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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Les contradictions de l'analyse économique de la CFDT

· Critique communiste, n° 40, avril 1985 · p. 13-20 · 5 742 mots

1. H. Bertrand, " Le syndicat peut-il devenir un acteur économique? "• "CFDT -Aujourd'hui, n° 60, mars-avril·

4. J.-P. Huiban, "Intervenir sur les politiques industrielles ''• "CFDT -Aujourd'hui» n° 60, mars-avril 1983.

EPUIS le triomphe de la ligne du recentrage, la confédération CFDT cherche à affirmer une autre conception du syndicalisme faisant du syndicat un « acteur du changement » à part entière. La confédération n'a certes pas ménagé ses efforts - notamment depuis l'arrivée de la gauche au pouvoir- pour soigner une image de marque d'organisation créative, inventive, qu'il suffirait en somme de consulter pour sortir de la crise. Cette prétention est-elle légitime ?

L'examen des analyses économiques de la confédération montre en fait que ces dernières manquent de la plus élémentaire rigueur, qu'elles ne sont ni réalistes ni cohérentes, qu'elles reposent sur des prises de position idéologiques et, enfin, qu'elles ne résistent pas à l'épreuve des faits.

Le point de départ est l'idée selon laquelle le syndicat ne doit pas se cantonner à un strict rôle de défense des intérêts des travailleurs mais qu'il doit aller plus loin et avancer, en positif, des contrepropositions industrielles. L'orientation de contreproposition industrielle

Ce thème de la contreproposition industrielle, omniprésent dans les positions récentes de la confédération, est clairement exposé dans différents articles du numéro de CFDT-Aujourd'hui intitulé «Face aux défis économiques». Il s'organise autour de trois idées-clés. • Première idée : pendant les années d'expansion, les rapports sociaux auraient été réglés selon un contrat implicite:« organisation de la production-productivité pour les patrons contre pouvoir d'achat pour les salariés (1) n. Et cette acceptation aurait eu des effets négatifs: «S'il est vrai que la plupart des travailleurs devaient connaître une amélioration sensible de leur 19.83.

2. H. Bertrand, op. cit.

3. H. Bertrand, op. cit.

5. J.-P. Huiban, op. cit.

dela CFDT

pouvoir d'achat et de leur consommation, ce fut au prix d'une dépossession à peu près totale de leur savoir-faire, de la maîtrise de leur travail : déqualification et surtout parcellisation et division toujours plus grande des tâches ne faisant plus de place ni de prise à l'autonomie, à l'initiative individuelle ou collective (2). » • Seconde idée : la crise devient la crise du syndicalisme parce que ce contrat ne peut plus fonctionner. En effet, il est détraqué parce que : « Pas de croissance égale pas de surplus à répartir égale rien à négocier sinon des avantages pour les uns au détriment des autres (3). » Il faut donc changer son fusil d'épaule et assigner à l'action syndicale de nouveaux objectifs.

Il est donc explicitement affirmé que la contreproposition industrielle est « une stratégie née dans un contexte de crise (4) ». • Troisième idée : la contreproposition industrielle conduit à une modification du rôle du syndicat. Cette stratégie consiste en effet « à formuler des objectifs et à préciser des moyens, liés au produit, depuis les conditions de sa fabrication (.. .) jusqu'à la prise en compte de sa commercialisation, en liaison avec une réflexion sur sa finalité. Cette stratégie traduit, finalement, un double passage : le passage d'un mode strictement reveQdicatif à un mode propositionnel et revendicatif; le passage d'un champ d'action et de réflexion strictement limité au domai:le social (et notamment salarial) à un champ qui inclut également les décisions économiques et industrielles (5) ».

Malgré son apparente cohésion, cette présentation des choses ne tient pas la route. Pour commencer, elle représente une fantastique réécriture de l'histoire de la CFDT. Où a bien pu exister - sinon dans l'imagination de ces néo-experts syndicaux- cette CFDT caractérisée par l'« autolimitation à la négociation du revenu salarial » ? La CFDT, au contraire, s'est construite notamment autour des thèmes antiproductivistes, égalitaires, antihiérarchiques et s'est dotée de trois solides piliers : propriété sociale

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9. « Politiqpe industrielle : quelques éléments de réflexion. , Note du secteur emploi, secrétariat économique CFDT

11. « Politique industrielle : quelques éléments de reflexion. , Op. cit.

12. « Echanges économiques extérieurs : quelle politique aujourd'hui? , Notes et documents du BRAEC-CFDT, des moyens de production et d'échange, planification démocratique et autogestion. Voilà d'ambitieuses contrepropositions s'il en fut.

