La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La révolution nicaraguayenne

· Critique communiste, n° 43, juillet 1985 · p. 31-37 · 4 766 mots

Charles André UDRY a trajectoire de la révolution nicaraguayenne résulte, pour grande part, de la capacité du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) d'avoir su s'imposer comme l'adversaire le plus radical de la dictature somoziste. Cette dernière est « l'intermédiaire » de l'impérialisme, mais le FSLN l'identifie à juste titre comme l'ennemi principal à abattre.

La pugnacité antidictatoriale et anti-impérialiste du Front est reliée à son aptitude à faire revivre un courant révolutionnaire latent depuis plus de vingt ans : celui de Sandino (1927-1932). La geste du« général des hommes libres » fait toucher du doigt les limites structurelles de la volonté et de la capacité anti-impérialiste de la bourgeoisie. Malgré les barrières imposées par une différenciation sociale encore réduite, Sandino avait cependant tiré une leçon qui deviendra patrimoine du FSLN : « Seuls les ouvriers et les paysans conduiront la lutte jusqu'au bout.» Le FSLN s'est revendiqué de ce qui était l'histoire la principale d'un pays étouffé par quarante ans de dictature, pour la traduire dans un projet révolutionnaire national et dialoguer avec la mémoire du peuple 1•

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Aux origines du FSLN Les dirigeants fondateurs du FSLN, Carlos Fonseca en premier lieu, sont issus pour l'essentiel du PSN

(Parti socialiste nicaraguayen-PC). Sous l'impact de la révolution cubaine, ils créent le FSLN. Ils intègrent et développent une tradition marxiste et nationaliste révolutionnaire. La voie armée pour le renversement de la dictature structure l'orientation stratégique du FSLN dès sa fondation. Mais, Carlos Fonseca insistera très vite sur le contenu social de l'insurrection armée. La perspective socialiste est tracée. Elle trouvera son expression dans le sandinisme, conjugaison du combat de libération nationale et sociale. a) Par étapes successives, le FSLN aux forces réduites va affirmer sa stratégie. Après une première expérience de guérilla « classique » (en 1961-1963 : Rio Coco et Bocay), il recentre son activité sur un travail de masse (1963-1966), puis à nouveau sur la lutte de guérilla (Pancasan, 1967). Le bilan tiré de cette période par Fonseca lui-même est révélateur à plusieurs égards. Le FSLN rencontre une difficulté extrême à combiner le ((travail conspiratif )) et le ((travail de masse)) ; ceci le conduit soit à interrompre par trop le « travail insurrectionnel » (1963-1966 ), soit à ne pas réussir la jonction entre « guérilla » et « luttes populaires » (Pancasan, 1967). Le FSLN n'a pas su conquérir une position hégémonique lors de ses alliances tactiques avec . le PSN 2 et le parti de la petite bourgeoisie radicale, mobilisation républicaine (MR), dans les années 1963-1966. II a même surestimé la fonction de telles alliances sur son implantation propre dans les masses. L'acquis le plus important de cette période reste -outre d 'avoir forgé des cadres aguerris et progressé politiquement par l'expérience- les rapports avec les paysans (Matagalpa et Jinotega). b) De 1967 à 1974, c'est une phase d'« accumulation de forces silencieuse » et durant laquelle de nouvelles générations joignent les rangs du sandinisme. Trois éléments se détachent. Le Front étudie systématiquement les expériences révolutionnaires cubaine, algérienne, vietnamienne et chinoise. II approfondit sa connaissance du pays, de son histoire et définit avec plus de précision les forces sociales porteuses du projet révolutionnaire : les masses urbaines et non pas les seuls ouvriers (par rapport au syndicalisme du PSN), les paysans et non pas les seuls ouvriers agricoles. Enfin, il prend conscience du fait que, stratégiquement, il est nécessaire d'empêcher la bourgeoisie non somo::iste- dont les prétentions politiques s'avivent sous les effets de la croissance économique- « de mettre à profit une situation provoquée par la guérilla pour s'emparer du pouvoir » (Fonseca).

