Fidel Castro omment les pays latina-américains et du tiers monde en général peuvent-ils faire face à l'engrenage de l'endettement, à un mode de relation avec les pays capitalistes développés qui accroît chaque jour l'écart, dramatiquement, entre riches et pauvres ? Il ne le peuvent pas, répond Fidel Castro, sauf à imposer des sacrifices inouïs à leurs propres peuples, au prix de fleuves de sang.
Nous avons choisi de publier des extraits de l'interview donnée par le dirigeant révolutionnaire cubain au journal mexicain Excelsior le 21 mars 1985, car sa démonstration apparaît à divers titres remarquable. Dans la même interview, Fidel explique, chiffres à l'appui, comment diverses hypothèses envisagées pour amortir dans le temps le poids de la dette ne feraient que reculer les échéances sans desserrer l'étau autour des pays pauvres. Il plaide pour l'annulation pure et simple de la dette, pour des mesures qui mettent fin à l'échange inégal entre pays riches et pays exploités, permettant le développement. Il explique que l'annulation de la dette pourrait être financée par une réduction... de 10 % seulement des dépenses militaires 1
Fidel Castro s'exprime dans cette interview, comme
en de nombreuses autres occasions antérieures (il fut président des pays <<non alignés))) en porte-parole des pays pauvres et exploités. La politique qu 'if appelle de ses vœux de façon pressante -l'union de tous les Etats et gouvernements de ces pays, à commencer par ceux d'Amérique latine, pour imposer à l'impérialisme un
<< nouvel ordre économique international)) - n 'est pas celle que nous préconisons. Nous ne pensons pas, comme Fidel Castro l'affirme dans ses déclarations à Excelsior, que <<pour tous les pays du tiers monde constitués en une grande variété de systèmes et de formes de gouvernements, où le développement des forces productives se situe à des niveaux différents et qui professent les plus diverses formes de croyances politiques et religieuses, la tàche du moment présent, la priorité vitale, fondamentale, de tous sans exception et en vue de laquelle tous peuvent s'unir et lutter en commun, c'est le développement)).
S 'il est juste et nécessaire, pour un Etat révolutionnaire comme Cuba, d'inviter les peuples des pays dominés et leurs gouvernements à constituer un front commun international contre le FMI, d 'exiger l'annulation de la dette, à faire peser uneforce collective contre le club des pays impérialistes qui détermine à son gré le cours des prix mondiaux, cette lutte ne saurait remplacer le combat pour la révolution sociale, ni m êmes 'inscrire comme un préalable à celle-ci, ni conforter l'illusion selon laquelle les gouvernem ents bourgeois issus d 'élections libres seront capables de s 'opposer durablement aux exigences du FMI.
L'orientation imprimée par Fidel Castro à /'in.terview donnée à Excelsior ne diminue cependant pas la force de dénonciation et de conviction qui se dégage de ses propos. Le texte complet de l'interview est publié dans le résumé hebdomadaire en langue française de Granma du 7 avril 1981. Les extraits que nous reproduisons ci-dessous concernent la dette et l'échange inégal. Titre et intertitres sont de la rédaction.
On parle de la crise des années trente. Mais la crise actuelle .est pire que celles des années trente. Exception faite du pétrole, le pouvoir d'achat des exportations latina-américaines est inférieur à celui qu'il avait lors de la crise des années trente. Mais ce n'est même pas la peine de remonter si loin. Par rapport à il y a vingt-quatre ans, le pouvoir d'achat des principales exportations bien souvent traditionnelles, dont le sucre, est actuellement inférieur de trois à quatre fois.
Je vais citer un exemple. Voilà vingt-quatre ans, pour acheter un bouteur de 180 CV, il fallait 200 tonnes de sucre ; aujourd'hui, il en faut 800 au prix du marché mondial. Et si l'on prend le café, le cacao, la banane, les minerais qu'exporte l'Amérique latine, les quantités de produits nécessaires pour acheter dans les pays développés un bouteur ou n'importe quel engin de construction ou moyen de transport, ou n'importe quel équipement agricole ou industriel, sont le triple ou le quadruple d'alors. Si l'on remonte à 1950, la détérioration des termes de l'échange enregistrée depuis est bien plus grave.
Quelle est pourtant la différence entre les années trente et la situation actuelle ? A l'époque, la population de l'Amérique latine était moins du tiers de la po pula-
@
tion de maintenant ; les problèmes sociaux actuels sont incomparablement plus graves que les problèmes sociaux des années trente et se sont accumulés. En d'autres termes, la population actuelle est le triple ou le quadruple, et les problèmes sociaux se sont multipliés par rapport aux années trente.
