La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Les nouveaux missionnaires

· Critique communiste, n° 43, juillet 1985 · p. 7-13 · 5 563 mots

Les nouveaux mtsstonnatres • • Daniel Bensaïd 'appel de « l'Internationale de la résistance » publié dans le Monde du 21 mars 1985 est à plus d'un titre Jremarquable. Il diffère en effet des multiples pétitions et initiatives prenant la défense d'un prisonnier politique ou d'une minorité opprimée, au nom des droits de l'homme:

Al. Cet appel, au nom de la lutte préventive contre une menace «totalitaire» et des «droits de l'homme», revient à nier la souveraineté d'un Etat indépendant, le droit d'un peuple à disposer de lui-même: «Après quatre ans de dictature, un parti totalitaire, le FSLN, n'a pas réussi à briser la résistance d'un peuple. Ainsi que les élections l'ont démontré, et malgré les pressions organisées par le FSLN, plus de la moitié des électeurs nicaraguayens lui ont refusé leurs suffrages. La proclamation de l'état d'alerte montre qu'après la relative ouverture qu'ont constitué ces élections, le projet du FSLN reste bien la mise en place du totalitarisme. »

Voici ,donc un texte signé par des intellectuels' français de renom, philosophes, chercheurs ou sCientifiques, et qui constitue une prouesse dans l'art de l'insinuation et du mensonge. Ainsi, malgré les pres-

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sions, plus de la moitié des électeurs auraient refusé leur suffrage au FSLN. Curieuse logique ! Il y a eu, aux élections de novembre 1984, sous l'œil de nombreux observateurs internationaux, 80 % de participation électorale et le FSLN a obtenu plus de 60 % des suffrages exprimés. D'après les signataires de l'appel, que faudrait-il dire de la légitimité d'un Reagan élu par 25 % de l'électorat, ou d'une Thatcher qui, du haut de ses 32 %, brise totalitairement la grève des mineurs, attaque les franchises municipales, et met en cause les droits syndicaux. Faut-il rappeler que « plus de la moitié des électeurs ont refusé leurs suffrages » à François Mitterrand en 1981 comme à Valéry Giscard d'Estaing en 197 4 ? Sept partis ont participé aux élections nicaraguayennes, avec égalité de subvention de la part de 1 'Etat, égalité de temps dans les programmes de radio et de télévision, et il suffisait de 1 % des voix pour avoir des élus (on est loin de la fameuse barre des 5 % ! ).

Quant à la proclamation de l'état d'alerte au lendemain des élections, s'il illustre quelque chose, ce ne sont pas les intentions totalitaires du FSLN, mais bien la réalité de l'agression impérialiste et sa volonté ouvertement annoncée par le rapport Kissinger de ne pas tolérer la consolidation d'un Etat indépendant et révolutionnaire en Amérique centrale.

2. La conclusion de cette « analyse » expéditive de la situation, c'est un appel à la guerre: «C 'est pourquoi nous considérons que l'aide à tous les secteurs de l'opposition est indispensable pour que les Nicaraguayens puissent se défaire de la dictature d'un parti totalitaire ... » « Ces raisons nous font demander au Congrès des USA, dans un esprit de solidarité démocratique, de reconduire l'aide à la résistance nicaraguayenne. La reconduction de cette aide est nécessaire d'un point de vue stratégique. »

Ici, les termes sont beaucoup plus précis. L'aide à « tous les secteurs de l'opposition » inclut à dessein et sans la moindre ambiguïté les forces somozistes. II s'agit non pas d'une aide médicale ou humanitaire, mais explicitement « stratégique », autrement dit militaire.

3. Cet appel ne cherche pas à se couvrir d'un quelconque neutralisme, ou de « la morale de l'urgence » chère à A. Glucksmann. Il se situe dans un conflit de camps et de civilisations, résolument du côté de la défense de l'Occident: « Si vous échouez au Nicaragua, nous sommes en droit de vous demander : où allez-vous échouer la prochaine fois ? ... Le monde libre attend votre réponse. Ses ennemis aussi. »

4. Enfin, les signataires ... ! On trouve parmi eux, à côté de réactionnaires classiques et endurcis comme J.-F. Revel, Ionesco ou M. M. Fourcade, des staliniens retournés comme Pierre Daix ou Le Roy Ladurie, et des maoïstes repentis comme les Broyelle ou BernardHenry Lévy. C 'est en quelque sorte le point d'orgue d'un retournement. En demandant à l'Etat américain plus d'énergie dans son rôle de gendarme contre un peuple de trois millions d'habitants, ces « intellectuels » joignent la lâcheté à l'infamie. Niant le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, ils se disqualifient dans la défense des droits de l'homme, dont ils prétendent faire profession.