Tout se passe comme s'il s'agissait de gommer l'histoire en inventant que la CFDT aurait fait fausse route, faute d'avoir inventé cette stratégie-miracle. Et les experts poussent le bouchon un peu loin en affirmant que « tout se passe comme si on assistait à un second compromis : la participation aux gains de la croissance contre l'abdication de toute forme de citoyenneté économique (6) ».

Mais le sommet est atteint lorsque l'on cherche à faire de Lip la première expérience de contreproposition industrielle. Le « fait nouveau » consisterait à vouloir « intervenir directement sur le terrain industriel et de ne plus se contenter de négocier les conséquences sociales de décisions prises par d'autres (7) ». Comme si la grande nouveauté de Lip n'avait pas été la beauté et l'efficacité d'une lutte autogestionnaire, en rupture avec le pouvoir patronal, coordonnée par un comité de grève élu : on est quand même loin du recentrage !

Cette façon de tirer la couverture à soi doit être signalée et critiquée, mais là n'est pas l'essentiel. Il faut mettre la « stratégie propositionnelle » à l'épreuve des faits et, pour commencer, du problème de la contrainte extérieure. Un refus non solidement fondé du protectionnisme

C'est un des thèmes-clés que de condamner la tentation protectionniste. E. Maire a résumé l'argumentaire à la veille du plan d'austérité du printemps 1983, qu'il appelait d'ailleurs de ses vœux: « Le protectionnisme, c'est une menace sur l'emploi. Une France qui commence à fermer ses frontières exportera nettement moins et subira des mesures de rétorsion avec toutes les conséquences que cela suppose sur l'emploi. Du point de vue politique, le

6. J.-P. Huiban, op. cit. 7. J.-P. Huiban, op. cit. 8. " Libération ,, 3 février 1983. du 14 juin 1983.

10. "Syndicalisme-Hebdo, 12 mai 1983.

mars 1984.

protectionnisme va de pair avec des appels au peuple en faveur de l'intérêt national, tout ce qui nous entoure étant considéré comme un danger. Donc, des tonalités assez autoritaires et des risques de dérapage du point de vue d'une certaine conception des libertés. Je m'explique : vis-à-vis des immigrés, par exemple, on peut faire naître toute une série d'attitudes (8). »

Il faut d'emblée souligner qu'une telle attitude est difficilement compatible avec les analyses du secteur économique de la confédération. Voici ce que ce dernier écrit, à juste titre, et qui ne fait que reprendre un constat désormais bien connu : « La France se caractérise par l'absence de véritables pôles de compétitivité. Cela signifie qu'au lieu d'avoir une spécialisation internationale fondée sur la complémentarité avec les autres économies, qui assurent une certaine stabilité aux positions acquises, la France est engagée dans une spécialisation trop fine à contre-courant des tendances actuelles profondes du commerce international (9). »

Cette analyse est parfaitement correcte. Mais si la France est ainsi spécialisée« à contre-courant», comment peut-on se bomer à un refus pur et simple de mesures de protection, sans plus ample examen ? Rappelons encore ce que disait la résolution du conseil national d'avril 1983 : «Une politique économique basée sur le protectionnisme, rompant avec la communauté internationale pour chercher, dans le repli sur soi, les conditions d'une reprise économique, serait un choix dangereux (1 0). »

Il y a là une évidente contradiction : ou la France a une bonne spécialisation, ou ce n'est pas le cas, et il faut alors envisager une désinsertion vis-à-vis du marché mondial, que la confédération refuse a priori, sous le terme générique de protectionnisme. Le secteur économique est, lui, plus nuancé, puisqu'il s'agit selon lui de « rejeter le protectionnisme, tout en faisant preuve de réalisme face aux conditions actuelles du commerce international, et en acceptant l'éventualité de clauses de sauvegarde limitées et temporaires (11) ».

Cette reconnaissance embarrassée du fait que les mêmes causes -l'ouverture tous azimuts sur la

« communauté internationale » - ne peuvent que produire les mêmes effets en termes de déstructuration du tissu industriel se retrouve dans un document plus récent du BRAEC (organisme de recherche lié à la CFDT) : « Le libre-échange ne saurait être un principe, c'est un libre choix, politique autant qu'économique, celui d'une communauté qui se construit, pas d'une zone. En dehors de cette communauté, l'échange peut être libre, mais peut aussi ne pas l'ê t re: les règles de l'échange sont négociables ( 12). »

Enfin, contradiction supplémentaire, le texte du

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13. "Comment redresser la balance?, "CFDT-Magazine ''• juillet-août 1983.

