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DOSSIER

De Funès contre Jerry Lewis

· Critique communiste, n° 47, décembre 1985 · p. 16-19 · 2 791 mots

Cinquième chaîne

De Funès contre Jerry Lewis

Alexis KAROL out ce tohu-bohu autour de la création d'une chaine de télévision privée tourne au ridicule. Ecoutons-les. Charles Fiterman, ministre d'Etat en juillet 1982 quand fut votée la loi qui permet « une liberté de la communication audiovisuelle » en France ((Le Président et le gouvernement, dit-il, passent par-dessus bord toutes les idées et propositions socialistes d 'avant 1981. '' Et celle-ci, de Michel Péricard, député RPR et ancien journaliste à l'ORTF : ((Monsieur Berlusconi, un homme que le gouvernement reconnaît comme le fourrier des sous-productions les plus lamentables, américaines, brésiliennes, japonaises, cosmopolites (sic) ( ... ) fera tout ce qu'if voudra. JJ « Le droit commercial bafoué», «l'identité culturelle de la France en danger de mort», «acharnement et frénésie destructrices», « tripatouillages >>, « coups de force >>. Mais où vont-ils s'arrêter?

François Mitterrand, dans sa conférence de presse du 21 novembre, a raison d'ironiser : ((Il fallait bien que quelqu'un gagne. Est-ce que, dans une société libérale celui qui gagne est le pire ? '' Le PC et la droite jouent la surprise et l'indignation. Pourtant, tout était clair depuis longtemps. Les apôtres du libéralisme sont servis et bien servis. Quant au PC, n'admet-il pas ((le recours maîtrisé . -certes- au privé '' dans le domaine de l'audiovisuel, dernier .avatar sans doute de cette «conception révolutionnaire d'une économie mixte >> prônée par Philippe Herzog dans l'Economie à bras-le-corps?

Alors, (( où est le scandale ? ''· comme le demande Françoise Giraud. Scandaleuse, cette « guerre >> économique pour se partager le marché européen et international de l'audiovisuel? Scandaleux, ce pied-de-nez de Mitterrand à la droite et à Hersant? Scandaleux, vraiment, « Sua Emittentiaz >> Berlusconi, ce « fossoyeur du cinéma italien >> ? Lorsque la Gaumont rachetait ou s'assurait l'expjoitation d'une centaine de salles de cinéma en Italie, au Mexique ou au Brésil, sans pour autant participer, sinon de manière minime, à la production intérieure, on ne trouvait rien de scandaleux à cette stratégie multinationale. II est vrai qu'elle le faisait sous le drapeau français. Plus drôle encore, la Gaumont n'a-t-elle pas créé avec Canale 5 (le principal réseau de Berlusconi) la société de production G 5 ?

Et la presse, (( dans laquelle subsiste un peu de pluralisme ''· comme le dit Georges Marchais, dont on voit les porte-parole patronaux soudain inquiets de ((l'avenir de la communication en France, des qualités de la future chaine de télévision privée sur le plan de l'information et de la culture ''· Bouzinac qui sort sa culture quand on lui parle de télé privée !

Certes, parmi ces vociférations hypocrites de concurrents écartés, il y a celles sincèrement indignées des réalisateurs qui brandissent leur cahier des charges, le respect du droit d'auteur et les quotas, comme on brandit un crucifix pour repousser les vampires. Mais il y a bien longtemps que les lois du commerce font fi du droit moral des auteurs, ce n'est un secret pour personne. Tous ces admirateurs de l'efficacité du cinéma américain l'auraient-ils oublié?

Alors, avant d'aller plus loin et de savoir s'il est toujours possible d'insuffler un peu de « morale politique>> -en l'occurrence de privilégier Châteauvallon par rapport à Dallas, ou le dernier Belmondo par rapport au . dentier Stallone dans. cette foire internationale - venons-en au fait. Ce qui vient de se passer était-il inéluctable ? Car peu nous importe que ce soit l'Italien Berlusconi qui ait gagné plutôt que le Belge Lambert (CLT-RTL) associé récemment à l'Australien Murdoch. Une ère nouvelle pour l'audiovisuel européen