L'offensive de décembre 1974 (la prise d'otages lors d'une réception en l'honneur de l'ambassadeur américain) cherche à répondre à ce problème. Le FSLN désire rendre clair pour les masses le fait que I'UDEL (Union démocratique de libération)- incluant le Parti social-chrétien, le Parti libéral indépendant, le PSN et les syndicats liés à ce dernier et aux socialchrétiens- n'est pas la réponse adéquate au combat contre la dictature. II veut souligner le foss.é existant entre cette action et les « actions civiques » de l'UDEL. Son manifeste proclame qu'« avec les paysans, les ouvriers et tous les travailleurs nicaraguayens, nous marcherons jusqu'aux ultimes conséquences». c) L'offensive militaire d'octobre 1977- impulsée par la tendance « tercériste », « insurrectionnaliste » (Ortega H.) et reçue avec moult réticences et oppositions par les tendances « prolétarienne » (Wheelock) et «guerre populaire prolongée- GPP » (Luiz, Borge)possède des similitudes avec celle de 1974. Le régime est en crise, l'opposition bourgeoise relève la tête. Pedro Joaquin Chamorro, directeur de La Prensa rejoint, avec des membres du Parti conservateur, l'UDEL. Le FSLN a été durement frappé et semble hors jeu.

Partant d'un jugement sur le degré de décomposition de ce type de dictature - accentuée, à la superficie, par la maladie de Somoza Debayle- les sandinistes décident de faire la preuve aux yeux des travailleurs et des paysans qu'ils disposent d'une force de frappe antidictatoriale. La bourgeoisie non somoziste et l'impérialisme ne pourront organiser, tranquillement, une transition en marginalisant le FSLN. Ces attaques de casernes furent des actions d'avant-garde, sans participation effective des masses. Militairement, le résultat fut nul. Néanmoins, le FSLN rehaussait son autorité aux yeux des masses et leur indiquait que sa force militaire peut leur servir de point d'appui pour qu'ellesmêmes, au travers de l'insurrection, abattent l'ennemi. Malgré les coups subis, le Front manifesta sa capacité de recul, de réorganisation, de contre-attaque. Les

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« tercéristes » tirèrent aussi une leçon immédiate : leur travail de masse devait, de façon urgente, être renforcé.

Ce genre d'initiatives, a posteriori, sont validées dans la mesure où elles entrent en phase avec la dynamique de la conscience et de l'action des masses, dans un délai pas trop éloigné, et la crise du régime.

Divergences stratégiques

« et leur dépassement » Le FSLN entre divisé dans la phase ascendante de la révolution. Cette division intervient après quatorze années d'unité et s'effectue sans rupture du cadre de référence commun, ce qui sera un élément de son dépassement.

