La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Pologne : autogestion, Solidarité et bureaucratie

· Critique communiste, n° 4, janvier 1982 · p. 5-14 · 7 943 mots

Cet article de Cyril Smuga a été publié dans le premier numéro de la revue /mprecor, en langue polonaise, daté du 1er octobre 1981, et diffusé en Pologne dès la deuxième session du 1er Congrès de Solidarité. Il présente les propositions de la IVe Internationale dans le débat alors en cours dans le mouvement ouvrier en Pologne.

La publication de la traduction française de cet article dans Critique communiste présente un double intérêt : celui de tester l'actualité du programme de notre mouvement dans le feu d'une révolution dans un pays soumis à la dictature de la bureaucratie stalinienne, et de montrer la nature des débats qui ont surgi dans Solidarité.

Le texte a été réduit par endroits. Les intertitres sont de la rédaction.

L

E caractère catastrophique de la crise actuelle, la nécessaire recherche des moyens de sa résorptions obligent tous ceux qui veulent s'engager dans la voie de la restauration de l'économie polonaise à produire un diagnostic complet de celle-ci .

Ce diagnostic devrait , tout d'abord , s'appuyer sur une connaissance approfondie de la réalité économique actuelle -ce qui , en l'absence d'un matériel statistique complet n'est pas des plus facile

( 1)- et en comprendre les mécanismes.

Dans un article écrit bien avant août 1980, Jozef Kusmierek (2) livre une série d'observations qui, en l'absence d'un matér1el plus complet, présentent une illustration intéressante pour appréhender certains aspects importants du fonctionnement de l'économie polonaise. Une des manifestations les plus flagrantes de la crise actuelle est, sans aucun doute, le déficit énergétique, qui constitue

(1) L'inexistence de statistiques n'est pas due une des causes de la baisse catasuniquement à la censure ou à la mauvaise trophique de la production industrielvolonté du gouvernement. Les données de base n'existent pas car les dirigeants à tous les ni- le et du sous-emploi endémique des veaux camouflent les effets de leurs activités. facteurs de production existants.

D'où l'importance pour les travailleurs d'éta- (( Durant la première moitié de février, blir des inventaires par entreprise.

Trybuna Ludu a annoncé qu'au cours

(2) « Ce que je savais ,,, in << Kritika ,, n° 3, hi- de l'année 1979 le secteur de production d'énergie atteindra plus de 1300 ver 1979-80.

Mégawatts, ce qui doit constituer un record absolu ,d 'augmentation annuelle de la production dans 1 'histoire de la Pologne , écrit Kusmierek , qui poursuit : la vérité est la suivante : 19 70, 1050 Mégawatts ; 1972, 1261 ; !973, 1655 ; et c'est cela le record absolu ; 1974, /368 ; !976, 475, Waterloo de l'économie polonaise; !977, /260 Mégawatts. Pour l'année 1979 le plan prévoyait une augmentation de l'ordre de 2300 MW, ce qui de toute façon ne pouvait compenser le désastre des années /976-/977. lR record annoncé pour l'année 1979 sign~(ie donc qu'en /980 , il faudra débrancher 113 du potentiel industriel polonais. 1>

Pourquoi

la crise?

Que la prédiction du journaliste se soit avérée vérifiée, tout le monde le sait. Mais, comment était-il possible que ce simple calcul effectué par un journaliste n'ait pu être fait par la commission du Plan ? En supposant qu'il l'ait été -comment se fait-il que la commission du Plan n'ait pas pris des mesures pour empêcher le désastre ? Peut-on penser un seul moment que les autorités avaient intérêt à ce que la situation se dégrade, con-

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licence, en prévoyant, à jus/e litre, que ' concentre entre ses mains le pouvoir

Jelc::. imposerait le besoin d 'un moteur 1 longue date perdu le contrôle de duisant inéluctablement à l'explosion sociale qui aujourd'hui remet en cause leur pouvoir ?

Ces questions s'imposent d'autant plus que l'investissement colossal impliqué par la décision de construire le complexe sidérurgique Huta Katowice (qui n'était pas prévue dans le

Plan quinquennal 1976-1980, non plus que l'augmentation du potentiel énergétique du pays, en conséquence !) a été faite au détriment des investissements (planifiés, eux !) dans le développement du secteur énergétique, et en particulier dans la construction des centrales Polaniec et Dolna Odra (retardées) et dans la centrale d'Elblag (abandonnée).

Malheureusement, l'exemple des choix (ou plutôt de leur absence ... ) en ce qui concerne la production d'énergie, n'est pas un exemple isolé. Toutes les branches de l'économie ont été confrontées à cette disparition de fait de la planification. Jozef Kusmierek cite d'autres exemples : 11 Par deux fois j'ai effectué le voyage dans le triangle Starachowice - Mielec Andrychow. A Strachowice on essayait une nouvelle version du moleur pour un camion de six tonnes ; à Mielec , on ten -tait de sortir de nouveaux chevaux-vapeurs du moteur Ley /and, produil sous la .fln de la coopération Skoda -Karosa -pour un grand autobus. A Andrychow, le moteur Ley/and étai! d~jà produit sous licence, un moteurfait exactement pour un véhicule de six, sept tonnes . (. .. ) Aucun des constructeurs de Mielec et de Andrychow ne savait, et ne s 'inléressait, à ce qui se passait à Starachowice et vice-versa. C'est d 'autant plus étrange que 1 'affaire a va il lieu non seulement au sein d'une même branche, mais même au sein d 'une même association industrielle. Et ainsi, la seule personne à savoir "officiellement" ce qui se passait dans les trois fabriques, c'était moi - le reparler ! »

Cela se passait avant 1 971, c'està-dire avant l'époque de la « propagande de succès »(3)qu'on veut rendre responsable de tous les maux dans le fonctionnement de l'économie polonaise. Kusmierek cite d'autres exemples encore : l'achat simultané de onze marques de camions différentes pour l'entreprise de transport international PEKAES et les divers autres services de transport lourd, ce qui n'était certainement pas conçu pour faciliter l'entretien de ces camions, racourcissait leur durée d'utilisation, provoquant de très fréquentes immobilisations. Citons l"achat par Stalowa Wola de la licence pour un moteur Harvester, alors qu'au même moment Fadroma de Wroclaw, les chantiers navals et le producteur des machines minières POLMAG discutaient, chacun séparément, avec la firme ouest-allemande Deutz pour l'achat d'un moteur similaire. De même, malgré des investissements importants pour doter la Pologne d'une flotte de pêche en haute mer, presque rien n'a été fait pour développer les conserveries et les industries de congélation, pas plus que le transport frigorifié, ce qui a empêché le développement de l'approvisionnement en poissons des grandes villes éloignées de la côte, malgré 1 'accroissement du produit de la pêche. La production des conserves est limitée par le manque de tôles minces, alors que la Pologne dispose d'un potentiel colossal investi dans la sidérurgie.

