Aproposdulivre deG.Filoche
Portugal:
Francisco LOUÇA et Charles MICHALOUX*
L
E 25 avril 1974, la plus vieille dictature de la planète, installée dans son « Etat nouveau » depuis quarante-huit ans, était renversée par un coup d'Etat militaire. La révolution des œillets commençait. Elle devait durer dix-huit mois, jusqu'au 25 novembre 1975, pendant lesquels le monde entier aura les yeux tournés vers ce petit Portugal de huit millions d'habitants qui, à l'extrêmité occidentale du vieux continent, démontrait avec éclat que la révolution restait une idée neuve en Europe.
A l'époque, des dizaines d'écrits furent publiés, au Portugal et ailleurs. A part quelques exceptions (l ), la plupart portent plus l'empreinte de la mode intellectuelle du moment, ou reflètent plus les préjugés politiques de leurs auteurs qu'il ne s'attachent sérieusement à décrire et comprendre le processus révolutionnaire portugais.
Dix ans après, la mode a changé, le Portugal et la révolution se vendent mal : pour les éditeurs, le dixième anniversaire du 25 avril n'existe pas. A Lisbonne c'est Spinola, sacré maréchal depuis peu, qui préside la commission des célébrations officielles, mise en place par le gouvernement « socialiste » de Mario Soares. La vieille ganache qui fut à Stalingrad aux côtés des nazis allemands, qui se gagna dans les colonies portugaises le surnom mérité de « boucher de la Guinée », qui commandita l'assassinat du dirigeant nationaliste révolutionnaire guinéen Amilcar Cabral, qui orchestra deux tentatives de coup d'Etat le 28 septembre 1974 et le 11 mars 1975, qui organisa en exil un mouvement terroriste d'extrême droite (le MDLP), auteur de dizaines d'attentats et responsable de plusieurs meurtres, devait certainement savourer sa revanche!
Le seul livre publié en France à l'occasion de ce dixième anniversaire a donc été écrit par un révolutionnaire : Gérard Filoche est membre du comité central de la LCR. Révolutionnaire, par contre, son préfacier qui l'a été, ne l'est plus du tout. Dominique Pouchin, envoyé spécial du journal le Monde au Portugal en 197 4-197 5 (et alors militant de la LCR), est aujourd'hui rédacteur en chef-adjoint à Libération. Dans son domaine, il a parcouru le long chemin des abandons et des reniements, pour écrire maintenant à propos de la grève des ouvriers du bâtiment qui sequestrèrent les députés de la Constituante en novembre 1975, au sommet de la vague révolutionnaire : « Il est des symboles qui font froid dans le dos . F:t des jours où l'on a aucune envie de voir l 'Histoire se répéter en de mauvais "remakes " ... » Pourquoi Filoche estime-t-il cette préface de Pouchin 11 plus fidèle à nos combats d 'hier qu'il ne le croit aujourd 'hui »? Filoche, lui, est évidemment resté fidèle à ces combats.