Aux alentours de 1988-1989, quatre canaux supplémentaires au moins seront à la disposition de la plupart des téléspectateurs français, en plus des trois chaînes actuelles du service public, de Canal Plus et de cette fameuse · « Cinq>>. Plus précisément encore, dans trois ans, avec la même antenne (à double polarisation); la capacité de réception sera au total de dix canaux. Ajoutez à ce dispositif les télés locales par câble et vous aurez déjà une petite idée des enjeux technologiques, industriels, commerciaux et... culturels des stratégies mises en œuvre depuis plusieurs années par certains pays européens, dont la France. Comme le disait récemment le président de l'INA, Jacques Pomonti 1, chargé de la mise en place des structures d'exploitation du satellite IDF 1 (mais également cette année candidat malheureux de l'Elysée au poste d'administrateur de la CLT - tiens donc!): ((Le montage du projet franco-allemand TDF 1 ( ... ) c'est un peu une des premières réalisations concrètes et spectaculaires de l'esprit et des objectifs mêmes du projet Eurêka. ''II poursuivait : ((Européen par sa dimension, le projet autorise d'importantes retombées pour l'exportation vers le reste du monde sur le plan de l'industrie, de l'innovation technologique, du développement économique, de la culture. JJ

A ce propos, il citait un chiffre qui résume à lui seul le pari basé sur un potentiel visé à l'horizon 1992 de

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soixante-dix millio.ns de téléspectateurs. Ce chiffre, c'est ce que représentera le marché de l'antenne sur sept ans: cent milliards de francs. « Sans compter, précisait-il, , les exportations hors d'Europe.>> On comprend la hâte des gouvernements européens, poussés par les industriels concernés, à précipiter les événements. Reste la question essentielle : non pas « de nouveaux réseaux, certes, mais pour quels programmes?», mais plutôt« qui fmancera »? Réponse de Jacques Pomonti : «Le financement sera essentiellement un financement publicitaire >>, ajoutant : << La rentabilité du franc publicitaire investi sera fondamentalement la règle de la rentabilité du satellite lui-même. > >

Pour le concessionnaire de la« 5 »,le problème sera toujours de trouver les quelques 1 ,5 milliards de francs nécessaires sur le marché publicitaire. De ce côté-là, vu· les nouvelles « règles »' et le · sous-investissement de la France en la matière (cinquième puissance mondiale, la France se situe au seizième rang des investissements publicitaires per capita), pas de soucis à se faire, sauf pour les agences comme Havas ou Publicis qui avaient d'autres projets avec d'autres partenaires.

Telles sont les grandes données du problème. En résumé : 1. L'audiovisuel constitue une industrie de haute techno-

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terre à défricher. Les Europeens doivent faire vite et bien · seur de programmes et régisseur exclusif de cette « 5 », logie à forte croissance, une grosse poire pour la soif par ces temps si difficiles, élément indispensable aux redéploiements des économies européennes. 2. Le marché des téléspectateurs.européens offre l'avantage d'être une proie facile. La population européenne ne connaît pas en effet la saturation de la consommation de l'image qui existe dans d'autres pays industrialisés comme en Amérique du nord. L'Europe reste encore une pour s'opposer sérieusement à l'inévitable concurrence américaine et japonaise. 3. Les Etats européens ont préparé l'infrastructure: les satellites, le câblage, etc. Aux investisseurs privés de prendre le relais. Le coût très élevé de chaque opération désigne la publicité comme l'investisseur essentiel. C'est un marché extensible, longtemps comprimé en France. Et les cibles visées, malgré la crise, permettent d'envisager une haute rentabilité avec « un retour sur l'investissement » rapide. 4. Conclusion. Pour des raisons aussi bien techniques que financières, l'arrivée des nouveaux supports d'acheminement de l'image tèlèvisée fait exploser le cadre dans lequel avait été forgée la télévision dans la plupart des pays européens, c'est-à-dire c~lui du monopole d'Etat.

C'est là un fait incontournable. Dans une économie de marché, une économie capitaliste, qui plus est en pleine crise ou en pleine mutation, c'est selon, il n'existe pratiquement pas d'autre alternative que celle d'une cohabitation du public et du priyé. Et dans cette cohabitation, l'Etat n'est plus le seul maitre du jeu, ses partenaires sont des groupes puissants, des multinationales du multi-médias. Tout cela était implicite dans le rapport Bredin comme dans la loi de 1982. Le passage à l'acte a bouleversé tous les petits calculs hexagonaux des uns et des autres. C'est le coup de pied de l'âne: (( Quelle est l'exacte différence entre la télévision commerciale et la télévision privée ? )), répond Mitterrand.

