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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le seul réalisme qui vaille

· Critique communiste, n° 30, juin 1984 · p. 29-30 · 1 958 mots

Le seul réalis1ne qui vaille ccL'audaceoul'enlisement,, d'AlainLipietz

L

La scène idéologique est occupée depuis deux ans par une offensive extrêmement violente des tenants du « libéralisme libertaire ». L'échec de la« première phase» de la politique Mitterrand-Mauroy leur a permis de transformer les fissures qui apparaissaient ça et là dans l'idéologie traditionnelle de la gauche réformiste en des brèches béantes par où s'engouffrent les thèmes favoris d'une intelligentsia bourgeoise moderniste. Celle-ci a su organiser un réseau de diffusion très efficace pour ses idées : journalistes (Libération, le Matin, « Antenne 2 »), intellectuels (Rosanvallon, Touraine, Leroy-Ladurie .. .), grands patrons et hauts fonctionnaires (Michel Albert, Alain Mine, Jean Riboux .. .) chanteurs même, la plupart regroupés dans un club très fermé nommé « Fondation Saint-Simon ».

Symptomatique des succès de ce cou- . rant, la récente reconnaissance explicite par la CFDT ( 1) ou par le mitterrandiste Max Gallo, porte-parole du gouvernement (2) du lien indissociable entre libertés démocratiques et liberté d'entreprendre, entre démocratie et marché.

Sous la tempête qui vise - entre autres- à les marginaliser, le PCF et le CERES font le gros dos. Hors de leur mouvances respectives, rares sont les intellectuels qui résistent encore, réfractaires au crédo libéral. II y en a cependant. Parmi ces « résistants », le plus productif, le plus caustique, le plus brillant est sans doute Alain Lipietz, économiste qui vient de publier l'Audace ou l'enlise -ment aux Editions La Découverte (3). L'écho que rencontre souvent Lipietz chez des militants ouvriers critiques, la ressemblance de ses ()OSi.tiQ!l.s avec celles d'autres auteurs marxistes êmtnus, tels B. Coriat ouR. Boyer, justifient qu'on lise ce livre et qu'on le discute. La dent dure

Car il s'agit d'une lecture à chaque ligne stimulante. Certes, la grille d'analyse de la première partie, « l'Héritage » - l'histoire économique et politique de la France contemporaine- descend en droite ligne du maoïsme des années

1960-1970, ce qui rend certains passages désuets (le qualificatif de « révisionniste » pour le PCF, suspecté de mijoter Un capitalisme d'Etat à la sauce goulag, en est un exemple) ; l'analyse de la lutte politique des classes depuis 1968 péche un peu par superficialité.

Mais Lipietz déploie tout son talent dans la description satirique des grandes manœuvres idéologiques qui amènent une partie croissante des intellectuels et dirigeants de gauche à la communion béate dans la chapelle « libérale-libertaire » : 11 Un arc idéologique se dessina à partir de 1978, des anciens de "Socialisme ou Barbarie" à Raymond Aron. " F.:sprit" er "Faire " (la revue de Michel Rocard) s 'artètent à la définition de la nouvelle modernité.» 11 Un militant ouvrier, si prestigieux soit-il, n 'a pas f orcément les compétences requises pour un président de la République 11, objectait déjà l'autogestionnaire F.:dmond Maire à la candidature de Charles Piaget en 197 4 (p. 1 06) 11.

Tout aussi féroce et réjouissante, la critique du véritable lavage de cerveau auquel sont soum is les travailleurs depuis 1983 de la part du gouvernement et de ses alliés modernistes ; à chaque décision contraire aux aspirations du 10 mai 1981 , la rengaine 11 c'est la seule politique possi ble » 11 a des relents scientistes tora lita ires, puisqu 'elle rend inutile la démocratie (p.218 ) ».

