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L'affaire
'ACTUALITE de la crise financière ne fait aucun doute. Tous les commentateurs, de l'Economist de Londres à l'Expansion la redoutent. The Economist faisait récemment son éditorial, sous forme de scénario-catastrophe en décrivant les conséquences dramatiques prévisibles du krach financier : chômage accru, faillites en chaine ... des destructions comparables à celles d'une guerre. Bref, une vision de fin du monde.
C'est la possibilité de la faillite de la Continental Illinois (septième banque américaine au moment de ses difficultés) qui a servi de révélateur. Le processus qui a conduit à sa quasi faillite est intéressant parce qu'il peut se renouveler. La Continental est très peu liée avec les pays d'Amérique latine mais a des intérêts dans la branche pétrolière aux Etats-Unis qui est en perte de vitesse. Cette banque possède de très gros déposants, provenant de ce qu'on appelle les « capitaux flottants », des capitaux spéculatifs en quête de la rémunération la plus élevée. Dès que ces gros déposants croient savoir que la Continental va avoir des difficultés à être remboursée par ceux à qui elle a prêté de l'argent, ils retirent leurs capitaux.
Or, tout le monde sait qu'une banque ne conserve pas dans ses coffres les sommes qui ont été déposées chez elle, le bénéfice du banquier provenant justement de la différence de rémunération entre les sommes qu'il emprunte et les sommes qu'il prête. De ce fait la Continental, comme n'importe quelle banque à sa place, ne peut pas rendre les sommes qui ont été déposées chez elle. D'autant plus qu'il s'agit souvent de prêts à long terme dont elle ne peut pas exiger le remboursement immédiat. Si elle le fait elle provoque la faillite de son débiteur. On voit
Nicolas MAHEU bien le risque. Et les autorités américaines l'ont vu aussi. Pour éviter les faillites en chaine, elles ont volé au secours de cette banque pour empêcher sa faillite. Elles lui ont prêté (le terme « donné » serait sans doute plus juste) 7,5 milliards de dollars. C'est la somme la plus élevée jamais prêtée à une banque. Ce qui montre que le boulet n'est pas passé loin!
Il faut souligner que les faillites bancaires n'ont jamais été aussi nombreuses aux Etats-Unis, mais elles touchent « seulement » des petites banques. Il est évident que la faillite de la septième banque américaine aurait des conséquences internationales importantes provoquant un effet boule de neige. Le gouvernement US a préféré socialiser les pertes. Il est même question, d'après Libération du 21 juillet 1984, de nationaliser cette banque pour lui fournir les fonds propres dont elle a besoin pour continuer à vivre, parce que ses ennuis ne sont pas terminés.
Toujours au mois de mai, les présidents de l'Argentine, du Brésil, du Mexique et de la Colombie protestent contre les taux de l'intérêt en hausse. <<Réaction immédiate, note Denizet dans l'Expansion du 22 juin, la Manufacturers Hanover -la banque la plus chargée en dettes de l'Argentine( . .) et surtout celle dont les créances sur l'Amérique latine représentent deux fois et demie le capital des actionnaires - fa it immédiatement l'objet de retraits de fonds .»
On le voit, beaucoup d'événements peuvent provoquer une panique financière. D'autant que les « capitaux flottants » sont très sensibles aux changements conjoncturels, que des millions de dollars sont retirés d'un seul coup et rapidement. Le problème de l'endettement est devenu, pour les dirigeants
Jusqu'au milieu des années tement international en dollars. A soixante, les Etats-Unis, qui jusque-là l'heure actuelle, par le processus du monde capitaliste, le problème à résoudre. Avant de voir si c'est possible, il faut déterminer comment le capitalisme en est arrivé là. Le financement de l'accumulation
Dans les pays impérialistes, le financement « normal » de J'accumulation capitaliste s'effectue par le profit qui sert à acheter les moyens de production et la force de travail qui viennent s'ajouter aux existants. Mais, notamment depuis 1945, s'est développé un autre mode de financement : le crédit à la production. Le capital de départ est fourni par les banques, ce qui accentue l'interpénétration du capital bancaire et du capital industriel. Le crédit à la production fait référence à une fonction de la monnaie : « avance sur production future ». C'est la production de richesses futures qui gage le capital-argent prêté par les banques. Pour qu'il n'y ait pas de problèmes, il faudrait que l'argent avancé soit en relation étroite avec la production future. Or, seul le plan peut déterminer cette relation ; pas l'anarchie capitaliste qui provoque l'impossibilité de cet équilibre entre le présent et le futur.
