des autres ne peut se généraliser avec succès pour tous les pays simultanément (6) ».
Enfin, les tenants de la politique d'« offre )), en n'envisageant que la moitié de la nature de la crise, négligent totalement les effets d'entraînement. Quand, en Lorraine, on supprime des emplois industriels, c'est par contre-coup toute une série d autres emplois qu'on supprime dans les services, dans le commerce. Ce sont des régions qui régressent, des classes d'école qui ferment.
Au niveau national, on fait péricliter de proche en proche les secteurs, à mesure qu'on remonte les filières de production.
En luttant contre les licenciements, les travailleurs ne sont pas porteurs d'une logique archaïque, ils mènent un combat contre une politique suicidaire pour l'ensemble du corps social, y compris à l'échelle internationale. Les v rates perspectives •
Les données annexées à cet article méritent d'être examinées de près. Elles permettent de se donner une idée des évolutions probables telles qu'elles ont été projetées par l'INSEE et le BIPE. Ce dernier ~rganis~e, le Bureau d'informations et de prévision economiques, est un bureau d'étude financé par de grandes entreprises et réalisant des projections qui ont l'avantage de raisonner à un niveau sectoriel et régional.
Le tableau 1 représente l'évolution par secteur d'act,i.vit~. Il perme~ de situer une branche à laquelle on s mteresse de meme que la carte donne l'évolution par grande région. On ne commentera ici que les grandes évolutions résumées dans le tableau II.
. La ~ol?nne décrivant la période 1982-88 peut se lire amsi : les suppressions d'emplois dans l'agriculture continuent au même rythme (43 600 par an) et a un rythme légèrement ralenti dans l'industrie
(115 900 par an).
L'inflexion essentielle n'est donc pas là mais concerne le tertiaire où le rythme de création d'emplois se ralentit notablement (67 400 par an) et contribue à la baisse générale du nombre total d'emplois de 92 100 par an. Ce résultat s'explique par le produit de trois facteurs (voir le tableau III) : -Une faible croissance, effet de la crise et de l'austérité: 1,5 % en moyenne sur 1982-88. -Une assez forte productivité, notamment dans l'industrie : 32 % en moyenne. - Une faible réduction de la durée du travail : -1,3 % par an, soit 36,4 heures encore en 1988.
La lecture du tableau II permet ensuite de voir comment va évoluer le chômage. Aux 92 100 suppressions annuelles d'emplois, il faut rajouter 160 000 arrivées nettes sur le marché du travail chaque année, soit un accroissement potentiel de 222 000 chômeurs par an. Cependant, divers phénomènes, que les statisticiens nomment flexion, empêchent ces chômeurs potentiels de se transformer en demandeurs d'emploi. Les économistes de l'INSEE (7) utilisent implicitement un coefficient correcteur des deux tiers, ce qui conduit à l'accroissement de 148 700 chômeurs en moyenne par année.
On voguerait donc vers un nombre de chômeurs en 1988 dont l'estimation serait de 2,7 millions au sens DEFM (demandeur d'emploi en fin de mois).
L'ensemble de ces évolutions peut être résumé en deux propositions: - L'évolution économique prévisible sur la période se traduit par un accroissement continu du taux de chômage qui passera de 9 % de la population en 1 9 8 3 à 1 2 % en 1 9 8 8. - Si l'on accepte les lois fondamentales de l'économie capitaliste, il n'y a pas de possibilité d'infléchir réellement cette tendance.
Dans un article au titre significatif, un groupe d'économistes de l'INSEE a récemment exploré « Les voies étroites d'une stratégie pour l'emploi » (8). Outre qu'elle présente des scénarios du IXe Plan très optimistes et déjà périmés, cette étude a le mérite de montrer qu'aucune des recettes envisagées, y compris la modern.isation accélérée de l'appareil productif, ne peut modifier suffisamment le décor.
Dans la période longue de stagnation le capitalisme est profondément incapable de crée; des emplois en nombre suffisant pour ne serait-ce que résorber le chômage.
Les recettes que les patrons cherchent à appliquer sont non seulement inefficaces mais lourdes d'une aggravation de la récession. En réalité, l'objectif réel est, de manière fondamentale, le rétablissement des conditions de rentatibilité du capital.
. Dans la phase actuelle, cet objectif ne peut être attemt sans la production d'une masse croissante de chômeurs non indemnisés. En refusant les licenciements, ce n'est pas au « progrès )) que s'opposent les travailleurs, mais à cette perspective de régression sociale.
1. Malinvaud, " Essais sur la théorie du chômage,,,
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~· Mes~ine, pevi~le, "Le déclin industriel de l'Europe est-il
Irréversible . "• 10 " le Monde diplomatique,, décembre
1983. ,
3. Aglietta, Kremp, Le Dem, Oudiz, " Configuration de l'économie mondiale et régulations nationales,,, Revue du
CEPII, n° 13-14, 1983.
4. « Quelle stratégie européenne pour la France dans les 7. Equipe DMS. ''Quels efforts pour quel avenir? Une années 80 ''• préparation du tx• Plan. Documentation projection de l'économie française à l'horizon 1988 ,, française. ''Economie et statistiques, n° 161, décembre 1983. S. Michel Albert," Un pari pour l'Europe"· Seuil, 1983. 8. Raoul et Alii, ,, Les voies étroites d'une stratégie pour 6. OCDE, "Perspectives économiques"· Juillet 1983. l'emploi "· '' Economie et statistiques, n° 156, juin 1983.
