UAND le 12 juillet François Mitterrand annonça à la fois le référendum et le retrait du projet de loi Savary, il enclencha le processus qui aboutit, un mois après les élections européennes, à la formation du gouvernement Fabius, sans ministres communistes.
Que l'ensemble de ces événements se soient déroulés ou non selon les vœux de l'Elysée n'est guère important. En effet ce résultat est dans le droit fil des choix présidentiels faits après l'échec électoral du 17 juin.
Depuis 1982, les orientations économiques reposent de manière nette sur les plans d'austérité. Cette politique ne pouvait amener qu'un rejet de la part de l'électorat populaire de la gauche. La sanction s'est répétée en s'aggravant à chaque consultation. Continuer dans ce sens impliquait dès lors de chercher un autre soutien politique, en trouvant un point d'appui dans des éléments de l'opposition. Se défaire du 10 mai
Pour atteindre ce but, il fallait se débarrasser des oripeaux qui faisaient encore du gouvernement Mauroy celui de ru ni on de la gauche et de François Mitterrand le président du 10 mai 1981. L'hodzon présidentiel est barré par l'échéance de 1986. Les changements intervenus en juillet dernier visent à permettre de passer cet obstacle en adaptant l'image du gouvernement et celle du président ; les adapter à la recherche de cette nouvelle majorité qui les libère de celle dont tous deux dépendent en-
Ainsi, tout en prolongeant les choix économiques faits depuis deux ans et la volonté d'ouverture à droite déjà présente avant le 17 juin, le gouvernement Fabius symbolise un tournant politique. François Mitterrand et son nouveau Premier ministre se veulent désormais étrangers au 1 0 mai. La grande masse des travailleurs de ce pays va les ressentir de plus en plus nettement comme étrangers à leurs préoccupations.
Les dirigeants du PCF expliquent aujourd'hui que ce gouvernement appliquera une nouvelle politique et qu'ils ne peuvent plus collaborer à sa mise en œuvre. L'argument est de peu de poids, la preuve la plus évidente en étant que Fabius, Premier ministre, va faire voter la loi de finances 1985 qu'aura préparée Fabius, ministre de l'Economie du dernier gouvernement Mauroy.
La direction communiste ne peut plus feindre d'ignorer les conséquences des décisi.ons prises depuis trois ans sur le terrain économique et social. Les rares mesures positives prises au lendemain de mai 1981 , concernant la retraite ou les allocations familiales, n'ont pu contrebalancer les effets néfastes des capitulations successives devant les exigences patronales. Incapables de s'attaquer à la logique des profits, les dirigeants socialistes, avec l'aval des communistes ont accepté ces orientations comme une nécessité. Dès 1983, cette nécessité fut érigée en vertu avec l'adoption par le gouvernement du discours « moderniste » justifiant les restructurations capitalistes dans l'industrie et la restauration des taux de profits par les licenciements massifs. Ce « modernisme » qui avait un goût de déjà vu, le bilan peut déjà en être tiré : nous atteignons les 2 500 000 chômeurs et la baisse du pouvoir d'achat des ménages ne peut plus être masquée par aucun artifice comptable.
Tel sera le bilan des gouvernements Mauroy.
Le seul onguent que crut trouver le. Parti socialiste pour apaiser cette
Laurent CARASSO douleur à gauche fut le baume des libertés que la majorité se faisait fort d'étendre. Après la bataille de la loi sur la presse, se pose la question laïque, dans laquelle beaucoup de socialistes espérèrent un peu de courage de la part du gouvernement. Las ! Savary trouva son chemin de Damas sur la route qui le menait combattre l'école privée. Parti en principe pour pourfendre les privilèges octroyés à la hiérarchie catholique par les lois Debré et Guermeur, il reçut bientôt la révélation des bienfaits de la subvention publique obligatoire par les communes.