Mais l'essentiel c'est qu'à l'époque de la crise des années trente, l'Amérique latine n'avait pratiquement pas de dette extérieure. A présent, nous avons une crise plus grave, des problèmes sociaux accumulés incomparablement plus aigus et une dette de 360 milliards de dollars. Une analyse mathématique de cette situation indique que 1 'Amérique latine ne peut honorer cette dette. aussi bien l'ensemble des pays que chacun pris individuellement. Dans certains cas, la situation est plus grave, mais, dans tous les cas, sans exception, elle est grave.
Pire que la crise des années trente Selon les derniers chiffres publiés par la Commission économique des Nations unies pour l'Amérique latine et la Caraibe, le Brésil doit 108,8 milliards de dollars; le Mexique, 95 ,9 milliards ; l'Argentine, 48 milliards ; le Venezuela, 34 milliards ; le Chili, selon des calculs très conservateurs à mon avis, 18,44 milliards; le Pérou, 13,5 milliards; la Colombie, 10,8 milliards ; un petit pays comme le Costa Rica, avec une population d'environ deux millions d'habitants, 4,05 milliards ; le Panama, avec une population similaire,
3,55 milliards; l'Uruguay, 4,7 milliards. Et ces chiffres sont conservateurs, car, selon des rapports d'amis uruguayens et chiliens respectables, la dette réelle de l'Uruguay est de 5,5 milliards et celle du Chili de 23 milliards. Autrement dit, les chiffres officiels sont bien inférieurs au niveau réel de la dette. Dans bien des cas, les organismes internationaux, voire les gouvernements eux-mêmes, ont bien du mal à en connaître le volume réel, parce que les dettes privées non enregistrées viennent s'ajouter aux dettes publiques ( ... ).
Certains pays comme l'Argentine consacrent 52% de leurs recettes d'exportations au paiement des intérêts de la dette; la Bolivie, 57 % ; le Mexique, 36,5 % ; le Pérou, 35,5 %; le Brésil, 36,5 % ; le Chili, 45,5 %. Or, on estime qu'un pourcentage de 20 % des recettes d'exportations consacré au paiement de la dette extérieure est déjà pratiquement intenable.
Que signifient ces chiffres? Qu'aucun pays ne peut se développer dans ces conditions, comme le prouve le fait que le produit intérieur brut de l'ensemble des pays latino-américains a diminué de 1980 à 1984: en Uruguay, par exemple, de 13,9%; en Argentine, de 6%; au Chili, de 5,4%; au Venezuela, de 6,1 %, malgré les énormes ressources économiques du pays.
Comme la populatlon a augmenté dans ie meme temps, le produit intérieur brut par habitant s'est réduit encore plus. En Bolivie, par exemple, de 24,6 % au Costa Rica, de 14,1 % au Chili, de Il ,2 % ; au Mexique, de 6,3 % ; en Argentine, de Il ,8 % ; au Venezuela, de 16,2%; en Uruguay, de 16,2 %. Dans le cas du Venezuela, le produit intérieur par habitant n'a pas diminué seulement entre 1981 et 1984, mais durant les sept dernières années d'affilée pour un total de 24 % durant cette période. On peut constater l'impact de la crise économique et de la dette extérieure, surtout ces · dernières années, dans le fait que la production par pays et par habitant n'a pas seulement stagné mais encore diminué. Certains pays consentent des efforts vraiment impressionnants pour faire face à la situation. Nous pouvons citer trois des plus grands pays.
En 1982, le Brésil avait exporté pour 20 milliards 172 millions de dollars et pour 26 milliards 960 millions en 1984, tout en réduisant ses importations de 19 milliards 395 millions en 1982 à 14 milliards 360 millions en 1984.
Le Mexique qui avait exporté pour 22 milliards 81 millions en 1982 a élevé ce chiffre à 23,5 milliards en 1984, et a ramené ses importations de 14 milliards 434 millions en 1982 à 10 milliards en 1984.
L'Argentine a élevé ses exportations de 7 milliards 622 millions en 1982 à 8,7 milliards en 1984, et réduit ses importations de 4 milliards 859 millions en 1982 à 4 milliards 270 millions en 1984.
En faisant un grand effort en matière d'exporta. ti ons et en réduisant énormément leurs importations à des limites presque insupportables pour l'économie, ces pays ont enregistré des balances commerciales favorables. Le solde commercial du Brésil a été de 12,6 milliards, celui du Mexique, de 13,5 et celui de l'Argentine de 4,43. La totalité de ce solde, fruit d'efforts extraordinaires, obtenu en utilisant et en épuisant pratiquement les stocks de matières premières et en portant peut-être atteinte à la maintenance et à la réparation des installations productives, a servi exclusivement dans ces trois pays à payer les intérêts de la dette.