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Pnrr~r.hlmir. 1 '> 1, 7 + ., ' ., 1 1 •, •J' 2 - z .Il 1 1 ',(, 'il - 2i' ,Il 1 lcxli lr-hnhi liE'nlf,nL 711 ,11 1 -1 )4,') '>71l.'i -111,4 1 4'1',,', -'·11, 1 l' 45 7 ·'' Cui r-rhcHJSSilres 134,4 1 -20 ,1 ' \ 114,1 -11.~> 1112,11 -20.(, fl2,2 13ois-mpublP.s-divers no,9 - 16, 1 _lf.Z ,n -27,7 15'•,1 -~ i -1!,1 l 302,0 Presse-édition 22'>,3 1 - 10,3 21'>,0 - 4,2 Z10.A -2i1,11 19[),0 :--------------------------r-----+-------~------~-----+----~~-------~------i
Bftliment-Génie civil 1'iR5,3 - 11J,(, 1811 '9 -114.2 1727,7 1 -139.0 1')R8,7 r-------------------------------t-------r---------~-----1---------r--j_ l(,(]~--1
Commerces 24711,5 + 101,6 Z'JAO, 1 2(,[16, 2 + 1 • 0 t - - - - - - - + - - - - + - - - + - - - + - - - - - - + - - - - t - - - - - 1,
Rép~ration cnmmerce auto 386.2 + 3'>,9 422,1 + 2,1 424,2 +29,3 4'JJ,5 Hftlrls-c8fés-rPstaurants 561,8 + 21,4 5A5,2 +23,0 r.on.z -62,2 ';116,0 lransrorts fl43,B + 23,3 867,1 +11,2 8711,3 - Hll,7 774,6 lt'll'communirations 187,1 + 70,2 4 )7,5 +19,1 476,6 + 54,4 ! 531,0 Services marchAnds aux entreprises 77'>, 3 + 1R8, 1 963,4 +54,[) 1017,4 + 20(,, 1 122 l,S ServicPs marchnnds AUX m~nnges 1372,2 + 474,9 1847,1 +100,5 1947,6 + 154. 3 2flll1. 9 LocAtion, cr<'dit-b<Jil immobilier 4A,3 + 1 1, 6 61,9 + 1,9 63,0 + 14,5 7fl.3 Assùrances 112.1 + 17 , li 129,7 13 .1 '9 - 0,6 1!3,3 Organismes finunciPrs 341 ,8 + 63,2 405,0 420,3 + 2,3 422,6 Services non mnrchands 3611 '9 + 2A2,5 3A94,4 +112,4 4006,8 + 129' 2 41 }f,,(l A[;fliCliL lliRf 2 32 4,4 - 4fl9 ,) 1914,9 -129,6 1 7fl'•. 1 1 - 2(, 1 ,J 1 Jlil ,0 INDUSTRIE mn, 7 - 3117. 1 r>606 , 6 -347' 5 '•319' 1 - 5'>6,1 47A 1,0 BAT 1 ~1EN 1 1'1A 5 ,'; - 17J,h 1 n 11 ,<J - A4 ,2 1727' 7 - 119,0 1~88,7 COMMERCeS 2478,) + 101 ,r, 2~1l0,1 + 2(,,1 260(,,2 + 1 ,n 2607,2 TRANSPORTS ET SERVICES 4B28,8 + 910,2 5719,0 +23 '1. 3 C,')7(]' 1 + 7.74,4 6244,7 SERVICES NON ~1ARCHIINDS 1611 '9 + 282.~ 3894,4 +112,4 4006,8 + 12'J, 2 4116,0 TOI AL 21302.8 + 324,1 21621),9 -191 ') 21435,4 - 'j)1 ,8 20H83,(, 1 Tableau 1 . Evolution et projection de l'emploi par secteurs d'activité. Sources: 1973-1979-1982: INSEE 1988 et BIPE.
Tableau Il. Evolution des composantes de l'emploi et du chômage.
Sources : INSEE -Comptes de la nation- BIPE. «Economie et statistiques» n° 161, décembre 1983.
La carte des suppressions d'emplois.
Nombre de suppressions d'emplois salariés prévus entre 1 9 8 2 et 1 9 8 9. Entre parenthèses :
suppressions dans l'industrie. Entourée d'un trait noir : zone où est prévue plus de 10 % d'emplois dans l'industrie. Source : BIPE.
( 1)
Agriculture
(2)
Industrie
(3)
Tertiaire
(4): ( 1)+(2)+(3)
Emploi total
(5)
Population active potentielle
(6): (5)-(4)
Chômage potentiel
( 7)
Chômage effectif (DEFM)
(8): (6)-(7)
Ajustement du chômage
Variations annuelles en milliers.
Graphique 1. Productivité dans l'industrie : évolution tendantielle.
base 100 = USA en 1973. Sources: OCDE et CEPII.
79 .82
82.88
73.79
1 OUS SECTEURS
1 ,o
1 ,5
Production
3,2
Productivité horaire
3,8
3,2
2 ' 7
- 1,4
Durée du travai l
- 0,9
- 1 '3
0,3
- 0,3
- 0,4
Emploi
~
- 1,6
Valeur ajoutée
3,0
2,5
Producti v ité horaire
5,3
2,1
5,2
- 1,2
- 1,0
Durée du travai 1
- 1 '1
- 1 ' 3
- 1 ,5
Empl o1
- 2,6
Tableau III. Croissance productivité et emploi.
Taux de croissance annuels moyens (en % ).
79.82
73.79
82.88
- 68,3
- 43,2
- 43,6
- 93,5
- 144,0
- 115,9
215,7
123,3
67,4
+
+
+
+ 54,0
- 6~ '\1
- 92' 1
+ 226,0
221,0
160,0
+
+
+ 172,0
+ 284,0
+ 222,1
+ 160,0
+ 219,3
148,7
+
+ 12,0
+ 64,7
73,4
+