2- De l'impossible reconversion capitaliste à 1 'actualité du socialisme
Maxime DURAND
'ARTICLE qui précède a présenté l'environnement économique dans lequel se situent les « mutations industrielles » et montré à quelles impasses conduiraient les recettes patronales. On partira donc de cette donnée pour examiner ici les positions ouvrières exprimées dans les luttes récentes et notamment à Talbot. La question centrale est en gros la suivante : le mot d'ordre de « zéro licenciement » est-il l'expression d'une résistance archaïque à un progrès inéluctable, ou bien est-il porteur d'une alternative globale à la crise capitaliste ?
Cet article procédera par l'affirmation successive d'une série de thèses qui permettront d'ouvrir, en toute clarté, le débat autour de nos positions.
1 Le contexte économique rend illusoire toute solution en termes de reconversion des travailleurs licenciés
Cette affirmation est largement explicitée dans l'article précédent. On peut se borner ici à quelques brèves indications : - La boucle licenciement-- compétitivité -reprise-embauche ne peut fonctionner que si un pays, ou une zone, l'impose aux autres. Si les Etats-Unis et le Japon peuvent espérer y réussir, c'est exclu pour des pays comme la France. Les emplois créés par les gains de compétitivité ne compensent pas les suppressions initiales. -La politique d'austérité qui sous-tend ces gains de productivité bloque la formation d'emplois dans les secteurs non industriels où pourraient se reconvertir les travailleurs licenciés de l'industrie. -Un processus de reconversion suppose une croissance des effectifs. Or, les projections fondées sur le respect des règles capitalistes comportent toutes une évolution à la baisse de l'emploi global. -La reconversion se heurte au problème de la qualification. Le capitalisme, et particulièrement le patronat français, a mené une politique délibérée de non-formation, de déqualification de la classe ouvrière. Il y a un retard tel à combler qu'en pratique il sera plus facile aux patrons d'embaucher une main-d'œuvre jeune et plus qualifiée que de « former » des ouvriers âgés, spécialisés de manière étroite et peu susceptibles d'acquérir une nouvelle qualification.
A chaque fois que l'on entend le mot « reconversion », il faut demander « reconversion à quoi ? ». A cette question, le capitalisme n'a en fait pas de réponse.
2 Le traitement social du chômage vient buter sur la contrainte du financement : ce dont le capitalisme a besoin, c'est de baisser la rémunération globale du travail
Dans les débats actuels, on entend souvent l'idée qu'il faut trouver un moyen permettant de supprimer des effectifs sans vraiment licencier ; ce serait la condition pour que les mutations soient socialement acceptables.
Ce discours est faux et mensonger. Sans entrer dans le détail, on s'en aperçoit en se posant une nouvelle question de bon sens : « qui paie ? ».
Ce ne peut être les patrons, puisqu'il s'agit précisément de réduire leurs charges. S'ils doivent payer sous forme d'impôts ou de cotisations sociales ce qu'ils économisent en salaires, ce n'est pas la peine.
Si c'est le budget de l'Etat, cela va à l'encontre de la politique d'austérité de gestion très rigoureuse du déficit. Car celui-ci, quelle que soit la manière dont il est financé , représente une ponction détournée sur les entreprises et leurs possibilités de financement.
Les mêmes objections peuvent être avancées pour un financement social (UNEDIC ou Sécurité sociale). Au total, la conclusion est donc limpide : la charge de ce chômage doit être reportée sur les salariés. La répartition de ce fardeau importe peu aux capitalistes : que ce soient les chômeurs ou les non-chômeurs qui en paient le prix n'est pour eux qu'une question d'à propos politique.
La réalité est donc la suivante : ce que les capitalistes cherchent, c'est la baisse du capital variable. C'est-à-dire de l'ensemble des salaires directs et indirects des travailleurs auxquels il faut ajouter les allocations aux chômeurs.
Or, cette politique, du simple point de vue économique, est très dangereuse : elle suppose une baisse du pouvoir d'achat, donc une moindre création
de débouchés et d'emplois qui approfondit la logique de récession. Il y a là une contradiction fondamentale du capitalisme dont on doit tirer les leçons.