Les pays latino-américains ont payé en 1984, au titre des intérêts et des bénéfices, 37,3 milliards de dollars, presque trois milliards de plus qu'en 1983, et n'ont reçu que 10,6 milliards en prêts et investissements.
Le transfert net de ressources financières depuis l'Amérique latine vers l'extérieur, au titre des intérêts et bénéfices, s'est monté en 1984 à 26,7 milliards de dollars, et en deux années seulement, 1983 et 1984, à 56,7 milliards de dollars. Bref, l'ensemble des pays sous-développés latino-américains est en train de financer l'économie et le développement des pays industrialisés les plus riches du monde, et ce en leur apportant des sommes d'argent astronomiques. Voilà la réalité. Et cet argent s'en va définitivement, sans espoir de retour.
Le rythme de gonflement de la dette s'est ralenti et s'est situé bien au-dessous du record de 24% atteint en 1981, et c'est logique, puisque personne n'ose plus prêter ; mais de toute façon, la dette a augmenté pour une raison ou pour une autre de 5,5 %. Dans les dix prochaines années, le paiement des intérêts de la dette, à supposer que celle-ci augmente à peine, tournerait autour de 40 milliards de dollars par an.
Voilà vingt-quatre ans, au moment de l'Alliance pour le progrès, Kennedy avait prévu un programme de coopération économique de 20 milliards de dollars à investir sur une période de dix à quinze ans, pour faire face aux problèmes sociaux et stimuler le développement de 1 'Amérique latine. Cette idée avait vu le jour sous l'impact du traumatisme obsessionnel qu'avait provoqué la révolution cubaine et prétendait empêcher l'apparition de conditions objectives propices à de nouvelles révolutions. Or, actuellement, les pays économiquement sous-développés du sous-continent, avec le double de population et le triple de problèmes sociaux, verseront chaque année 40 milliards de dollars aux pays industrialisés au titre des intérêts de la dette et devront payer 400 milliards en dix ans, soit vingt fois la somme que Kennedy se proposait d'investir en dix ou quinze ans de coopération économique pour résoudre les problèmes économiques et sociaux de l'Amérique latine ( ... ) Les dictateurs militaires ont passé la main car ils ne contrôlaient plus la situation
La situation politique, économique et sociale de l'Amérique latine est telle qu'elle ne supporte plus de nouvelles restrictions ni de nouveaux sacrifices.
Nous avons été témoins ces derniers mois des événements de la République Dominicaine, quand un pays dont la situation politique était relativement stable et avec un régime constitutionnel a commencé à mettre une œuvre les mesures du Fonds monétaire international. La hausse des prix, découlant d'une dévaluation du peso dominicain dont le cours était celui du dollar et qui a été ramené au taux de trois pesos le dollar appliqué aux devises devant servir à importer des
médicaments et d'autres produits de consommation courante, a déclenché un soulèvement de la population. La réponse du gouvernement a été de lancer l'armée et la police dans les rues pour réprimer les manifestants, avec un bilan, selon des chiffres officiels, de cinquante morts et trois cents blessés. Bien des personnes assurent que le total des victimes a été supérieur. Voilà quelques semaines, de nouvelles exigences du Fonds monétaire international ont entraîné l'extension du taux de change de trois pesos le dollar à tous les produits d'importation, dont les carburants. Le gouvernement, court-circuitant la réaction populaire, a de nouveau lancé son armée et sa police pour occuper les villes et tenter d'étouffer les protestations du peuple. Tout ceci a provoqué une situation de grand désespoir et de grande tension en République dominicaine.
Nous en avons un autre exemple récent au Panama, après la prise de possession du nouveau gouvernement. Un impôt de 7 % grevant certains services et la décision de retarder la hausse des salaires, pourtant déjà accordée, des médecins et des enseignants, ont créé une situation semblable ; des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue sans qu'il se produise de répression ou de victimes à cause de l'attitude de la garde nationale qui a joué un rôle progressiste, a lutté pour la récupération de la souveraineté nationale sur le canal et a des liens étroits avec le peuple. Ce n'est pas son genre de tirer dans la foule. Et on a dû annuler les mesures. Il ne s'agissait pourtant pas de mesures destinées à résoudre les . graves difficultés économiques du Panama, qui sont semblables à celles des autres pays latino-américains, mais simplement à essayer d'équilibrer le budget dans une certaine mesure et de créer ainsi les conditions minimales requises par le Fonds monétaire international pour commencer à renégocier la dette.
