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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Les pamphlétaires de la croisade antipédagogie

· Critique communiste, n° 36, décembre 1984 · p. 21-23 · 2 015 mots

Les pa111phlétaires

de la croisade

an ti pédagogie

Le nouveau ministre de l'Education nationale a lancé un appel « historique » aux enseignants. « N'oubliez pas que notre tâche principale, c'est l'instruction des enfants qui nous sont confiés, la transmission des savoirs qu'ils doivent apprendre à maîtriser (...) Tout n'est pas dans l'argent. Beaucoup dépend de la motivation, de l'initiative et de l'enthousiasme des hommes. »

Libération ne s'y trompe pas et titre, reprenant la formule du président de la société des agrégés : « La récréation commencée en 1968 est terminée, la cloche a sonné.»

Le discours est surprenant de la part de ceux qui disaient vouloir « démocratiser l'école », mais d'un certain côté, il plaît; à la confédération Force ouvrière par exemple. FO ne veut pas d'une école pour tous, comme le montre bien ce morceau « choisi » de sa résolution préparatoire au congrès confédéral de novembre 1984 : « Tous les parents, tous les éducateurs, tous ceux qui voient vivre des enfants savent combien ils sont différents les uns des autres et savent qu'il est utopique de vouloir faire absorber le même enseignement à tous de l'âge de six ans jusqu 'à quinze ou seize ans, à moins de tomber à un minimum de savoir qui ne satisfait pérsonne ( ... ) Pourquoi l'école détruit-elle l'esprit de compétition, pourquoi celui qui ne fait aucun effort est-il à l'aise alors que ceux qui obtiennent les meilleurs résultats sont à moitié culpabilisés ? »

Il y a un peu plus de cinquante ans (en 1 9 3 2) que le ministère de l'Instruction publique a été remplacé par celui de l'Education nationale ; il n'y a plus d'instructeurs que militaires ou « ex-coloniaux», c'est un « corps en extinction» ... Mais, fin 1984, voilà que le mot « éducation » pose problème.

« On n'instruit plus », « la moralité se perd », « le niveau baisse », voilà de beaux sujets pour la réaction, actuellement opposition. Il est plus surprenant de trouver parmi les thuriféraires ... des enseignants de gauche. Edités un peu avant toutes ces fracassantes déclarations, certains auteurs avaient senti l'air du temps. A ce titre, leurs « arguments» valent d'être relevés.

poisson rouge dans le perrier ))

J. C. Despin et M. C. Bartholy, professeurs au lycée Jeanson de Jailly, sont les auteurs d'un livre vigoureusement promotionné l'an dernier par Informations ouvrières et les militants enseignants du PCI : le Poisson rouge dans le perrier. Ce pamphlet, qu'il serait élogieux de qualifier de médiocre, n'a rien du caractère rafraîchissant que son titre pourrait suggérer. Qu'on en juge ! Nos deux professeurs interrogent une institutrice en vue d'analyser l'enseignement primaire. L'interview adopte la forme des dialogues socratiques. L'institutrice répond presque toujours << oui » ou « ben voilà » (sic !) aux questions posées. Le ton est vite donné. Nos auteurs, qui se disent « au-dessus des partis )) sont scandalisés par l'actuelle « régression intellectuelle)) constatée par eux dans le secondaire ; ils sont remontés au << monde secret du primaire, avec sa psychologie, sa psychopédagogie, ses manipulations, son tâtonnement expérimental )) .. . La première partie du livre examine, c'est son titre, «six recettes pour crétiniser les masses )). Ils énumèrent : << Ne rien apprendre, partir des motivations, partir du vécu, thématiser, enquêter, créer. ))

Les tenants de la nouvelle pédagogie, les inspecteurs, et le syndicat - le SNI (FEN)- sont impliqués dans le complot obscurantiste. Despin et Bartholy citent pêle-mêle les bulletins syndicaux, le code Soleil (consignes officielles pour les enseignants), les circulaires ministérielles. Les moyens employés par les instituteurs pour enseigner ne trouvent aucune grâce à leurs yeux. Le problème de la transmission des connaissances ne les tracasse pas beaucoup: ils appellent cela la « pédago-soupe ». Ils ne s'intéressent qu'aux contenus, jamais à la forme. Les meilleurs élèves ne se débrouillent-ils pas toujours ? Despin et Bartholy sont très exigeants, ils n'admettent pas qu'un instituteur introduise son sujet à partir de l'expérience des enfants, et verse ainsi dans << l'occasionnalisme, l'enseignement d'occasion )).