Ce crédit à la production permet, dans le même temps, en générant une inflation permanente, de dévaloriser en douceur le capital. Le capital constant (machines, matières premières ... ) coûte moins cher aux capitalistes puisqu'ils remboursent moins que la somme empruntée. On dit que les taux réels (taux de l'intérêt moins le taux d'inflation attendu) sont négatifs. Autrement dit encore le taux de l'inflation est supérieur au taux de l'intérêt. C'est une des façons, objectives, de lutter contre la baisse du taux de profit.
Lorsque la baisse du taux de profit se réalise (pour les pays d'Europe dans les années 1969-1970, dès 1967 pour les Etats-Unis) le crédit à la production (comme le crédit à la consommation) va faire un bond en avant. Il va jouer un rôle nouveau : permettre de différer l'entrée dans la crise économique. Il rend possible la poursuite de l'accumulation malgré la baisse du taux de profit, et le marché final augmente grâce au crédit à la consommation. Dans le même temps les déficits budgétaires des Etats capitalistes se creusent. On a pu parler pour les Etats-Unis, mais c'est valable pour J'ensemble des pays impérialistes, d'une « économie de dettes ». Soulignons que le crédit, en même temps qu'il permet de différer l'entrée dans la crise, accentue, aiguise les contradictions. C'est ce qui explique la brutalité de la chute de la production industrielle en 19 7 4-19 7 5.
Pour les pays de la périphérie, le problème est un peu différent. Il s'agit de financer leu r développement. Pour ce faire ils vont aussi, tout comme les firmes multinationales, s'endetter auprès des banques privées. La prétendue « aide au développement » des pays impérialistes ne le permettant pas. De plus, ces « aides » sont souvent des subventions déguisées aux firmes impérialistes.
Cet endettement est lié à un regime d'accumulation spécifique, que l'on appele « excluant » ( l ), parce qu'il inclut la nécessité de s'attaquer à la majorité de la population qui se trouve exclue totalement de l'augmentation de richesses. Contrairement aux pays capitalistes développés, les salariés - hormis les hauts revenus constituant les « classes moyennes » - ne représentent pas un marché parce qu'ils ne peuvent consommer ce qui est produit dans le pays. De ce fait, les salaires ne sont qu'un coût pour les capitalistes, et ce coût ils doivent le réduire au maximum pour hausser le taux d'exploitation et augmenter le profit. Ce mode d'accumulation suppose et appelle l'insertion sur le marché mondial capitaliste pour permettre d'écouler, de vendre la production. Ce qui provoque un développement « asservi», c'est-à-dire lié à l'exportation vers les pays capitalistes développés. La dépendance est renforcée parce que ces pays sont obligés d'importer les biens de production dont ils ont besoin pour augmenter la productivité, donc le taux d'exploitation de la classe ouvrière.
L'endettement va permettre J'augmentation de J'accumulation en finançant les achats de biens de production aux pays impérialistes. La contrainte de l'exportation se trouve renforcée : il faut exporter pour faire rentrer des devises afin de rembourser la dette et payer les intérêts. Ce régime d'accumulation est la cause fondamentale de la montée de l'endettement de ces pays. Tant que l'endettement ne dépasse pas les limites de la création de richesses, il peut être digéré. Mais la mécanique de l'endettement va déraper pour deux raisons essentielles.
régnaient en maîtres absolus, vont être concurrencés par deux autres groupes commerciaux : la République fédérale allemande et le Japon. La répercussion sur les monnaies est directe, révélant d'ailleurs ce déclin relatif. Le dollar est contesté comme monnaie de réserve, ouvrant ainsi une période de crises monétaires à répétition. La première est marquée par la dévaluation de la livre sterling en 1967, suivie par la décision, prise par Nixon en 1971, de déclarer le dollar inconvertible en or. C'était la fin du système monétaire institué par les accords de Bretton-Woods signés en 1944. Ce système reposait sur la convertibilité du dollar en or, pour faire du dollar la monnaie de réserve et des échanges internationaux, au même titre que l'or, et à la place de l'or.