En Bolivie, où le rapport préliminaire de la CEP AL avait calculé un taux d'inflation pour 1984 de l 682 % et qui s'est élevé en fait, selon les derniers chiffres, à 2 300 %, la situation économique est telle que, ces treize derniers jours, re pays a été totalement paralysé, avec des dizaines de milliers de mineurs armés de bâtons de dynamite, d'ouvriers, d'étudiants et de secteurs populaires dans la rue, de paysans mobilisés dans les campagnes et bloquant les routes, demandant des augmentations de salaire, le contrôle des prix, des approvisionnements et d'autres mesures, dans un véritable état de désespoir, si bien que la situation est quasiment incontrôlable. Personne ne sait comment le pays pourra sortir de la profonde crise économique qui l'accable.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces faits que j'ai mentionnés se sont produits pratiquement d'une façon spontanée, en réponse à une situation objective. ( ... )
Autrement dit, dans les trois pays mentionnés, les mesures du Fonds monétaire international ou la tenta. tive de les fair·~ appliquer ont engendré de sérieux conflits politiques et sociaux, car les peuples refusent catégoriquement qu'on leur impose de nouvelles réductions de leur niveau de vie et de nouveaux sacrifices.
L'ouverture ·démocratique qui s'est produite en Amérique du Sud a été accueillie avec un énorme intérêt et beaucoup de sympathie dans le reste de l'Amérique latine et du monde.
L'ouverture démocratique s'est produite presque simultanément dans· trois pays aussi importants que l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay. En ce qui concerne l'Uruguay, ce n'est pas tant du fait de ses dimensions et de.ses ressources qu'en raison du symbole qu'implique le retour, après de longues années d'oppression militaire, d'un régime constitutionnel dans un pays qui avait été si longtemps un modèle d'institutions démocratiques. On avait l'habitude de désigner l'Uruguay comme la Suisse d'Amérique latine, de même que le Chili.
L'administration nord-américaine déclare, en présentant presque cela comme un succès de sa politique, que la démocratie gagne du terrain en Amérique latine. Ce qui gagne du terrain, en fait, c'est bel et bien la crise.
Ces ouvertures démocratiques sont dues en partie, bien sûr, à la lutte des peuples et à leur résistance aux dictatures militaires, mais la crise économique y a aussi contribué, car elle est si profonde que les militaires, démoralisés et abasourdis, ne se sentent plus capables de contrôler la situation.
Les militaires se retirent de la gestion publique. Si la situation économique avait été moins grave, ils auraient résisté, ils auraient tenté de se maintenir plus longtemps au gouvernement. Ils ont remis la gestion de l'Etat aux civils et leur ont légué assurément un héritage terrible.
Je soutiens que si les problèmes économiques découlant de la dette ne se règlent pas, ces processus démocratiques entreront inévitablement en crise à leur tour.
En Uruguay, selon des personnes proches du nouveau gouvernement, la dette extérieure s'élève à 5,5 milliards de dollars et les exportations à seulement 1 milliard ; des marchés importants, comme les Etats-Unis pour le textile, viennent d'être frappés par des mesures protectionnistes, et d'importants marchés de viande lui ont été enlevés par les exportations subventionnées de la Communauté économique européenne. Le niveau de vie a chuté de 50% durant les années de gouvernement militaire. Comment, dans de telles conditions, le gouvernement d'un pays où les civils viennent de prendre en charge le pouvoir avec le soutien des citoyens et après des années de répression féroce, pourrait-il appliquer les mesures du Fonds monétaire international et exiger du peuple de nouveaux sacrifices ? Les processus démocratiques de l'Argentine et du Brésil font face à une situation semblable.
On ne saurait imaginer les nouveaux dirigeants de ces pays, qui ont pris la tête du processus démocratique face à de longues années de dictature militaire, en train de lancer l'armée et la police dans les rues pour tirer sur le peuple, afin de mettre en pratique les mesures du Fonds monétaire international et de payer la dette jusqu'au dernier centime.
Ces dirigeants ont dit très clairement trois choses : qu'ils ne sont pas disposés à faire retomber sur les épaules du peuple les conséquences de la dette, qu'ils ne sont pas disposés à mettre en œuvre des politiques de récession et qu'ils ne sont pas disposés à hypothéquer le développement du pays. Ce sont là des présupposés de base. Reste à savoir comment ils pourront s'appliquer s'il n'y a pas de solution au problème de la dette( ... ).