3 Les baudruches réformistes se dégonflent
Pour éviter de parcourir l'ensemble de l'arc-en-ciel réformiste, on se bornera à examiner deux espèces représentatives : la CFDT, d'une part, le PCF, de l'autre . • Où sont passées les nouvelles compétitivités?
Pendant toute une période, la CFDT a proclamé haut et fort qu'il fallait mettre en avant de nouvelles propositions industrielles et qu'il y avait là une nouvelle fonction historique du syndicalisme, transcendant les corporatismes particuliers. Cette approche de la crise reposait sur trois « piliers >> ou principes :
Premier principe : toute politique économique s'écartant si peu que ce soit du libre échange est porteuse de totalitarisme. Donc, refus absolu (et peu argumenté) du protectionnisme.
Deuxième principe : on ne peut négliger l'objectif de compétitivité, en vertu du premier principe. Par conséquent, les « nouvelles solidarités >> vont consister pour les travailleurs à se satisfaire d'une masse salariale au moins inchangée, sinon en baisse, et à chercher une nouvelle répartition de cette masse. C'est le fameux « partage du travail >> qui n'est en fait qu'un pur et simple partage du chômage sous la forme d'une réduction du temps de travail avec perte de salaire.
En échange de cette modération, et parce que ses profits auront été rétablis, le patronat va se remettre à investir et donc à embaucher. C'est la couverture de Syndicalisme-hebdo du 30 juin 1983 : 11 Le partage du travail pour créer des emplois >>.
Troisième principe : un nouveau contrat social doit être institué où la monnaie d'échange ne sera plus le pouvoir d'achat mais les conditions de travail. C'est le rôle historique assigné aux lois Auroux de fonder ce nouveau contrat auquel un patronat borné, « pas à la hauteur )), s'obstine à tourner le dos.
Ce nouveau contrat repose, en dernier examen, sur un postulat considérable dont dépend tout l'édifice : il faut « transformer les rapports sociaux dans l'entreprise pour (11/er vers une pleine responsabilisation de chaque travailleur à son niveau pour lui permettre d'interven ir sur le contenu de son travail. A nos yeux, cette transformation est non seulement un moyen , mais une condition sine qua non de la compétitivité nécessaire des entreprises françaises : une compétitivité nouvelle, "sociale ", · résultant de nouveaux modes d 'organisation et de rapports dans le travail >>, explique un texte du secrétariat économique, du 14 juin 1983 .
A l'usage des faits, ces trois principes se retrouvent en complet porte à faux. L'acceptation aveugle du libre échange n'est pas tenable syndicalement et, en pratique, des fédérations CFDT comme la chimie ou Hacuitex intègrent des doses variables mais significatives de rupture avec les normes véhiculées par le marché mondial.
Quant au deuxième principe, il reprend point par point le <iehéma du discours le plus classique sur la compétitivité et est battu en brèche pour une raison qu'il faut souligner ici : en tant que principe, le schéma avancé par la CFDT est une sortie de crise capitaliste jouable. Mais ce qui intervient pour détraquer ce beau scénario, c'est l'ampleur du recul nécessaire pour réenclencher la mécanique capitaliste : ce que même une direction syndicale aussi « responsable >> que celle de la CFDT peut difficilement assumer auprès des travailleurs.
Reste la dernière idée, qui est la spécificité syndicale du dispositif. Il y a, tout au fond de ce postulat, un élément de vérité : si les travailleurs prenaient en main les leviers de commande, cette gestion ouvrière mettrait en œuvre d'immenses réserves de productivité, en bousculant les faux-frais, les doubles emplois et les parasitages divers de l'économie capitaliste. Mais les lois Auroux, ce n'est pas, quand même, le pouvoir des travailleurs ! Dans ces conditions, le patronat joue les cartes qu'il connaît, les plus efficaces de son point de vue, à savoir le dégraissage des effectifs et la pression sur le salaire direct ou indirect.
La CFDT a beau crier sur ce patronat peu éclairé, elle n'en est pas moins désarmée par la montée des luttes autour de l'emploi. Son discours ne passe pas la rampe. Il ne lui reste plus qu'une méthode assez misérable qui consiste à réclamer sans cesse concertation et négociation syndicale, même... sur des mesures jugées « inacceptables >> par ailleurs. • Où sont donc passés les nouveaux critères de gestion?
lln'y a pas si longtemps, le PCF mettait en avant la nécessité de « nouveaux critères de gestion >> qui permettraient d'initier une sortie de crise autour de trois idées clefs :
Premier thème : la crise capitaliste est une crise d'« efficacité>> d'un système privilégiant outrageusement la rentabilité financière. Bref, la bourgeoisie a préféré faire de l'argent ou investir à l'étranger, et la crise n'est rien d'autre qu'une énorme accumulation de ce « gâchis >>.