Au vu de ces quelques exemples qu'on pourrait multiplier à l'infini, on est en droit de se demander en quoi l'économie polonaise peut-elle être qualifiée de « planifiée ». ? Quel planificateur peut avoir intérêt à ce que le processus réel de la production et de son développement lui échappe des mains?

Or, à l'évidence, les autori tés -c'est-à-dire le groupe social qui politique et économique- ont de l'économie dans son ensemble, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu 'elles aient perdu le contrôle de chaque facteur de production en particulier.

Les principes dont se réclame ce groupe social , que nous appelons la bureaucra tie (4), proclament que l'économie est un ensemble intégré dans un plan central qui unifie les efforts productifs de chaque fac teur en vue de la satisfaction des besoins de toute la population.

L'incapacité

de la bureaucratie

à planifier

l'économie

Or, l'impression qui ressort de l'observation de la réalité est bien plutôt celle de chiffonniers auxquels on a laissé un bout de drap, et qui tirent dans un sens opposé pour en arracher chacun le plus grand morceau possible. 11 La direction considère -explique un des animateurs du conseil d'autogestion de l'entreprise

FSC de Lublin ( 5)- qu'à cause du plan exprimé en valeur, il resle loujours inléressanl de produire des moyeux pour les roues , don/ on a pourlanl une réserve pour cinq ans. 11 Exemple typique, qui témoigne du peu d'intérêt du directeur de l'entreprise pour les besoins sociaux, dont-il ne manquere pourtant pas d'affirmer l'importancf dans chacun de ses discours ! Stefan Kurowski (6) décrit ce processus comme celui d'une lutte incessante entre le plan central et les entreprises, dont l'enjeu devient 11 qui pourra !ramper et soumettre qui ?( .. ) Les entreprises, pour leur part, /utlenl contre le plan central, contournent ses ordres el interdictions, cachent les "réserves", créeni un réseau non officiel de dépendances , tout un maquis économique réglé par ses propres crilères et mo tivalions économiques contradictoires avec le plan central 11 (7 ).

Ajoutons que les « critères » et « motivations » ne sont pas tant économiques - même si c'est sous cette forme qu'elle sont décritesmais bien plus sociales : ce qui est un « gain » pour tel ou tel directeur d'entreprise est pure perte pour l'économie dans so n ensemblë, si toutefois on la considère sous l'angle de la satisfaction des besoins de la population .

Les causes de tels co mportements économiques et sociau x doiven t être recherchées da ns les rapports sociaux instaurés en Pologne après la Deu xième Guerre mondiale. C'est alors que, pour l'histoire officielle, après l'expropriation de la bourgeoisie et des grands propriétaires terriens, l'économie étatisée est devenue la propriété « du peuple travailleur » dans son ensemble. Mais ce que l'histoire officielle ne dit pas c'est que ceux qui ont pris le pouvoir au nom du « peuple travailleur » s'en sont aussitôt servi pour détruire les organismes que les travailleurs avaient commencé à mettre en place pour remettre en marche les entreprises, el donc pour exercer eux-mêmes ce pouvoir. Le décret de février 1945 , tout en reconnaissant l'existence légale des conseils d'entreprise, a limité leur champ d'activité. Plus tard, la bureaucratie a détourné la volonté des travailleurs de centraliser ces conseils, et imposé leur transformation en structures parasyndicales coiffées par le CRZZ (Conseil central des syndicats, syndicats officiels). C'est en l'absence d' une représentation des conseils au niveau national que fut créée bureaucratiquement la Commission centrale du Plan , chargée d'intégrer les efforts des divers facteurs économiques.

Ainsi, la bureaucratie s'est dotée

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des moyens nécessaires pour exercer son contrôle sur toute l'économie et partant sur l'ensemole de la vie sociale. L'armée et la milice veillaient à ce que quiconque ne puisse remettre en cause cette construction. Mais pour éviter des tensions sociales trop fortes, qui pourraient mettre en danger sa domination, la bureaucratie a été obligée de satisfaire (à quel prix et au nom de quels renoncements pour les masses, c'est une autre affaire!) au moins partiellement les aspirations t sociales libérées par l'expropriation de la bourgeoisie. Ainsi, tout en détournant à son profit une partie du produit national Oes magasins spéciaux dit « derrière les rideaux jaunes », au début ; les datchas, villas de marbre, palais divers, terrains de chasse ou de loisirs exclusifs, plus tard, en sont les témoins) elle a dû orienter une bonne partie des ressources vers la réalisation des besoins sociaux : programmes d'industrialisation, de scolarisation, de construction, etc., dont personne ne remet en cause le principe.

Un double

pillage

Cette couche sociale, en principe au service de la société, s'est heurtée à la barrière de la propriété étatique des moyens de production, qui ne lui permettait pas d'asseoir son pouvoir sur une base matérielle stable (contrairement à la bourgeoisie dont le pouvoir s'enracine dans les rapports marchands et la propriété privée des moyens de production). D'où l'instabilité fondamentale de la bureaucratie, qui se manifeste notamment par le type de conflits internes qu'elle connaît.

