Contribution de Lutte ouvrière
Pourlennouvennent révolutionnaire:
quelle urgence?
Faute de place, nous ne pouvons publier dans ces colonnes la contribution que nous a fait parvenir la LOR (Ligue ouvrière révolutionnaire). Nous espérons néanmoins pouvoir imprimer cette contribution afin qu'elle soit à la disposition des participants au rassemblement national organisé par la LCR les 26 et 27 mai au Bourget.
notre avis ce n'est pas du tout d'un « plan » comme celui que propose la Ligue communiste révolutionnaire, dont ont besoin d'urgence aujourd'hui et les militants révolutionnaires et le mouvement ouvrier.
Nous ne discutons pas la longue liste de mesures proposées qui composent œ « plan d'urgence )). Encore que certaines, venant de la part d'une organisation révolutionnaire, nous laissent, disons, dubitatifs, comme celle par exemple ... d'embaucher quinze mille ou vingt mille inspecteurs des impôts « pour renforcer le contrôle fiscal des particuliers )). Est-ce vraiment ainsi que procéderait un pouvoir ouvrier ?
Nous ne contestons pas non plus que certaines de œ s propositions puissent être utilisées par les révolutionnaires dans leur propagande pour dénoncer la politique du gouvernement et exposer sa nature au service exclusif des classes possédantes. Il est vrai qu'il faut quelquefois démontrer que ce n'est pas vrai que «techniquement )) il n'y a qu'une solution, celle què ce gouvernement préconise.
Mais, dans la période actuelle, œ qui nous semble sans objet c'est l'idée même d'un tel plan. Et œ qui nous semble faux c'est la méthode proposée, l'orientation dans laquelle le fait même de présenter un tel plan pousse les révolutionnaires. Un plan pour quel gouvernement ?
En effet, si nous laissons complètement de côté la question de la justesse de chacune des mesures avancées, quel sens global peut donc avoir un tel plan ?
Comme il s'agit d'un ensemble de mesures -allant de l'organisation de l'école au type de scrutin réclamé pour les élections en passant par l'organisation du réseau des banques nationalisées - , qui se veulent cohérentes, logiques et touchant les différents aspects de la vie sociale et politique - nous laissons aussi tomber pour le moment la question de savoir si œ but est vraiment atteint - , nul ne peut y voir autre chose qu'une politique de gouvernement.
Certes, en le présentant, la LCR demeure ambigüe, ne disant jamais cela tout à fait clairement. C'est pourtant la conclusion qu'elle doit elle-même tirer en intitulant le dernier chapitre de sa brochure, la conclusion du plan en quelque sorte, « pour une politique et un gouvernement au service des travailleurs )).
La question de la constitution d'un tel gouvernement est-elle donc posée de près ou de loin ? Assisterions-nous ne serait-ce qu'au début d'une montée des luttes ou de la mobilisation ouvrière qui commencerait à mettre cette question à l'ordre du jour ?
Pas le moins du monde. Et nous pouvons supposer que les camarades de la LCR en tombent bien d'accord avec nous. Nous sommes au contraire dans une période de recul du mouvement ouvrier, dans une période de démoralisation des travailleurs qui, loin de songer à prendre la moindre offensive, encore plus loin de poser la question du pouvoir, subissent et encaissent les attaques du gouvernement et des patrons.
Non, personne ne parle d'un gouvernement ouvrier ni n'envisage son éventualité. Tout œ que nous avons c'est un gouvernement soi-disant de gauche, qui n'est qu'un des avatars possible du gouvernement bourgeois dans le cadre de la ye République. Mais c'est là que la confusion commence.
Les camarades de la LCR s'en défendront sans doute. Pourtant qu'ils le veuillent ou non, cette liste de propositions si minutieuses qu'ils avancent ainsi ne peut guère être prise que comme une sorte de proposition faite à ce gouvernement de gauche et pour lui. Comme si on pouvait tout de même discuter et envisager que ce gouvernement, qui est tout autant au service du capitalisme que n'importe lequel des gouvernements de droite qui l'ont précédé et qui remplit tout autant son rôle de gouvernement bourgeois, puisse mettre en œuvre une politique au service de la classe ouvrière.