Second thème : la sortie de crise peut se faire à condition de reconquérir le marché intérieur et de relancer la production sur une base nationale ; c'est le fameux « produisons français >>.
Troisième thème : face à un secteur privé fonctionnant à l'ancienne, il faut développer un secteur
public fonctionnant selon de « nouveaux critères de gestion» et maximisant le fameux V A/C. Il y a un an, Philippe Herzog théorisait cette coexistence pacifique entre secteurs privé et public et écrivait :
«Nous sommes partisans d'un large développement de leurs rapports contractuels. dans l'opposition , mais aussi dans la coexistence des critères de gestion de façon à assurer une cohérence globale, une vie commune, tout en administrant par la pratique la preuve de la supériorité des critères d'efficacité sociale. n
Nous avions dénoncé en son temps (Rouge du 3 décembre 1982) cette construction fantastique : « Un tel monstre, qui suppose que les deux secteurs ne corn -muniquent pas, qui rêve d'un patronat passant "contrat " dans le cadre d'une société socialiste, n 'est évidememnt pas viable. n Les faits ont rapidement tranché : il n'y a pas de place pour deux logiques. Celle du profit a repris tous ses droits, s'imposant même à l'intérieur du secteur public. Il y a peu de pseudo théories du PCF qui aient été si vite remisées au magasin des accessoires.
C'est d'abord à l'intérieur qu'il faut rompre avec le capitalisme, et c'est sur cette base que peut s'engager une rupture avec le marché mondial capitaliste. Le PCF veut bien mener cette seconde rupture -en paroles - tout en prétendant faire l'économie de la première : Philippe Herzog parlait très clairement du (( cadre concu"entiel dans lequel nous sommes et restons n et concluait tout aussi nettement: (( Les productions doivent être compétitives. n Cet édifice ne pouvait que s'effondrer.
Et il s'est effondré. Dans le débat actuel, le PCF, s'il maintient une capacité d'organisation et de canalisation des luttes pour la défense de l'emploi, se retrouve lui aussi écartelé devant l'offensive idéologique du patronat.
D'un côté il y a l'affirmation martelée selon laquelle « il n'y a pas de sureffectifs », de l'autre l'approbation de l'accord Talbot avec ses 1 905 licenciements. D'un côté il y a les déclarations solennelles contre les licenciements, de l'autre des ministres au pouvoir qui gèrent les suppressions d'emplois, comme Fiterman mettant au point un groupe de travail confidentiel sur les chantiers navals.
Les récents numéros de la revue économique du PCF révèlent le vide consternant de ses perspectives qui, en y regardant de plus près, se résument à cette idée : il faut éponger les gâchis financiers. Le PCF dit aussi qu'il faut «unir, lutter, rassembler dans l'action » mais, en vantant par exemple les mérites de l'usine Renault de Douai comme référence possible, il fait silence sur les vrais obstacles à une sortie rationnelle de la crise : les règles du jeu capitaliste.
Quand Bernard Marx explique: ( ( I l faut donc lutter pour que change le comportement des groupes, pour que des coopérations se développent entre entreprises françaises autour des diversifications nécessaires, autour des filières de production, autour des atouts des régions n, il tend à dévoyer le combat des travailleurs en faisant miroiter des solutions à portée de main qu'il suffirait d'imposer en changeant le comportement des groupes(!). Ces âneries réformistes ont fait long feu . li ne s'agit plus de faire pression, il s'agit de prendre les leviers de commande.
4 Zéro licenciement: ce n'est pas seulement un mot d'ordre défensif; loin de signifier un « refus du progrès))' il affirme la nécessité d'une autre logique économique
Les développements qui précèdent montrent une chose claire : en avançant le mot d'ordre de « zéro licenciement », les travailleurs n'ont pas fait preuve de myopie. Ils savent que les perspectives de reconversion sont bouchées et que .la seule reconversion possible, c'est celle d'aller pointer à l'ANPE.