Mais comme l'argument de fond, celui du choix industriel, est quasiment inattaquable, il a bien fallu se rabattre sur la manière. Cela va de l'opération politique

DANS NOTRE PROCHAIN NUMERO

(JANVIER 1986): UN DOSSIER SUR LE

BILAN ECONOMIQUE ET SOCIAL DE

LA GAUCHE.

censée doter l'actuelle majorité après 1986 d'une télé à elle, au non respect des règles d'une bonne et saine concurrence, en passant par l'injure suprême. Celle-là même qu'utilisait il y a un an encore Georges Fillioud, lorsqu'il avait surnommé Silvio Berlusconi « M. Télévision Coca-cola». L'opération politique est-elle crédible ?

La thèse fait florès. Un «patron social-démocrate», plus «un ami personnel de Bettino Craxi», «c'est le mariage du siècle », comme le dit /'Humçmité . Le Canard enchaîné y ajoute son grain de sel. RTL et Europe 1 auraient traîné les pieds, pensant qu'après 1986 le gâteau ne pouvait leur échapper. Et puis, selon les socialistes, les deux périphériques roulent déjà pour l'opposition. Libération voit dans ce règlement de comptes le respect scrupuleux par Mitterrand des volontés testamentaires de son ami, feu Jean Riboud. Son flls Christophe ne participe-t-il pas au montage financier de la « 5 » ? Mais tout cela ne fait pas une « télé socialiste » et ce n'est sûrement pas du côté de l'opérateur, fournisdu moins jusqu'à plus ample information, c'est-à-dire Berlusconi, que se trouvent les garanties.

Si tripatouillage il y a eu, parions qu'il s'agissait d'abord de couper l'herbe sous le pied à l'opposition. Mitterrand réalise en effet un coup double : il offre à l'opinion publique, qui n'attend que ça, la première télé privée française et par-là même rend plus aléatoire la privatisation de la chaîne du service public qui aurait été confiée à Hersant.

Pour justifier le choix de Berlusconi, les socialistes ont mis en avant la dimension européenne de l'opération. L'Italien, selon eux, présenterait moins d'inconvénients que la CLT, dont le principal actionnaire (Bruxelles-Lambert, 38 %) vient de passer des accords avec le magnat de la presse australienne, Ruppert Murdoch, qui possède 50 % de la 20 1h Century Fox, deux chaînes 1V en Australie, six stations aux Etats-Unis et surtout Sky Channel, relayé par les réseaux de dix pays européens.

En tout état de cause, outre l'aspect « pmpagandiste » de ce coup de main du pouvoir à trois mois des ·• élections, il semble bien que ce qui l'a emporté en définitive, ce sont le savoir-faire et les moyens de l'Italien. L'audience de ses réseaux, sans commune mesure avec celle de RTL, a dû lourdement peser dans le choix du gouvernement. Plus que l'appui de son « ami » Craxi. Berlusconi, fossoyeur du cinéma et de la presse ?

La critique ne manque pas d'arguments. Les avantages dont bénéficierait cette cinquième chaîne sont réels et risquent bien de déséquilibrer des marchés « protégés». Cela va des dérogations hnportantes aux règles qui régissent le cinéma et la télévision, au privilège d'interrompre les émissions par des spots publicitaires, sans oublier l'absence de quotas à la ponction que cette nouvelle chaîne effectuera sur le marché et l'ouverture à

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des secteurs réservés à la presse et à la radio. Trop simple et trop facile cependant d'appuyer l'argumentaire en citant la situation italienne.

D'abord parce que la télévision commerciale n'est pas une invention de Berlusconi. Le cocktail films divertissants-séries-variétés-sports-jeux, c'est le pain quotidien de pratiquement toutes les télés du monde. Et s'il n'y a en Europe aucune différence entre RTL, Télé Monte~Carlo et Canale 5, ayons à cœur de reconnaître qu'en la matière notre service public a su se mettre au goût du jour. Mieux, de toutes les télés européennes, la télévision française est celle qui achète le plus de productions américaines, quand elle ne les imite pas !

Côté cinéma, il est également facile de mettre sur le dos d'un seul homme l'effondrement d'une production qui, pour être importante en quantité, ne le fut pas toujours en qualité. Le cinéma anglais a disparu bien avant l'apparition des télés privées. Aux USA enfm, la multiplication des réseaux n'a pas empêché le cinéma d'évoluer et d'accentuer son rôle de leader mondial.

Quant à l'atteinte à la diversité et au pluralisme de la presse, c'est plutôt risible. Cette dernière n'apparaît-elle pas aux Etats-Unis comme l'un des médias les plus puissants et les plus solides au plan de la rentabilité, malgré l'écrasante concurrence de télés diffusant 24 heures sur 24 ? Autres choix de créneaux, celui de la télématique et des banques de données, par exemple. Bien plus, de nombreuses études ont montré que l'apparition de nouvelles télés provoquait une croissance du marché publicitaire avec un effet d'entraînement qui bénéficiait principalement à la presse.