Ceux qui tirent leurs privilèges de leur place dans l'appareil central sont amenés à tenir compte, dans l'élaboration des plans économiques, des besoins de l'ensemble de la société, pour éviter une confrontation sociale d'envergure . Ceux dont la place à la tête:des entreprises est l'unique source de privilèges potentiels agissent dans un tout autre sens : << Etant donné que chaque représentant de la bureaucratie à une disposition limitée des moyens de production, et de plus vit dans l'incertitude quotidienne de la durée de cette disposition, il tend à la maximalisation, et cela dans un temps le plus court possible, des privilèges matériels et sociaux qui découlent de celle disposilion.(8) » On assiste ainsi à un double pillage de l'économie, d'une part, au niveau de la planification centrale (qui prévoit le détournement d'une partie du produit national au profit de la bureaucratie) et, d'autre part, au niveau de chaque entreprise (où les directeurs cherchent à orienter la production de telle sorte que la part des primes et avantages divers qui leur revient soit la plus importante possible).

Ainsi s'exprime la principale contradiction du système, entre la collectivisation des principales forces productives et leur gestion par la bureaucratie: fondée sur les intérêts particuliers de ses membres. La période 1971-1980, durant laquelle la bureaucratie s'est lancée dans une croissance rapide de l'économie pour satisfaire les aspirations des masses, durant laquelle elle fut obligée de desserrer la bride aux directeurs d'entreprise et aux dirigeants des centrales du commerce extérieur, n'a fait que développer à l'extrême cette contradiction.

On ne peut donc être d'accord avec ceux qui tentent d'introduire une frontière entre la crise économique d'avant août 1980, et son développement après cette date. Les mécanismes qui la régissent sont restés en place. Seule la capacité de l'ensemble de la bureaucratie à imposer ses vues s'est trouvée paralysée par le puissant mouvement des travailleurs dont Solidarité est l'expression .

Sont fausses des affirmations comme celle de S. Kurowski à la KKP (9) du 10.12.81 selon qui : « Il faut différencier la crise d'avant aoùt de celle d'après, cette dernière n'a que partiellement ses racines dans celle d 'avant, en grande partie elle est autonome. 11 Elles surestiment gravement la capacité de la bureaucratie, même dans des conditions « normales », de faire fonctionner une économie planifiée. De telles assertions traduisent une incompréhension des bases sociales de la crise, qui sont, d'une part, les contradictions entre les différentes sous-couches de la caste bureaucratique et, de l'autre, la contradiction principale entre la bureaucratie dans son ensemble et la classe ouvrière.

Cette contradiction est évidente . pour tous : on la retrouve aussi bien dans l'opposition «eux-nous)) du langage courant que dans l'expression «autorités-société », popularisée par l'opposition démocratique, et en particulier le KOR, après 1976.

C'est la bureaucratie qui, en expropriant la classe ouvrière de son pouvoir politique, a sapé les fondements d'une économie planifiée dont le but est la satisfaction des besoins

WYBORV . REGIONALNE '81 (3) C'est ainsi qu 'on appelle en Pologne le gigantisme économique prôné par Gierek ( .. nous construisons une deuxième Pologne ,,).

Durant cette période, selon la propagande, on allait de succès en succès. En même temps, plus prosaïquement, les queues s'allongeaient d'année en année et la production était le plus souvent paralysée faute de matières premières ou de pièces de rechange. (4) Cf. E. Mandel « De la bureaucratie,, édition la Brèche à Paris et Sigma, Varsovie, 198 1. (5) " Biuletyn lnformacyjny NSZZ Solidarnosc, région Srodkowo-W schodni , (Lublin) n" 42, p. 6. (6) Stefan Kurowski, économiste, conseiller de Solidarité, coiondateur avec A. Macierowicz du Club au service de l'indépendance de la Pologne. II s'est fait le chantre d'un recours au marché pour briser les mécanismes qu'il décrit fort justement par ailleurs. (7) Stefan Kurowski : « Les conditionnements doctrinaires de la crise économique actuelle de la RPP. , Exposé lors de la conférence de l'association économique polonaise (PTE), le 12.5. 79 à Varsovie, publié dans "Rapport. .. "• ILP Paris 1980, p. 18 et 19. (8) J. Balcarek : « Autogestion ouvrière et structures socio-économiques du pays "· Varsovie 1981, cité par ZM Kowalewski "De la tactique de la grève active "· J. Balcarek fut conseiller de Gierek avant de démissionner de ce poste en 1979. (9) KKP : Commission nationale de coordination de Solidarité, remplacée par la KK (commission nationale) au 1er Congrès.

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produits farineux : l'absence de réac- la production pour les enfermer dans tion populaire n'a pu que convaincre un cadre où ils ne pourront prendre la bureaucratie du bien-fondé de sa aucune décision réelle, mais où leurs politique. L'absence totale de biens de conseils seront néanmoins tenus pour consommation dans les magasins et responsables des échecs de l'entrepril'obligation, faite aux travailleurs de se. Le projet de loi sur l'autogestion des masses. La gestion administrative centralisée qu'elle a mise en place n'est qu'une mauvaise copie de la planification socialiste et ne peut que conduire de crise en crise, à chaque fois que se modifient les rapports de forces entre la bureaucratie et la classe ouvriere ou au sein même de la bureaucratie. Le caractere de plus en plus rapproché de ces crises en Pologne -quatorze ans entre 1956 et

1970, cinq ans et demi entre 1970 et 1976 et quatre ans entre 1976 et 1980 -signifie que cet équilibre est de plus en plus instable.

Eviter ces crises répétées implique obligatoirement la résolution de la contradiction entre la classe ouvriere et la bureaucratie, de maniere durable. C'est-à-dire non pas en stabilisant pour un temps le pouvoir de la bureaucratie, mais en le renversant pour construire à sa place une société autogérée de bas en haut.

Les projets

bureaucratiques

de réforme

economique

« En ce qui concerne les questions principales, le parti se battra pour son intérêt. », avait déclaré en substance le ministre Ciosek lors de la réunion de la KKP des 1 0-12 août derniers, à laquelle il avait été convié pour exposer les projets gouvernementaux. C'est là l'essentiel de la démarche de la bureaucratie, obligée aujourd'hui, devant la faillite criante de sa gestion, d'entreprendre une réforme économique. Mais si elle cede à la pression socialè en faveur d'un changement d'ensemble du fonctionnement de l'économie, elle ne cede pas sur l'essentiel, tout en espérant gagner, sinon le soutien, du moins l'acceptation passive de la société.