Au lecteur qui n'a pas connu ces années chaudes, son livre fournira une idée assez bonne de ce qu'était le formidable bouillonnement de la révolution portugaise. Ce gros bouquin de six cents pages donnera souvent chaud au cœur à tous ceux à qui la révolution ne fait pas froid dans le dos. En outre, par la quantité de documentation qu'il rassemble, il représente un instrument de travail utile pour quiconque veut étudier le mouvement social au Portugal. Et le moindre de ses mérites, en ces temps de bêtise libérale partout étalée, n'est certainement pas de défendre, souvent avec beaucoup de justesse, une perspective révolutionnaire et socialiste, sur la base d'une critique acerbe de 1 'intervention des dirigeants staliniens et social-démocrates au Portugal et d'un examen détaillé du
Printemps portugais par Gérard Filoche. Editions Actéon, Paris. 604 pages, 150 francs. * Francisco Louçà est membre du comité exécutif du Parti socialiste révolutionnaire (section portugaise de la IVe Internationale). /nprecor n° l 72 du 30 avril, publie son article : « Dix Ans après. »
Charles Michaloux est membre du bureau politique de la LCR. Il a résidé au Portugal en 197 5 et 1976, où il était le correspondant de Rouge et d' /nprecor, ainsi que le représentant du SU auprès de la section portugaise. Louçà et Michaloux sont tous deux membres du secrétariat unifié de la IVe Internationale. 1. Tous les articles parus dans " 1 nprecor., (putolié sous la responsal>ilité du secrétariat unifié de la IV" 1 nternationale) à cette époque sont un précieux matériel de documentation. Il faut aussi lire le livre de Daniel Bensaïd, Carlos Rossi et Charles-André Udry : " Portugal, la révolution en marche., (Ed. Christian Bourgeois, Paris, 1975). En portugais, il faut évidemment consulter les putolications de la LCI, devenue PSR, et notamment le n• 1/2 de sa revue "Acçào comunista., (février 1 977) qui put> liait un long article sur le toilan de la révolution portugaise.
comportement des acteurs fondamentaux de cette société en crise. Des erreurs et quelques au tres idées
S'il faut saluer le travail de l'auteur, celui de l'éditeur, en revanche, laisse beaucoup à désirer. Le livre est farci de fautes de frappe et d'orthographe des noms propres, à un point qui frise le mépris du lecteur. Ces erreurs-là, Fiioche n'en est pas responsable. Malheureusement, tout au long de son texte, il en commet lui-même pas mal.
Le Portugal n'est pas passé directement de la monarchie à la dictature de Salazar (page 54) ; il a connu, de 1910 à 1926, seize années de république bourgeoise -comme cela est décrit ailleurs dans le livre. n n'existait pas d'unions syndicales locales parallèles à l'Intersyndicale, avant 1974 (p. 254). Le général Fabiao du Groupe des Neuf (membres du Conseil de la révolution, proches de conceptions social-démocrates) est décrit comme un spinoliste (p. 144) ou un apprenti Pinochet (p. 268). Le RAL 1 était le régiment d'artillerie légère numéro 1 de Lisbonne : sa caserne ne pouvait donc se situer à Santarem (p. 273). César Oliveira et Joao Martins Perreira n'étaient pas militants du MES (p. 342 et p. 355) à l'été 1975. Il n'y avait pas de féodaux (p. 336) mais des gros propriétaires terriens. Jaime Neves et ses commandos d'Amadora n'ont jamais été à la tête de l'AMI (p. 362 et 393); c'est Melo Egidio qui était le chef de ce corps militaire spécialement formé à l'automne 197 5 pour contrer le COPCON commandé par Otelo Saraiva de Carvalho. Le schéma reproduit pages 310 et 311 ne peut rien prouver sur l'esprit tortueux des militaires de la ye Division, puisqu'il a été établi par le MES (2). La LCI n'a pas quitté le FUR (3) en décembre 1976 (p. 409 et 517) mais avant le 25 novembre. Plusieurs détails factuels dans l'histoire du MRPP (p. 490) sont erronés et Sylvain Lazarus (p. 491) est un médecin français qui n'en a jamais été membre. Le bras armé du PRP s'appelait Brigades révolutionnaires et non Brigades rouges (p. 342 et 508). Dans la liste des organisations d'extrême gauche, il manque la plus importante d'entre elles (p. 499) : le PCP-reconstruit, fort groupe maoïste pro-albanais dont l'UDP était publiquement le front de masse, etc. (4).