14. Cette partie de l'article, rédigéven juillet 1983, n'a donc pas été infirmée par l'évolution ultérieure.

15. J .-Y. Rognant, C. Romain, F . Rosso : " Où va la sidérurgie? , Ed. Syros 1977.

16. "Pour un secteur aluminium fort en France "• << Syndicalisme-Hebdo "• 21 juillet 1983.

------------------------------------secteur économique reconnaît que la dépendance extérieure en matière de biens d'équipement est un obstacle à la relance de l'investissement : chaque fois que l'on augmente celui-ci de 100 en France, la moitié est achetée à l'étranger ce qui vient donc creuser le déficit extérieur.

Comment préconiser dans le même temps une relance de l'investissement, notamment par la constitution de fonds salariaux ? Le refus de toute mesure de sauvegarde affiché par ailleurs fait que cette relance ne pourrait que se heurter de plein fouet à la contrainte extérieure.

On reviendra plus loin sur les arguments invoqués et qui concernent les mesures de rétorsion, ainsi que le risque d'étatisme accru. Pour l'instant, il faut conclure que, dès le départ, il y a, dans les positions confédérales sur le commerce extérieur, une absence de rigueur qui transparaît particulièrement dans un article de CFDT-Magazine censé répondre à cette question cruciale : « Comment redresser la balance ( 13) ? » On n'y trouve pas une seule proposition concrète : dire en effet qu'il faut « consolider et rénover l'appareil industriel » sans se demander si cela est compatible avec le mode d'insertion actuel de l'industrie française, c'est du baratin. On dirait un rapport de technocrate, catalogue de vœux pieux bien incapable d'armer les travailleurs. Or, c'est bien de cela qu'il devrait s'agir en principe. Une ligne syndicale inapplicable

Dès qu'on redescend sur terre, les contradictions deviennent plus criantes encore. On en prendra trois exemples. • Premier exemple : le textile. L'industrie textile connaît de nombreuses difficultés étroitement liées au commerce international. Notons au passage qu'avec l'accord Multifibres, le libre échange est loin de jouer à plein ! La fédération CFDT Hacuitex a mis au point un ensemble de propositions visant à restructurer le secteur : voilà donc une contreproposition industrielle.

Seulement, ce n'est pas de chance, elle se heurte de plein fouet aux options confédérales en la matière : Hacuitex préconise en effet un certain degré de protection vis-à-vis du marché mondial et une restructuration de la filière qui ne collent pas bien avec le refus du protectionnisme, ni avec l'éloge des procédures décentralisées. • Second exemple : la sidérurgie. Les accords européens impliquent une réduction des capacités en France, qui va s'accompagner de nouvelles suppressions d'emplois, que l'on peut évaluer à 15 000 d'ici à 1986 (14). Que va dire la confédération? Le choix est simple: ou l'on accepte ces contrats signés avec « nos partenaires européens », et le rôle du syndicat est d'emblée limité à celui d'assistante sociale accompagnant au mieux les nécessi~s de la restructuration.

Ou bien elle se réclame d'une autre logique, d'une réelle contre-logique, mais celle-ci ne peut faire l'économie d'une rupture avec la division internationale du travail. Dans un livre préfacé (eh oui !) par J. Chérèque, cette nécessité était bien expliquée (mais le livre date de 1977) : « Ou on se soumet aux règles du marché mondial et la nécessité d'être compétitif est mise en avant contre toutes transformations réelles et on dévoie les nouvelles structures de pouvoir des salariés en les obligeant à gérer cette situation. Ou on s'en démet(.. .) li faudra rapidement envisager une réorientation de la production et des investissements par une planification des besoins. De plus, la seule issue possible implique un contrôle strict des relations internationales. Cela signifie que les échanges de la sidérurgie (exportations et importations) ne soient plus libres mais réglés et contrôlés dans le cadre d'accords particuliers (bilatéraux ou multilatéraux). On ne peut laisser guider les choix , par la loi du marché capitaliste national ou international (15). ))

On ne saurait être plus clair sur la nécessité de refuser les règles du libre échangisme et donc, en un sens qu'il faudra préciser, faire du « protectionnisme ». • Troisième exemple : la délocalisation de l'aluminium. PUK, groupe nationalisé, et parmi l'un des plus importants producteurs mondiaux d'aluminium, choisit de s'installer soit dans les pays producteurs de bauxite, soit dans ceux où l'énergie électrique ( 40 % des coûts de production) est moins chère, par exemple au Québec.