Les travailleurs ne sont pas des imbéciles un peu bornés. Si l'on veut trouver des imbéciles, il faudrait plutôt chercher du côté des bons esprits qui croyaient sincèrement à la possibilité de ces reconversions. De ce point de vue, le mot d'ordre de « zéro licenciement » constitue une ligne de défense élémentaire des intérêts des travailleurs menacés : il n'y a pas d'alternative et, en un certain sens, ils sont le dos au mur.
Mais de fait, ce mot d'ordre est porteur d'un contenu plus vaste qui est le suivant. Refuser les licenciements, c'est avant tout refuser les plans de la bourgeoisie. Or, ce refus n'est pas négatif mais profondément sain, car les recettes du patronat mènent tout droit à un surcroît d'austérité et au risque d'une récession encore plus profonde.
La dernière dimension de ce refus est de s'opposer à la récupération par le patronat des effets du progrès technologique, sans même qu'il y ait partage avec les salariés. Là où il y a des possibilités de gains de productivité, et donc potentiellement un ralentissement de l'intensité du travail, des ouvriers, dont l'exploitation durant des années a constitué la base sur laquelle s'est élaborée l'accumulation rendant possible ce progrès technique, ne peuvent accepter d'être rejetés comme des citrons pressés. La revendication de faire payer cher le droit au retour, qui est apparue durant le conflit Talbot, et quoi qu'on puisse penser de son opportunité, illustre bien ce contenu : la volonté des travailleurs que les progrès de productivité ne soient pas accaparés par les patrons.
Défense élémentaire des intérêts, refus des alternatives bidon et de la logique de récession, soit. Mais faut-il être contre les reconversions ? (( Ce serait comme si nous nous prononcions contre la pluie n, décrète Bergeron.
5 Reconversion au chômage ou reconversion en vue de la satisfaction des besoins ?
Les marxistes révolutionnaies ne sont pas « contre toute reconversion », ils sont au contraire pour la reconversion ultime du capitalisme, à savoir son renversement. Pour commencer, ils sont pour la reconversion immédiate des industries d'armement qui ne
semblent pas être dans le collimateur des mutations en cours!
Mais il y a reconversion et reconversion. Celles du capitalisme comportent une première tare qui est de reconvertir non pas d'un métier à l'autre, mais de l'emploi au chômage.
Ce n'est pas tout : la logique capitaliste conduit à prendre les choses à l'envers. Au lieu de faire l'inventaire des besoins pour y ajuster l'organisation de la production, elle part des exigences du profit capitaliste pour modeler, en fonction de celles-ci, le mode de développement économique et social.
Dans un livre récent, Aglietta et Brender théorisent ce renversement absurde : « Nous pensons que la ligne directrice pour la rénovation de 1 'industrie française est la transformation des modes de consommation. Les techniques les plus avancées n 'auront de chances sérieuses de développement que si elles trouvent leurs débouchés dans la production des objets industriels polyvalents dont la combinaison sera stimulée par l'invention de nouveaux usages. C'est pourquoi investir dans la consommation, c'est-à-dire réunir les conditions socio-culturelles permettant cette invention est le principe essentiel qui relie 1 'enrichissement de la démocratie et la maÎtrise de 1 'industrie (2). »
Derrière ce discours décoratif il y a ceci : trouvons de nouveaux types de consommation rentables, parce que ce sont les seuls que le capitalisme connaît. Quant aux besoins mal satisfaits aujourd'hui, le capitalisme les ignore et d'ailleurs ils sont ringards. Donc, inventons autre chose.
Inventer autre chose que cette absurdité est certes nécessaire. Autour de quels principes pourrait alors s'organiser cette rupture avec la logique capitaliste ?
Le premier est le suivant : le progrès technique doit être utilisé pour l'amélioration des conditions de vie et de travail en mobilisant toutes les potentialités qu'il renferme. Réduction de la durée du travail, baisse de l'intensité de ce travail, requalification et rotation des tâches, alors que le capitalisme va user de manière inverse sur chacun de ces points : (( ce n 'est que sur la base d'une compréhension du potentiel libérateur des nouvelles technologies que les effets négatifs de leur introduction dans les conditions du système capitaliste peuvent être évalués et combattus de façon adéquate », écrit W . Wolf dans une étude sur l'automation chez Volkswagen (/nprecor n° 166).