Une tâche impossible
Et je me demande : comment peut-on dans ces conditions exiger que l'ensemble des pays latino-américains, dont les économies n'ont pas seulement stagné ces dernières années mais ont reculé, tandis que la population a continué de croître à un rythme élevé, retirent tous les ans 40 milliards de dollars de leurs économies et s'apprêtent à payer la somme colossale de 400 milliards en dix ans rien qu'au titre des intérêts de la dette extérieure? Quels nouveaux sacrifices et quelles nouvelles restrictions faudra-t-il exiger dans ces pays pour pouvoir s'acquitter de ces intérêts fabuleux, tout en réduisant l'inflation et en se développant ? Quelles perspectives et quelles espérances fera-t-on miroiter pour stimuler les efforts épiques et coûteux qu'il faudra consentir? Quels arguments trouvera-t-on pour mobiliser le peuple et obtenir le consensus, l'unité, le soutien et l'esprit de sacrifice qu'une entreprise de cette ampleur exige? C'est une tâche virtuellement impossible.
Dans certains cas, les taux d'inflation sont véritablement étonnants, comme celui de la Bolivie qui s'est chiffré à 2 300 %, ou l'Argentine, avec 675 %, ou le Brésil, avec 194,7 %, ou le Pérou avec 105,8 %, et ainsi
®
à l'avenant. Comment peut-on demander à ces gouvernements de faire face à ces problèmes en un an, de réduire l'inflation, d'ajuster les budgets et de payer par-dessus le marché des sommes d'argent astronomiques au titre des intérêts de la dette ? Sans compter que les chiffres de transfert de ressources en direction du monde industrialisé se réfèrent uniquement aux sorties officielles, au titre des intérêts et des bénéfices ; mais il faut ajouter à cela la fuite des capitaux qu'il est pratiquement impossible de calculer pour la manière dont elle se produit. Mais on sait, par exemple, que des dizaines de milliards de dollars sont sortis ces dernières années du Venezuela en direction des Etats-Unis, que la même chose s'est passée en Argentine. De leur côté, les Mexicains savent bien que quand des difficultés économiques ont surgi et qu'une dévaluation semblait inévitable - et il y a toujours de nombreux indices qui permettent de prévoir qu'une dévaluation est inévitable -, des dizaines de milliards de dollars se sont enfuis du Mexique aux Etats-Unis ( ... ).
La crise économique est retombée - et on l'a fait retomber d'une certaine manière- sur les économies des pays les moins développés. On peut dire qu'il s'agit d'un processus qui était en gestation depuis bien longtemps et qui a eu des retombées plus ou moins graves selon les ressources économiques de chaque pays et en fonction aussi de la plus ou moins grande efficacité avec laquelle chaque pays s'est défendu de cette crise ou a tenté de la surmonter. Les cas sont très variés.
Il ne fait pas de doute que la politique suivie par le Chili, l'Argentine et l'Uruguay, que les politiques officielles des régimes militaires ont eu des conséquences néfastes.
Je me souviens par exemple que le Chili, dans les derniers mois du gouvernement Allende, importait de la viande à raison de cent millions de dollars par an. Or, quelques mois après le coup d'Etat, il a commencé à en exporter. Comment ? Grâce aux morts, aux disparus, aux milliers de disparus, aux milliers de morts, aux milliers de torturés, aux méthodes de répression les plus horribles, au renvoi en masse des employés publies, à la réduction drastique des services sociaux, au licenciement massif des travailleurs des usines, à la réduction des salaires, à la diminution draconienne du niveau de vie de la population. Logiquement, beaucoup de gens qui mangeaient de la viande ont cessé de la faire et, au bout de quelques mois, Pinochet a pu commencer à en exporter.
Ce n'est d'ailleurs pas la seule chose qu'a faite Pinochet. Il s'est présenté en champion des principes occidentaux, des valeurs occidentales du capitalisme et de la libre entreprise et, en conséquence, on a vu apparaître les spécialistes économiques, les professeurs de l'Ecole de Chicago, qui lui ont indiqué comment il fallait vraiment défendre les intérêts occidentaux et les intérêts du capitalisme. Ils lui ont exposé la théorie selon laquelle, s'il voulait posséder une industrie efficiente, il devait ouvrir les portes à la concurrence extérieure, faire rivaliser l'industrie chilienne avec l'industrie européenne, nord-américaine, japonaise, ou avec celle de pays comme la Corée du Sud, Taïwan ou Singapour, où les grandes transnationales ont implanté-
leurs technologies, ont imposé leur discipline, en vue de quoi, bien entendu, elles avaient besoin aussi de régimes autoritaires, de régimes de force. Et le Chili a renoncé au principe, qui est un axiome pour tout pays en développement, au nom duquel l'industrie naissante des pays en développement doit être protégée de la concurrence des pays dotés de plus de ressources, de plus de technologie, plus développés. Et voilà pourquoi l'industrie a sombré dans la ruine, le chômage a augmenté et la dette a fait boule de neige.