La deuxième partie du livre traite « des matières qui se meurent et de la forme qui se perd )). Là, nos auteurs y vont fort : trois petits chapitres leur suffisent à réfuter quarante ans de pédagogie, ainsi que Foucault, Dolto, Bettelheim, Foucambert et quelques autres... Enfin la troisième partie est consacrée aux « sept piliers de la folie pédagogique » ; le mélange fait partie de la méthode, peu scrupuleuse, de Despin et Bartholy; il n'est pas explosif, mais les vapeurs qu'il dégage obscurcissent la vue. On trouve, cités ici dans l'ordre de la table des matières: la psychologie de Piaget, la mathématique bourbakienne, la linguistique, la nouvelle histoire, la hiérarchie éducative, l'appareil syndical... et les entreprises privées ! La conclusion est un « appel au peuple»: «Apprendre est un(:? contrainte où se mêlent d'ailleurs la joie et la peine », « L'enseignement est fait pour enseigner )) ! Est-il étonnant que P. Chaunu (de l'Institut et ... de Laissez-les vivre) ait fait l'éloge de ce mauvais pamphlet dans le Figaro ? « De l'école))

Le livre de J. C. Milner, De l'école, est d'une autre tenue intellectuelle. S'il échappe au ridicule mesquin et haineux du Poisson rouge, il exprime autant de fiel, avec la réthorique en sus. Milner analyse d'abord ce qu'il nomme, et les mots ont ici tout leur sens, « les forces ténébreuses )). L'école repose sur une « Triple Alliance » et une Réforme considérée comme unique depuis quarante ans, au-delà des aléatoires événements historiques auxquels Milner ne prête pas attention. La Triple Alliance est celle des chrétiens, des gestionnaires et de la Corporation. La Corporation, c'est l'horreur à l'état pur: « Un dispositif moral et matériel où se trouvent enserrés et confondus les instituteurs et PEGC de toute nature. Le SNI en est la forme visible et audible ; il prétend agir et parler au

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- -, nom de ceux qu'il regroupe. Il ne fait en vérité que susciter en eux et verbaliser leurs passions basses : leur honte de ne plus être ce qu'ils ont été et qu'ils pourraient et devraient être toujours ; leur ressentiment à l'égard de ceux qui dans leurs propres rangs et dans les autres corps d'enseignement, parviennent encore, tant bien que mal, à être ce qu'ils doivent être. »

Milner s'en prend ensuite à « la pensée naturelle de l'école : une décomposition )). n nous fait parcourir les « romans» de l'école : le roman édifiant (des chrétiens), le roman du reflet (social), le roman pédagogique, le roman de l'échec, le roman technologique et le roman sociologique. Ces romans composent une sorte de « mythologie » de l'école. Tout cela pour en venir à ce qui fait l'originalité de son essai : « ruine de l'école et misère des intellectuels 11. Voilà qui, plus que l'échec scolaire et la réfraction des conflits sociaux dans l'institution scolaire, passionne cet éminent universitaire. Il termine par une définition des savoirs qu'il pense nécessaire de défendre contre << l'ignorantisme militant 11 des journalistes, de l'opinion ... et de certains instituteurs. Sa théorie est claire : « elle écarte toute éducation et ne retient que l'instruction 11. Au-delà de l'instruction stricto sensu s'étend l'univers mouvant des sentiments et de la foi des gens qu'il appelle pieux, ceux qui s'aventurent dans le domaine du privé, de la « croyance pédagogique ». La pédagogie appartient au domaine de l'opinion et du délire.

Certes, s'il n'y avait pas d'élèves à l'école .. . il n'y aurait pas non plus de problème ! En tout état de cause, l'apprenant, que l'auteur répugne à considérer dans sa particularité d'enfant ou d'adolescent, trouve parfois un certain plaisir dans le succès scolaire. « Les joies du succès sont innocentes 11 (pour qui ?), hélas, « en supprimant l'échec, on supprime aussi le succès 11. Après tout, si on fixe pour but à l'école la fin de la « misère des intellectuels », et seulement cela, l'idée se tient.