Le second principe est tout aussi limpide : la finalité de l'activité économique, ce n'est pas de garantir un taux de profit mais la satisfaction des besoins. Quand un mode de production est aussi clairement dans l'incapacité de remplir cette fonction , alors se pose la nécessité de le changer et de faire fonctionner l'économie différemment. Il est clair que cette remise sur ses pieds de l'économie que représenterait la construction du socialisme impliquerait des reconversions bien plus fondamentales de l'allocation des ressources. La première serait évidemment la reconversion des chômeurs en actifs, que le capitalisme est incapable de réaliser.
Mais il y aurait une réorganisation massive en direction des secteurs prioritaires, que l'on ne peut extrapoler ici : il suffit d'insister sur le fait qu'aucune règle ne viendrait garantir que la répartition des emplois serait la même dans une phase de construction du socialisme. Mais il s'agirait alors de réelles reconversions, maîtrisées socialement, et non des mises au rebut dont il s'agit en réalité dans un contexte capitaliste. Nous n'en sommes pas là, et c'est pourquoi il faut raisonner aussi en termes de revendications immédiates.
6 Trois revendications immédiates : zéro licenciement, trente-cinq heures, garantie du pouvoir d'achat
La revendication des trente-cinq heures accompagne naturellement le refus des licenciements : le passage aux trente-cinq heures contribuerait grandement à résorber le chômage, s'il se fait de manière suffisamment rapide et s'il est assorti de créations d'emplois. Cette réduction du temps de travail ne doit pas s'accompagner d'une réduction du pouvoir d'achat, sous peine de n'être qu'un partage du chômage qui serait un pur et simple attrape-nigauds.
Le maintien du pouvoir d'achat pour tous signifie à la fois le refus de la division à l'infini de la classe ouvrière sous couvert de solidarité, et une garantie contre la récession qu'entraînerait l'application des recettes bourgeoises.
C'est autour de ces trois revendications articulées, cohérentes, que doit se réaliser la renaissance des mobilisations ouvrières dans les mois et années à venir. Elles posent des exigences claires qui sont l'expression des intérêts immédiats de la classe ouvrière.
Mais dans chacune de ces luttes, même partielles, va se trouver posée de plus en plus clairement la question des obstacles qui s'opposent à la satisfaction des revendications, et la difficulté croissante de trouver à l'intérieur d'un système capitaliste en crise les marges de manœuvre pour y répondre. C'est à ces obstacles eux-mêmes qu'il faut alors s'attaquer.
7 Deux ruptures essentielles : avec la logique du profit, avec le marché mondial
D'une certaine manière, les trois axes revendicatifs de refus de tout licenciement, trente-cinq
heures et pouvoir d'achat, sont en décalage avec la réalité. Ce sont des réponses, mais pas aux questions qui se posent dans un cadre capitaliste auquel l'idéologie dominante nous somme de nous référer. D'une certaine manière, qu'il faut bien mesurer, ces réponses sont effectivement à côté de la plaque : refuser de licencier, baisser la durée du travail et maintenir le pouvoir d'achat sont trois façons d'empêcher la baisse des coûts de production. Donc ces revendications vont à l'encontre de la recherche d'une productivité et d'une rentabilité accrues.
Dans ces conditions, on sait ce que n'importe quel patron va expliquer : moins de compétitivité = plus de déficit extérieur ; moins de profit = moins d'investissement et, au bout du compte, récession et plus de chômage. C'est vrai, et c'est pourquoi il faut aussi changer les conditions dans lesquelles ces fatalités peuvent avoir une part de vérité. Deux axes essentiels : la planification de la production, la planification des échanges.
Qu'est-ce que cela change ? La planification, c'est d'abord un inventaire, celui des capacités de production, de la force de travail disponible, celui des besoins. C'est ensuite un processus démocratique permettant d'effectuer les arbitrages à une échelle sociale. Cela change deux choses au moins : d'une part, les choix ne sont pas réalisés selon les intérêts étroits d'une classe ou, ce qui est presque pire, selon les lois aveugles du marché. D'autre part, ces choix étant faits, ils peuvent être rendus effectifs sans l'aiguillon du profit et de la rentabilité. En résumé, la planification socialiste, c'est ce qui permet de réaliser des projets choisis pour leur utilité sociale, même s'ils ne pourraient être le support d'une rentabilité privée.