Ce système, qui prévoyait des parités fixes entre les monnaies, toutes reliées au dollar, va subir un dernier coup de boutoir les 7 et 8 janvier 1976, au sommet de la Jamaïque : les chefs d'Etat des pays les plus riches du monde décident « le flottement généralisé des monnaies », le système de changes flottants. A partir de ce moment, le cours des monnaies évolue au jour le jour en fonction de l'offre et de la demande de chaque monnaie. Déclin relatif de l'impérialisme US
Alors s'ouvre une période d'anarchie renforcée et d'incertitude pour les capitalistes, qui durera jusqu'au moment où s'imposera une nouvelle économie dominante. C'est là aussi l'un des enjeux, pour les capitalistes, de la crise économique actuelle. Le déclin relatif de l'économie américaine va provoquer une hausse accrue de l'or, dont la cause de départ est à rechercher dans la baisse de la productivité dans les mines d'or.
Une deuxième conséquence sera la formation d'un nouveau marché de capitaux: le marché de l'euro-dollar. Au départ il sera constitué de créances libellées en dollars qui ne seront plus rapatriées aux Etats-Unis, mais qui seront prêtées en Europe. Petit à petit ce marché va s'élargir aux eurodevises. Il connaît aujourd'hui des problèmes parce que les Etats-Unis drainent tous les capitaux disponibles.
Ce marché de l'euro-dollar va favoriser l'accroissement de l'endet-
1. Cf. l'article de P. Salama dans CEP no 25" Endettement et disette urbaine ...
même de l'augmentation du cours du dollar, les changes flottants provoquent une augmentation de l'endettement nominal.
La deuxième raison du dérapage de l'endettement réside dans les configurations différentes des deux récessions. La première récession, en 197 4, s'effectue dans une économie que l'on qualifie de sur-liquide. Deux causes sont à l'origine de cette sur-liquidité:
La première est liée à l'augmentation des prix du pétrole en 197 3, qui va hausser la rente versée aux pays producteurs de pétrole. Ces « pétro-dollars », comme on disait à l'époque, les grandes banques vont vouloir les « recycler ». Ce qui signifie tout simplement conserver ces dollars à l'intérieur des métropoles impérialistes. En conséquence, les banques se sont trouvées à la tête d'importants dépôts qu'il fallait« placer ».
La deuxième cause est liée à la récession elle-même qui provoque du « capital en jachère ». En effet, le taux de profit baissant, les possibilités d'accumuler plus se tarissent faute aussi de débouchés suffisants. C'est ce qui explique le développement de la spéculation. De plus cette première récession, quoique brutale, épargnait les branches-leaders, en particulier l'industrie automobile et la pétro-chimie.
Ces deux causes liées ont été la condition permissive d'une montée énorme de l'endettement, en particulier vers les pays de la périphérie. Et les banques internationales, américaines notamment, ont prêté au-delà de toute limite. La limite dépassée la plus importante étant celle de la valorisation du capital : sans augmentation du profit il est impossible de payer les intérêts.
Pourtant, en 1974, l'impression dominait que les NPI (nouveaux pays industriels) échappaient à la crise qui touchait les métropoles impérialistes. Certains sont même allés chercher là l'explication de la poursuite de la crise. Cette pseudo-explication, comme celle du « choc pétrolier », va voler en éclats dans la deuxième récession. Elle va être plus longue, de la fin 1980 au milieu de 1983, et plus profonde. Toutes les branches, tous les pays vont être touchés. La crise de surproduction touche aussi le secteur pétrolier qui voit s'effondrer le prix du baril de pétrole. Les pays de l'OPEP (organisation des pays producteurs de pétrole) sont obligés, à l'image de la sidérurgie, de déterminer des quotas de production par pays pour limiter l'offre.
Conséquence : tous les pays producteurs de pétrole, à l'exception de la seule Arabie Saoudite, vont passer de la position de créanciers (ils prêtaient de l'argent) à celle de débiteurs Gis empruntent à leur tour). Sans parler de la situation dramatique du Mexique qui avait tout misé sur le développement de son industrie pétrolière. Faute de rentrée en devises, le Mexique est en quasi-faillite en 1982. Le gouvernement mexicain, avec l'aval des Etats-Unis et des banquiers, sera obligé de nationaliser totalement son appareil bancaire pour lutter contre les sorties de capitaux.
Les conséquences de cette deuxième récession, ce sont des destructions plus .massives : les faillites de firmes industrielles augmentent (en nombre et en importance : ce sont de grandes firmes qui disparaissent) ainsi que les faillites bancaires. Ce qui donne naissance à une économie qualifiée de sous-liquide. Les banques ont prêté au-delà des capacités de remboursement des pays de la périphérie. Aujourd' hui, voulant s'en dégager, elles se tournent vers les pays capitalistes développés.