Sans doute, beaucoup de ces erreurs -qui n'enlèvent rien aux développements politiques du livre -proviennent-elles du fait que Filoche s'est beaucoup servi des carnets de notes de Pouchin et que ses références bibliographiques ne sont qu'exceptionnellement portugaises. Mais elles deviennent plus gênantes, lorsqu'elles servent de fondements à une analyse par trop volontariste et linéaire de l'évolution et de la radicalisation du mouvement ouvrier portugais. Par exemple, l'auteur nous dit (p. 27) que la Première République (191 0-1926) connut « cent cinquante-huit grèves générales , soit une moyenne de dix par an environ ». La vérité historique, toutefois, impose de reconnaître que durant cette période, il n'y eut que quelques tentatives de grève générale, quatre de l 91 7 à 1 921 (5), et que celles-ci se soldèrent presque toujours par un échec.
Dans la même veine, Filoche écrit (p. 31): «Dès /970, l'Intersyndicale regroupe deux millions d'ouvriers et d'employés en deux cent dix-sept syndicats autonomes. Après quarante ans de dictature, c'est un beau chiffre. Et cela relativise "l'exploit" des "libéra -feurs" du MFA ... » En fait, l'Intersyndicale s'est formée en 1970 avec, au plus, deux douzaines de directions syndicales. Leur nombre s'élargira un peu ensuite, mais surtout ces directions n'avaient rien à voir avec des syndicats « autonomes )) : elles étaient simplement les directions élues des syndicats officiels corporatifs, dont les militants du PCP et d'autres courants de gauche avaient pris la tête. C'était la coordination de ces directions légales qui était interdite. Filoche fait visiblement une confusion : les deux cent dix-sept syndicats autonomes se sont créés après la chute de la dictature. Espérons que cela ne valorise pas trop l'exploit du MFA .. .
Ces erreurs et ces quelques libertés prises avec les faits ne représentent pas la principale faiblesse du livre. Celle-ci est ailleurs : dans les positions politiques mêmes de Filoche, qu'il s'efforce d'illustrer à partir du Portugal et dans la lignée du point de vue minoritaire qui fut le sien lors du débat qui traversa la IVe Internationale et sa section française, à chaud en 1974-1975. C'est évidemment son droit le plus strict, comme c'est l'honneur de notre organisation révolutionnaire internationale d'encourager un débat public sur ces questions, parce qu'elles demeurent très importantes pour la préparation de nos combats communs.
Avec le livre de Filoche, il y a l'embarras du choix. En effet, il comporte des développements plus ou moins longs sur bien des sujets : les directions castristes et sandinistes (p. 25) « qui ont finalement été amenées à s'orienter en fonction de l'intérêt des travailleurs de leur pays »; les partis communistes (y compris le PCE ou le PCI, p. 469) : « des partis staliniens, toujours déterminés, en dernière instance, par la politique internationale de l'Union soviétique »; les consignes de vote (p. 304) : « le vote de classe, le vote révolutionnaire est encore le vote PS ou le vote PCP » ; sur le mouvement trotskyste et ses fragments (p. 524): << Chacun d'eux eut une part de vérité. .. en associant leurs expenences... les trotskystes devraient pouvoir mettre un terme à leurs querelles de chapelle » ; sur le régime interne du parti révolutionnaire : les tendances minoritaires (p. 552) « doivent avoir une part proportionnelle des fonds du parti, de ses publications », etc.
Pour notre part, nous nous limiterons à quelques aspects décisifs, selon nous, de la révolution portugaise et des leçons qu'on peut en tirer. Le MFA: un pouvoir « autoritaire » et « tyrannique»
Pour Filoche, la cause est vite entendue : les officiers du MF A (p. 111) retrouvent la voie inaugurée par « des lieutenants et des capitaines qui, pour des motifs professionnels .. . déterminent le sort du coup d'Etat de Costa en /9 26 » (il s'agit du putsch qui instaura la dictature militaire dont Salazar devait vite prendre la tête !).