« Mais il y a les échanges avec l'extérieur. Qu'en faites-vous ? Vous les supprimez pour nous ramener à l'âge de pierre ? >> Cette objection en est une, pour deux raisons. La première est qu'elle s'appuie sur une réalité : l'imbrication extrême des économies nationales. La seconde est qu'il est parfaitement exact que le niveau le plus rationnel pour mettre en œuvre la planification, c'est aujourd'hui l'échelle mondiale. Comment y répondre ? En affirmant la nécessité de la planification des échanges, qui consiste à établir là aussi un inventaire complet des courants d'échange et à les remodeler de façon à limiter les effets de dépendance : ceux qui sont subis par un pays intermédiaire comme la France, et ceux qu'il fait subir aux pays dominés. ll y a dans ce domaine une marge de manœuvre bien supérieure à ce que prétendent les technocrates, dont la myopie servile masque la réalité.
Ce refus du grand large capitaliste, c'est le refus des normes qu'il transmet. L'intégration croissante de l'économie mondiale porte en elle une pression sur les salaires plus élevés, pour un alignement sur ceux des pays plus compétitifs. C'est un choix social : si tous les consommateurs français achètent des voitures japonaises, cela leur fait environ 20 % d'économie par rapport à des modèles équivalents. Mais il y a un diabolique effet boomerang car réaliser cet achat, c'est valider les normes de salaire japonaises et donc évincer les travailleurs français bénéficiant de salaires plus élevés. Ce que l'on gagne comme consommateur, on le perd comme travailleur, sous forme de suppression d'emplois. ll y a là un choix social qu'une planification des échanges permettrait seule de maîtriser consciemment.
Cette argumentation constitue-t-elle un dérapage chauvin ? Le risque existe, notamment à cause du PCF qui encore une fois focalise toute son analyse sur cette rupture, sans l'accompagner d'un projet de rupture symétrique à l'intérieur. Mais ce n'est pas parce que le PCF emploie le mot de socialisme pour désigner les sociétés bureaucratiques que nous devons le lui abandonner. Si donc il est acquis que l'on ne peut construire le socialisme dans un seul pays, il faut bien commencer quelque part, et on ne peut pas construire le socialisme en s'alignant sur les normes de production de l'environnement capitaliste. Le socialisme est un système supérieur au capitalisme, mais pas sur le même terrain.
8 La nécessité de rompre avec le capitalisme est illustrée par la liste des besoins qu'il laisse insatisfaits aujourd'hui
Comment illustrer dans la réalité d'aujourd'hui cette perspective qui n'y est inscrite qu'en négatif? C'est évidemment difficile et il faut partir d'un certain nombre de vérités quotidiennes. Il est clair qu'aujourd'hui, dans un pays comme la France qui est très loin d'être le plus exposé aux effets de la crise si l'on compare au Brésil (et même aux Etats-Unis avec leurs trente-quatre millions de pauvres), des millions de travailleurs se heurtent dans leur vie courante à trois problèmes majeurs : manque de logements et d'aménagements urbains, absence de prise en charge de la garde des enfants et inefficacité sociale du système scolaire. Sans parler de la santé, des équipements sportifs, etc.
Ces besoins-là existent, on ne les invente pas. On peut y répondre en lançant un vaste programme de réfection ou de création d'équipements correspondants, en créant des postes dans l'enseignement, et ceci sans mettre en péril le sacro-saint équilibre extérieur parce que, à ce qu'on sache, les maisons ne sont pas importées.
Ce programme simple, minimal, le capitalisme ne peut l'assumer. Il faut l'imposer, et cela est possible en utilisant les instruments dont s'est doté le gouvernement : secteur public et crédit nationalisé. Une immense mobilisation est possible auour de ces réalisations qui constitueraient une amélioration réelle, palpable et durable des conditions de vie des travailleurs. Ce serait un début de solution au problème du chômage. Et un premier élément de la nécessaire rupture avec le capitalisme.
0 1. " Economie et politique ,, février 1984. 2. Aglietta et Brender, " les Métamorphoses de la société salariale ,, page 211.