A la base de cette division existent des hypothèses stratégiques différentes, hypothèses nécessaires à la constitution de toutprojet sérieux de prise du pouvoir, même s'il s'avère indispensable de les corriger et les enrichir à la lumière de la lutte de classes. Ce débat renvoie, au-delà de ses aspects particuliers, à des discussions qui se sont développées dans l'avant-garde révolutionnaire en Amérique latine, et encore aujourd'hui en Amérique centrale. a) La tendance prolétarienne (TP) met l'accent sur les effets sociaux du développement capitaliste du Nicaragua, donc sur le renforcement de la classe ouvrière et de son rôle décisif dans la révolution. Le FSLN doit concentrer son travail vers le prolétariat et les masses urbaines. Mais la perspective est celle d'une accumulation sur une période prolongée, afm d'élever le niveau de conscience et d'organisation des masses, de les accoutumer à l'usage de la violence révolutionnaire. Cet effort s'inscrit dans une préparation d'un « moment insurrectionnel » dans la conjoncture la plus mûre et la plus propice. Il en découle une certaine subordination des actions de guérilla à l'effort prioritaire d'organisation des masses, donc une rupture avec la perspective traditionnelle du FSLN de« guerre prolongée », tout en maintenant les tâches de préparation pour l'insurrection (appui logistique, comités de quartier). Au plan programmatique, la TP étend le champ des expropriations à toute la propriété latifundiste (1978) par rapport à la propriété « somoziste ». b) La tendance GPP met l'accent sur le développement de la guérilla dans la montagne, au risque d'un isolement non pas de sa base d'appui proche, mais par rapport à la scène politique nationale et aux masses urbaines. Dans un sens, elle rejoint la TP en mettant l'accent sur une longue et nécessaire période d'accumulation graduelle (en terme de renforcement organisationnel, d'armement , d;expérience). Au travers du développement de la guerre de guérilla, doivent mûrir tes conditions d'une insurrection, intervenant comme un couronnement, au« bon moment». c) La tendance insurrectionnelle (« tercériste ») qui a joué un rôle de médiation face aux mesures disciplinaires prises à l'encontre de la TP, apparaît, de fait, comme proposant un cours qui synthétise les orientatians des deux autres tendances. Elle permettra un dépassement dialectique des positions et pratiques des trois tendances. Ce dépassement sera moins le produit de sa conception alternative initiale que de la dialectique : initiatives politico-militaires, mouvement de masse, corrections apportées aux hypothèses stratégiques, jonction entre les trois tendances.

Sa force repose sur une compréhension plus aiguë de la conjoncture politique, à deux niveaux. D'abord, elle saisit 1 'isolement croissant international du régime, y compris en Amérique latine. Ensuite, elle mesure mieux l'ébullition croissante de la « bourgeoisie d'opposition», ce qui mine la légitimité du régime et facilite l'expression ouverte d'une opposition des masses. Mais cette conjugaison de facteurs pouvait &boucher assez vite sur des opérations de ravalement de façade démocratique, dont une fonction serait de mettre entre parenthèses le FSLN comme protagoniste décisif de la lutte antidictatoriale.

A partir de là, les tercéristes se proposent d'introduire une fracture dans le schéma qu'ils qualifient d'« accumulation passive de force». Ils effectuent une combinaison des projets stratégiques : la continuité de la lutte armée et l'orientation vers les masses, mais dans une optique insurrectionnaliste qu'il s'agit de précipiter. Ce qui donnera lieu à d'âpres polémiques sur les affrontements prématurés qui peuvent mettre en question la survie des organisations de masse naissantes et saigner les forces révolutionnaires. Les risques d'avant-gardisme étaient réels.

Dans le cours des combats, depuis 1978, les formes de la lutte armée se modifieront, passant de la guérilla à la lutte armée insurrectionnelle (répétition d'insurrections partielles avant la culmination), tout comme changeront les formes de l'incorporation du peuple, passant de l'organisation des masses à l'organisation politico-militaire des masses.

La perspective stratégique et l'analyse de conjoncture des tercéristes les conduisaient logiquement à poser avec plus d'urgence le problème des alliances et des initiatives politiques sur ce terrairi. Les divisions, les oscillations dans le camp bourgeois prennent évidemment une importance de premier rang, si 'l'on envisage une issue insurrectionnelle à court terme. La relative homogénéité du bloc dominant au Salvador lors de l'offensive de janvier 1981 du FMLN le démontre a contrario.