Pourtant. dans son excès et son indignité, un tel geste ne peut être considéré comme une bavure ou une légèreté. Certains diront peut-être qu'ils ont signé par inattention. Ce ne serait pas une circonstance atténuante, mais plutôt aggravante, une preuve d'irresponsabilité totale dans la façon d'engager leur responsabilité morale. Au-delà des reculades éventuelles, il faut bien considérer la possibilité même d'un tel appel comme un symptôme : comment est-il possible, en un peu plus de vingt années, de passer du Manifeste des 121 1 à ce manifeste de la honte, sans assister à de plus vigoureuses réactions dans ce qu'il est convenu d'appeler l'intelligentsia de gauche ?

« La déchirure » et « le retournement »

Quelque chose s'est certainement brisé à la fin des années soixante-dix. Cette « déchirure » est celle d'une vision unifiée du monde, où luttes de classes et luttes de libération nationale semblaient se rejoindre naturellement ; où l'histoire et la morale semblaient marcher du même pas et dans le même sens. La guerre de libération algérienne, celle du Vietnam traçaient une claire frontière entre un juste droit et une oppression, entre l'espoir et la barbarie, ou encore (pour reprendre une expression d'Armand Gatti) entre la planche à clous et l'ordinateur. La justice et la liberté se tenaient ensemble du même côté de la barricade.

Ensuite, les choses se brouillent et se compliquent ; avec les guerres d'Indochine entre la Chine et le Vietnam, le Vietnam et le Cambodge, avec la guerre de .I'Ethiopie en Erythrée, avec l'invasion soviétique de l'Afghanistan, avec l'interminable guerre entre l'Iran et l'Irak... En même temps, sous les coups de la crise, l'avenir en Europe n'apparaît plus comme la promesse d'un socialisme prospère, prenant le relais de l'expan-

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sion capitaliste à bout de souffle, par une passation de pouvoir qui ressemblerait plus à une grande fëte soixante-huitarde bon enfant qu'à une révolution héroïque.

La génération gâtée de l'après-guerre d'Algérie découvre à la fois les incertitudes du futur, les maléfices cachés de la planche à clous, et les délices ignorés de l'ordinateur. Une partie des enfants de Mai rejoint, dans la réinsertion sociale et le ressentiment moral, les repentis amers de la génération précédente. Les gogos du stalinisme comme Le Roy Ladurie et les gogos du maoïsme comme Glucksmann croient liquider leur stalinisme passé. Ils ne liquident que le communisme et conservent l'inquisition. Leur amour-propre blessé a besoin d'un bouc émissaire. Puisqu'ils n'ont pas pu se tromper, c'est le prolétariat qui est coupable, porteur du germe totalitaire, et qui les a déçus.

Saisir la genèse d'un retournement ne suffit pourtant pas à en comprendre l'écho. Le face à face narcissique du lobby universitaire et du lobby journalistique y est pour quelque chose : jeux de miroirs, d'ascenseurs qu'on se renvoie, d'hommages réciproques ... On n'écrit plus pour chercher ou pour penser, mais pour paraître. La pensée, saisie par l'actUalité, devient journalistique. Par déformation professionnelle, elle finit par confondre le fait divers et l'histoire. En coulisses, jouent des machineries moins improvisées. Depuis la Trilatérale s'est dessinée une campagne de remobilisation idéologique et de réhabilitation de l'impérialisme, destinée à effacer les mauvaises traces de la guerre du Vietnam. Colloques et séminaires en tout genre doivent y contribuer. Naïfs ou complaisants, les intellocrates en mal de représentation ne sont pas regardants sur les commanditaires. Nombre d'entre eux deviennent commis voyageurs, marchands de potions antitotalitaires, et pourquoi pas, de Pershing 2 •••

Négation du rapport colonial Par-delà les effets de mode, quelle est donc la racine substantielle du problème ? Pourquoi les boussoles ont-elles tendance à perdre le nord?

Les conflits de classes à l'échelle internationale ne se laissent pas déchiffrer dans une transparence immédiate. Ils sont médiés par l'existence d'Etats, de relations de dépendance, de réseaux et des alliances. Il n'y a pas seulement deux groupes ouvertement antagoniques, celui des bourgeois et celui des prolétaires, des opprimés et des oppresseurs. Il existe aussi des hourgeoisies dépendantes et opprimées ; cm '11lle il existe des oppresseurs qui agissent au nom du pr llétariat. Les conflits se croisent et se superposent: Est-Ouest, Nord-Sud, interimpérialistes (rivalités Etats-Unis, Europe, Japon), interbureaucratiques (conflit sino-soviétique), guerres ou litiges entre nations dépendantes (Pérou-Equateur, Iran-Irak, Chili-Argentine, Inde-Pakistan).