Que fait la fédération CFDT chimie (FUC) ? Elle prend position pour « un secteur aluminium fort en France » et, contre les projets de PUK, avance un certain nombre d'arguments en faveur d'une «présence forte de l'électrolyse sur le territoire national (16) ». Or, il faut choisir : d'un point de vue capitaliste, PUK a mille fois raison de produire au Québec et les arguments de la FUC ne tiennent pas la route si l'on raisonne dans le cadre d'un refus de principe du protectionnisme. Ce n'est pas avec une telle argumentation que l'on peut espérer « mobiliser les travailleurs pour vivre et travailler au pays demain ».

Le détail même de l'argumentation recèle des contradictions : il est fait allusion à un possible contrat• entre EDF et PUK. Mais il s'agit alors d'une subvention cachée, puisque PUK va acheter son électricité à tarif ultra-réduit. Et c'est là une des formes classiques du protectionnisme, que l'on ne peut limiter à la « fermeture des frontières ». L'article de la FUC sombre finalement dans l'irresponsabilité. Dire que les « différentes usines actuelles sont en dessous ou très voisines du seuil de rentabilité » et présenter comme un objectif le maintien« sur les bassins d'emploi existants du potentiel de postes PUK avec les emplois de sous-traitance » est une démarche qui manque singulièrement de rigueur. D'abord, elle ne permet pas de comprendre pourquoi PUK s'obstine ainsi à fermer des usines quasi rentables pour aller produire ailleurs. On laisse donc entendre qu'il suffit

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17. " Politique industrielle : quelques éléments de réflexion. " Op. cit.

18. P. Héritier et P. Venturini, «leS Travailleurs au cœur du redressement économique "• «Futuribles,, n° 70, oc-

19. Résolution économique du conseil national de janvier 1981, «Nouvelles CFDT,, n° 04/81 du 5 février 1983.

20. « Politique industrielle: quelques éléments de réflexio.n. ,, Op. cit.

en somme d'ouvrir les yeux du patronat pour qu'il sache reconnaître son intérêt.

Conséquence : incompréhension de la situation réelle, et détournement de la mobilisation vers une bataille d'experts perdue d'avance parce que, sur ce terrain-là, celui d'une bonne gestion capitaliste, le dossier de PUK est inattaquable. L'intervention des travailleurs doit être axée ici sur la défense de l'emploi, même si elle s'accompagne d'une moindre rentabilité calculée au niveau du groupe, au lieu de bluffer pour faire croire que les deux sont compatibles.

Mais cette idée que l'on peut tout avoir à la fois, la satisfaction des revendications des travailleurs et le profit des patrons, est précisément la clé politique de l'orientation confédérale actuelle. Le postulat de « compétitivité sociale>>

On a vu comment était décrit un contrat implicite des années d'expansion : les travailleurs auraient échangé des gains en pouvoir d'achat contre la maîtrise des conditions de travail et du type de production abandonnée au patronat. Puisque avec la crise les bases de ce contrat se sont évanouies, la direction CFDT propose un nouveau contrat : les travailleurs échangeraient l'amélioration de leurs conditions de travail contre leur modération en matière de revendications salariales, mais surtout contre de nouveaux gains de compétitivité rendus ainsi possibles.

Le postulat absolument central est bien exposé par le texte sur la politique industrielle : « Le nouveau type de développement (.. .) consiste à vouloir transformer les rapports sociaux dans l'entreprise pour aller vers une pleine responsabilisation de chaque travailleur à son niveau pour lui permettre d'intervenir sur le contenu de son travail. A nos yeux, cette transformation est non seulement un moyen, mais une condition sine qua non de la compétitivité nécessaire des entreprises françaises, une compétitivité nouvelle, "sociale", résultant de nouveaux modes d'organisation et de rapports dans le travail (17). » tobre 1983.

Ou encore, de manière encore plus condensée : «C'est dans la réforme des rapports de travail, dans la modification de l'organisation du travail de l'entreprise que gisent les réelles réserves de productivité et de compétitivité des entreprises françaises (18). »

C'est bien là la clé de voûte de l'édifice: si ce postulat est faux, tout s'effondre. Il faut donc aborder la question de savoir de quoi est faite cette fameuse compétitivité.

Le socle sur lequel se construisent les avantages de compétitivité, ce sont des coûts de production unitaires suffisamment modérés pour dégager des marges qui permettront à leur tour de financer l'investissement permettant de reproduire l'avantage de compétitivité.