« Le chemin détourné des putschistes du 25 avril ne menait qu'à l'instauration d'un pouvoir militaire qui aurait été autoritaire, sinon tyrannique, sans l'irruption du mouvement des masses (p. 25). » Dans la répression « le
COPCON démontre qu'if peut être plus redoutable même que les polices salazaristes (p. 223). »
Quitte à violenter la réalité, Filoche nous brosse à grands traits le tableau d'un MF A « autoritaire )), sinon « tyrannique )), chaussant les bottes de ses ancêtres du putsch salazariste et parfois plus redoutable qu'eux. Avec de pareilles œillères - mais diable ! pourquoi le mouvement de masse eut-il tant d'illusions sur le MF A ? - il n'est pas
2. ,, Portugal: um guia para o processo .. Œd. SLEMES, Lisl>onne, 1976). 3. Front d'unité révolutionnaire (FUR). Constitué fin août 1975, il regroupait le PCP et la presque totalité de l'extrême gauche révolutionnaire. Sa plate-forme impliquait un soutien au gouvernement Gonçalves (septième gouvernement). 4. Nous n'avons pas la place d'al>order dans cet article, la longue polémique que Filoche fait sur le PS portugais. Ses conceptions sur le« plus grand et plus vieux .. parti portugais nous paraissent fausses. A ce sujet, ou lira avec profit ,, Profils de la social-démocratie européenne .. , pages 287 à 335 Œd. La Brèche, Paris, 1982). 5. « Historia de Portugal .. , vol. 2, pages 211 à 216, A. H. de Oliveira Marques (Palas Ed., Lisl>onne, 1976) et aussi : ,, Da la Répul>lica ao Estado Novo .. , Antonio Via na Martins (1 niciativas editoriais, Lisl>onne, 1976).
En haut: manifestation de commtsswns d'hal>itants travailleurs à Lisl>onne, quelques jours avant le coup du 25 noveml>re 1975.
Ci-dessus: militaires du régiment d'artillerie légère de Lisl>onne. Sur la l>anderole: « Soldats révolutionnaires appuient les commissions de travailleurs et d'hal>itants ... Pour un gouvernement apartidaire ...
étonnant que la ligne défendue par Filoche soit centrée sur la défense des droits démocratiques. La conclusion, que l'auteur se refuse à tirer clairement de son raisonnement, c'est qu'il n'y avait pas d'autre priorité plus urgente pour le mouvement ouvrier que de combattre ce nouveau despotisme d'une classe bourgeoise qui l'imposait, avec son armée, depuis près d'un demi-siècle. Cette conclusion, certains en France et au Portugal n'ont pas hésité à la tirer clairement, suivant par exemple les conseils de l'OCI (devenu PCI): ils se sont ainsi confortablement calfeutrés dans le PS qui, pour les besoins de sa croisade pour « la démocratie », ne reculait pas (au contraire de ce qui est écrit p. 336) devant le voisinage et l'alliance avec les pires réactionnaires pour s'attaquer et mettre le feu aux locaux du PCP et de plusieurs organisations révolutionnaires, accusés d'être les soutiens du « totalitarisme».
A la base de tout cet édifice se trouve une assertion : 11 Le MFA était tout entier l'expression politique de la hiérarchie militaire, il était un instrument de la classe bourgeoise dominante (p. 121). n
Certes, le programme du MF A était « bourgeois, à 100 % bourgeois n (p. 121). Bourgeois politiquement, petit-bourgeois socialement, le MF A n'était quand même pas « l'expression politique de la hiérarchie militaire » et « l'instrument de la classe bourgeoise dominante ». Quand « l'armée devient ingouvernable » (p. 246), la bourgeoisie ne se choisit pas un instrument dont beaucoup d'officiers entraînent des milices populaires (p. 135) et dont les instances de direction (Assemblée du MF A et Conseil de la révolution), à l'été 1975, sont majoritairement influencées par le PCP. Quand la colonne vertébrale de la bourgeoisie portugaise est constituée par des grands groupes financiers capitalistes, cette bourgeoisie ne se dote pas d'un instrument qui, par un train de nationalisations promulguées après le Il mars 1975, désarticule ses centres de pouvoir économiques au point de lui poser encore des problèmes dix ans après.