S'ils résultent d'une combinaison complexe de facteurs multiples, ces conflits ne sont pas pour autant irrationnels, livrés à une désespérante opacité. Ils obéissent en dernière instance à une logique sociale. Mais il n'est pas toujours facile de remonter dans chaque cas à cette logique latente, de déterminer l'enjeu. Le problème est donc bien réel, et nous y reviendrons. Mais nous voulons auparavant dégager la fonction du discours auquel il sert d'alibi.

Nombre d'auteurs en prennent en effet prétexte pour effacer, ni plus ni moins, la réalité du rapport colonial. C'était là le noyau de l'argument de Pascal Bruckner dans son livre le Sanglot de l'homme blanc 3 : prendre partout le parti de l'homme contre les tyrans, considérer les rapports de pouvoir et de domination lisibles sous toutes les latitudes, plutôt que la réalité touffue des rapports sociaux. L'intellectuel n'a plus guère sur ce terrain à s'encombrer d'histoire ou d'économie, de s'alourdir de la simple étude des faits. Un vague brouet psychanalysant lui tient lieu d'instrument: la domination engendre la soif de dominer; il n'est pas de pire tyran que l'esclave devenu maître à son tour ; il y a chez tout opprimé un Pol Pot ou un Khomeiny qui sommeille ...

Ainsi, quelle est l'image qu'André Glucksmann ramène pour les lecteurs du Point de son voyage d'enquête en Nouvelle-Calédonie ? La Nouvelle-Calédonie, ce sont « cent quarante mille 'personnes (la population d'un petit arrondissement de Paris) sur une île grande comme la moitié de la Belgique. Si elles n'arrivent pas à s'entendre, c'est à désespérer d'elles et de la France 4 ».La Nouvelle-Calédonie, ce n'est donc pas une colonie, devênue qui plus est une colonie de peuplement, mais une simple réalité géographique, neutre, définie par sa superficie et le nombre de ses habitants. Oubliés le statut de l'indigénat, la question agraire, les clameurs de lynchage de la population caldoche à l'annonce de l'assassinat d'Eloi Machoro. Qui plus est, cette île est privée d'emblée de toute réalité propre: elle n'existe que par rapport à la France, garante et responsable de ses destinées.

La conclusion, d'ailleurs logique, c'est la négation radicale des rapports historiques concrets, de domination et d'inégalité au nom de l'identité universelle abstraite des droits de l'homme: «Les immigrés à la mer sonne aussi intolérant à Nouméa qu'à Dreux ... Le colonialisme est dépassé, mais pas moins les exclusivismes nationalitaires qui balkanisent la planète. Dans l'hypothèse du pire, pitié pour la population kanaque: elle n'a nul refuge où fuir une indépendance sanguinoJante semblable à tant d'autres. »On est parfois tenté de lire trop vite pour prêter attention aux multiples chausse-trapes du langage. II vaut pourtant la peine de s'y arrêter, car c'est bien ainsi, goutte à goutte, que se distille l'idéologie au quotidien.

Ainsi, « les immigrés à la mer sonne aussi intolérant à Nouméa qu'à Dreux». Cette apparente équité suppose une solidarité entre les immigrés de Dreux et les caldoches de Nouméa, sur la base du seul critère de déplacèment géographique. Peu importe que l'immigration de Dreux soit une immigration économique forcée, souvent sans bénéfice des droits sociaux et civiques du pays dit d'accueil ; et peu importe que les caldoches soient des colons soutenus par leur métropole dans une entreprise de spoliation. Du point de vue du rapport colonial, il y a évidemment plus en commun entre les Kanaks de Thio et les immigrés de Dreux d'un côté, entre les caldoches de Nouméa et les racistes de Dreux

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de l'autre, qu'entre les« immigrés'» de Nouméa et ceux de Dreux.