L'auteur affirme pourtant que « les peuples ont droit à tous les savoirs, sans excepter les savoirs abstraits ou improductifs 11. Il voit bien la difficulté : «que la transmission s'accomplisse 11. Seulement, «il s'agit là essentiellement d'un acte du sujet ; aucun réglement administratif ne lui sera d'aucune utilité>>, c'est un don. Approfondissons les contenus, ceux que passionnent les savoirs sauront s'y retrouver ! En conséquence, raisonner en termes de démocratisation fausse le problème : « Dès lors au lieu de raisonner sur une égalité de droits -ce qui est le lie_u de la question politique de la démocratie-, ils razsonne~t sur une égalité statistique. » Qu'est donc, pour MIIner, l'égalité des droits ? Il définit «,le droit. e~ la possibilité matérielle pour chacun de s ac;_complz~ !usqu'à son point extrême dans le champ qu zl a chozsz au gré de son plaisir. C'est la liberté antique: c'est la m?rale de Descartes, c'est aussi la Déclaratzon des drozts rédigée par Robespierre. » Cett~ envol~e. lyrique r~nvoie « les droits » dans le domame des Idees abstraites qu'on ne sait comment défendr~. Milner )ette au~ orties les statistiques et les problemes sociaux qu ~lles révèlent. 11 ajoute qu'il n'y a pas de comparaison possible entre le microcosme scolaire et le macrocosme social; l'échec scolaire n'est donc pas échec social.

L'obstacle majeur que rencontre celui qui veut exercer à l'école son droit aux savoirs, c'est celui des « petits pédagogues » -les instituteurs- dont la devise est, selon l'auteur, «que nul n'en sache plus que moi ... >1

L'objectif avoué est le développement d'un cercle d'intellectuels - français- respectés ; la cible est le syndicat des instituteurs et des PEGC, le SNI. ~a seule réflexion du livre qui peut être utile est la definition « d 'u n corpus de savoirs modernes ». Quant à « la Réforme » (non les réformes qui ont tour à tour été combattues et dont ce livre ne s'occupe pas), ce n'est rien qu'une idéologie pour « Dupont-lajoie » (sic !). L'école, reproductrice des inégalités sociales

De tels livres chassent le problème de la pédagogie, nient la dimension incontestablement sociale de l'échec, et ils trouvent un écho chez ceux des enseignants qui ne voient plus ce qu'ils pourraient y faire. Ils expliquent que l'école ne sélectionne que sur la base des savoirs, et que c'est bien normal. Ils redonnent à l'école une autonomie idéale.

Tout cela est bien mesquin, bien étroit. Il s'agit de faire croire que la société capitaliste n'opprime plus. Il s'agit d'absoudre l'école de la sélection sociale. C'est une autre période qui, il y a dix ans, donnait son souffle à d'autres livres. De façon sans doute discutable, Baudelot et Establet, Bourdieu et Passeron se préoccupaient de l'avenir de la masse des élèves sans crainte de remettre en cause l'ordre social.

«Si l'école ne crée pas la division du travail, elle assure cependant la répartition des agents qui occuperont les places de la division du travail. Echec scolaire, orientation, filières, niveaux de sortie différents ... permettent de répartir les jeunes dans les places inégales de la division du travail. D'autre part, l'école joue un rôle fondamental dans la reproduction idéologique et politique des classes sociales : elle inculque à tous l'idéologie dominante », écrivaient

B. Charlot et M. Figeat dans un livre plus récent, l'Ecole aux enchères.

Sans être à la racine de l'oppression, l'école n'est pas« neutre», ni indépendante. En 1984, 27 % d'une classe d'âge obtient le bac, et un fils d'ouvrier a cinq fois moins de chance qu'un fils de cadre supérieur d'être reçu. Voilà la réalité que refusent aussi bien

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ceux qui voient dans la décentralisation le moyen d'introduire diversité et concurrence salutaire dans l'école, que ceux qui, se bouchant les yeux pour ne pas voir, se bornent à dresser la liste des savoirs nécessaires à... une bonne « instruction ».

Le premier but que devrait se fixer une pédagogie socialiste, c'est une école pour tous, considérant le savoir comme une « arme » nécessaire à tous.

Olga Zamiatine

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