Pour ce qui concerne la main-d'œuvre, les coûts unitaires s'expriment selon le calcul suivant: Coût salarial Effectifs x salaire horaire x durée du travail unitaire

Production La réduction des coûts salariaux passe donc par trois canaux essentiels : - la réduction du salaire par tête (y compris les cotisations sociales. associées au salaire direct); -la hausse de la productivité, c'est-à-dire du rapport effectifs/ production ; - le maintien de la durée du travail et l'intensification du travail lui-même.

Le patronat peut aussi jouer sur les autres charges, en cherchant à obtenir des avantages fiscaux, une réduction de ses frais financiers. Mais il visera également à réaliser un amortissement du capital fixe aussi rapide que possible, ce qui explique l'intérêt porté à toutes les mesures permettant de faire travailler les machines plus longtemps : extension du travail en équipes, levée des restrictions sur le travail de nuit, possibilités accrues de moduler la durée du travail.

La logique patronale est de jouer sur l'ensemble de ces paramètres : licenciements, encore appelés dégraissages, automatisation, intensification du travail sont autant de procédés classiques pour améliorer la productivité, et accéder à une meilleure compétitivité par la baisse des coûts.

Ces moyens, la CFDT les récuse très nettement dans une résolution économique datant de février

1981 : « La CFDT s'oppose à la conception de la compétitivité fondée sur la baisse des salaires réels et des prestations sociales, sur l'aggravation des conditions de travail, sur les choix de production les plus rentables, sur la surexploitation de la main-d'œuvre des pays en voie de développement (19). »

Le texte sur la politique industrielle déclare solennellement que réduire le problème de la compétitivité aux coûts de production, aux « charges » des entreprises est « socialement injuste, politiquement discutable et économiquement faux (20) ».

Ce lyrisme n'es,t pas très convaincant. Certes, des

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21. "La semaine de trente heures ou la porte : elles choisissent la porte "• "Libération "• juin 1983.

22. "En compétitivité, des limites à ne pas dépasser "• ,, Syndicalisme-Hebdo ''• 30 juin 1983.

23. "La Liberté d'entreprendre, une liberté essentielle "• un entretien avec J.-P. Jacquier, "les Echos" 19 juillet coûts de production bas ne sont pas une condition suffisante de la compétitivité, et l'exemple du textile français le montre assez, mais on ne peut pas renverser la proposition et suggérer qu'il sera it « économiquement faux » pour tel patron de baisser ses coûts de production. Mais surtout, il faudrait donner un minimum d'exemples concrets montrant comment l'on peut avoir à la fois l'efficacité économique (la « compétitivité ») et le progrès social (« nouveaux rapports sociaux »J, tout en conservant le cadre capitaliste.

Si un tel remède existait, cela se saurait ! Et la CFDT aurait fait une découverte d'importance. Mais, tout comme saint Thomas, nous voudrions voir avant de croire.

Et c'est là que l'argumentation se fait singulièrement fragile. Dans aucun des textes produits par la confédération, et c'est cela qui est proprement stupéfiant, on ne trouvera une seule illustration de cette recette magique.

Passons en revue quelques secteurs industriels : agro-alimentaire, chimie, construction mécanique, électronique, automobile, textile, meuble, bâtiment. .. Où sont là-dedans ces fameuses « nouvelles compétitivités»? C'est du vent. Et l'on peut mettre au défi les experts confédéraux de venir l'expliquer devant les travailleurs de Talbot, de Flins, dans les Vosges, à Longwy, et à peu près dans toutes les regiOns de France.

Ou, encore une fois, cette idée de compétitivité sociale existe et peut réellement sous-tendre une nouvelle forme d'action syndicale, mais, dans ce cas, on l'explique noir sur blanc. Ou alors c'est du bidon. Malheureusement, il ne s'agit pas seulement de discours en l'air: à force d'expliquer aux syndicalistes qu'il faut avancer des propositions industrielles, sans être capables de dire ce qu'elles pourraient bien être, on les désarme, et on laisse l'initiative au patronat... quand on ne la lui donne pas. De ce point de vue, le bilan des négociations sur la flexibilité est exemplaire. Mais il faut aussi citer des exemples plus concrets concernant trois aspects décisifs : l'organisation du travail, l'application des lois Auroux, et l'intervention des travailleurs dans le processus de « modernisation industrielle». • La compétitivité telle que la comprennent les patrons.