On peut résumer ce projet autour de quatre axes :

1. Pour dépasser les difficultés économiques actuelles, il faut revenir à la « vérité des prix », c'est-à-dire, les augmenter considérablement. Un premier essai a été fait avec l'augmentation des prix du pain et des s'approvisionner au moins en partie sur le marché noir peuvent provoquer des réactions du type : 11 Mieux vaut que cela soit cher, pourvu qu'on puisse en trouver. 11 Mais ce raisonnement, pour compréhensible qu'il soit, est faux. D'abord, parce que si l'augmentation des prix est trop faible, les magasins ne seront pas mieux approvisionnés. Ensuite, parce que si elle est suffisante, il y aura des produits sur le marché, mais ils seront inaccessibles aux travailleurs.

Une telle réforme vise à baisser la demande solvable sur le marché, c'est-à-dire non pas les besoins de la population, mais sa capacité à les satisfaire. Cela ne signifie pas qu'il ne faille pas, aujourd'hui en Pologne, modifier les prix. Mais la question est de savoir qui le fera, en fonction de quels intérêts.

2. Donner plus d'indépendance aux entreprises et à leurs directions, qui pourraient ainsi prendre des décisions impopulaires en vue de rentabiliser la production, notamment en réduisant l'emploi. Cette réforme aurait l'avantage de détourner la colere des travailleurs de la bureaucratie centrale vers les directions d'entreprise. Elle permettrait aussi de régler à moindre frais les distorsions existant dans la coopération entre entreprises, car les directeurs devraient se débrouiller pour éliminer les liens avec celles qui sont un frein à leur rentabilité individuelle. Par ailleurs, le projet de loi prévoit la possibilité pour l'autorité de tutelle d'imposer telle ou telle conduite à la direction d'entreprise, voire même de démettre le directeur. Cela permet d'éviter une trop grande autonomisation des directeurs.

3. Réintroduire, au moins partiellement, le marché comme régulateur de la production. Liée à l'introduction du principe de la rentabilité individuelle des entreprises, cette réforme permettra de fermer nombre d'unités de production non rentables. Ces fermetures seront alors présentées non comme une décision politique, mais comme le résultat inéluctable de l'action d'une force impersonnelle : celle du marché.

4. S'appuyer sur la volonté des travailleurs de contrôler l'économie et prévoit que l'autorité de tutelle pourra modifier le plan de production de l'entreprise, dont le directeur ne sera pas élu par le conseil.

S'il réussit à lier des pseudo-conseils ouvriers et la rentabilité individuelle des entreprises, ce projet ne pourra que conduire à la division des rangs des travailleurs, entre ceux qui, employés dans des fabriques rentables immédiatement ou à court terme, verront leur emploi assuré et leurs revenus progresser, et ceux qui , employés dans des unités technologiquement dépassées verront leurs revenus se réduire ou perdront leur emploi. En retour, l'existence de pusieurs centaines de milliers de chômeurs pesera sur les conditions de vie et de travail de ceux qui auront conservé leur emploi, et qui pourraient se voir, à la premiere occasion, remerciés, car « il y a d 'autres qui attendent à la porte 11. Avec de telles divisions objectives au sein de la classe ouvriere, il sera impossible de garder à long terme l'unité de Solidarité.

D'autant plus que les travailleurs, absorbés par la pseudo-autogestion (qui laissera cependant un terrain limité d'initiative aux travailleurs, sans quoi elle ne servirait à rien) auront tendance à se détourner du syndicat. Enfin, si Solidarité accepte la logique de la rentabilité individuelle, les hausses des prix et la remise en cause des acquis au nom de la défense de l'entreprise et de l'emploi, son rôle se réduira à aménager dans ce cadre les conditions de vie et de travail des producteurs, c'est-à-dire tenter d'humaniser un ensemble non humain. Le syndicat ainsi affaibli, la bureaucratie pourra réprimer ceux de ses militants qui voudraient s'opposer à ses projets et tenter d'intégrer le reste, en faisant de Solidarité ce qu'elle a fait avec les conseils ouvriers apres 1958 -un cadre vide.

Les projets du gouvernement consistent à diviser les travailleurs, et apres les avoir privés de toute représentation authentique au niveau où peuvent être prises les décisions, c'est-à-dire au niveau national, à placer les institutions de la bureaucratie en position d'arbitre entre différents intérêts parcellaires. Et ce que fera un tel arbitre, 36 ans de la domination bureaucratique nous 1 'ont appris.

L'aggravation de la crise économique, l'impuissance flagrante du gouvernement à la résoudre sans imposer des sacrifices nouveaux aux travailleurs ont imposé à Solidarité un changement de sa stratégie. Cela ressort clairement des décisions prises lors de la KKP des 26 et 27 juillet 198

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1 et des débats qui les ont précédées : lorsque la production baisse tous les jours, un syndicat ne peut se contenter d'exiger des améliorations, il doit aider les travailleurs à agir eux-mêmes, puisque le gouvernement se montre incapable d'accorder ce que les travailleurs sont en droit d'exiger.

Le mouvement

des conseils

ouvriers et

la résolution

de la crise

L'apparition du mouvement pour l'autogestion, la multiplication des conseils dans les entreprises, leur coordination au niveau régional el les premières rencontres nationales des délégués de conseils ont créé des conditions nouvelles qui permellent aux travailleurs d'être le moteur des changements nécessaires pour résoudre la crise . Dotés de leurs propres organisations unitaires (regroupant Lous les travailleurs, non seulement ceux qui ont construit le mouvement syndical indépendant, mais aussi ceux qui continuent à avoir des illusions dans les syndicats « de branche » ou « autonome », nouvelles appellations de ce qui subsiste des anciens syndicats officie1s) les travailleurs peuvent commencer a agir par eux-mêmes.

Les conditions commencent aujourd'hui à se mettre en place pour que « le pouvoir du peuple » cesse d'être Je slogan vide de sens qu'on agite lors de commémorations officielles de la bureaucratie, mais prenne un contenu concret : celui du pouvoir des conseils.