La question scolaire devint un bourbier où le gouvernement ne trouva plus aucune branche salvatrice, du côté des laïques ou de celui de l'Eglise. Le retrait du projet de loi et la démission de son auteur conclurent pitoyablement la recherche d'un compromis impossible. Mais les gouvernants tirèrent leçon de cet épisode peu glorieux. Le peu d'audace verbale contre l'école privée, le peu de velléités de s'en prendre à des privilèges de classe suffirent à déclencher de la part de la bourgeoisie une furieuse campagne isolant le gouvernement, bien mal récompensé de ses efforts de collaboration avec les capitalistes. Aussi peut-on prédire à peu de frais que, désormais, les ministres de Laurent Fabius appliqueront son sage conseil de « respecter l'adversaire», c'est-àdire d'éviter toute arrogance envers la bourgeoisie, arrogance dont le gouvernement n'a ni les moyens ni la volonté.
Ainsi, la France étant de surcroît passée à côté de la faible reprise économique que venaient de connaître d'autres grands pays capitalistes, Mitterrand savait que les mois à venir n'offriront guère de possibilités de réduction du chômage ou de desserrement du blocage salarial,
guère de « grain à moudre » comme aime à le dire André Bergeron. La seule issue pour continuer la politique de chômage et d'austérité se trouve désormais dans la recherche de nouvelles alliances politiques à droite. Le calcul de Mitterrand
Mitterrand compte utiliser deux armes. La première est le renforcement de l'aspect présidentiel des institutions, autour de sa propre personne. Pour ne plus jouer le rôle de l'homme de la rose au poing, de l'élu du l 0 mai, il revêt l'uniforme de l'homme du 13 mai 1958, fondateur de la ye République. Cet aspect, déjà soigneusement travaillé depuis un an, a été renforcé par le renvoi en boomerang contre la droite du thème du référendum.
Beaucoup se sont émerveillés de l'habileté de la manœuvre. Il est vrai que Chirac et l'opposition ont été pris à contre-pied. Mais cette volonté de recourir au référendum ne représente-t-elle pas le plus flagrant aveu de J'isolement, de la faiblesse de ce président « 20 % » ? Car à la différence de De Gaulle au début des années soixante, de quel charisme, de quel aval populaire peut se prévaloir Mitterrand? Il parle d'autant plus du référendum qu'il se sait incapable d'y procéder sur quelque question essentielle pour la vie du pays. Il vient lui-même de démontrer qu'il ne pourrait y avoir recours qu'avec le soutien des partis de droite!
La deuxième arme de Mitterrand est son gouvernement, débarrassé de l'encombrant allié communiste. Le « Giscard de gauche » qui le dirige, « Giscardus »persiflent certains, voilà la meilleure image de marque pour l'ouverture à droite. Mais là encore Laurent Fabius et son gouvernement font figure de voyageurs sans billets sur le quai de la gare. Où est l'interlocuteur, où trouver le courant bourgeois significatif prêt à un retournement d'alliances et à la collaboration ? Ce gouvernement a dix-huit mois pour changer cette situation.
Reste une question : comment Mitterrand espère-t-il tout à la fois maintenir une faible riposte des travailleurs à ses plans d'austérité et dégager à droite un terrain pour le consensus avec des forces bourgeoises ?
Il est d'abord fort de son bilan, à savoir les succès rencontrés dans l'application de mesures anti-ouvrières depuis deux ans. Des centaines de milliers de licenciements, dont la mise en déclin de la sidérurgie et de la réparation navale, l'attaque frontale contre le pouvoir d'achat et les diminutions des prestations sociales. Toutes ces mesures ont été réalisées sans rencontrer de riposte ouvrière contraignant à revenir sur ces décisions.
De cela il peut être gré en premier lieu aux dirigeants des confédérations syndicales, ceux du Parti communiste. Chacun à sa manière, ils se sont fait la caution de ce gouvernement auprès des travailleurs. Ils ont pesé de façon décisive pour désorienter la classe ouvrière qui a vu ce gouvernement de gauche aggraver leurs conditions de vie. Privés de l'organisation de l'action, désorientés par les discours des dirigeants convertis à l'austérité comme mal nécessaire, craignant le retour au régime de droite subi durant vingt-trois ans, les travailleurs n'ont pas jusqu'à ce jour trouvé les forces et les objectifs permettant de bloquer l'offensive patronale. Les vertus de l'austérité n'ont sûrement pas fait de nouveaux adeptes parmi les travailleurs, mais comment réagir ? Est-il vraiment possible de s'y opposer ? Ces questions sont demeurées jusqu'à ce jour sans réponses concrétes. Les nombreuses luttes déclenchées en riposte aux licenciements n'ont pu encore rencontrer les possibilités d'une extension dans un mouvement d'ensemble contre l'austérité.