« Le colonialisme est dépassé, mais pas moins les exclusivismes nationalitaires qui balkanisent la planète. » Tiens donc ? Si le colonialisme est dépassé, il faudrait · commencer par reconnaître sans marchandage le droit àJ'indépendance des dernières colonies françaises, de la Nouvelle-Calédonie, des Antilles, de la

Réunion. A moins que Glucksmann ne reprenne à son compte la fable de la départementalisation... Mais au-delà de l'indépendance politique formelle, il existe une dépendance économique, technologique, culturelle, qui porte le nom de néo-colonialisme. C'est cette réalité que notre philosophe écarte d'un mot, pour mieux pouvoir se débarrasser des droits nationaux des peuples pillés, endettés, affamés, et désormais accusés «d'exclusivismes nationalitaires ».

Enfin, comble de la tartufferie, le philosophe dans sa générosité sans limite défend le maintien du rapport colonial (par ailleurs occulté) au nom de l'intérêt des Kanaks eux-mêmes ! «Dans l'hypothèse du pire [l'indépendance ! ] pitié pour la population kanaque. » Peu importe donc la volonté d'un peuple. II n'aurait de meilleur guide que le philosophe blanc, qui vient précisément lui inculquer que le « colonialisme est dépassé >> !

Ce discours tortueux remplit une fonction politique. En escamotant le rapport colonial passé et présent, la spirale de la dépendance et ses effets sur des sociétés entières, il justifie comme meilleure solution la perpétuation du statut colonial ou néo-colonial, en même temps qu'il restaure la bonne conscience blessée de l'Occident. Bruckner réduit ainsi le tiers-mondisme à une tocàde intellectuelle : « Le glissement de l'anticolonialisme de 1 'après-guerre au tiers-mondisme des années soixante fut le passage de l'allergie à soi-même à l'effusion envers les tropiques régénérateurs. » II n'y voit qu'un « a priori de culpabilité d'Européens élevés dans la haine de nous-mêmes», saisis pour la cause des opprimés de « frissons proches du spasme >> à la manière des «jeunes filles bourgeoises >>. II y a une certaine cohérence à nier la réalité de l'oppression coloniale et à sombrer dans les clichés littéraires machistes vieux d'au moins un siècle.

. La conclusion de cette entreprise audacieuse de déculpabilisation est directement et explicitement politique. II s'agit de réhabiliter l'image de marque des Etats-Unis, malmenée par la guerre du Vietnam et le départ précipité de Phnom Penh, bannière étoilée sous le bras, il y a dix ans à peine. Brückner accommode pour la circonstance les vieux hymnes à la gloire de l'Amérique, que Sardou avait au moins le mérite de chanter avant qu'ils ne reviennent à la mode, en même temps que les technologies et la diététique californiennes: «L'Europe de l'Ouest n'ignorait pas que, sans le secours des marines, elle aurait été purement et simplement rayée de la carte. II est des générosités qui sont des formes d'affront. Puisque le salut était venu de l'extérieur, à l'exception des maigres résistances internes dont l'efficaçité fut pl!lS symbollque que militaire, cela signifiait en clair qu,e les forces vives de ces nations avaient vécu ... [Après 1965} la vieille catin appauvrie et nécessiteuse [l'Europe] dénonçait la perversité de la jeune putain pour se blanchir de ses méfaits antérieurs. Au lendemain de la guerre d'Algérie et de ses sanglantes saturnales, quelle joie pour les Français de se délivrer du fardeau colonial sur les épaules de l'oncle Sam ... » (page 29).

A ne plus voir que des conflits d'Etats, de continents ou de caractères, ces messieurs deviennent amnésiques au point de présenter le débarquement américain comme une généreuse expédition philanthropique. II n'y a pas eu de course de vitesse pour savoir quel pouvoir serait installé à Paris, de grandes négociations sur le dos de l'Allemagne, de partage de l'Europe pour neutraliser son potentiel révolutionnaire. Téhéran, Yalta et Potsdam n'ont pas existé pour l'historien Brückner, mais seulement les Gis libérateurs, leurs chewing-gums et leurs tablettes de chocolat. Plus politique, Glucksmann prolonge l'épopée. Les Pershing qu'il réclame aujourd'hui à cor et à cri contre le pacifisme mou d'une jeunesse allemande décadente, ne sont que la continuation historique de cette libération avec d'autres moyens nucléaires.

La négation des différences

Derrière la tolérance affichée envers la diversité de la planète, le discours néo-colonial développe en réalité l'universalisme le plus abstrait. Une morale hypocrite supplante la politique. La géographie et les climats refoulent l'histoire. La juxtaposition de différences masque les rapports d'inégalité et de domination. Derrière le scintillement et la bigarrure de ces différences ethniques et culturelles, il ne subsiste qu'une val.eur universelle, celle de l'individualité abstraite et des droits

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de l'homme. Nul ne songera à sous-estimer le progrès que signifierait l'extension réellement universelle de la reconnaissance des droits de l'homme. Même dans leur abstraction et ·leur incomplétude, ils n'ont pas fmi de représenter un progrès dans la lutte pour l'émancipation sociale.