C'est pourtant ce que laisse entendre, qu'elle le veuille ou non, la LCR. La
---------------------- -brochure porte d'ailleurs en surtitre '' Pour changer de cap ». A qui donc la LCR propose-t-elle de changer de cap si ce n'est au gouvernement actuel, aux directions des partis socialistes et communistes? Quel travailleur peut le comprendre autrement ? Et l'ambiguïté de certains passages de la brochure montre bien que c'est bien ainsi que les camarades de la LCR entendent qu'elle puisse aussi être comprise.
Si les révolutionnaires faisaient de la proposition d'un tel plan l'essentiel de leur propagande aujourd'hui -car bien sûr il ne s'agit que de propagande -,ils orienteraient celle-ci dans un sens qui nous semble tout à fait faux. Au lieu de dénoncer sans relâche et sans répit ce gouvernement comme le représentant des classes ennemies, même lorsqu'il essaie de se présenter comme l'ami des travailleurs, et de se poser comme ses adversaires irréconciliables, ils resteraient dans une certaine ambiguïté en lui demandant de réaliser une politique en faveur des travailleurs. D'autres axent ainsi leur propagande en exigeant que les députés du PS et du PC respectent leur mandat. Mais en moins cru ou plus ambigu, leur demander de mettre en œuvre une politique en faveur des travailleurs relève de la même attitude. V ne période de recul
Certes, les camarades de la LCR nous assurent qu'ils ont un autre souci.
Aujourd'hui, nous disent-ils en substance, la classe ouvrière est démoralisée. Elle ne livre pas bataille parce qu'elle a l'impression que la crise est une fatalité, qu'il n'y a rien à faire qu'à subir les licenciements, le chômage et la baisse du niveau de vie, en courbant le dos en attendant que ça se passe et en espérant que ça se passe le plus vite possible. En d'autres termes si la classe ouvrière ne réagit pas c'est parce qu'elle accepte la propagande du gouvernement et des capitalistes. Elle ne lutte pas parce qu'elle pense sincèrement, elle aussi, qu'il n'y a rien à faire d'autre que ce que ce gouvernement fait aujourd'hui, qu'il n'y a pas d'autre solution que l'austérité.
Dans ces circonstances, et dans le but de redonner l'envie de se battre à la classe ouvrière, le rôle des révolutionnaires serait donc de montrer que cette propagande n'est pas vraie, qu'une autre politique est possible. C'est la fonction du a plan d'urgence »: montrer qu'un ensemble cohérent de mesures permettrait d'éviter la crise ou du moins ses conséquences, chômage et baisse du niveau de vie, pour les travailleurs.
Or le problème de la démoralisation des travailleurs et donc la tâche première des révolutionnaires aujourd'hui, ne se pose pas dans ces termes.
Certes la classe ouvrière est démoralisée et nous sommes effectivement dans une période de recul du mouvement ouvrier, nous l'avons déjà dit. Cette période de recul se traduit par une désertion massive des syndicats et très probablement aussi des partis politiques comme le PCF. Elle se traduit surtout par une absence de réactions dans bien des secteurs de la classe ouvrière, même de ceux touchés de plein fouet par les conséquences de la crise.
Mais ce n'est pas essentiellement parce que cette classe ouvrière aurait été convaincue dans son immense majorité par la logique de l'argumentation gouvernementale.
Ce n'est pas parce qu'ils pensent qu'il n'y a pas d'autre solution possible que les travailleurs se laissent jeter à la rue ou acceptent de voir leur salaire distancé par le coût de la vie. C'est parce qu'ils pensent qu'ils n'ont, eux, pas la force d'imposer qu'il en soit autrement. Les travailleurs constatent que depuis des années maintenant que dure la crise il en est ainsi, que la classe ouvrière a pris et prend coup après coup, que lorsqu'il y a des réactions, comme à Talbot ou encore plus récemment dans la sidérurgie, elles ne servent à rien et sont rapidement canalisées et désamorcées par les organisations syndicales. Voilà la raison de leur démoralisation, et pas du tout la logique foudroyante des discours de Gattaz, de Mauroy ou de Fabius.