A propos du choix présidentiel de l'austérité et du libre-échange en mars 1983, Lipietz ironise : 11 F.:conomiquement suicidaire, écrit Alain Mine dans "Libération '', le protectionnisme est de plus sociologiquement régressif; il déchaine les aspirations corporatistes, biaise le jeu social, perpétue une relation infantile à /'F.:tat, et équivaut pour une collectivité à ce que serait pour un individu la plus classique des régressions psychanalytiques. 11 Et Lipietz commente: 11 Alain Mine oublie simplement deux choses. Comme la masturbation, le protectionnisme rend sourd, er comme la pilule, il fait tomber les cheveux ... (p. 251). » La critique de l'évolution de la CFDT mérite elle aussi le détour, et Lipietz épingle ceux qui prétendent que 11 les travailleurs ne peuvent sortir de leur crise qu 'en résolvant la crise des patrons »,

Là où les choses se gâtent, c'est au moment de décrire « l'autre politique » possible, celle qui résoudrait vraiment la crise du point de vue des travailleurs. Lipietz écarte d'abord d'un geste négligent les 11 derniers lambeaux du gauchisme (/es trotskystes) 11 qui vont répétant 11 PC, PS, faites payer le CNPF 11. Et alors, dit-il, il faudrait savoir ! Si la crise du capital, c'est le manque de profits, comment les patrons pourraient-ils payer ? Il n'y a évidemment aucun « trésor caché » à mobiliser pour éviter l'austérité aux travailleurs ! Passons sur ces affirmations quelque peu rapides (dans le Monde, journal gauchiste bien connu, J.-M . Quatrepoint chiffrait récemment à 400 milliards de francs le stock d'or des particuliers, et de 300 à 500 milliards le montant des comptes français en Suisse .. .). La logique du « réalisme >>

L'essentiel est ailleurs : comme le dit Lipietz, 11 Le trésor caché est entre les mains des travailleurs eux-mèmes 11, des deux millions de chômeurs et de tous ceux qui travaillent mais dans la routine et l'étouffement quotidien de toute capacité créatrice. Une mobilisation ouvrière porteuse de l'espoir d'une autre logique y trouverait des gisements de ressources insoupçonnées. Mais comment en préparer les conditions ?

Lipietz a opté pour le réalisme : a Partons de la France telle qu 'elle est, avec son "opinion publique" telle qu'elle est. Ne rèvons pas du ' Programme d'urgence ' d'une République des conseils populaires, mème si ce serait plus amusant (p . 249). » 11 Nous héritons d'un capitalisme médiocre, il faut faire avec (p. 331). »

L'horizon n'est alors plus le socialisme, trop discrédité, mais une sorte de capitalisme convivial, baba-cool, avec 11 distinction absolue entre propriété et gestion de l'entreprise 11 : 11 s'il faut passer sous les fourches caudines de l'entreprise, alors pro/irons-en. S éparons une bonne fois pour routes l'entreprise-patrimoine qui raporte de l'argent à son propriétaire passif. et l'entreprise ·<:réatrice -de -richesse -et-d'emploi -sous

-la -houlette -de- cadres -dynamiques -et-quimettent-les gens-dans-le-coup (p. 275). >>

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17 juin, l'Europe de qui, pour qui ?

En France si vous saviez

Le temps choisi : le bonheur des patrons

Les O.S. de l'informatique seront-elles sacrifiées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8

Le tertiaire à l'heure de l'informatique . . . . . . 10

Un exemple : la Bretagne . . . . . . . . . . . . . . . . . 14

La voie royale vers l'égalité professionnelle . . 15

Les femmes mises au défi !? . . . . . . . . . . . . . . . 18

Nouvelles technologies : le meilleur et le pire 21

SI TOUTES LES FEMMES DU MONDE

En Inde aussi les femmes s'organisent contre leur oppression . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23

A l'occasion de la visite de Magda Enriquez .. 26

EN BREF . .. . ..... .. ... . .. . . .... .. . . .... 30

L'UNE A AIME, L'AUTRE PAS .. .. .. . .. . 31

Jean Genet : La mort dans l'âme.