Mais la reconnaissance du « droit à la différence » (si prisé, il y a quelques années, et souvent par les mêmes auteurs) s'achève dans sa propre négation.

Prenant le contre-pied de la mobilisation antiraciste, Annie Kriegel renvoie dos à dos racistes et antiracistes, les seconds n'étant que la figure inversée des premiers : « Racistes et antiracistes, également obsédés, ont ceci de commun et d'insupportable que, tout en se combattant férocement et en s'excommuniant réciproquement, ils cultivent ensemble une idée de la France rigoureusement opposée à l'idée que les Français se sont fait d'elle au fil du temps» (le Figaro du 2 avril 1985). Ici encore, la symétrie part de la négation du rapport d'oppression. Combien de fois a-t-il fallu répéter que le nationalisme de l'opprimé n'est pas le même que celui de l'oppresseur? De même, la revendication d'identité communautaire de Noirs aux Etats-Unis ou de jeunes Beurs n'est pas la simple image renversée du racisme de l'oppresseur.

« L'idée de la France » que revendique Annie Kriegel, c'est « l'élimination radicale de la différence par l'origine ethnique au niveau des individus ». Dans la société concrète, cette élimination est une pure opération de l'esprit; de même que l'élimination de l'appartenance de classe, au profit de la seule universalité du citoyen, aussi longtemps que subsistent des inégalités sociales effectives et des rapports de domination. La seule façon de nier ces différences ou de tenter de les dissoudre sans les dépasser réellement, c'est le recours à une communauté mythique supérieure, la grande nation historique qui s'arroge le droit de décider du sort des peuples sans histoire, ou bien le culte d'un dieu égalisateur. C'est d'ailleurs ce qu'avoue non sans cohérence le réactionnaire expérimenté François Brigneau : « Ce qui peut réduire la différence, c'est la communauté nationale et la religion commune. Le meilleur antiracisme, c'est la patrie et un dieu partagé» (Présent du 1•r février 1983).

L'égalité véritable est dans la différence reconnue, acceptée et surmontée, non dans sa négation formelle. Comme l'écrit Adorno, «la paix est l'état de la différenee sans domination dans laquelle les différences communiquent » (Modèles critiques, p. 263). L'égalité par l'abolition dectétée -des différences historiques et culturelles débouche, ce n'est pas le moindre paradoxe, sur une totalité abstraite, non articulée, sans--médiations, en un mot «totalitaire», si ce terme galvaudé a encore un sens.

Pratiquement, le refus de regarder en face les rapports de forces et de domination entre groupes, nationalités, ou classes, participe d'une entreprise de dépolitisation au sens strict. Le monde devient un grand théâtre d'ombres et de sang où s'ébattent des «héros» mythologiques. Les continents et les époques se télescopent . dans l'éternel recommePcement de la même tragédie jouée par les mêmes personnages. Le • stalinisme n'est plus un phénomène politique spécifi-

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que, défini dans un contexte social et historique donné. Le« stalinien » devient un « type » caractériel, universel et éternel. Il suffit de défendre une idée ou de prendre parti, de refuser le scepticisme m:uménique ou même d'élever la voix pour être suspect de stalinisme.

L'histoire perd alors non seulement son sens, si l'on entend par là une destinée qui s'accomplit, mais sa signification, son intelligibilité, au profit d'une nuit chaotique où tous les chats sont gris et où prévaut la loi de l'amalgame. Bruckner peut alors laisser libre cours à son inspiration lyrique, sans égard à la moindre rigueur : « Ainsi, que sont les grands dictateurs du monde arabe, africain ou sud-américain, si ce n'est la .répétition dégradée, criarde de tous les tribuns, césars et colonels de l'histoire européenne ; qu'est-ce que Kadhafi sinon la version bédouine du Duce, Khomeiny un Robespierre déguisé en Ali Baba doublé d'un Torquemada manipulateur de médias, Bokassa les noces bouffonnes de Bonaparte et du général Boulanger, Mobutu un court-bouillon de monarque absolu aromatisé à la sauce gaullienne. Les Pinochet, Castro, Galtieri, Stroessner et consorts des cocktails de maffiosi et de mini-führers hispaniques? Tyranneaux, fanfarons sanglants, Frankenstein tropicaux, tous ceux-là qui traitent la liberté comme un délit reproduisent les heures les plus sombres de notre passé et ne sont eux-mêmes que des histrions de seconde main » (p. 259). Heureusement, pour « nous » consoler nous avons « notre » présent : l'avance d'un siècle ou plus, et la satisfaction d'avoir bénéficié d'histrions de première main! Au grand guignol de l'épouvante revue par Bruckner, l'Occident gagne encore.