De ce point de vue l'arrivée de la gauche au gouvernement, loin de marquer le début d'une remontée, a aidé à accentuer le recul. En effet, contrairement à ce que certains ont cru ou dit, il est bien clair maintenant que la victoire électorale de la gauche n'était nullement le signe d'une montée du mouvement ouvrier. Il fallait d'ailleurs forcer la réalité pour discerner des signes de cette montée dans la période qui a précédé mai 1 981. La victoire de la coalition PS-PC n'était qu'une simple péripétie de l'histoire électorale du régime de la ve République. Elle était due au simple fait qu'une petite fraction de l'électorat centriste, des couches petites bourgeoises désabusées des politiciens de droite, reporta ses suffrages sur la gauche, pour voir si cette gauche qui leur semblait bien d'ailleurs sans risque pour la propriété capitaliste, pouvait faire mieux que les gaullistes ou les giscardiens.
Et il est maintenant encore plus clair que cette victoire de la gauche n'a pas non plus suscité l'élan ouvrier que ces mêmes analystes prédisaient comme assuré en cas d'arrivée du PS et du PC au pouvoir. Certes, bien des travailleurs ont eu un instant l'espoir qu'avec la gauche au pouvoir les affaires de la classe ouvrière iraient peut-être un peu mieux, qu'elle prendrait moins de coups en tout cas. Mais ce n'était pas pour cela qu'ils reprenaient brusquement espoir et confiance dans leurs propres forces . Ils pensaient simplement que là-haut, au gouvernement, on allait être moins défavorable à leur égard.
C'est pour cela que l'arrivée de Mitterrand, loin d'être le signe d'une montée de la classe ouvrière et encore plus loin de permettre cette montée ou de l'amor-
- - -cer, a au contraire contribué au recul. Car, lorsque les travailleurs ont découvert la véritable politique de cette gauche -assez vite d'ailleurs, plus vite quelquefois que certains militants ou courants d'extrême gauche- cela a encore accru leur sentiment d'impuissance. Si même ceux qu'ils espéraient un peu plus favorables contribuent, eux aussi, à leur porter des coups, si les partis de gauche, si les syndicats qui soutiennent ce gouvernement se rangent eux aussi ouvertement de l'autre côté, il n'y a décidément rien à faire. Voilà le sentiment qui s'est répandu dans la classe ouvrière. Pour résumer, l'arrivée de la gauche au pouvoir a bien aidé encore à la démoralisation de la classe ouvrière : non pas que pour les travailleurs le gouvernement ait raison, mais parce qu'ils ont découvert que c'était un ennemi, et que décidément cela fait beaucoup, trop, d'ennemis contre eux. La tâche des révolutionnaires
Alors qu'elle est donc la tâche des révolutionnaires aujourd'hui ?
A notre avis, pour l'essentiel, pas de s'échiner à peaufiner et à défendre un plan destiné à montrer que, s'il le voulait, le gouvernement pourrait avoir une autre politique qui permettrait d'éviter la crise ou ses conséquences pour la classe ouvrière. L'énorme majorité des travailleurs ne peut être sensible à cette démarche parce qu'elle ne correspond pas à ses préoccupations.
Tout au plus un tel plan peut-il susciter l'intérêt d'un certain nombre de responsables syndicaux ou politiques ou de fractions des appareils syndicaux ou politiques qui sont génés par les conséquences qu'a pour eux cette gauche au gouvernement, c'est-à-dire la désaffection des travailleurs. Ces gens-là ne veulent ni rompre totalement avec les directions du PS, du PC ou des centrales syndicales, ni s'opposer radicalement à elles et à la politique du gouvernement. Ils peuvent être intéressés par l'esquisse d'une autre politique à proposer à ce gouvernement. Une politique plus à gauche. Cela leur servirait, espèrent-ils, à justifier leur attitude ambiguë aux yeux des travailleurs.
Pourtant, à supposer que ces gens-là existent bien et que les révolutionnaires puissent les attirer à eux par la discussion d'un tel «plan d'urgence », qu'est-ce que cela changerait dans la période ? Au mieux, ou au pire, cela amènerait simplement les révolutionnaires à prendre - pour certains à conserver - la même attitude ambiguë à l'égard de ce gouvernement que celle qu'ont les bureaucrates critiques.
