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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Réflexions sur « Rendez-nous nos usines », un livre de Zbigniew Kowalewski

· Critique communiste, n° 47, décembre 1985 · p. 21-25 · 4 455 mots

PEC: 2, rue Richard-Lenoir, 93100 Montreuil

Réflexions sur

BIGNIEW KOWALEWS.KI vient de publier aux éditions La Brèche <<Rendez-nous nos usines, So/idarnosc dans le combat pour l'autogestion ouvrière)). Nos lecteurs connaissent ce militant : ancien membre du PC polonais, ayant séjourné quatre ans à Cuba, auteur de plusieurs travaux sur les mouvements révolutionnaires en Amérique latine, il fut dirigeant de Solidarnosc dans la région de Lodz. Il se trouvait en France, mandaté par son syndicat et à l'invitation de sections syndicales françaises lors du «coup militaire>> de Jaruzelski en décembre 1981. Il n'a pu, depuis, rentrer dans son pays.

Ce livre est intéressant à plusieurs titres. Tout d'abord, l'auteur se réclame clairement du marxisme, chose rare chez les « dissidents » à l'Est. Ensuite, il ne s'agit pas à proprement parler d'un récit des événements polonais, mais d'une réflexioQ stratégique sur les problèmes auxquels a été confronté Solidamase. Une réflexion « de l'intérieur » : pour son argumentation, Kowalewski s'appuie sur les débats qui eurent lieu alors, et en particulier, sur les propositions et les batailles menées par l'équipe syndicale de Lodz.

Enfm, Kowalewski s'adresse visiblement aux militants ouvriers de l'Ouest pour expliquer ce qui fait la spécificité de la révolution polonaise, mais aussi, à son avis, ses enseignements généraux. Car, pour lui, la« révolution polonaise d'août 1980-décembre 1981 est une des plus grandes révolutions ouvrières qu'ait connue l'histoire». Ce livre est extrêmement riche. Il faudrait, par exemple, un article entier pour discuter le chapitre sur « l'exploitation de la classe ouvrière dans le socialisme réel ».

Nous ne traiterons ici que d'un aspect : la réflexion stratégique. Non pas tant pour reprendre ce que l'auteur dit du cours concret de la révolution polonaise et des débats qui surgirent,

Antoine ARTOUS mais sous un angle plus général. Car, par les temps qui courent, nos débats ont souvent un caractère immédiat : il n'est pas mauvais de reprendre à bras-le-corps certaines questions fondamentales comme nous y invite ce livre. « L'appropriation sociale » des moyens de production

Pour Kowalewski, « le caractère ouvrier de la révolution polonaise est déterminé par son contenu social, ou ce qui revient au même sur le fond, par le ' caractère des tâches objectives de cette révolution. Sa tendance spontanée d'abord, qui fut ensuite la tâche fondamentale toujours plus consciemment assumée, c'est la socialisation (l'appropriation sociale) des moyens de production fondamentaux)) (p. 51). Il ne s'agit pas là d'un simple rappel banal de la tradition marxiste pour qui, effectivement, le but du socialisme est la socialisation de la production et non pas ·seulement l'étatisation. Car ce dont parle Kowalewski, ce n'est pas d'un objectif à plus ou moins long terme, mais, si l'on veut, du« programme immédiat » de la lutte pour le pouvoir.

Certes, c'est là un problème que l'on rencontre aussi si l'on réfléchit aux problèmes de la révolution dans les pays capitalistes avancés. Que la situation de ces pays soit radicalement différente de celle de la Russie de 1917, que le développement des forces productives, celui de la classe ouvrière permettent de poser la question de la gestion des entreprises par les travailleurs après la prise du pouvoir en des termes différents de ceux dans lesquels le firent les révolutionnaires russes, voilà une banalité. Pour autant, on ne peut assimiler leur situation avec celle de la Polo-

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gne (ou des autres pays de l'Eso" aujourd'hui.

Car àans ces pays, la bourgeoisie a été expropriée, les principaux moyens de production étatisés. Règne en maître totalitaire une caste bureaucratique toute puissante, mais dont le caractère parasitaire, comme l'explique Kowalewski, apparaît nettement dès que les masses commencent à se mettre en mouvement en profondeur. Tout cela a des conséquences directes sur la définition des tâches politiques : on s'en aperçoit lorsque l'on voit la place centrale qu'occupe l'autogestion ouvrière.