Comment le FSLN a conquis la direction de la lutte contre Somoza

Toute la politique du FSLN, de fin 1977 à juillet 1979, sera guidée par le souci de conquérir et consolider son hégémonie dans le camp antisomoziste. Le FSLN gagne cette bataille à chaque moment crucial, à partir d'initiatives politiques et militaires et de l'organisation du mouvement de masse. a) Misant sur la faiblesse relative du FSLN, des forces bourgeoises regroupées dans l'INDE (Institut nicaraguayen de développement) et appuyées par l'Eglise lancent un «appel au dialogue national» et à la médiation des Etats-Unis (fm 1977). Le FSLN «tercériste » riposte par le biais des Douze (Los Doce), personnalités bourgeoises et des couches moyennes, dont les liens, y compris familiaux , avec les sandinistes

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sont étroits. lis mettent l'accent sur deux exigences qui brouillent les desseins de l'opposition bourgeoise: pas de solution sans le FSLN et pas de << dialogue>> avant le départ du tyran.

Dans la foulée, le FSLN manifeste son aptitude à radicaliser l'ample manifestation de protestation contre l'assassinat de Joaquin Chamarra par des tueurs stipendiés de Somoza (10 janvier 1978). C'est le moment où la bourgeoisie non somoziste tend tous ses efforts pour agir de façon plus déterminée comme classe au plan politique. Elle prétend s'emparer de la conduite du mouvement antisomoziste. L'INDE et I'UDEL appellent à une grève générale «non active» pour le 27 janvier 1978. Elle comptait sur un retrait de Somoza, sur une pression américaine efficace, sur une division de la garde nationale affaiblissant la position de l'autocrate, sur un endiguement strict des masses. Ces calculs furent déçus. L'agitation populaire déborde la grève. La bourgeoisie doit reculer.

Le FSLN stimule la poussée populaire. II prend simultanément des initiatives militaires (prise de Rivas, Granada et attaque d'un camp militaire). II aide les couches populaires à conquérir une autonomie face au camp bourgeois: comités de quartier, actions de I'AMPRONAC (association des femmes intéressées à la problématique nationale), actions des associations étudiantes. Erifm, éclate l'insurrection de Monimbo sauvagement réprimée le 27 février 1978. C'est la première insurrection révolutionnaire de masse. La spontanéité insurrectionnelle du peuple et sa capacité de combat s'y révèlent. Les futures milices populaires seront en partie un produit de cette expérience. b) Durant les premièrs mois de 1978, les forces sociales et politiques - antagoniques - qui, à divers degrés, sont engagées contre Somoza réaménagent leur dispositif. - Le FSLN fonde le Mouvement peuple uni (MPU) en mars 1978. Le MPU réunit la quasi-totalité des organisations populaires (les partis -dont le PSN, le PCN 3, syndicats, associations, fronts de masse). Les trois tendances sandinistes y participent et en assurent la conduite. Le MPU va coaguler tout le potentiel de combativité du peuple dans une lutte frontale contre la dictature. II favorise l'émergence de structures d'unité d'action. II devient l'axe de l'unité nationale contre Somoza et l'instrument assurant au FSLN sa suprématie.

La plate-forme du MPU ne laisse planer aucun doute sur la nature de cette alternative révolutionnaire : «Le MPU reconnaît que la classe ouvrière et les travailleurs dans leur ensemble auront . gagné leur émancipation sociale seulement quand ils auront conquis le pouvoir et aboli l'exploitation de l'homme par l'homme. » Le MPU «juge urgente la formation d'un gouvernement propre». Une résonance s'établit entre les interventions du groupe des Douze au plan politique général et le MPU. - Robelo, avec l'appui de secteurs de l'INDE, lance le Mouvement démocratique nicaraguayen (MDN), en avril. Son but : dynamiser les entreprises politiques de la bourgeoisie face à l'inertie des principaux . piliers économiques non somozistes. Ces derniers n'appuient