En vérité, c'est plutôt la crainte d'avoir à affronter de nouveaux médias qui affole tout ce petit monde. L'argument culturel, teinté d'un chauvinisme de bon aloi fonctionne pour beaucoup comme un alibi confortable. Ceci dit, si danger il y a, il y a bien longtemps que le ver était dans le fruit. Et pas mal des détracteurs du choix Seydoux-Berlusconi n'y sont pas pour rien. La fin d'un mythe et la nouvelle propagande

Nous avons pris le parti de montrer que la tendance naturelle · du capitalisme à l'internationalisation des marchés avait pour conséquence de faire tomber en désuétude le monopole d'Etat de l'audiovisuel et de déréguler l'ensemble du dispositif qui protégeait jusqu'ici les industries culturelles. Nous avons longuement souligné à ce propos que, loin d'être un coup bas, la création de cette cinquième chaîne privée s'inscrit parfaitement dans une stratégie économique de « sortie de la crise » par les technologies nouvelles, un pari industriel européen mené conjointement par des Etats et des firmes multinationales pour répondre à la concurrence américaine et japonaise. Ces actions ne peuvent entraîner en retour que d'autres phénomènes de dérégulation dans d'autres services publics comme celui, déterminant, des télécommunications.

Nolis aurions pu également montrer les limites des chances de réussite de telles politiques. La firme américaine ITT ne contrôle-t-elle pas déjà précisément ce secteur des télécommunications en Espagne et en Belgique? Le Royaume-Uni, dont on connaît la politique de dénationalisations tous azimuts, n'est-il pas devenu la tête de pont de la pénétration des firmes japonaises en Europe ? Et que penser des accords intervenus entre le service public des télécommunications britannique et Satellite-Business-System contrôlé par IBM?

Le passage d'une idée de plus en plus sujette à caution, la défense d'une identité culturelle (de Funès contre Jerry Lewis?), à une simple technologie de la diffusion dans les conditions décrites ci-dessus, ne laisse plus aucune chance aux propositions «d'un service public enrichi, rénové, diversifié, décentralisé, démocratique ... » que défend aujourd'hui le PCF. Ces discours servent plus aujourd'hui à battre en retraite qu'à offrir aux usagers et aux travailleurs de la communication des armes pour lutter avec un minimum d'efficacité.

Les raisons d'une telle déroute -l'état des syndicats dans le service public est à ce titre éclairant - ont leur origine lointaine dans l'illusion, portée par l'ensemble de la gauche, que c'était avant tout à l'Etat que revenait la charge de garantir aux citoyens un « bon service public, pluraliste, répondant à leurs besoins». Le monopole d'Etat fut jalousement préservé par la droite pendant des dizaines d'années, à son seul profit. La stratégie réformiste d'occupation de l'Etat après une victoire électorale l'ont fait perdurer. Près de cinq ans de gestion loyale de l'Etat par « la gauche » ont sonné le glas de cette illusion, parfaite illustration du crétinisme réformiste.

C'est pourquoi, à la question « Pour ou contre la cinquième chaîne et le privé?», nous préférons dire: « Quelle communication pour et dans quelle société ? » Quitte à inventer, dans ce domaine si sensible aujourd'hui de la communication de masse: en partant d'une réflexion critique radicale des industries, des contenus, des projets sociaux dans lesquels ces nouvelles technologies viennent s'insérer. C'est par l'absence d'une telle réflexion que tout un mouvement associatif, sincèrement alternatif au départ, s'est totalement fourvoyé entre la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt, préparant ainsi le terrain à toute l'actuelle politique «d'élargissement» du paysage audiovisuel français. ·

L'enjeu de la bataille sur le front des médias, nouveaux et anciens, dépasse la querelle entre public et privé. La « modernisation » des systèmes de communication s'effectuant parallèlement à des mutations importantes des rapports entre l'Etat et la société, c'est dans la rr synergie directe entre détenteurs du pouvoir politique et "professionnels" de la communication 2 JJ que r:éside leprincipal danger. Une nouvelle propagande est en train de naître sous nos yeux ébahis. Que la création de cette première chaîne privée nous aide à nous en dégager.

1. Science et vie : « Le choc des médias ». N' hors série. Septembre 1985.

2. La Culture contre la démocratie ? A et M. Mattelard, X. Delcourt, La Découverte. 1984.

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