En vérité, les intérêts de la bourgeoisie portugaise étaient incarnés par Spinola. Son projet de « transition démocratique » était le seul à même de sauvegarder les bases de l'accumulation capitaliste, tout en cherchant simultanément, par quelques réformes 6 ... Cahiers de la taupe., n" 13, avril limitées, à élargir la base sociale de sa 1977 : .. Le Développement des commis- domination, réduite à peau de chasions de travailleurs"· grin par la dictature de Salazar-Caetano. Ce projet-là, malgré le soutien initial du PS et du PCP, ne put être appliqué : à cause de l'activité du mouvement de masse, en plein essor depuis la fin 1974, bien sûr, mais aussi en raison de l'opposition du MF A qui, loin d'être l'instrument politique cohérent de la bourgeoisie, se révélait chaque jour plus déchiré entre ses courants contradictoires, face à la pression grandissante de la classe ouvrière exercée sur l'armée elle-même.
C'est seulement ainsi que l'on peut comprendre l'énorme prestige populaire du mouvement des capitaines, après le 25 avril (pour Filoche, p. 38, 11 C'est au petit matin du 2 5 avril que commence la course de vitesse entre le mouvement de masses et ses libérateurs. n). Cette situation concrète, qu'il faut analyser concrètement, s'explique avant tout par l'absence d'alternative de direction bourgeoise, dans les dernières années de la dictature ou dans les premiers mois du nouveau régime. Caetano l'avait étouffée ; Spinola l'avait compromise. Les deux grands partis bourgeois, le PPD et le CDS, en subissent encore les conséquences.
Le MFA, mouvement d'officiers d'une armée impérialiste et coloniale, mouvement au programme bourgeois et dont la fonction se coulait dans le moule de l'appareil d'Etat d'un pays capitaliste européen, était incapable de maintenir l'ordre pour la bourgeoisie. C'est pourquoi, un certain 25 novembre 1975, il fut nécessaire à cette dernière de le briser, en affrontant militairement ses fractions.
Face à une telle réalité, la tâche essentielle des révolutionnaires était bel et bien d'impulser par tous les moyens possibles l'organisation indépendante, à la base, des soldats de cette armée qui se retrouvait au cœur de la tourmente politique. A l'automne 1975, dans la phase la plus aiguë de la crise pré-révolutionnaire, la LCI, section portugaise de la IVe Internationale jeta toutes ses forces dans la création d'un mouvement de soldats, les SUV (Soldats unis vaincront). Il se donnait pour but d'organiser dans toutes les casernes l'élection de commissions de soldats, à l'instar des commissions de travailleurs et d'habitants (moradores) qui se multipliaient du nord au sud du pays. En septembre et octobre 1975, les SUV organisèrent de grandes manifestations de soldats à Lisbonne et Porto ; ils animèrent des luttes dans plusieurs garnisons et remportèrent des victoires notables face à la hiérarchie militaire, ne contribuant
pas peu à diviser davantage le MF A.