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pas avec détermination cet effort. Les divisions rongent les partis bourgeois et les atermoiements de cette classe bourgeoise politiquement inexpérimentée sont un élément à ne pas sous-évaluer dans le jugement porté sur les effets de la politique d'alliance du FSLN. Le MDN sera relégué assez vite au second rang, étant donné l'ardeur combative du peuple. - Robelo sera cependant l'instigateur d'une nouvelle et ultime coalition bourgeoise : le Front ample d'opposition (FAO), qui remplace I'UDEL. Son programme est en conflit ouvert avec les propositions des Douze, sur trois thèmes: refus d'exproprier les biens de la dynastie Somoza, maintien de la garde nationale et médiation entre I'OEA (Organisation des Etats américains, donc les Etats-Unis) et la dictature. Ces trois questions seront le point de clivage de tous les débats ; négociations et systèmes d'alliances. Dans la lutte contre un système de cette nature, elles sont nodales. En effet, l'enjeu direct devient le pouvoir d'Etat au moment où le régime est privé de son appareil de répression, du support impérialiste et où la propriété oligarchique est mise en cause.

L'assaut sandiniste contre ce regroupement bourgeois et pour conquérir la prépondérance de la lutte contre Somoza s'appuie avant tout sur la consolidation et l'action du MPU, et sur ses interventions militaires et politiques.

Le FSLN (tercériste), par la médiation du groupe des Douze, participe au PAO, ce qui sera sujet de débat avec les deux autres tendances. Le groupe des Douze, qui a sa propre activité, permet de rendre publique la

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césure entre la solution d'un « somozisme sans Somoza » et le renversement de Somoza. Néanmoins, reste posée la question de l'affirmation accrue comme alternative politique d'ensemble du FSLN, ce qui est sous-jacent à des discussions au sein des révolutionnaires sandinistes. c) Début août 1978, la bourgeoisie d'opposition tente de regagner le contrôle de la transition en concoctant une «grève des bras croisés». C'est l'instant élu par le FSLN (tercériste) pour s'emparer du Palais national à Managua (22 août). Outre l'écho, l'autorité et la légitimité (négociation par l'intermédiaire de la hiérarchie catholique) qu'en retirent les sandinistes, ils mettent à nouveau la bourgeoisie sur la défensive. Trois thèmes sont martelés dans leur communiqué largement diffusé: la nécessité de l'expropriation des biens de Somoza et de la liquidation de la garde nationale ; l'urgence d'organiser l'insurrection de masse; le besoin d'une unité organique des sandinistes.

La bourgeoisie perd le contrôle de la « greve patronale» (27 août) qu'elle présente comme l'« offensive finale», afm d'écourter les affrontements. Le MPU l'hégémonise, la stimule, l'organise, l'étend. Il l'explique comme une étape du combat. Sur son onde, l'insurrection de septembre est provoquée ( Chinandega, Esteli, Masaya, Leon, Managua). Dix jours d'une insurrection défaite, suivie d'une répression voisinant le génocide. Mais cette défaite fait partie de ces batailles perdues qui permettent l'issue victorieuse d'une révolution, étant donné la profondeur de la crise et la capacité de récupération du FSLN. L'insurrection contribue à l'apprentissage massif du soulèvement insurrectionnel. Elle fournit des leçons aux sandinistes dans l'art de conduire un tel combat (communications, coordination et concentration des forces, jonction entre colonnes de guérilla et soulèvements urbains). Enfm, elle est le creuset d'une unité du FSLN, dont l'urgence s'affirme vu la situation limite et critique dans laquelle il se trouve, et d'une action qui se révèle être une division des tâches. d) A nouveau, misant sur l'affaiblissement du FSLN consécutif à l'insurrection de septembre, le F AO relance l'effort pour une médiation impérialiste. Le groupe des Douze quitte alors le FAO (26 octobre), puis ce sera le PSN. La bipolarisation est ouverte dans le camp antisomoziste, d'autant plus que Somoza met les pieds contre le mur.