Mais la seule existence des conseils, même coordonnés à l'échelle régionale, n'est pas une condition suffisante pour réaliser leur pouvoir. On a vu en 1956 comment la limitation du champ d'activité des conseils à la seule entreprise et à des échanges plus ou moins formalisés d'expériences lors des réunions inter-entreprises a été immédiatement utilisée par la bureaucratie pour bloquer, puis détruire, un mouvement qui mettait potentiellement en danger son pouvoir. C'est pourquoi, la clarté en ce qui concerne les buts du mouvement des conseils et sa stratégie n'est pas un luxe inutile, mais une condition sine qua non de son existance à moyen terme.

On ne peut entretenir aucune illusion sur la bonne volonté de la bureaucratie en ce qui concerne ce mouvement : elle utilisera tous les moyens pour le vider de son contenu , comme en témoignent non seulement l'expérience historique, mais surtout l'activité concrète et la propagande du gouvernement ces derniers mois. Si la bureaucratie a pu espérer un moment que les travailleurs se détourneraient de Solidarité au profit de conseils confinés à la seule entreprise, (ii semble que cela ail été sa tactique en hiver 1980-1981) -espérant ainsi priver les ouvriers de leur représentaLion nationale- son altitude a changé diamétralement lorsque les conseils ouvriers ont commencé à se doter de structures régionales voire nationales, même embryonnaires.

Le mouvement des conseils a avancé ces derniers mois à pas de géant : entre les premières tentatives de constitution de conseils, dont on ne savait encore s'ils devaient con- · trôler, gérer ou participer à la gestion à côté d'autres organismes, et les actuelles coordinations régionales prolongées par la perspective d'une coordination nationale des conseils ouvriers, le chemin parcouru est immense .

De même, entre les tentatives de participation à une réforme économ ique a ux côtés du gouvernement, el l'exigence que la Diète organise un référemdum sur l'autogestion.

Sur deux questions pourtant, le débat n'a que peu évolué : celles de l'autonomie des entreprises et l'introduction des mécanismes de marché. Elles méritent un examen plus cornpet.

Contre l'actuelle gestion bureaucraliquement centralisée de l'économie -dont les résultats sont suffisamment éloquents du point de vue de la réalisation des besoins sociaux pour que personne ne puisse la défendre de bonne foi- certains économistes ont mis en avant l'idée de l'autonomie de l'entreprise, comprise comme condition de l'indépendance des organes d'autogestion par rapport à l'autorité de la bureaucratie, et garantie pour que la production satisfasse les besoins sodaux. Car, expliquent ces économistes, aucune entreprise ne produira de la sorte des produits dont personne ne veut (ou trop chers), sous peine de faillite. Cette dernière proposition suppose que le marché joue le rôle de régulateur de la production .

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Autonomie

des entreprises

ou autonomie

des travailleurs

Ces propositions ont été inclues dans un cadre plus vaste par le « réseau des grandes entreprises » ( 1 0) et popularisées dans le projet de loi sur 11 l'autogestion dans l'entreprise sociale, propriété de l'ensemble de la société 11, puis dans la 11 proposition de position pour le NSZZ Solidarité en ce qui concerne la réforme socio-économique 11 (Il)

S'il est juste et nécessaire de vouloir préserver 1 'indépendance des conseils d'autogestion de toute tutelle de la bureaucratie (ce qui est pour eux l'affaire d'« être ou ne pas être »), la solution mise en avant semble gravement insuffisante. Toute économie dont le but est la satisfaction des besoins sociaux, et non celui d'un groupe social particulier, exige des décisions dont la rentabilité n'est pas immédiate : les investissements dans les progammes prioritaires -infrastructures, santé, logement, développement de telle ou telle branche de l'économie, production de l'énergie, etc.- ne peuvent être réalisés sur la seule base de l'autofinancement d'une entreprise ou de plusieurs entreprises. C'est pourquoi les projets élaborés par le « réseau » stipulent que ces investissements devront être pris en charge par l'Etat. L'Etat qui prélèvera les moyens nécessaires par le biais de taxes et impôts. Mais qui contrôlera l'Etat? Sur ce point, le projet du « réseau )) n'avance aucune réponse . Or, c'est la question centrale, car, disposant de moyens de corruption énormes, c'est l'Etat, et non pas les conseils ouvriers, qui décidera de fait des choix économiques . Un système similaire existe en Yougoslavie, où la bureaucratie combine un contrôle financier par le truchement des banques avec un contrôle politique et policier sur la classe ouvrière. Le système yougoslave a pu apparaître plus efficace du point de vue économique que le nôtre, cela est vrai. Mais on peut douter de son efficacité à résoudre les problèmes sociaux : quelques centaines de milliers de chômeurs, plusieurs millions d'émigrés, une inflation forte et des différences énormes de développement des régions et Républiques en témoignent. Ainsi, le contrôle bureaucratique, s'il ne prend plus la forme de l'oukaze (ou plutôt pas toujours .. .) n'en reste pas moins un facteur d'énormes déperditions d'énergie sociale et de gaspillage.

Une telle autonomie de l'entreprise -qui n'a que peu à voir avec l'autonomie des travailleurs -recèle un autre grave danger . Admettons un moment que l'Etat soit trop faible pour imposer sa loi (et s'il s'agit de l'Etat des Kania et Jaruzelski, la pres-

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sion pour qu'il ne se renforce pas sera énorme, car tout le monde se rappelle de ses méfaits). Les banques pourront s'autonomiser par rapport à son contrôle, d'autant plus facilement qu'elles pourront recourir à des contacts bilatéraux avec le capital étranger. Mais, le projet du « réseau » prévoit que dans les banques, justement, a les prérogatives des conseils seront plus réduites en comparaison avec celles des conseils dans les entreprises sociales ii.