D'une « morale de l'urgence » à une « politique de l'urgence »

Il est temps de coudre ensemble ces fragments néo-coloniaux qui ébauchent une vision du monde. Cornelius Castoriadis, autre repenti tapageur, nous a mâché le travail dans une tribune publiée par le Monde du 26 février 1983. Il y expose ce que l'on peut qualifier sans extrapolation abusive de credo d'un pro-impérialisme conséquent: Castoriadis s'octroie l'avantage de la lucidité en désignant les démocraties occidentales comme des « oligarchies libérales ». «Mais telles qu'elles sont, elles forment un socle social historique précieux sur quoi autre chose pourra être édifié. » Or, « ces sociétés se trouvent à présent sous une triple menace. Elles sont d'abord menacées militairement et politiquement par la stratocratie russe, que la dynamique interne pousse à la domination mondiale et qui ressent comme un danger mortel la simple existence de sodétés où se pratiquent les libertés et des droits effectifs. Elles sont ensuite menacées d'être submergées par un tiers monde trois fois plus peuplé qu'elles, et dont l'arnindadaïsation (ou kadhafisation, ou khomeinisation, ou galtiérisation) semble représenter la pente politique la plus forte. Elles sont enfin et surtout menacées par leur propre décomposition ... ». .

Tout y est: le péril rouge, plus le péril jaune, plus la décadence interne. Les barbares sont déjà dans Rome ! Devant l'urgence, il faut choisir son camp, celui

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du moindre mal, les dictatures dont on revient contre le goulag dont on ne revient pas, ou encore, pour parler comme madame Kirckpatrick, les Etats autoritaires contre les Etats totalitaires. Les trente mille disparus d'Argentine, les torturés et exécutés du Chili, du

Guatemala et du Salvador, seront passés au compte des faux frais, tant est prioritaire la nécessité de contenir l'expansionnisme ... du Nicaragua révolutionnaire, dont l'une des premières décisions fut pourtant d'abolir la peine de mort et de gracier les ex-somozistes !

Nous n'allons pas tomber à notre tour dans la hantise du complot. Mais il faut bien remarquer que ces intellectuels au-dessus de tout soupçon, guidés par le seul amour des idées, jouent, fût-ce à leur insu, leur partition dans une symphonie qui n'a rien d'improvisé. II y a, depuis la fin des années soixante-dix, prolifération d'organismes privés qui, par le truchement de ramifications multiples, se chargent aussi bien de l'aide privée à la contre-révolution que de sa couverture idéologique 5• Même les organismes initialement à buts humanitaires, comme Médecins sans frontières, n'échappent pas à l'engrenage. L'organisation Libertés sans frontières, qui est l'un de ses dérivés, traduit en colloques militants la pensée anti-tiers-mondiste de Glucksmann ou Bruckner. Les nouveaux philosophes sont devenus les nouveaux missionnaires d'une nouvelle évangélisation.

Voici quelques années que le pèlerin Glucksmann prêche une morale de 1 'urgence qui secourt sans distinction et sans trier parmi les victimes. Plus réaliste et plus pratique, Bruckner reconnaît que « l'étendue de la détresse déborde toujours les bonnes volontés ... Même une morale de l'extrême urgence ne peut manquer d'être discriminatoire ... Aujourd'hui comme hier on choisit encore ses pauvres. » (p. 145). De plus, une morale ne peut se passer d'une politique. Dans le meilleur des cas, cette politique du moindre mal devient une apologie du fait accompli : « La démocratie se construit chaque jour, patiemment, par petits pas et conquêtes minuscules.. . Quelques libertés formelles valent mieux qu'un totalitarisme intégral. » Cet humanisme à pas de fourmi et ce bon sens tautologique sont de Bruckner. Leur conclusion inévitable c'est la défense de l'archipel du monde libre assiégé par toutes sortes de barbaries. Mario Vargas Llosa a donné de cette philosophie de la résignation une mauvaise version littéraire dans son dernier roman 6 • Ni lui ni Bruckner ne s'interrogent sur ce qui fait système dans la dialectique de l'oppression. Ni l'un ni l'autre ne se demandent si la faim, la misère et la violence du tiers monde endetté ne sont pas la face cachée de leur lune libérale, le dessous de table honteux à payer pour la liberté exclusive du monde libre.