Tout cela provoque des tensions sur le marché des capitaux qui se traduisent par la hausse du taux de l'intérêt. Celui-ci subit l'action conjuguée de trois déterminants : • « L'incertitude de l'avenir)) qui signifie, en termes capitalistes, que la « profitabilité )) des nouveaux investissements est incertaine. • L'augmentation de la demande de dollars supérieure à l'offre, demande qui provient à la fois de l'endettement extérieur aux Etats-Unis des pays et des firmes multinationales qui s'effectue surtout en dollars ; et de l'endettement intérieur des Etats-Unis (notamment le déficit budgétaire estimé à environ 190 milliards de dollars). • La limitation de l'offre est renforcée par la politique restrictive de la banque centrale américaine ûa FED ), encore que, depuis 1982, elle se soit relâchée.
Attirés par les taux d'intérêt élevés qui ne cessent d'augmenter, et aussi parce que les Etats-Unis représentent le pays-refuge type, les capitaux convergent vers ce pays, permettant ainsi de financer le déficit budgétaire américain. Comme le note The Economist du 14 juillet, le boom de l'économie américaine est fortement relié aux entrées de capitaux étrangers. Cette demande élevée de dollars est aussi à l'origine de
l'augmentation du cours de la monnaie américaine. Autonomisation de la dette des pays du tiers monde
Hausse des taux de l'intérêt et du cours du dollar provoquent une situation catastrophique pour les pays de la périphérie, particulièrement en Amérique latine : ces pays paient plus cher ce qu'ils importent, leur croissance baisse et leur endettement augmente. Ils empruntent désormais pour payer les intérêts. Le processus de J'autonomisation de la dette est un cercle vicieux : emprunter pour payer les intérêts revient à grossir encore plus le montant des intérêts à rembourser, provoquant des besoins d'emprunt encore plus importants ... On ne voit pas comment ce problème pourrait se résoudre.
De plus l'augmentation des taux de J'intérêt a des conséquences immédiates parce qu'il s'agit le plus souvent de dettes à court-terme (à moins d'un an) ou bien d'emprunts à taux variables. Un exemple donné par Denizet, dans l'Expansion, montre les sommes en jeu : « trois points de hausse (ce qui signifie la même chose que 3 %. NDLR) depuis mars 1983 sur les euro-dollars à trois mois à Londres (3), qui servait à indexer la quasi-totalité de la dette bancaire, soit une surcharge supplémentaire de 12 milliards de dollars annoncés pour les pays endettés». C'est énorme!
Pour ces pays de la périphérie, qui ont choisi de rester dans le cadre du marché mondial capitaliste, la seule solution consiste à augmenter toujours plus les exportations, au moment où la concurrence internationale s'exacerbe. Ce sont les recommandations du FMI, qui ne fait qu'exprimer là l'intérêt général des capitalistes. Elles ne font qu'accentuer une politique qui répond fondamentalement à la mise en œuvre d'un régime d'accumulation aujourd'hui en crise, accentuée par la contrainte de l'endettement.
Augmenter les exportations c'est faire un choix dans l'orientation de la production. C'est contradictoire avec la nécessité de répondre aux besoins de subsistance de la population. La conséquence ne s'est pas fait attendre, c'est celle qu'on a pu lire dans tous les journaux : la disette urbaine, qui n'est pas provoquée par la sécheresse mais bien par une décision politique des représentants du Capital. La seule solution, pour ces derniers, passe par une augmentation du taux d'exploitation des travailleurs avec tout le cortège de misère que cela suppose.
Ainsi l'endettement, qui avait permis une industrialisation de ces pays, se retourne aujourd'hui en son contraire : il ouvre la porte à un processus de désindustrialisation. En effet J'endettement ne se limite pas aux Etats mais inclut les firmes capitalistes qui sont à la merci de leurs créanciers. Pour éviter la faillite, elles font comme partout : elles restructurent, ferment des entreprises et licencient.