Quatre problèmes d'orientation se posent alors au FSLN. Comment accélérer la décomposition du FAO, isoler la dictature et empêcher la renaissance d'entreprises de médiation (ce qui ~tait déjà l'obsession de Castro durant toute la révolution cubaine) ? Comment créer les conditions politiques pour tenter de freiner une intervention impérialiste directe venant au secours d'une «force démocratique» consistante? Comment, dès lors, incorporer des secteurs bourgeois et petitsbourge_ois, sans grandes perspectives, dans une alliance sous contrôle du FSLN ? Comment, sur cette base, accroître le travail diplomatique révolutionnaire nécessaire à la conduite d'une lutte radicalement anti-impérialiste, mais qui, précisément, actualise le danger d'une opération militaire des Etats-Unis ?

La réponse du FSLN à ces questions et à celle d'une relance de l'affrontement à relativement court terme s'articule sur six plans. -Sur la vague d'une relance du mouvement de masse en janvier, le MPU appelle à la création du Front patriotique national (FPN) qu'il hégémonise. Les Douze, le Parti populaire social-chrétien, les Libéraux indépendants, les syndicats sociaux-chrétiens rejoignent le FPN qui doit traduire « l'unité nationale contre le somozisme ». - Le MPU devient le centre de préparation par les couches populaires de l'insurrection (Comité de défense civile, effort logistique). Il s'identifie de plus en plus avec le sandinisme et concrétise l'alliance ouvrière et paysanne. -La consolidation de 1'« armée populaire sandiniste», afm d'assurer l'incorporation des masses à l'insurrection, est fixée comme une tâche de première importance. - Par le biais du Groupe des douze, puis directement, l'effort de diplomatie révolutionnaire se renforce. Il culmine lors du refus de l'OEA, le 17 juin, de prendre en charge une intervention militaire impérialiste. - Une clarification pédagogique est faite devant l'avant-garde des travailleurs sur la différence d'objectifs fondamentaux entre les différentes forces du FPN. -Un « gouvernement provisoire », comportant une « présence marquée » du FSLN, devra être établi pour contrecarrer toutes les manœuvres impérialistes visant à trouver une solution quelconque de continuité avec le régime de Somoza.

L'unification du FSLN s'effectue sur la base d'un accord sur ces tâches et devient l'élément important pour le déclenchement de l'assaut décisif, dès avril 1979.

La nature de classe du nouveau pouvoir

Cette offensive finale associe à un degré supérieur l'ensemble des problèmes d'orientation et de tactique auxquels le FSLN a trouvé des réponses en combinant une clarification sur les perspectives stratégiques et un empirisme conscient nécessaire à toute direction révolutionnaire. a) La marche conduisant au renversement révolutionnaire de Somoza allie la consolidation de colonnes de guérilla capables d'intégrer un grand nombre de combattants et de détachements armés, une guerre de positions - avec un grand rôle des fronts appuyés sur des arrière-gardes (Costa-Rica, Honduras)- et de mouvement, la grève générale révolutionnaire (appelée paria direction nationale conjointe du FSLN, le 4 juin) et un processus insurrectionnel impliquant un degré élevé d'auto-organisation des masses (milices populaires, comités d'action, brigades populaires, déplacements contrôlés de population) et, enfm, l'utilisation d'un haut-parleur national, Radio Sandino.

Le point de rupture à ce moment avec le PSN (fraction Altamirano Eli) met en relief un trait caractéristique de la révolution nicaraguayenne et de la conception du FSLN. Le PSN peut subordonner l'insurrection à un renforcement organique, graduel, du

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MPU. La direction conjointe s'y oppose. Elle comprend les effets négatifs sur J'état d'esprit des masses d'une répression farouche , prolongée, si ne s'affirme pas une contre-offensive décidée et assez rapide. Elle met J'accent, de même, sur le fait que J'absence de tradition d'organisation « classiste » large (à la différence du Salvador) donne à l'auto-organisation active dans le combat insurrectionnel un rôle primordial pour forger J'organisation et la conscience des masses.