Ainsi, de silence en falsification, d'urgence en urgence, il n'y a bientôt plus qu'un pas entre« la morale de 1 'urgence >> selon Glucksmann, et la politique de l'urgence selon Castoriadis. C'est ce pas qu'ont franchi les signataires de l'appel de l'Internationale de la résistance.

Derrière cette offensive idéologique « anti-tiers-mondiste » ou plus exactement néo-coloniale, il existe un problème véritable pour des révolutionnaires. Est-il encore possible, sous l'enchevêtrement et le chevau-

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chement des conflits sociaux, étatiques, religieux, de repérer un ft! conducteur, même souterrain. De la réponse à cette question dépend aussi la possibilité d'un internationalisme authentique et d'une internationale révolutionnaire.

La dissidence de la dissidence Dans l'un de ses courts essais sur l'Esprit révolutionnaire 7 , Leszek Kolakovsly répond de façon catégorique que le projet d'une grande internationale est devenu mythique, tant il est désormais impossible de ramener l'histoire qui se fait à une «contradiction principale». A défaut de grande internationale révolutionnaire, fraternelle et solidaire, il ne se prive pas pourtant de choisir à sa manière la contradiction principale, selon une fracture Est-Ouest, en signant lui aussi l'appel de l'Internationale honteuse, dite de la

Nous affirmons au contraire que l'articulation du monde en Etats ou en blocs ne remplace pas les classes. Que ces médiations demeurent des médiations, rien de plus. Et que nous devons dans chaque cas, même si c'est difficile, continuer à nous orienter à la boussole de ce qui est médié : la lutte des classes.

Dans les conflits entre puissances impérialistes et Etats coloniaux et dépendants, nous sommes inconditionnellement du côté des seconds.

Contre toute tentative de restauration du capitalisme à Cuba, au Vietnam, en Chine, ou en URSS, nous sommes du côté de ces Etats contre l'impérialisme.

Dans les conflits interbureaucratiques, notre position dépend d'une analyse concrète. Nous n'étions pas

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indifférents, mais du côté de la Yougoslavie au moment du conflit entre Tito et Staline ; du côté de la Chine quand Khrouchtchev lui a retiré l'aide des experts et techniciens soviétiques ; du côté du Vietnam, émergeant d'une interminable lutte de libération, pour faire face à la pression militaire chinoise. Dans chaque cas, la question est politique et concrète. Elle dépend du degré de cristallisation des bureaucraties en présence, de leurs intérêts propres, de leur rôle international.

Nous sommes contre l'invasion soviétique de la Tchécoslovaquie au nom de « l'internationalisme socialiste », qui n'est que l'alibi idéologique des intérêts d'Etat de la bureaucratie soviétique. Nous sommes contre l'invasion de l'Afghanistan qui n'a rien à voir avec les intérêts du prolétariat à l'échelle internationale, ni avec ceux du peuple afghan réduit au rôle d'otage des intérêts diplomatiques et géopolitiques de la bureaucratie du Kremlin.

Nous sommes pour le défaitisme révolutionnaire de part et d'autre dans la guerre entre l'Iran et l'Irak, qui saigne deux peuples dominés et opprimés au profit d'intérêts qui ne sont pas les leurs.

Nous n'acceptons pas le chantage à l'urgence, la sommation de « choisir son camp » entre blocs ou Etats. Nous voulons rester à la fois du côté des paysans et travailleurs salvadoriens contre l'oligarchie et J'impérialisme, et du côté des travailleurs polonais contre la bureaucratie. La voie n'est pas toujours aisée, il est possible de s'y tromper, mais aussi de corriger ses erreurs à condition de garder le cap. Dans tous les cas, les intérêts historiques et généraux du prolétariat, le point de vue de la révolution comme processus mondial, priment les intérêts temporaires et particuliers.

Pour rester révolutionnaire, le marxisme doit rester tout entier du côté des exploités et des opprimés, indépendant des idéologies étatiques, même quand elles se présentent comme un marxisme-léninisme institutionnalisé. Contre les amalgames, les communions faciles et les compagnonnages douteux, il doit oser être la dissidence de la dissidence.