Pourtant, si on regarde l'autre face de la médaille (Les deux faces comme dit joliment et justement Cortazar « ne se rencontrent jamais ») cet endettement peut-être aussi une position de force. Les grandes banques ont peur d'un « front des débiteurs » regroupant les pays les plus endettés qui refuseraient de payer les intérêts en exigeant une renégociation de leur dette. Les grandes banques ont besoin des intérêts versés par ces pays. D'autant que les pays de la périphérie sont devenus des exportateurs de capitaux vers les métropoles impérialistes.
Mais les gouvernements de ces pays ne veulent connaître que la face capitaliste de la médaille : celle des attaques renforcées contre les travailleurs, la voie de la misère, de la famine et de la barbarie.
La face opposée suppose la rupture avec le marché mondial capitaliste, et seule la classe ouvrière pourra la mettre en œuvre. L'exemple de la Bolivie le montre : sous la pression syndicale le gouvernement a été obligé de ne pas accepter les recommandations du FMI et d'arrêter de payer les intérêts. Dans le même temps les travailleurs exigent de substantielles augmentations salariales. Le rôle du FMI
La pseudo-solution proposée par le FMI (Fonds monétaire international) et les grandes banques est celle du rééchelonnement. Ce qui signifie reporter le remboursement des dettes. Mais les pays en question doivent payer les intérêts et ceux-ci continuent de courir à des taux qui ne cessent d'augmenter. Tout le monde se rend compte, dans les milieux financiers, que c'est une solution dangereuse puisqu'elle revient à accumuler à un moment donné le remboursement de toutes les dettes. L'année dangereuse, c'est 1986. Il est évident que, pas plus qu'aujourd'hui, ces pays ne pourront rembourser. Le FMI envisage comme seule solution de reporter encore plus loin dans le temps les échéances.
Le FMI joue aussi un rôle de « pompier » pour les pays menacés de faillite. Pas par philantropie mais par intérêt bien compris : qu'un pays, tout comme une grande firme, ne paie pas ses intérêts et tout l'échafaudage s'écroule comme un château de cartes. Le FMI va, à son tour, prêter de l'argent à ces pays à un taux plus faible que le LIBOR (4), à condition qu'ils suivent une politique d'austérité drastique. Ce qui est recherché, c'est un «effet-masse» pour permettre une petite augmentation du taux d'exploitation, qui a déjà augmenté dans la période précédente. La politique du FMI aggrave la crise du regtme d'accumulation de ces pays. On comprend pourquoi Furtado, ancien ministre du gouvernement brésilien Goulart en 1964, ait pu demander au nouveau gouvernement français issu du 10 mai 1981 de rompre avec le club des dix pays les plus riches du monde et de déclarer le moratoire des dettes des pays du tiers monde vis-à-vis de la France. C'est la seule solution : rayer d'un trait de plume les dettes des pays de la périphérie (5).
Pour que le FMI puisse jouer son rôle de « pompier », il faut qu'il ait lui-même des liquidités. Les Etats-Unis, qui ont des problèmes avec leur propre endettement, refusent de le financer. Le FMI est donc obligé d'emprunter auprès des grandes banques privées pour sauver le système financier international. Autrement dit le FMI s'endette à son tour, il participe ainsi à l'augmentation générale de l'endettement. Conséquence absurde à la mesure de l'absurdité générale du mode de production capitaliste ! Et le FMI peut se trouver lui-même en cessation de paiement. Qui viendra à son secours?
Pour les grandes banques, il devient dangereux de prêter aux pays de la périphérie parce que les limites de leur capacité de remboursement se sont trouvées dépassées. Mais ces banques sont obligées, pour faire du bénéfice, de trouver d'autres emprunteurs. Elles se tournent vers les pays capitalistes développés qui tous connaissent un augmentation de leur endettement public et privé (6).
Citadelle impérialiste, les USA connaissent eux aussi une augmen-
tation de leur endettement. C'est ce qui « dope » la reprise actuelle de l'économie américaine (7). Paradoxalement, c'est dans ce pays que les risques de krach financier sont les plus actuels. Parce que les firmes privées comme le gouvernement sont très endettés. L'explication du déficit budgétaire amencain réside dans l'énorme accroissement des dépenses militaires qui atteignent trois cents milliards de dollars, pendant que l'ensemble des dépenses sociales baissent. Ces dépenses militaires ont permis de créer des marchés de substitution pour toutes les grandes firmes américaines.