Au Chili, où les principes économiques les plus sophistiqués de l'Ecole de Chicago ont été appliqués dans toute leur rigueur, la dette extérieure qui ne se montait qu'à 4 milliards de dollars à l'époque d'Allende, a sauté à 23 milliards - le chiffre qui semble le plus réel de tous ceux que j'ai mentionnés- et le chômage bat tous les records en Amérique latine avec 18,6 % de la force active. Vous savez qu'en plus des chômeurs, il y a toujours une grande quantité de sous-employés qui ne travaillent que quelques heures dans différentes activités pour tenter de subsister.
Mais c'est cette même politique économique de la dictature militaire chilienne qui a été appliquée en Argentine et en Uruguay. Imaginez un peu qu'on fasse rivaliser les industries argentines d'automobiles, de camions. de tracteurs, qui produisent vraiment des équipements de qualité - et nous le savons parce que nous avons à Cuba des camions, des automobiles et d'autres équipements argentins qui sont parfaitement adaptés à leurs besoins à eux et qui sont aussi adaptés aux nôtres, comme pour le transport de la canne ou les services de taxis - , imaginez donc qu'on le fasse rivaliser avec les industries de camions et d'automobiles japonaises qui produisent dans des usines largement automatisées, qui utilisent des robots pour de nombreuses opérations et emploient des aciers japonais élaborés selon des technologies industrielles de pointe et très productives ! Bref, qu'on fasse rivaliser les ouvriers qualifiés argentins avec les robots de l'industrie japonaise! ( ... )
Le plus paradoxal, c'est que le pays le plus industrialisé, les Etats-Unis, protège jalousement par toutes sortes de barrières tarifaires et autres non seulement son industrie, qui est d'ailleurs fort loin d'être compétitive dans de nombreuses branches, mais encore les produits de son agriculture, comme le sucre de betterave et jusqu'au sirop de maïs pour sucrer les sodas. Et pourtant ses professeurs viennent nous enseigner la manière de lever les barrières tarifaires et de rendre nos industries compétitives ! ( ... )
L'argent prêté hier à un taux d'intérêt inférieur est remboursé aujourd'hui à un taux supérieur ! L'un des facteurs de l'endettement extérieur de ces pays est le gonflement des importations . Une bonne partie de cet argent a été aussi investie dans des armes et ùes dépenses militaires. Une autre partie a servi à enrichir bien des gen~, autrement dit une bonne partie de cet argent a été volée, ou a fui à l'étranger par
@
diverses voies. Les prêteurs se fichaient pas mal de ce qu'on faisait de leur argent. Cette période a coïncidé avec une énorme accumulation de fonds provenant en grande partie des surplus qui sont apparus dans plusieurs pays pétroliers, chez les gros exportateurs de pétrole, et qui ont été placés dans des banques nord-américaines et européennes. Il y avait une abondance d'argent telle que les bailleurs de fonds, les banques, couraient après les débiteurs pour leur proposer des prêts. C'était le monde à l'envers: d'ordinaire, ce sont les débiteurs qui demandent aux banquiers de leur faire des prêts, mais en Amérique latine, dans de nombreux pays, ce sont les banquiers qui se mettaient en quête de débiteurs pour leur prêter de l'argent à des taux d'intérêt inférieurs à ce qu'ils sont aujourd'hui. Autrement dit, on a prêté l'argent à un taux d'intérêt inférieur et on se fait rembourser à un taux d'intérêt supérieur. On peut même dire plus : on a prêté un dollar qui avait une valeur donnée et on se fait payer maintenant un dollar surévalué de presque 40 %, selon certains experts. C'est comme si je vous prêtais un kilo d'or et que je vous demandais ensuite de m'en rendre 1,4 kilo, sans parler des intérêts sur ce 1,4 kilo d'or qui sont plus élevés.