Toute autonomisation par rapport au pouvoir central signifiera donc un degré de liberté supplémentaire pour les managers de ces banques. Ceux-ci pourront donc orienter l'économie en fonction de leurs propres intérêts de groupe social priviligié, tout comme tentent le faire aujourd'hui les directeurs . C'est ce que laisse entendre d'ailleurs Jerzy Strzelecki, dans un article de popularisation du projet du « réseau » : 11 Le projet social donne une grande chance d'autoréalisation aux directeurs, car il/es libère des pressi ons "d'en haut". Certains d'entre eux -espérons qu'ils seront plus nombreux - 1 'ont d~jà compris ii ( 12). Gageons que pour le directeur, s'autoréaliser signifiera, entre autres licencier des travailleurs ...

Enfin, la logique du marché en elle-même recèle nombre de facteurs limitant de fait l'autonomie du conseil ouvrier . Imagi nons un moment que les chaussures viennent à manquer dans les magasins el qu ' en conséquence une entreprise produisant des chaussures puisse escompter faire un bénéfice considérable en développant sa production -ce qui implique certains investissementstoul en satisfaisant un besoin social exprimé à travers le marché. ri existe plusieurs entreprises produisant des chaussures (en vertu de la loi antimonopole que prévoit «le réseau », il faut éviter qu'une seule entreprise existe dans une branche donnée, el de plus les conseils ouvriers de ces entreprises, n'auraient pas le droit de se concerter). Chacune fera le même raisonnement de bon sens, entreprendra des investissements el augmentera sa production de chaussures. Mais la chance que l'augmentation totale de la production corresponde à la demande sur le marché est minime. Bien au contraire, le développement de la production ne sera stoppé que lorsqu'une surproduction importante apparaîtra : en conséquence, nombre d'heures de travail auront été dépensées inutilement, pour les investissements et pour la production des chaussures . Ce sera pure perte pour l'ensemble de la société (car ces heures de travail auraient pu être utilisées pour autre chose) et pour les entreprises en question.

Cet exemple n'est en rien une fiction : il se produit régulièrement sur le marché capitaliste (on a même vu lors de la crise de l'automobile en 1973-74 des entreprises placées devant le choix suivant : perdre énormément d'argent en frais de stockage, ou envoyer les voitures neuves à la casse !). Toujours avec la même logique du marché si on permet l'entente entre les différents conseils, ils peuvent trouver intérêt à se concerter pour que la production soit un tout petit peu en deçà de la demande, dans le seul but de faire monter les prix.

Un autre aspect de la logique du marché est celui de la domination des entreprises plus efficaces (c'est-à-dire plus modernes, dans lesquelles pour une même dépense de travail la productivité est la plus grande) sur les plus faibles. Conscient de ce danger, le « réseau »se prononce pour une aide étatique aux entreprises les plus faibles (car les ttavailleurs ne sont pas responsables de l'étal dans lequel la gestion précédente leur a laissé l'en. treprise). Mais, certaines formulations pro po sen l de 11 briser le monopole du commerce extérieur i > -c'est en particuler le cas de la 11 proposition programmatique ii du praesidium de la direction régionale de Lodz pour le 1er Congrès de Solidarité ( 13). Or, cela signifie en particulier que non seulement 11 les entreprises devraient avoir le droit de vendre leurs propres produits directement l i -comme le dit le projet- mais que les entreprises étrangères auront également le droit de vendre leurs produits sur le marché polonais. Ces dernières, plus modernes, pourront rapidement occuper une grande place sur le marché au détriment des entreprises polonaises. Les conseils ouvriers se verront obligées soit de produire à perte (ou de baisser considérablement les salaires), soit de déclarer banqueroute .

On voit que la substitution de l'autonomie des entreprises el de la loi du marché à la gestion bureaucratique centralisée, loin d'accroître la possibilité des travailleurs d'exercer le pouvoir, ne fait que changer le mode de dépendance. Au lieu de dépendre de la décision d'un fonctionnaire du ministère, le conseil ouvrier verra ses décisions remises en cause par un facteur non humain : le marché. Et quel intérêt peut-on avoir à ce que ce soit le marché et non pas M .X. qui détruise les décisions prises par les travailleurs ? Aucun '

PI&ARZE WAR&ZAW&CV NA RZECZ SOt,lOARNO.Ct (IO) Le Réseau des grandes entreprises, crét par 16 des plus importantes usines de Pologne, est devenu une sorte de tendance ou de groupe de proposition au sein de Solidarité. Il a en particulier élaboré une série de projets de loi concernant l'autogestion et a lancé l'idée d'un " Parti polonais du travail "· Il a joué un grand rôle en popularisant l'idée de l'autogestion à ses débuts. (Il) ln "Solidarnosc ,, bulletin de Solidarité de la région de Gdansk, n" 29/59 (spécial). (12) Jers:v Strzelecki " Le réseau des grandes entreprises ou de l'entreprise sociale ,, in " Robotnik ,, n" 76, 12.06.81. (13) Le projet est, par ailleurs, fort intéressant. Il manifeste une volonté de contrôle de conseils ouvriers sur l'Etat, et en particulier propose de créer une chambre socio-économique issue des conseils, à la Diète. Ce qui est contradictoire avec la fin du monopole du commerce extérieur.

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du peuple (chambres autogestion- . regiOnaux et le conseil national

« Pour durer

l'autogestion

doit avoir • sa propre représentation dans la Diète et dans les conseils du peuple>>

(Conseil de l'entreprise " 1er Mai "• Lodz)

S'il n'est pas un meilleur régulateur central de la production, le marché n'est pas non plus le seul possible. Une autre voie existe, comme en témoigne la généralisation des conseils de coopération des conseils de travailleurs au niveau régional ainsi que les réunions interrégionales des délégués des conseils. Le mouvement autogestionnaire s'est déjà engagé sur cette voie. 11 Il n'est pas sorcier d 'imaginer - expliquait Michal Kawecki de Szczecin, dans un rapport à la conférence nationale sur les conditions de travail tenue à Lublin le 13/9/1981- que les liens dont on parle seraient fe premier pas vers une authentique coopération entre les entreprises et en mème temps fe début d'une réell~ planification centrale socialisée. 11 C'est également ce qu 'avancent certains conseils de travailleurs : ainsi celui de J'entreprise WZPB « 1 cr Mai » de Lodz : 11 L'autogestion pour durer doit avoir sa propre représentation dans fa Diète et dans les Conseils naires) 11 et 11 l'autogestion doit avoir fe droit de créer des commissions de coopération régionales et nationale des conseils de travailleurs 11. ( 14) Le texte cité conclut: 11 La prise dans nos mains des affaires économiques, en accord avec les exigences du système social, créé aujourd'hui l'unique chance. Ne pas l'utiliser serait la plus grande erreur de notre pays ruiné. 11