Mais tout cela ne trouve pas grâce aux yeux de Filoche. Notre pourfendeur de gauchismes en tous genres qui ferraille contre les « groupes anarcho-populistes »(p. 341) parce que, dit-il, ils défendaient « l'unité nationale » et « l'ordre » (sic ! p. 407), a trouvé là une cible. Fidèle à sa ligne d'argumentation sur le « pouvoir autoritaire » et la démocratie, il brocarde les SUV parce qu'ils ne se sont pas limités à la construction d'un syndicat de soldats sur des revendications « plus défensives » (pp. 142143). Les revendications démocratiques et élémentaires des soldats, les SUV les ont défendues avec acharnement et très souvent avec succès. Ce que Filoche reproche aux militants qui en ont été les animateurs, c'est d'avoir mis toute leur énergie au service d'une cause qui ne trouve pas grâce à ses yeux, malgré ses déclarations emphatiques sur « les conditions favorables .. . pour l'instauration de la dictature du prolétariat »(p. 403) : pour lui, en octobre-novembre 1975, l'heure n'était pas au développement et à la centralisation des commissions de travailleurs, de moradores, de soldats, mais à la défense des droits démocratiques et des revendications élémentaires. li a tort. Un pouvoir embryonnaire de la classe ouvrière
Filoche nous dit (p. 369) que, du· rant l'été et l'automne 1975, existait au Portugal une situation 11 embryonnaire de double pouvoir ». Laissant sans doute glisser un peu sa plume, il écrit même (p. 403) 11 que des candi· tians objectives, favorables , similaires à la révolution russe existaient pour l'instauration de la dictature du prolétariat ». 1<L 'heure est vérita · blement celle des comités. Un pouvoir embryonnaire de la classe ouvrière tend à se mettre en place. » Ce jugement correct (p. 366) apparaît pourtant bien étrange et totalement contradictoire dans le contexte du livre.
En effet, d'un côté Filoche semble en souligner l'importance : « Un mouvement important de création de comités au cours de 1 'été 197 5 tentera de s'opposer à la division entre le PS et le PCP, enfin un véritable assaut sera donné en novembre au sixième gouvernement provisoire, contraignant celui-ci à se déclarer "en grève" (p. 192). » De l'autre, il affirme tranquillement le contraire en décrivant 11 des commissions de travailleurs minoritaires, constituées seulement d'une avant-garde farge (p. 572) ». « Les commissions de travailleurs étaient le plus souvent d'ex· trême gauche (p. 335). »
Rien n'est plus faux . Les commissions de travailleurs (CT) n'étaient certes pas encore les soviets d'octobre 1917, c'est-à-dire un véritable double pouvoir, légitime aux yeux de l'immense majorité des travailleurs. Mais elles étaient bien, comme le dit aussi l'auteur, « un pouvoir embryonnaire de la classe ouvrière » et elles furent effectivement perçues par la masse des travailleurs en lutte (socialistes compris) comme leurs organisations. « Au plus fort de la crise de 1 'été et de l'automne 197 5, ce sont les commissions de travailleurs agricoles qui organisent la défense, souvent armée, des grandes propriétés occupées de l'Alentejo ; c'est à l'appel des cr de la construction que les ouvriers du bâtiment quittent leurs chantiers et partent assiéger le palais de Sao Bento le 12 novembre : c 'est encore à 1 'appel des cr que se tiendra, le 16 novembre à Lisbonne, l'immense manifestation de la place du Commerce qui mit le VIe gouvernement provisoire de 1 'amiral Pinheiro de Azeveido sur les genoux avant que les commandos d'Amado ra ne viennent à sa rescousse le 25 novembre (6). »
Dans les plus grandes entreprises du pays, dans la ceinture industrielle de Lisbonne, Setubal et Porto, les Cf étaient très représentatives et leur composition variait de semaine en semaine, au fil de leur élection par une base ouvrière en pleine radicalisation. Reconnaître cette réalité-là -que le PCP et le PS ont vue, le premier pour la manipuler et la dévoyer, le second pour la dénoncer et contribuer à l'étouffer-, ce n'est pas fermer les yeux devant tous ses aspects complexes.
Les limitations et les problèmes posés aux commissions de travailleurs, de moradores (CM), de soldats (CS), par la division acharnée des directions ouvrières majoritaires imposaient aux militants révolutionnaires de mettre en œuvre, avec détermination, une tactique de front unique ouvrier s'adressant évidemment au PS et au PCP. Mais la ligne de marche du prolétariat portugais en cette crise pré-révolutionnaire de l'été et l'automne 197 5 exigeait que toutes ses forces soient tournées vers le développement et la centralisation de ces cpmités (Cf, CM et CS). Même la nécessaire tactique de FUO devait être appliquée dans cette perspective.