Une situation de dualité de pouvoir s'ouvre dans cette phase entre, d'un côté, la dictature et, de J'autre, les forces militaires sandinistes, le MPU, les CDC

(comités de défense civiques) et le FPN.

b) La direction nationale conjointe du FSLN nomme, dans la phase ultime de l'offensive Uuin), une junte de gouvernement de reconstruction nationale (JGRN). Elle est composée de cinq membres et le FSLN y détient la majorité. Deux événements clarifient sa place et sa fonction dans la stratégie du front. Tout d'abord, le FSLN refuse un élargissement de ce gouvernement à d'autres représentants bourgeois. Ensuite, la junte est reçue par Thomas Borge dans Leon libérée le 18 juin. La direction nationale conjointe affirmait déjà son autorité ultime. c) Dans les documents de la JGRN, un apparent cadre commun avec des secteurs bourgeois subordonnés est offert. D'un côté existe le projet d'instauration d'un Conseil d'Etat où le FSLN serait minoritaire. De J'autre des formulations ambiguës peuvent laisser croire possible Je regroupement des forces militaires, dont une fraction de la garde nationale, dans une armée nouvelle.

Le successeur par intérim du dictateur, Urcuyo Malianos, précipite J'écroulement de ce schéma lorsqu'il enjoint « aux forces irrégulières de déposer les armes ». Alors est donné le dernier assaut contre la garde nationale et pour la prise de Managua, le 19 juillet 1979. La garde nationale a implosé. Il y a rupture de l'ossature de l'appareil d'Etat somoziste.

II serait néanmoins erroné de placer dans cet incident provoqué par Urcuyo Malianos et dans la dynamique objective des événements la clé d'explication du processus révolutionnaire dans son aboutissement. Certes, il y a un certain double langage entre les documents et déclarations du FSLN, du MPU et ceux d~ dernière minute de la JGRN. Certes, il y a une dialectique entre la dynamique de la lutte des classes, - des incidents politiques et J'action consciente d'une direction. Mais les facteurs déterminants reposent dans J'éducation donnée, sur Je _long terme, aux cadres et militants ; dans le projet stratégique explicitement formulé ; dans J'organisation politique et militaire des masses qui, tous ensemble, permettent de répondre positivement à de tels événements et à leur suite.

Toute l'orientation du FSLN reposait sur la destruction de la garde nationale, qui suppose tactiquement aussi une politique vers des soldats et des officiers individuellement, pour tenter de fissurer l'armée ennemie. II n'y a pas de compromis institutionnel en vue. Les formulations sur« J'unité nationale antisomoziste » découlent de la compréhension que, dans un tel pays, se conjuguent la formation de la conscience nationale et de classe dans la lutte antidictatoriale et anti-impérialiste pour la conquête du contrôle du territoire comme des conditions de production.

La situation de dualité de pouvoir ouverte en avril-mai 1979 se modifie qualitativement le 19 juillet. Après le renversement révolutionnaire de Somoza, la destruction de la garde nationale (qui se superposait quasi complètement avec l'Etat somoziste) le siège du pouvoir effectif de décision, la centralisation du pouvoir populaire, se trouvent entre les mains du FSLN.

L'appareil d'Etat bourgeois est détruit dans sa partie essentielle et une armée révolutionnaire est construite. Au Nicaragua, comme dans toutes les révolutions, l'appareil d'Etat n'est pas liquidé d'un coup dans sa totalité (administration, banque centrale, parties du système judiciaire). Cependant, la pièce maîtresse en est brisée et une autre, de nature de classe différente, prend sa place. Il y a là une similitude avec la situation de Cuba en 1959 où« l'armée insurrectionnelle, traduisant la volonté des ouvriers et des paysans, disposait du pouvoir réel dans le pays», même si «la bourgeoisie était solidement implantée au premier gouvernement » 4•