Cela signifie-t-il que des conseils de coordination au niveau régional et national, élus et révocables, limiteraient J'autonomie des conseils de fabrique? Certains conseils de coopération régionale ont voulu prendre les devants : 11 Nous ne sommes et ne voulons pas ètre une organisation économique s'occupant de fa coordination de l'activité de gestion des conseils d'entreprise. Nous ne sommes pas une super-direction, ni un conseil situé au-dessus des conseils de fabrique et limitant en quoi que ce soit leur autonomie {/5).))

Une telle approche nous semble irréaliste : tout comme la KKP , prévue comme un lieu d'échange d'expériences, sans pouvoir de direction, a été obligée de se transformer en une réelle direction nationale du syndicat indépendant (et cela se faisant de manière pragmatique, la démocratie interne a pu en souffrir à certains moments), les conseils seront obligés de prendre des décisions qui engageront J'ensemble des conseils. Il en sera ainsi parce que nombre de questions ne peuvent être résolues au niveau de J'entreprise, mais engagent des secteurs plus larges de la société. Si, par exemple, J'organisation des transports en commun d'une ville est décidée uniquement en fonction des désidérata des travailleurs de l'entreprise de transports, il est à craindre que les besoins de certaines communautés urbaines ou de certaines entreprises, décentrées par rapport aux flux généraux de la ville, seront oubliés. Si les travailleurs du secteur énergétique sont les seuls à décider des investissements dans ce secteur, on risque fort d'aboutir à une inadéquation entre les besoins réels de J'ensemble du pays et le potentiel energétique. Si, enfin, les entreprises décident seules de leur production, nous risquons de voir se répéter à l'infini J'exemple des usines

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de chaussures déjà cité. Il n'existe que deux possibilités pour éviter de telle~ incohérences : -les conseils, centralisés verticalement et horizontalement, qui prendront les décisions au niveau où elles peuvent être appliquées (réunions des représentants des conseils d'usine et de quartier, selon le type d'investissement et son échelle, dans l'exemple de l'énergie ; réunions des représentants des conseils situées sur l'aide potentielle de la distribution des produits d'une usine donnée), etc. ; -ou bien des décisions seront prises en dehors des conseils, loin de leur contrôle, ce qui est finalement une négation de leur autonomie.

C'est pourquoi les décisions prises en commun et s'imposant à tous ne sont pas une limitation mais au contraire une garantie de l'autonomie des conseils de fabrique. La délégation des pouvoirs (aux délégués pour les conférences) est certainement un danger. Mais, aujourd'hui, la technique moderne, mise au service de l'homme, rend possible une participation de chacun à un degré jamais atteint dans la prise des décisions. En août 1980, à Gdansk, les délégués au MKZ enregistraient les discussions, que tous les travailleurs pouvaient écouter. Ainsi, ils contrôlaient à postériori le comportement de leurs délégués, et pouvaient les révoquer s'ils considéraient que ces dé légués n'avaient pas rempli leur mandat. Mais cette possibilité de contrôle est décuplée lorsque les travailléurs disposent du pouvoir dans toutes les sphères de la vie sociale el économique . Toutes les discussions régionales peuvent être diffusées en direct par la télévision dans la région concernée. Les travailleurs, regroupés en assemblée générale, le conseil de chaque usine, de chaque quartier, peuvent en suivre le déroulement. Et si le délégué se comporte de manière contradictoire avec son mandat, il suffit de téléphoner pour le rappeler à l'ordre. Les techniques modernes -malheureusement encore peu rëpandues en Pologne - permettent de décupler ces possibilités en rendant possible l'intervention, sur un écran dans la salle de réunion, de tout membre d'un conseil de base.

Autre chose sont les conditions politiques de fonctionnement d'un tel système. Pour que la démocratie soit réelle, il ne suffit pas que les délégués soient élus sans contrainte aucune. Il faut qu'ils le soient sur la base de choix clairs pour tous. Cela ne pose pas de problèmes insolubles, quand la décision concerne le fonctionnement d'un atelier, ou le réseau d'autobus d'une ville. C'est beaucoup plus difficile quand il s'agil de décider du plan économique d'ensemble pour les cinq ans à venir, ou pour plus longtemps . De tels choix, pour être démocratiques, nécessitent une information complète : le projet de l'Agence nationale des actualités ouvrières (KARA) , présenté par Jozef Kusmierek -lors de la réunion nationale sur l'autogestion organisée par le« réseau» à Gdansk leS juillet 198 J

- est un premier pas vers la création d'un tel système d'information (16). Cela nécessite également qu'il y ait pluralité des projets, présentant de façon simple les différentes alternatives du développement économique (par exemple : on décide de privilégier la réduction du temps de travail, et la consommation s'en ressent, ou bien on investit plus dans l'agriculture et on limite d'autres secteurs, etc.).

Si l'élaboration détaillée des plans d'ensemble implique une connaissance approfondie des mécanismes économiques et sociaux, nécessitant le travail de spécialistes (experts), les choix principaux peuvent être présentés de manière intelligible pour tous ( 17). S'ils échappent des mains des travailleurs organisés dans les conseils, ces choix signifieront une limitation considérable de l'autonomie des conseils et, partant, leu r mort lente. Pour que de tels plans voient le jour, il est indispensable que les travailleurs et les conseils défendant des points de vue analogues puissen t se regrouper.

Que ces regroupements prennent le nom de tendance, de clubs, de fractions, de mouvements, de partis, importe peu (c'est pourquoi il est impensable, par un décret quelconque, de limiter la création de telles structures). Leur existence conditionne la possibilité pour les travailleurs de choisir, c'est-à-dire conditionne la démocratie des décisions et, partant, l'autonomie des conseils et leur existence même.