La Thomson à Angers fabrique des téléviseurs couleur. La direction veut mettre en place une nouvelle chaîne« par équipe>> : cinq heures par jour, six jours par semaine, horaires alternés et perte de salaire de 6, 7 %. Ce régime implique de travailler tous les samedis, de commencer une semaine sur trois à six heures du matin, et de terminer une semaine sur trois à neuf heures du soir. Voilà ce qu'impliquent concrètement la modernisation et la flexibilité.

Pour imposer ce systéme, la direction a posé un véritable ultimatum en menaçant les récalcitrants de licenciement. Plusieurs dizaines d'ouvrières ont 1983.

24. "Syndicalisme-Hebdo "• 17 février 1983.

cependant refusé. Ces détails méritent d'être rapportés, ainsi que l'argument avancé par la direction: «L'objectif pour Thomson est d'obtenir de meilleurs coûts de production que nos concurrents ( .. .) L'automatisation le permet, si l'utilisation des investissements est maximale. Les machines, elles, ·ne dorment pas (21). »

Comment exprimer plus limpidement la logique d'asservissement aux exigences du capital, cristallisées dans celles de la machine ?

A cette argumentation patronale qui, selon les experts confédéraux, est « économiquement fausse », on n'a rien d'autre à opposer que cette piteuse interrogation : « A quoi joue la direction de cet établissement ? » A rentabiliser son capital, ce qui est le «jeu» habituel du capitalisme. Et l'article de Syndicalisme-Hebdo de conclure, la main sur le cœur: «La CFDT s'élève vivement contre cette pratique patronale qui subordonne les conditions de vie et de travail à la compétitivité, qui décide d'abord, contraint ensuite, sans accepter la moindre négociation (22). » Mais ce ton geignard (« c'est pas de jeu ») peut-il contribuer à armer les travailleurs contre un patronat qui, précisément, joue son jeu ?

N'était-ce pourtant pas une occasion rêvée de mettre en action la recette magique des nouvelles compétitivités? Elles n'ont pas résisté à l'épreuve des faits. • Cercles de qualité et lois Auroux à Usinor.

Pour la CFDT, on sait que le vote des lois Auroux marque une date historique. Dans une interview non moins historique aux Echos, J.-P. Jacquier explique même qu'« avec les lois Auroux, la législation sociale est dorénavant à jour. Il ne faut pas qu'à chaque problème nouveau on institue une structure supplémentaire. Les lois Auroux nécessitent à notre sens cinq à dix ans de pratique pour qu'elles donnent leur plein effet (23) ». Cinq à dix ans de pratique, dominée par qui et au profit de qui? J.-P. Jacquier ne se pose pas cette question élémentaire.

Le CNPF y répond, lui, par de multiples conseils. Un exemple nous en est donné par la façon dont la direction d'Usinor récupére ces fameuses lois Auroux pour faire authentifier ses tentatives de mise en place de « cercles de qualité », y compris dans son contrat de plan. Là encore, la CFDT est en porte-à-faux. Le secrétaire de la section CFDT Usinor-Dunkerque, celui-là même qui l'avait épurée de sa gauche il y a quelques années, explique pourquoi : « A Dunkerque, la CFDT dénonce et combat les cercles de qualité. D'ailleurs, les ouvriers désignés sont de moins en moins partants. Ceux qui s'y rendent n'ont de toute façon quasi rien à dire, tout est ficelé. C'est un contremaître formé idéologiquement qui doit animer le cercle. Le jeu consiste à tirer les vers du nez aux ouvriers sur les conditions de travail, puis à décider seul ensuite. Les cercles de qualité, c'est une caution de ce qui vient d'en haut (24). »

Là encore, on ne comprend pas pourquoi le

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25. «CFDT: les dégâts du progrès ''• Le Seuil, 1977.

29. J. Kaspar, «Le partage du travail, un choix politique "• "Syndicalisme-Hebdo ,, 30 juin 1983.

30. « Politique industrielle : quelques éléments de réflexion. , Op. cit.

patronat cherche à récupérer cette libre expression censée déboucher sur de « nouvelles compétitivités ». Nouveau démenti de la pratique aux discours généraux. • Quand les travailleurs se passionnent pour la modernisation.