La bourgeoisie détient - et continuera à détenir -des bastions économiques consistants. Néanmoins, sa débilité traditionnelle au plan politique, son incapacité dans la dernière période à arracher la plus petite parcelle de la conduite de la lutte contre Somoza, l'obligation où elle fut mise d'exister à J'ombre du sandinisme durant la phase cruciale de la révolution, tout cela rend des plus précaires sa capacité à transposer au plan politique le poids de sa présence économique. Elle possède des canaux d'expression (COSEP,

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participation à la junte, partis), des appuis dans la hiérarchie catholique, des liens privilégiés avec les bourgeoisies latina-américaines et l'impérialisme. Sa présence dans les institutions (ministères), sans pouvoir de décision stratégique, s'explique par la politique d'alliance spécifique du FSLN et par la durée restreinte de la dualité de pouvoir. Il reste donc des éléments de dualité de pouvoir. Mais ils se situent dans le cadre d'un pouvoir aux mains du FSLN représentant les intérêts des travailleurs et des paysans. Il n'y a pas une sorte de partage, plus ou moins égalitaire, des éléments antagoniques de pouvoir. Le fléau de la balance n'est pas indécis.

La conquête du pouvoir politique et le contrôle sur les dispositifs essentiels du pouvoir d'Etat, début de toute révolution prolétarienne, attribuent au FSLN les instruments permettant de défendre la révolution, de l'approfondir, d'élargir et consolider sa base sociale, de lancer des incursions tyranniques dans la propriété bourgeoise, de transformer l'économie dans le sens des intérêts de la classe qui a gagné la révolution. Les rythmes de ces transformations- d'autant plus dans un pays où les forces productives sont très faiblement développées et la dépendance extrême, où s'ajoutent des pressions impérialistes gigantesques - dépendent de toute une série de facteurs, nationaux et internationaux, politiques, sociaux et économiques.

Le 19 juillet 1979 marque les premiers pas de la dictature du prolétariat basée sur une alliance avec de larges secteurs de la paysannerie, de la construction d'un Etat ouvrier, qui doit se consolider, comme tout Etat ouvrier naissant. Il y a une contradiction - mais comprimée dans la camisole de force du nouveau pouvoir en place - entre le contenu socio-économique (poids du secteur privé) et le contenu de classe de cette dictature du prolétariat naissante. « Mais, comme l'explique Trotsky, l'histoire ne connaît-elle pas des cas d 'opposition entre l'Etat et l'économie? Oui. Pendant les premiers mois du régime soviétique, le prolétariat dirigeait une économie bourgeoise. Dans le domaine de l'agriculture, la dictature du prolétariat s'est appuyée, pendant plusieurs années, sur une économie petite-bourgeoise.» (Tome 15, Œuvres, p. 308.) La nature de classe du pouvoir constitué ne peut être déduite mécaniquement de la quantité de nationalisations. Certes, en dernière instance, les fondements économiques décideront de la consolidation de l'Etat ouvrier. Dans une telle « situation-carrefour qui constitue le moment nécessaire de toute révolution» (idem), c'est la direction de l'ensemble des mesures prises qui met en harmonie la classe qui a fait la révolution avec son contenu social.

L'examen de l'ensemble des mesures et conquêtes de la révolution durant ces six dernières années ne peut que confirmer l'affermissement du « second territoire libre d'Amérique». La volonté déterminée de l'impérialisme de le renverser, a contrario, le prouve ·aussi 5•

1. Voir le livre de Carlos Fonseca : Vive Sandino, Managua, Nicaragua, 1984 (en français) et l'article « La lucha por la transformacion de Nicaragua » (1960), in Carlos Fonseca, 0 bras, tome 1, 1981, p. 39.

2. Voir les remarques de Carlos Fonseca, in 0 bras, t. 1. 3. PCN : second parti communiste, issu d'une scission du PSN 4. Raoul Va/des Vivo, Nouvelle Revue internationale, Prague, février 1983.

5. Sur l'organisation du nouveau pouvoir au Nicaragua, voir f'article « La révolution sandiniste et la démocratie de masse», lnprecor n° 195, 29 avri/1985.

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