La théorie de la révolution permanente, au-delà peut-être de ce qu'avait pu imaginer Trotsky, fournissait un cadre cohérent pour penser cette véritable résistance prolongée contre toute oppression. Elle permettait de comprendre la possibilité de cristallisation d'Etats et de bourgeoisies dépendantes insérés dans le système impérialiste. Elle permettait de saisir la dégénérescence bureaucratique des premiers Etats, issus de révolutions victorieuses, et d'inscrire la lutte contre la bureaucratie dans l'extension et l'approfondissement de la révolution à l'échelle internationale. A plus forte raison, dépuis le partllge du monde de Yalta, elle donne les moyens d'élucider le chassé-croisé des intérets et des confrontations, tout comme le funambulisme vénal de nouvelles couches dominantes rachitiques du tiers monde, qui s'efforcent de tirer parti des rapports entre l'impérialisme et la bureaucratie.

C'est là notre fil à plomb. C'est celui du seul non-alignement concevable par rapport aux intérêts d'Etat, du seul nouvel internationalisme possible à l'horizon de notre fm de siècle. Nous ne sommes précisément pas de ceux qui luttaient « pour installer à

Saïgon un régime dont nous ne voulions plus à Prague», comme le dit Edgar Morin cité par Bruckner.

Dans cette perspective, la solidarité avec les luttes de libération nationale est inconditionnelle. Ce n'est pas une solidarité d'usurier qui escompte les intérêts d'une quelconque reconnaissance. « Ils ne nous avaient rien promis», reconnaît amèrement Jean Daniel (le Nouvel Observateur du 4 décembre 1978). « Ils » n'avaient en effet rien à nous promettre. « Ils » réclamaient un droit. Nous pouvons toujours ensuite discuter ce qu'« ils» font de leur liberté, à condition de n'avoir pas préalablement marchandé le soutien, et de tenir compte encore du fait que l'indépendance politique n'efface pas à elle seule les déformations de la dépendance économique, de l'analphabétisme, de décennies de pillage et de soumission culturelle.

L'Algérie indépendante n'est pas l'Algérie socialiste que nous espérions. Le Vietnam n'a pas répondu à l'immensité des espoirs qu'il avait sus_cités. Mais l'Algérie est indépendante. Le peuple vietnamien a chassé l'impérialisme le plus puissant de Saïgon ; et rien ne sera plus comme avant. Ces libérations sont des victoires, y compris pour nous. Après èommence un nouveau chapitre et une autre lutte, mais non une page blanche. Pour que les Nicaraguayens émancipés de la dictature somoziste puissent choisir le plus librement possible leur avenir, en échappant à de nouvelles dépendances, il ne faut pas jouer les renifleurs de goulag à qui on ne la fait plus. L'urgence en J'occurrence consiste à s'opposer à l'intervention militaire américaine et à apporter la plus large solidarité matérielle et humaine.

Nous avons crié « Même combat! », ironise aujourd'hui Bruckner. Oui, « même combat » ! Mais l'unité de la révolution à l'échelle mondiale n'est pas une donnée immédiate, spontanée et transparente. Elle se construit, en devenant consciente, en intégrant les différences sans les refuser, en les articulant, en combinant ce qui est inégal. Ce qui rend possible l'universalité du marxisme, ce n'est pas un fétiche dont il serait porteur, c'est l'extension universelle des rapports de production capitalistes dont il rend compte. Encore faut-il le nourrir en retour, le métisser lui aussi, des apports et des expériences liés à l'extension de son champ d'application.

1. En 1960, le 11 Manifeste des 121 11 proclamait le droit à l'insoumission des jeunes Français envoyés combattre le peuple algérien. Ce manifeste connut un retentissement considérable.

2. C'est notamment le cas de J.-F. Revel, ravi de figurer à la tribune d'un colloque sur la presse organisé par Causa, filiale intellectuelle de la secte Moon; ou encore de Glucksmann, habitué des colloques de géopolitique organisés par Marie-France Garaud. En 1984, il a publié un pamphlet contre le mouvement pacifiste européen et pour le déploiement des fusées Pershing. Curieusement, Moon avait organisé en 1983 un 11 factfinding tour» en Europe sur le danger des pacifismes et du pacifisme allemand en particulier.

3. Editions du Seuil, 1983. 4. Le Point, 25 mars 1985. 5. Les multiples ramifications de la secte Moon et de son annexe idéologique Causa, les organismes du type de l'Internationale de la résistance ou du CIEL en France participent de cette entreprise. Voir à ce sujet le dossier de J.-F. Boyer dans le Monde diplomatique de février 1985 et d'Alain Grech dans le Monde diplomatique de mai 1985.

6. Vargas Llosa, l'Histoire de Mayta. 7. Editions Médiations.

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