Il faut souligner que la configuration de cette reprise ne ressemble pas à celle de 1976. En effet, la reprise de la croissance s'accompagne d'une augmentation de faillites industrielles et bancaires. La création d'emplois ne doit pas tromper: il s'agit soit d'emplois temporaires, soit de travailleurs réembauchés avec un salaire moins élevé que celui qu'ils touchaient précédemment. Il faut souligner aussi que le pouvoir d'achat a baissé et que le taux d'exploitation de la classe ouvrière américaine a augmenté. Ce qui explique pourquoi les capitalistes préfèrent investir aux Etats-Unis.
La hausse du taux de l'intérêt indique que la demande de crédit, à l'intérieur des Etats-V nis, est très élevée, et qu'une baisse de ces taux est inconcevable à court terme. Il s'agit même de la tendance contraire puisque les grandes banques américaines ont décidé d'augmenter leur taux de base (« primerate », taux réservé à leur meilleur client). C'est que la reprise économique suppose un endettement massif.
Cette reprise accumule des contradictions nouvelles qui peuvent transformer la prochaine récession, prévue en 1985 (8), en dépression, par la conjonction de la récession et de la crise financière. La crise financière est inéluctable en fonction de l'augmentation énorme de l'endettement, même si elle peut trouver des solutions provisoires qui, toutes, se traduisent par une socialisation accrue. Et ce n'est pas le moindre des paradoxes que de voir l'administration américaine, réputée pour son « anti-étatisme », nationaliser l'une de ses banques.
La cause qui déclenchera le krach peut trouver sa source aux Etats-Unis mêmes. Comme le note la lettre de conjoncture de la BNP (datée de mai
1984) : «Le financement de la crotsance américaine nécessitera en 1984 un doublement des entrées nettes de capitaux étrangers (. . .) Or, les Etats-Unis ne sont pas à l'abri d'un effet de "saturation " auprès des investisseurs internationaux, soit d 'un mouvement de défiance à l'égard de leur monnaie. » Autrement dit la croissance américaine, financée par les capitaux étrangers, peut buter sur ce problème, provoquant une baisse du dollar et des retraits des gros déposants. En ajoutant que cette baisse du dollar se traduirait vraisemblablement par la hausse du taux de l'intérêt pour essayer de conserver les capitaux étrangers. La conséquence serait d'aggraver encore plus les problèmes des pays de la périphérie mais aussi ceux des firmes industrielles américaines qui verraient leurs frais financiers augmenter énormément, rognant de ce fait le profit industriel.
La hausse des taux de l'intérêt se trouve renforcée aux Etats-Unis par la « déréglementation » : d'autres institutions que les banques offrent les mêmes services, remettant ainsi en cause la réglementation qui était celle des compétences des banques. Ces autres institutions, pour drainer l'épargne, offrent une rémunération aux dépôts, contrairement à ce que font les banques. Celles-ci sont obligées de suivre. Et si les banques rémunèrent les dépôts, cela signifiera pour elles une augmentation de leurs charges. Pour y faire face elles devront augmenter leur propre taux ... et prêter de plus en plus pour faire du bénéfice. C'est la perpétuation de l'absurdité.
La crise financière est certes la solution ultime pour le capitalisme car la destruction, par les faillites bancaires et industrielles, permettrait de résoudre le problème de l'endettement. Mais les risques de barbarie inhérents à cette « solution » sont énormes. Ils sont déjà présents dans les pays de la périphérie. Ce qui renforce l'actualité, pour l'ensemble de l'humanité, de la rupture avec la logique folle du Capital.
3. En ce qui concerne les " économies pétrolières ''• voir l'article de Abdelkader Sid Ahmed dans CEP n° 25 << Développement sans croissance. L'expérience des économies pétrolières du tiersmonde''· 4. Ce taux est appelé le LIBOR : << London interbank offered rate ''· Il est relié au taux d'intérêt américain. 5. La France prête énormément d'argent aux pays d'Afrique, eux aussi très en~ dettés. Voir l'article de Philippe Hugon: << Le système financier mondial et l'endettement des Etats africains,, dans le n° 130 de << Afrique contemporaine ''· 6. Cf. l'article d'Ernest Mandel dans << Inprecor >> n° 178: <<Une reprise couplée à une crise financière aggravée». 7. cr. la série de deux articles de P. Fabra dans << le Monde, des 21 et 22 juillet 1984 intitulée <<Une reprise dopée "· 8. Cf. les prévisions concernant l'économie américaine dans << La revue de l'OFCE : observations et diagnostics économiques » n° 8, article de Sabine Mathieu.