En résumé il se peut qu'une partie de cet argent ait été investie d'une façon plus ou moins utile et qu'une autre partie ait été gaspillée dans différentes choses, sans parler des armements. Autrement dit, cet argent a servi à étayer des politiques absurdes, antinationales,
ruineuses pour les industries locales, ou alors il a été volé, ou il a fui à l'étranger, ou il a été gaspillé en armements ou dans d'autres choses, bien qu'en théorie une certaine quantité ait dû s'investir dans quelque chose d'utile.
( ... ) Aux chiffres déjà cités au sujet du paiement d'intérêts et de bénéfices, il faut ajouter l'argent qui s'enfuit, dans une plus ou moins grande mesure, de chacun des pays, fondamentalement vers les Etats-Unis. ( ... )
De toute façon, cette fuite de capitaux ne se produit pas seulement en Amérique latine. En 1983, 40 milliards de dollars sont partis d'Europe et du Japon vers les Etats-Unis, également à cause de la politique d'intérêts élevés qu'appliquent ces derniers. De 4 à 5 milliards de dollars, si je ne m'abuse, sont passés l'an dernier de la République fédérale d'Allemagne, une grande puissance industrielle, aux Etats-Unis, où les intérêts sont supérieurs de 4,5 points. Avec cette politique monétaire des Etats-Unis, l'argent leur arrive de partout. En 1983, le volume des capitaux étrangers investis en valeurs publiques nord-américaines s'est monté à 170 milliards de dollars. Bref, pour pallier un déficit budgétaire de presque 200 milliards de dollars et un déficit commercial de 123 milliards, il faut ponctionner de l'argent au reste du monde.
Si donc l'argent fuit de pays aussi industrialisés que la RFA et le Japon -je ne parle pas de l'Espagne, de 1 'Italie, de la France, de 1 'Angleterre, dont le développement industriel est indéniable, quoique plus ou moins important, mais n'atteint pas le niveau de la RFA ou du Japon - qu'attendre de pays aux économies faibles, en lutte pour le développement, avec un tas de problèmes économiques et sociaux, comme ceux d'Amérique latine ? Qu'attendre d'autre ? Comment les pays latina-américains pourraient-ils se défendre avec plus de succès d'une politique qui frappe les puissances industrialisées les plus développées ?
Les pays latino-américains
Sont été dépouillés illégalement de 70 milliards de dollars en 1984 Mais il est d'autres facteurs qui ont contribué à cette crise et à cet endettement, et je vais les signaler. L'un d'eux, absolument décisif, est l'échange inégal, un phénomène qui revêt des traits historiques et qu'on peut suivre à la trace avec précision dans les quarante dernières années, un phénomène que les économistes doivent à mon avis étudier et analyser davantage pour mieux en connaître l'essence et les mécanismes, une espèce de loi qui prévaut dans le commerce entre les pays en développement et les pays industrialisés et qui se traduit par ce que je signalais précédemment : le renchérissement constant du prix des équipements, des machines et des autres produits fmis que nous importons des pays industrialisés, et la chute accélérée du pouvoir d'achat des exportations de base des pays en développement.
Le pouvoir d'achat de l'ensemble de ces produits, pétrole y compris, a chuté de 21 ,9 %, presque 22 %, entre 1980 et 1984. En d'autres termes, vous prenez l'ensemble de ces produits touchés tantôt plus tantôt moins par la détérioration des prix : si en 1980, grâce à une quantité donnée de ces produits, vous pouviez acheter pour une valeur de 100, vous ne pouvez plus acheter que pour 78 aujourd'hui.
Ce facteur est très important. En effet, si les exportations de l'Amérique latine ont atteint 94 milliards 790 millions de dollars en 1984, nous avons perdu à cause de cette diminution de presque 22 % de leur pouvoir d'achat, rien que par cette seule voie, environ 20 milliards de dollars. Par cette seule voie, du fait de la dégradation des termes de l'échange !
Ceci vient s'ajouter à ce que nous avons perdu à cause de l'élévation des taux d'intérêt, supérieurs à ceux qui existaient au moment où cette dette ou, du moins, une grande partie de celle-ci a été contractée, et qui se maintiennent arbitrairement et artificiellement élevés : par cette autre voie, nous avons déjà perdu au titre du paiement d'intérêts qui renchérissent chaque année plus de 10 milliards de dollars.
Mais ce n'est pas tout: il y a aussi l'augmentation réelle de la dette et des intérêts correspondants à cause de la surévaluation du dollar. Si vous avez reçu 1 00 milliards d'un dollar coté 100 et si ce dollar est surévalué, ne disons pas de 40 % mais de 30 %, votre dette a augmenté objectivement de 30 milliards et les intérêts augmentent au prorata de ces 30 milliards.