Filoche n'est pas d'accord. En dépit de quelques coups de chapeau aux comités et d'une constante volonté d'en rester à mi-chemin, sa ligne, à lui, est différente. 11 En 1917, en Russie, il y avait de vrais soviets mais pas d'Assemblée constituante, tandis qu 'au Portugal en 197 5 il y avait une véritable Assemblée costituante, mais pas encore de vrais soviets (p. 335). »
Ainsi donc, à «l'heure des comités », Filoche nous rappelle qu'il n'y avait pas de « vrais soviets » mais une « véritable Assemblée constituante ».
11 Il fallait lutter pour qu'un gouvernement provisoire y puise sa légitimité : c'était un progrès démocratique par rapport à la junte militaire (p. 554). >>Bien sûr qu'il fallait se battre pour exiger des dirigeants du PS et du PCP qu'ils rompent leur pacte avec le MF A et la bourgeoisie portugaise, pour qu'ils prennent le pouvoir que les travailleurs avaient voulu leur confier en les élisant très majoritairement à la Constituante en avril 1975. Bien sûr qu'il fallait combattre toutes les rodomontades des organisations et militants centristes ou gauchistes réclamant « la dissolution immédiate de la Constituante ». Mais faut-il pour autant s'extasier, comme le fait Filoche (p. 406), sur cette assemblée parce que sous la pression de la rue (rappelons-le quand même) elle adopta des dispositions constitutionnelles consacrant un certain nombre de conquêtes sociales ? « Cela montre bien dans quel sens allait la majorité de la Constituante. » On atteint vraiment là la limite du délire.
Avec sa majorité socialiste et communiste, pendant la crise de juillet-novembre 197 5, la Constituante fut le principal levier de la contre-offensive bourgeoise qui devait mener au coup de force du 25 novembre ! Salgado Zenha, numéro deux du PS, y déclarait froidement à la mi-novembre : « En finir avec la révolution et construire l'Etat. » Avant lui, en août 197 5, le groupe des Neuf (Melo An tunes, V asco Laurenço, Carlos Fabiao, etc. du Conseil de la révolution) avait mis les points sur les i dans sa plate-forme : 11 Il faut repousser énergiquement 1 'anarchisme et le populisme qui mènent inévitablement à la dissolution catastrophique de l'Etat. »
Tenir compte de la réalité électorale de cette Constituante et des illusions démocratiques des masses, ne pas exiger sa dissolution et combattre politiquement les courants gauchistes
qui le faisaient ne pouvait en aucun ·cas signifier défendre cette Constituante au moment où son rôle commençait à être plus clairement perçu par de larges franges de travailleurs, pour beaucoup encore influencés par le PS et le PCP. Et la seule façon d'accompagner et de faire mûrir ce mouvement et cette prise de conscience massive, c'était justement de travailler à l'approfondissement de la démocratie directe naissante, de l'arracher à toute dépendance envers le MF A et J'appareil d'Etat, d'en faire un instrument efficace de lutte et de regroupement pour toute la classe ouvrière et ses alliés.
11 Les révolutionnaires ne pouvaient susciter ou tolérer des attaques contre 1 'Assemblée constituante », ose écrire Filoche (p. 555). Allons bon ! Devaient-ils, selon notre bon auteur, dénoncer les ouvriers du bâtiment qui n'ont rien fait de moins, en matière d'attaque, que d'assiéger cette auguste assemblée, que de la séquestrer avant d'arracher une victoire complète et d'ouvrir la voie à la plus profonde crise que le pouvoir bourgeois ait jamais connue au Portugal ?