Il n'est sans doute pas au pouvoir des révolutionnaires de changer le climat qui règne dans et sur la classe ouvrière, de transformer une période de recul en une nouvelle période de montée. Et ce n'est · que lorsque celle-ci surviendra qu'ils pourront, s'ils s'y sont préparés, s'ils
n'ont pas baissé les bras entretemps, jouer pleinement un rôle, y compris un rôle dirigeant, peut-être même un rôle décisif.
En tout cas, il nous faut nous enlever de l'idée que pour accomplir ce changement il pourrait suffire de trouver les bons mots d'ordre, les bonnes cibles à proposer aux travailleurs et qui en eux-mêmes leur donneraient confiance.
Il n'y a pas de mots d'ordre opératoires ... qui opérent à ce niveau .
Ce n'est pas dire qu'il n'y a rien à faire pour nous aujourd'hui. Au contraire il y a un activité à mener, un champ d'action pour les révolutionnaires peut-être plus grand dans cette période de recul qu'il a pu l'être dans la période précédente.
Aujourd'hui les révolutionnaires peuvent jouer un rôle dans les luttes de la classe ouvrière même très partielles et limitées. Car il y a tout de même des luttes un peu partout, même si elles sont menées sans grand espoir et sans grande perspective, même si elles ont des buts strictement défensifs très restreints.
Les révolutionnaires peuvent jouer un rôle en acceptant les buts limités que peuvent se donner les travailleurs et sans chercher à plaquer sur les luttes de ceux-ci des objectifs qui ne peuvent être ceux de la classe ouvrière dans cette période de recul. Mais il faut pour cela qu'ils participent à ces luttes d'une autre façon que les appareils syndicaux, avec une autre politique.
En permettant à chaque lutte, à chaque mouvement de grève, quel que soit son objet et quel que soit le nombre des travailleurs impliqués, d'aller aussi loin que le peut la combativité de ces travailleurs, en leur proposant pour cela de se donner une organisation qui leur garantisse en tout cas que cette combativité ne soit ni brisée ni entravée ni sabotée par les directions syndicales. la démonstration sera faite alors qu'il est possible de lutter, même aujourd'hui, même dans cette période de recul.
C'est pour cela que la mise en place de comités de grève démocratiques qui représentent réellement les travailleurs en lutte, et non de simples émanations des bureaucraties syndicales, est si importante. Ces comités de grève ne sont pas évidemment la garantie que toutes les luttes seront victorieuses. Ils sont simplement la garantie que les luttes seront menées tant que les travailleurs seront décidés. Quelquefois cela permettra d'arracher des concessions aux patrons, quelquefois pas, car il n'est pas aisé d'inverser le rapport de forces. Mais en tout cas cela permettra, et cela a permis comme l'ont montré quelques exemples où de tels comités de grève ont existé, de changer un peu le climat, de montrer qu'il n'est pas vrai que la classe ouvrière est impuissante, qu'elle peut prendre les choses en main, se montrer, lutter et pas simplement subir et se laisser écraser.
Cela peut sembler une perspective bien pauvre face à celle grandiose de la définition d'un programme de gouvernement ouvrier. Et il est vrai que, même dans un période de recul comme celle que nous connaissons, les révolutionnaires savent et disent qu'il faudra bien qu'un jour en classe ouvrière prenne en main la gestion de la société tout entière.
Mais cela ne signifie pas que le rôle des révolutionnaires doit se borner à rappeler ce but, en essayant de trouver pour cela la meilleure propagande possible.
Notre rôle est aussi de savoir faire avec la classe ouvrière tous les pas possibles en fonction de la période. Et aujourd'hui certains sont possibles à condition de savoir exactement quels sont les rapports de forces, entre les classes, et au sein du mouvement ouvrier entre les révolutionnaires et les réformistes, à condition aussi, bien sûr, de n'avoir et de n'entretenir aucune illusion sur ce gouvernement soi-disant de gauche.
Jacques Morand Lutte ouvrière