Ainsi donc, rien que par ces quatre voies : pour ce qu'on nous fait payer en plus pour les produits que nous achetons et ce qu'on nous paie de moins pour ceux que nous vendons par rapport à 1980; pour les intérêts artificiellement élevés du fait de la politique monétaire des Etats-Unis ; pour les devises qui fuient et pour Je fait qu'on rembourse dans un dollar toujours plus cher, qui est gonflé, qui est surévalué, \'économie des pays latino-américians a été dépouillée illégalement en 1984 de plus de 45 milliards de dollars, à savoir 20 milliards pour la dégradation des termes de l'échange, 10 milliards pour excès d'intérêts, 10 milliards pour fuite de capitaux et, calculant de façon conservatrice, 5 milliards pour surévaluation du dollar. Tout ceci additionné, y compris ce qu'on pourrait considérer les intérêts normaux de la dette, les pays Jatino-américains ont livré au monde développé et riche des sommes équivalentes à environ 70 milliards de dollars en une année seulement, dont 50 milliards en espèces sonnantes et trébuchantes.
L'économie des pays Jatino-américains peut-elle résister à ce drainage? Peut-elle continuer d'y résister? Peut-on penser à la stabilité politique et sociale des pays latino-américains quand ceux-ci sont soumis à une extorsion si insolite et si impitoyable ? Peut-on soutenir de telles exigences du point de vue moral ? Cette politique est-elle juste, est-elle défendable ? Cette politique du dollar surévalué, des intérêts surdimensionnés, de l'échange injuste qu'on nous impose à tous, cette politique de promotion et de soutien à des gouvernements répressifs, sanguinaires, comme cela se passait dans divers Etats, ces formules et ces théories économiques, et ces recettes monétaristes qu'on conseille d'administrer à nos pays, cette manière irresponsable de
prêter des sommes folles sans chercher à savoir où elles s'investissaient ni où on les utilisait, cette politique-là est -elle soutenable moralement, est -elle justifiable ? ( ... )
Notre thèse est qu'il est impérieux, décisif, imprescriptible de régler le problème de la dette. Sans quoi, aucun des processus démocratiques qui viennent de s'amorcer ne pourra se consolider, parce que la crise économique qui a pratiquement fait fuir les militaires de la gestion publique dans des pays comme l'Argentine, l'Uruguay et le Brésil, les entraînera dans le tourbillon des problèmes économiques, des tensions sociales et des difficultés insolubles.
Les méthodes de Pinochet, voire les méthodes utilisées en République Dominicaine pour imposer au peuple les mesures draconniennes du Fonds monétaire international ne sont plus applicables désormais dans les conditions politiques, économiques et sociales qui prévalent dans de nombreuses nations latino-américaines, et les nouveaux dirigeants ne seront pas disposés à les accepter.
La crise gagne du terrain et continuera d'en gagner. C'est une illusion totale de croire qu'on va pouvoir la résoudre par de simples palliatifs, par des rééchelonnements des dettes et des recettes traditionnelles. Je note un changement de mentalité chez beaucoup d'hommes politiques latino-américains de tous bords. Je vais même jusqu'à dire qu'il y a de moins en moins de conservateurs dans ce sous-continent, parce que bien des gens, bien des organisations et des partis considérés traditionnellement de droite et dits conservateurs, notent la profondeur et la gravité des problèmes. Qui va pouvoir venir maintenant leur parler de l'Ecole de Chicago, de la levée des barrières tarifaires, de concurrence entre les industries naissantes de leurs pays et l'industrie des pays les plus développés à productivité et technologie élevées ? Qui va pouvoir les persuader maintenant du bien-fondé de cette libre concurrence sur leurs propres marchés entre l'industrie de leurs pays et l'industrie des Etats-Unis, du Japon et de l'Europe? Ils se sentent vraiment pleins d'amertume et de frustrations. Et je parle de gens et d'hommes politiques conservateurs, et non de nombreux intellectuels, cinéastes, artistes, écrivains et membres de professions libérales, de représentants de partis politiques, dont l'éventail va du centre à la gauche, de travailleurs, de femmes, d'étudiants, de médecins, d'enseignants.
Voilà pourquoi je soutiens et je l'ai dit aux Nord-Américains eux-mêmes, je l'ai dit à des visiteurs japonais, européens, et de bien d'autres pays capitalistes et socialistes, à de nombreux journalistes qui sont venus me voir : soit on règle la dette et on surmonte la crise économique, soit une explosion sociale va se produire en Amérique latine. Et si on me demande de quelle sorte, je réponds des explosions sociales révolutionnai~ res assez généralisées.