Surtout il faut ouvrir, ((à côté du secteur salarial classique, en dehors des 37 ans de carrière professionnelle (avec les cinq semaines de congés payés), en dehors des trente-cinq heures hebdomadaires, et dans les périodes de chômage forcé, un immense espace d'expérimentation sociale, où des rapports sociaux nouveaux découvriraient des besoins nouveaux>>. a Ces nouveaux rapports sociaux, "déviants" par rapport au salariat normal et pourtant productifs, seront sans doute le lieu principal de l'innovation sociale, en concurrence avec le développement des lois Auroux dans l'entreprise classique (p. 351). >>

En utilisant ainsi les fonds de préretraite et les subventions publiques, on laisserait aux entreprises privées les profits nécessaires pour investir et rester dans la course. Ajoutons à cela des mesures protectionnistes limitées pour reconstruire les pans d'industrie manquants à notre systéme productif, ainsi qu'une réforme fiscale ponctionnant les non-salariés et le commerce, on aura ainsi une idée de ce que Lipietz baptise a l'ébauche d'une social-démocratie moderne ouvrant la voie à une radicalisation >>. Chausser des lunettes roses?

La planification démocratique ? A la trappe! Lipietz n'en dit pas un mot de tout le livre ... Le problème de l'Etat, du pouvoir? Il n'existe pas, puisque le nouveau type «d'économie mixte>> concocté par Lipietz subvertirait lentement le capitalisme, de l'intérieur, sans rupture fracassante et dangereuse ... La radicalisation (bien réelle celle là !) de la droite, les effets de la crise sur la classe ouvrière, les ryt,hmes discontinus de la lutte des classes ? Pouah, tout cela n'est guère moderne. Non, soyons réalistes : à propos des restructurations en cours, il est ((suicidaire >>de dire ((pas un seul licenciement >>. Il faut (( négocier la restructuration avec création immédiate d'emplois alternatifs sur place >>. (( Il faut une reconversion dynamique , pensant dans un seul mouvement le glissement du financement public, de la production assistée, au congé-reconversion et de là à la création subventionnée de nouvelles activités bientôt autonomes. >>

On voit mal comment ce « réalisme là >> ouvrirait la voie à autre chose qu'à l'extension d'une zone de PME « autogérées )), sous-traitantes et souffre-douleurs du secteur dynamique et compétitif: la loi du marché n'a pas de pitié pour les entrepreneurs, fussent-ils « alternatifs >>. La « société duale >> des libéraux-libertaires n'est pas loin ...

A refuser de mettre en cause «l'entreprise >> et le marché, à se résigner si facilement à « faire avec >> le capitalisme, on finit par proposer de repeindre avec des couleurs plus riantes un projet social fort réactionnaire, qui n'apparait «réaliste>> que dans le mesure où il est effectivement déjà en gestation dans les politiques bourgeoises aujourd'hui. Car si le capital met bel et bien à l'ordre du jour la souplesse dans l'organisation et le temps de travail, la flexibilité et l'individualisation des statuts, la décentralisation, ce n'est certes pas par souci progressiste : quand Mauroy invente le « congé de reconversion >> pour 15 000 licenciés de la sidérurgie, il faut

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vraiment chausser des lunettes roses pour voir comme Lipietz a un second pas vers une réforme radicale, une innovation sociale majeure >> dans ce qui n'est qu'une manœuvre destinée à désamorcer la lutte des sidérurgistes et à les diviser.

A quoi sert d'avoir l'esprit critique, si l'on définit des perspectives stratégiques en fonction des rapports de forces actuels entre les classes ? Lipietz constate -comme nous- qu'il n'existe pas aujourd'hui une majorité pour renverser le capitalisme ; mais il range alors la « rupture >> au magasin des hochets cassés (a folle et aventureuse jeunesse >>, dit-il en parlant du temps où il croyait encore à une possible poussée révolutionnaire des masses). Son projet ressemble à un bricolage hâtif, parsemé d'idées justes, mais qui se contente finalement de repeindre en rose des perspectives bien sombres. Mieux vaut - pour les travailleursadopter la démarche inverse : définir les tâches qu'impose la crise et l'offensive capitaliste, proposer des objectifs qui ouvrent le chemin, et agir pour adapter les rapports de forces aux exigences de la situation. Certes, c'est plus difficile ; mais c'est le seul réalisme qui vaille.

Michel Dupont 1. Cf. le rapport d'E. Maire devant le conseil confédéral de mai 1984. 2. Cf. « la Troisième Alliance,., livre récent de Max Gallo. 3. « l'Audace ou l'enlisement ... 370 pages. 79 francs. En vente à la lil>rairie La Brèche.

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