Pour Filoche (p. 411 ), 11 durant toute cette crise révolutionnaire, l'heure n'est jamais venue de dépasser une politique de front unique, de déborder et de détruire ces vieux partis >>. 11 Sont révolutionnaires ceux qui poussent jusqu'au bout [souligné dans le texte] la bataille pour le front unique des partis ouvriers (p. 353). »Mais pousser cette bataille indispensable «jusqu'au bout », « durant toute cette crise révolutionnaire », c'est déceler le moment où les masses organisées par ces « vieux partis » commencent à s'en détacher parce qu'elles font de leurs formes directes de lutte et d'organisation des outils bien à elles.
En novembre 1975, avec le développement impétueux de tous les
J•• Mai 1975 comités, ce moment était venu. La IVe Internationale et ceux qui soutenaient ses positions au Portugal l'on vu et en ont tiré les conséquences. A l'encontre des dirigeants social-démocrates et staliniens et de ceux qui devaient se regrouper dans le FUR, les révolutionnaires livraient une bataille permanente pour 1 'unité d'action des travailleurs et de leurs organisations en même temps qu'ils mettaient au centre de leur politique et de leurs activités le développement du pouvoir embryonnaire de la classe ouvrière, incarné par les commissions de travailleurs, de soldats, de moradores.
Filoche ne l'a toujours pas compris.
C'est aussi pourquoi la leçon stratégique essentielle qu'il tire de la révolution portugaise se trouve concentrée dans un chapitre entier (p. 559 à 586), où il s'évertue C:. disséquer toutes les variantes possibles de formule gouvernementale pour démontrer que le nombre d 'or est atteint avec le mot d'ordre de « Gouvernement PS-PCP ». Evidemment, en général, le mot d'ordre était juste, et particulièrement d'actualité au moment de l'élection de la Constituante, en avril 1975, et plus tard, avec les législatives d'avril 1976. Mais Filoche en fait une potion magique. Dans ce monde de la formule, la révolution, le mouvement de masse n'ont guère de place. 11 Les batailles décisives se menaient dans les élections, les syndicats, les partis, au gouvernement, à l'Assemblée constituante (p . 562). » Commissions de travailleurs ? Connaît pas.
La formule des bolcheviks russes : tout le pouvoir aux soviets ? 11 Ils agissaient de fa it pour un gouvernement des mencheviks et des socialistes révolutionnaires qui y étaient majoritaires lp. 563). »Eh bien non ! Les bolcheviks, de février à octobre, «agissaient de fait» pour un gouvernement des soviets, parce que ceux-ci gagnaient chaque jour en autorité sur les masses. Et c'est en faisant cela, qu'ils lançaient aussi un défi aux partis réformistes et approfondissaient de la sorte le fossé qui se creusait sous leurs pieds.
11 Les commissions de travailleurs ne devaient donc attaquer de front aucun des six gouvernements provisoires. (p. 596). » Seulement 11 de flanc », contre la droite et les militaires (p . 203, 204, 585, 596) ! Les travailleurs en lutte avec les de la construction, ceux qui manifestaient par centaines de milliers avec celles de la ceinture industrielle de Lisbonne, le 16 novembre, n'ont heureusement pas suivi ce conseil. Ils avaient compris, eux, que le VIe gouvernement provisoire (où siégeaient toujours des ministres du PS et du PCP) n'avait rien à voir avec leurs intérêts et qu'il faisait tout pour s'opposer à eux (et au développement de leurs CT), comme cela allait devenir manifeste huit jours après.
Octobre et novembre 197 5 au Portugal n'étaient pas encore septembre et octobre 1 91 7 en Russie. Mais ce n'était pas ce fade plat de lentilles « démocratiques » que Filoche nous a cuisiné dans son livre. Quand le printemps portugais refleurira un jour, on s'en .apercevra : les travailleurs retrouveront le chemin des comm1ss10ns de travailleurs, de moradores, de soldats, forts de leur expérience magnifique dans ces dix-huit mois de tourmente révolutionnaire. Dommage que cette leçon d'avril, fondamentale pour les travailleurs portugais et pour les révolutionnaires du monde entier, Filoche, en six cents pages, n'en dise pas grand-chose.