C'est sur cette situation que compte jouer Mitterrand, assuré par ailleurs que les directions syndicales et même le PCF continueront de jouer le jeu, ou du moins ne s'engageront pas dans une réelle épreuve de forces contre sa politique.
La deuxième carte de Mitterrand réside dans le manque d'organisation et d'homogénéité des forces politiques de droite. Il est surprenant de voir l'incapacité dans laquelle sont ces partis à tirer profit du discrédit croissant du régime. Leur force majeure réside aujourd'hui dans la désaffection électorale des couches populaires, dans le mécontentement grandissant. Mais la cause même du discrédit de la gauche n'est pas pour conforter tout à fait la droite : chassée par le refus de l'austérité, elle voit Mitterrand se heurter au même obstacle. Elle sait que revenant aujourd'hui aux rênes du gouvernement, il lui faudrait peu de temps, si ce n'est moins pour être de nouveau discréditée.
Dès lors, Mitterrand espère que vont germer, du sein même de la droite, des forces jugeant préférable un vaste consensus national avec le Parti socialiste pour affronter cette situation. Certes, l'échec cuisant d'Olivier Stirn lors des élections européennes montre que ce pari a peu de chances de réussite. Mais comme les difficultés de la droite à asseoir un projet permettant une quelconque stabilité alimentent une crise continue de direction, Mitterrand peut caresser l'espoir d'arriver à quelque résultat d'ici un an.
Au-delà de préoccupations tactiques immédiates, Mitterrand caresse un projet ambitieux : remettre en cause la polarisation de classe qui pèse sur la vie politique française, créer les conditions d'une « alternance telle que la pratique la RF A ou la Grande-Bretagne. C'est pour servir ce dessein que Mitterrand envisage la réforme institutionnelle visant à introduire la proportionnelle lors des législatives de 1986.
Certes, le patronat français, et à sa tête le CNPF, aurait intérêt à ce que le pays dispose d'un système politique où, par une collaboration entre forces social-démocrates et conservatrices, les antagonismes de classes soient atténués.
Mais ce projet, pour se réaliser, aurait besoin de bien autre chose que d'une simple réforme institutionnelle. Une instabilité accentuée
Le gouvernement Fabius se trouve ainsi au milieu du gué. Son existence même va provoquer des modifications de la situation sociale du pays.
Si les travailleurs n'ont pas trouvé les moyens de s'opposer à la politique d'austérité, ils ont néanmoins exprimé leur désaveu. La désaffection que subissent les partis et syndicats liés au gouvernement en est la preuve. Cette désillusion entraîne surtout aujourd'hui un dégoût de la politique. Qui croire, dans ce monde politicien où tout n'est que rideau de fumée pour masquer le résultat invariable : ce sont toujours les mêmes qui payent l'addition.
Ce dégoût favorise d'abord ceux qui offrent un exutoire palpable au découragement populaire, au chômage et à la baisse du pouvoir d'achat. Le Front national, en désignant l'immigré pour çible, rencontre avec sa démagogie raciste un succès électoral réel.
Cette détérioration de la confiance dans les directions ouvrières a
touché de plein fouet le Parti communiste. Aussi par un réflexe de survie, le PCF a-t-il décidé de quitter le gouvernement. Mais, ce faisant, il n'a pas proclamé un changement de politique ou d'alliances. En fait, il en était arrivé à un stade où sa propre substance commençait à être atteinte, tant dans les entreprises qu'au niveau électoral. Plus d'un mois après son . départ, rien n'est réglé quant aux choix que va faire la direction et aucune déclaration n'a répondu à cette question.