Un dernier exemple des glissements opérés est donné par le sort des idées contenues dans le livre les Dégâts du progrès (25). Dans la préface à ce livre paru en 1977, E. Maire écrivait : « Ce que la CFDT dénonce, c'est le refus de s'attaquer sérieusement au problème fondamental de la conception de l'outil de travail, le refus de remettre en question les normes et les valeurs qui déterminent l'orientation de la recherche scientifique (. . .) Dans tous les domaines de la vie il est urgent de dissocier progrès et avancée technique et de changer les critères qui régissent la notion même de progrès. »

Cela implique un contrôle ouvrier sur les innovations technologiques, pour ne laisser se développer que celles qui ne sont pas nocives pour les conditions de travail. Mais ces idées justes (et l'exemple de la Thomson d'Angers le rappelle clairement) sont en pratique abandonnées. Voici en effet ce que déclare Y. Lasfargue, spécialiste confédéral de l'informatisation: « A partir de 1978, la manière d'appréhender les problèmes a évolué parce que les conséquences positives de l'informatique sont apparues beaucoup plus nombreuses que les conséquences négatives. La réflexion syndicale a porté non plus sur les dégâts du progrès, mais sur la nécessité de la participation, du contrôle et de la maîtrise de l'informatique, et notamment des investissements informatiques. Ce qui avant faisait peur, aujourd'hui n'effraie plus, mais passionne les salariés et les cadres en particulier (26). »

On mesure le chemin parcouru : du terrain de la critique de l'organisation capitaliste du travail, on passe à une politique d'accompagnement des rationalisations. Ce même enthousiasme se retrouve dans l'interview de Jacquier: «Nous sommes autant intéressés que les chefs d'entreprise à la conquête de

26. " Le Monde de l'informatique "• octobre 1982. 27. "Les Echos,, 19 juillet 1983. 28. "Syndicalisme-Hebdo "• 2 septembre 1982.

nouveaux marchés : ça nous passionne autant qu'eux (27). »

Cette prétendue passion des travailleurs pour les restructurations en cours n'existe que dans l'imagination des dirigeants confédéraux; mais ces enthousiastes offres de services ne laissent plus beaucoup de place à la défense des intérêts des travailleurs. Voilà où mène la propositionnite : faute de pouvoir élaborer de réelles alternatives qui supposeraient que l'on rompe avec la logique du profit, on se retrouve à la remorque des initiatives patronales, ou désarmés face à elles.

Mais surtout, on se trouve en position de s'adresser presque plus au patronat qu'aux travailleurs. A la recherche d'un patronat éclairé

Puisque la confédération détient la pierre philosophale qui transforme les droits nouveaux des travailleurs en compétitivité, il s'agit pour elle de convaincre le patronat de cette alchimie. Quelques citations pour montrer qu'il ne s'agit pas d'un procès d'intention :

« Le patronat peut choisir une autre voie : celle qui s'appuie sur l'accroissement des droits et des responsabilités des travailleurs, sur l'amélioration de la qualification des salariés et de la qualité des produits comme moyen premier de la compétitivité, sur la mise au point de nouvelles filières de production, sur une planification décentralisée et contractuelle (...) A l'évidence, le patronat ne choisira pas ce nouveau cours sans une impulsion sociale forte (28). »

« Le choix du CNPF est simple. Ou bien il continue à geindre, en demandant au gouvernement des mesures qui, selon . lui, doivent permettre aux entreprises d'améliorer leur compétitivité, leur efficacité. Ou bien il acceptera aussi et plus fondamentalement d'en débattre avec les organisations syndicales et les salariés (29). »

Tout cela est le corollaire logique de l'idée selon laquelle on pourrait, en régime capitaliste, faire de la compétitivité avec toute une série de variantes plus ou moins « sociales». Il suffirait d'exercer une pression suffisamment forte pour en convaincre le patronat.

Pourtant le texte déjà cité sur la politique industrielle fournit un contre-exemple assez frappant, en prenant le cas du bâtiment : « Une enquête menée à l'occasion des assises patronales du bâtiment auprès de sept mille entreprises révèle que le remède numéro un de la crise, c'est encore et toujours les licenciements: 50 % y ont recouru, 35 % envisagent d'y recourir. Se diversifier? Aborder de nouveaux marchés ? Allons donc ! Une minorité y songe (30) .. . »

On croit rêver ! Voilà des patrons qui ne savent

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31. Documents sur les objectifs de transformation. Conseil national d'avril 1974 in« Positions et orientations de la pas voir les « nouveaux marchés » du bâtiment ; mais existent-ils ailleurs que dans l'imagination des experts de la CFDT ? Ne se pourrait-il pas que la crise ce soit, justement, la disparition des « nouveaux marchés » ? N'ont-ils pas remarqué qu'il existe des règles, par exemple celles de la concurrence capitaliste, qui imposent les licenciements aux patrons comme seul moyen d'opérer les nécessaires restructurations?