La réalisation d'un tel projet implique le renversement du pouvoir de la bureaucratie non seulement dans l'entreprise, mais dans l'Etat. Le choix n'est donc pas entre l'autonomie de l'entreprise et la centralisation des conseils. [) faut choisir soit la « socialisation de l'entreprise » ce qui signifie la socialisation de l'ensemble du processus des choix économiques (c'est-à-dire du ou des plans), et donc la «socialisation de l'Etat», soit l'abandon de toute perspective autogestionnaire, en laisant les leviers centraux inchangés aux mains de la bureaucratie.

(14) « Les chances du durer des conseils de travailleurs -organes d'autogestion du personnel dirigeant l'entreprise du point de vue économique. , Tract, Lodz, 20. 7.81. (15) << Déclaration idéologique-programmatique du comité constitutif du conseil de coopération de l'autogestion ouvrière de la région de Lodz , (projet). (16) Pour une présentation plus large de ce projet, lire « La véritable information peut être un châtiment , (KARA signifie châtiment en polonais . .). J. Kusmierek, in " Solidarnosc Dolnoslaska ,, n° 30/34. Intervention lors de la première réunion nationale des délégués des conseils à Gdansk le 7.7.81. (17) En disant que «chaque cuisinière doit pouvoir diriger l'Etat ,,, Lénine ne disait pas autre chose ... ce que ses successeurs se sont empressés d'oublier !

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La centralisation

des conseils

ouvriers • prepare la confrontation avec la bureaucratie et son renversement

La perspective autogestionnaire comporte le risque, très probable, d'une confrontation totale avec la bureaucratie. Mais ce risque existe de toute façon, les projets de réforme économique n'étant pas- tels qu'ils ont été présentés- acceptables pour la bureaucratie : 11 S'il y a accord camp!et entre les projets -le projet social et le projet gouvernemental - il n y aura pas de problèmes. Mais s'il y a un désaccord substantiel. ce qui est probable, il faut utiliser la tactique de la grève active ( .. ) Le risque d'une totale confrontation apparait alors ( 18). »

Il est imporLant que les travailleurs abordent cette échéance avec la meilleure préparation, avec un projet aussi clair que possible sur le fonctionnement de l'économie et de l'Etat, une fois cette confrontation résolue de manière positive. Cela est vital pour l'avenir de la future République des conseils car, si elle peut compter sur la sympathie, voire le soutien actif des travailleurs du monde entier, elle sera confrontée à l'hostilité de tous les «vieux pouvoirs » du monde, qu 'il s'agisse de la bureaucratie du Kremlin ou de la bourgeoisie internationale.

La première session du 1er Congrès de Solidarité exprimant l'aspiration démocratique de toute la société, s'est prononcée pour des élections libres à la Diète et aux conseils populaires . Il est évident que la réalisation de telles élections réglerait une fois pour toutes la discussion sur le « rôle dirigeant du POUP >> ( 19), en le privant de la majorité à la Diète. Cette revendication est donc grosse de danger de confrontation avec la bureaucratie, si elle ne reste pas sur le papier mais devient un des buts que le syndicat tentera de réaliser. Juste dans son principe, elle semble pourtant difficile à réaliser : soit Solidarité pousse à ce que le gouvernement organise de telles élections, et il recevra en retour une floppée d'insultes et d'accusations de la part des médias aux ordres (ce qui, cependant, dans certaines conditions, peut être utile pour démontrer dans la pratique, aux yeux de tous, que le gouvernement n'a que faire des principes de la Constitution, dont l'article premier stipule que dans la RPP le pouvoir appar-

11 tient au peuple travailleur des villes et des campagnes » !), soit il l'organise lui-même les structures syndicales organisant seules les travailleurs et la société contre les forces répressives de l'autre camp. La centralisation démocratique des conseils de fabrique, de village, de quartier, avec ses structures régionales et culminant dans un

Parlement des conseils (une chambre autogestionnaire) permettrait d'aborder une telle confrontation dans de meilleures conditions : car cette organisation de l'ensemble de la société, à tous les niveaux, permet aux travailleurs de prendre et d'exercer immédiatement le pouvoir.

Cette dimension est présente dans les thèses élaborées par certaines directions région.ales de Solidarité.

Selon celle de Lodz : 11 Pendant la grève active la coordination de l'économie sera assurée par le groupe de travail de la commission économique

(20) élargie. » Il est évident que, si la grève active se prolonge, une coordination au niveau de la seule région sera insuffisante, qu'une coordination nationale sera nécessaire, que celle-ci devra, pour que la grève réussisse , remplacer peu à peu toutes les structures étatiques nationales qui assuraient une telle coordination jusqu'ici et qui seront paralysées par la grève : cette coordination nationale deviendra ainsi de fait le gouvernement provisoire de la nouvelle république autogérée . Est-il nécessaire de souligner que toutes les structures préexistantes à la grève active, qui auront déjà assuré la coopération des conseils des travailleurs et qui auront accumulé une expérience dans ce domaine, représenteront autant de garanties pour la victoire de cette grève?

Ce qui précède peut paraître ambitieux, difficile à réaliser dans la situation géopolitique de la Pologne.

Ça l'est ! Mais il n'ex isle pas d'alternative, si ce n'est la poursuite de la 08)" Proposition de programme de praesidium crise économique et sociale, son de Solidarité de la région de Lodz pour le 1er aggravation, à court terme le froid et Congrès de Solidarité.

la famine, et à plus long terme la dis-

(19) Introduit dans la Constitution par Gierek, parition de tous les avantages acquis sans consultation et malgré les protestations de par les travailleurs depuis août 1980, . larges secteurs de la société (40 000 signatures la division de leurs rangs el la des- recueillies sur diverses pétitions, selon K.

truction de Solidarité et des conseils Pomian).

ouvriers par la bureaucratie. Avons- (20) Il s'agit d'une commission créée auprès de nous vraiment le choix?

la direction régionale de Solidarité à Lodz par

Le 22/9/1981 des responsables syndicaux et les représentants des conseils, aidés par des experts.

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