Le PCF n'a pas aujourd'hui de solution de rechange à proposer. La formule du « soutien sans participation » n'a de valeur que comme garde-fou envers des militants qui pourraient se sentir autorisés à partir vraiment à l'offensive contre les mesures d'austérité. Cette formule s'usera vite au fil des décisions gouvernementales injustifiables au yeux des travailleurs.
Comment regagner la confiance des travailleurs, sinon en apparaissant comme le parti qui combat l'austérité? Aussi une hypothèse est que les dirigeants communistes organisent beaucoup d'agitation sur les mesures du gouvernement mais sans offrir aucune perspective. Car le PCF aura du mal à échapper à l'opposition impuissante. Quelle crédibilité aurait une ligne visant à améliorer la politique du gouvernement... sans ministres communistes? Comment le PCF pourrait-il faire de l'extérieur ce qu'il n'a pas été capable de faire de l'intérieur? Il va probablement expliquer une nouvelle fois que ses propositions sont minoritaires, que la majorité des travailleurs n'est pas disposée à s'affronter à l'austérité, couplant ces explications de campagnes sectaires renouvelées à l'égard des socialistes.
Peut-être le PCF sera-t-il condamné à osciller en permanence entre le « soutien sans participation » et la dénonciation sectaire, politique qui n'apparaîtra ni plus claire ni plus efficace que la « participation sans soutien >> menée antérieurement.
Le Parti socialiste, pour sa part, ne sera pas dans une situation plus favorable. Il est désormais le seul soutien de ce gouvernement. La composition même du cabinet Fabius reflète ce problème en rassemblant à nouveau tous les courants du parti. C'est au PS seul que reviendra aussi la responsabilité des décisions parlementaires. De plus, le projet d'alliance à droite de Mitterrand et le départ des communistes vont se heurter aux racines mêmes du renouveau socialiste initié dans les années soixante-dix.
Tous ces éléments vont peser pour accroître les contradictions d'un parti qui, reposant avant tout sur son électorat et ses élus, voit avec des frissons dans le dos se rapprocher J'échéance de 1986.
La situation qui s'ouvre n'a donc rien de stable. Les travailleurs n'attendaient plus guère du gouvernement Mauroy, ils savent que de celui de Fabius ils ont tout à craindre. Les promesses d'allègements fiscaux pour le patronat se traduisent déjà par une hausse généralisée des impôts indirects à travers l'essence et le téléphone. Des dizaines de milliers de licenciements sont désormais programmés dans l'automobile. Le projet de budget 1985 promet une baisse des ressources et des emplois pour les services publics et le maintien du blocage des salaires pour les fonctionnaires.
Un seul élément émerge réellement : le discrédit de tous les partis politiques traditionnels, que ce soit ceux qui ont été battus en 1981 ou ceux qui ont trahi leurs engagements depuis lors. Ce phénomène n'est pas en soit rassurant pour le patronat. Les travailleurs n'acceptent toujours pas chômage et blocage du pouvoir d'achat comme un mal nécessaire. C'est au contraire l'entente apparente de tous les partis pour leur imposer cette situation qui écœure une grande masse de gens. Ce rejet ne garantit donc pas le calme social face aux mesures que le patronat voudrait imposer dans les mois qui viennent. Aussi l'enjeu est bien une reprise de confiance. Reprise de confiance des travailleurs, non pas dans des directions qui les mènent à la catastrophe, mais dans leurs propres forces pour imposer l'arrêt de cette politique.
Aussi la seule issue positive désormais pour les travailleurs est la mise en échec de ce gouvernement. Il est toujours possible de battre l'austérité et d'empêcher par là même la droite de revenir en 1986 pour appliquer une politique encore plus brutale.
Ce combat sera bien sûr celui des militants de la LCR mais il faut aussi qu'il devienne celui des travailleurs communistes, des travailleurs socialistes, des syndicalistes qui n'ont aucun intérêt à laisser Fabius et Mitterrand écraser les exigences mises en avant le 10 mai 1981.
Le 15-8-84