Les « insuffisances» du patronat, ce n'est pas d'avoir manqué les mirages de la nouvelle compétitivité, c'est plutôt de n'avoir pas encore restauré de manière sufftsante les conditions de la croissance du profit. En réalité, le « miroir aux alouettes » que constitue cette « autre voie » que ' pourrait suivre le patronat n'est là que pour fournir un alibi idéologique à un projet de collaboration de classes poussé assez loin, qui se forge avec le patronat moderniste au sein de la Fondation Saint-Simon. Et la planification démocratique ?

La planification était l'un des piliers du projet de socialisme démocratique de la CFDT. Des mesures importantes de socialisation de l'économie, débouché nécessaire des revendications ouvrières, devaient donner les moyens de changer la société : nationalisations industrielles, nationalisation du crédit, banque natioJ;J.ale d'investissement. Elles devaient retirer les principaux secteurs de l'économie des mains de la bourgeoisie. Cela ouvrait des perspectives, précisées par le conseil national d'avril 197 4 : « L'élaboration du Plan sera démocratique : le Plan sera la résultante d'un débat public centralisé, où les travailleurs et les citoyens seront partie prenante des choix essentiels à effectuer concernant le type de production et la valeur d'usage des produits, le type de consommation et les besoins à satisfaire (31 ). »

La stratégie de contreproposition industhelle conduit à tourner le dos à cette orientation. L'articulation des propositions industrielles en un plan d'ensemble n'est pas envisagée. Quant au refus du protectionnisme, il implique que l'on renonce à toute forme de planification des échanges extérieurs, qui représentent pourtant de l'ordre du tiers de la production industrielle.

Les contrepropositions élaborées par les régions, les fédérations, ne sont pas seulement suspendues en l'air (quand elles existent) mais rien ne vient assurer CFDT , , brochure, 1978.

32. J.-P. Huiban, op. cit.

leur comptabilité. Pour ne prendre qu'un exemple, les conceptions d'Hacuitex d'une part, celles de la FGM (métallurgie CFDT) d'autre part, renvoient à deux logiques industrielles dont on peut penser ce qu'on veut, mais certainement pas qu'elles puissent coexister. Voilà donc une fonction essentielle de la planification qui n'est pas assurée ... même au sein de la CFDT !

Mais ce pointillisme est revendiqué comme un progrès, car permettant des négociations décentralisées. Cette nouvelle mode repose sur une bien étrange argumentation : « Le cadre privilégié de cette intervention est l'entreprise. Cela s'impose techniquement: le cœur d'une ;nlitique industrielle, c'est l'action de et vers l'entreprise, quelles que soient les formes d'agrégation (secteur, filière) suivant lesquelles s'opére cette action (32). »

Une telle affirmation est une extraordinaire absurdité : l'expérience militante montre au contraire que c'est à l'échelle du groupe, souvent internationalisé, que se prennent les grandes décisions de politique industrielle. Le niveau de l'entreprise, c'est, de plus en plus, le petit bout de la lorgnette. Il y a là une incompréhension radicale des mécanismes du capitalisme actuel qui illustre bien l'ineptie des raisonnements en chambre. Allez plutôt interviewer, par exemple, des ouvriers d'une boîte d'équipementiers travaillant pour Renault. Ici, l'entreprise n'est qu'une fiction qui a pour intérêt de limiter l'extension des acquis de Renault. Le patron n'aura qu'un mot à la bouche : « Rien ne dépend de moi.» Mais l'expert n'y voit que du feu.

Le thème de la décentralisation étendue à l'action syndicale est à double tranchant. Il recèle en effet le risque d'un affaiblissement global de la classe ouvrière ; en particulier dans les petites et moyennes entreprises, où les travailleurs ne peuvent consolider les acquis que par extension de ce qui est obtenu dans les bastions. Prôner la négociation décentralisée c'est, d'une certaine façon, mettre un obstacle à la diffusion des acquis par alignement progressif vers les situations plus avantageuses, et cela dessert les travailleurs des secteurs les moins concentrés.

L'ensemble des thèmes mis en avant au niveau économique par la CFDT repose sur une logique proprement politique ; celle-ci a pour horizon la constitution d'une alliance inter-classiste intégrant la fraction moderniste du patronat. Les négociations sur la flexibilité marquent bien les limites de ce projet qui est assez vite venu se briser sur ses incohérences internes.

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paraître en dépenses somptuaires ou à passer à l'étranger (6). »

Cette analyse contraste étrangement avec les commentaires que faisait Jacquier de cette même évolution : « Le redressement des entreprises françaises est de l'intérêt de tous (...) Il faut main-

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