La question de l'autogestion a pris une place importante dans le mouvement ouvrier européen dans les années qui ont suivi 1968. Mais il s'agissait d'une référence abstraite, traduisant des aspirations diffuses mais peu directement cernables, ou donnant lieu à des débats program.rilatiques généraux. En Pologne, l'autogestion n'est pas, en 19 80-19 81, un slogan général, une référence idéologique, mais un enjeu politique immédiat dans lequel s'affrontaient diverses orientations.

On verra tout au long de cet article les conséquences d'une telle donnée objective. Elle rend compte de l'importance qu'accorde Kowalewski à la question du pouvoir dans l'entreprise, à la gestion ouvrière et à la critique des réponses apportées par Lénine dans les années vingt : «La suppression de la démocratie durant le temps de travail en introduisant le taylorisme)) (p. 53). On peut estimer que Kowalewski exagère un peu en parlant à ce propos d'une véritable « stratégie léniniste », qu'il s'agissait plus d'une réponse empirique face à une situation économique catastrophique.

Reste qu'il y a bien là une leçon à tirer pour « les révolutions futures » et que ce n'est pas un hasard si le livre cite Petr ·Uhl, un autre militant des pays de l'Est : <<Si les révolutionnaires acceptent encore le mot d'ordre d'Engels- "En entrant à l'usine, abandonne toute idée d'autonomie"- comme l'ont accepté en pratique les bolcheviks russes, alors la société humaine ne brisera jamais ses chaÎnes. )) « La question idéologique ))

Deuxième aspect important sur lequel insiste Kowalewski, c'est la façon dont un marxiste révolutionnaire doit aborder « la question idéologique » dans la révolution polonaise. Le point le plus évident est le rappel d'une réalité qu'il ne faut jamais oublier : dans les pays de l'Est, le «marxisme», le «socialisme» sont devenus la religion d'Etats totalitaires. Il y a donc quelque mal à ce que les travailleurs s'en saisissent directement comme d'un instrument de libération .... Mais l'auteur ne se contente pas de ce rappel et de l'analyse du rôle que joue, par exemple, l'affirmation de l'identité nationale pour les Polonais, ou de la place « complexe » qu'occupe l'Eglise.

Il aborde un sujet plus général. Alors que le marxisme et le socialisme sont totalement discrédités, << Pourquoi, dans toutes les révolutions ayant lieu dans les pays du "socialisme réel" -à commencer par les révolutions hongroise et polonaise de 1956- l'aspiration des travailleurs à une véritable socialisation des moyens de production au travers de l'instauration d'un système de démocratie politique et d'autogestion ouvrière est-elle apparue rapidement et de manière spontanée ? )) (p. 70). C'est-à-dire qu'apparaissent quasi organiquement des éléments fondamentaux du programme communiste.

Pour Kowalewski, il faut chercher les racines de ce phénomène dans la structure même de ces sociétés. << Sous le capitalisme, les conditions quotidiennes d'exploitation et d'oppression de la classe ouvrière conduisent à la formation spontanée d'une conscience de caractère syndicaliste chez les travailleurs, mais elles n 'engendrent pas de manière aussi spontanée la formation d'une conscience socialiste)) (p. 71 ). D'abord parce que << le seul exploiteur visible est le propriétaire de la machine et de l'usine )). Ensuite parce qu'il s'agit << d'un système social régi par les lois du marché, les maîtres économiques sous le régime capitaliste ne sont pas identiques aux maîtres politiques. La théorie marxiste de l'Etat enseigne la relation qui existe entre eux (''l'Etat est le comité exécutif de la classe dominante"), mais cette relation n 'est pas immédiatement visible à l'œil nu, et elle n'opère pas de manière automatique, ni rectiligne... La conscience syndicaliste ne se transforme pas automatiquement en conscience socialiste, loin de là. ))

Mais « dans le régime stalinien » où l'Etat et la bureaucratie contrôlent directement les moyens de production, << toute lutte contre les exploiteurs et les oppresseurs directs signifie automatiquement une lutte contre l'Etat, ou plus précisément pour le pouvoir d'Etat. Cette lutte qui, sous le capitalisme, requiert un saut idéologique de la part des travailleurs - que seuls les éléments les plus conscients sont capables de faire au départ - n'est en aucune sorte le résultat d'idées théoriques pour les travailleurs sous le stalinisme mais est dicté par les conditions quotidiennes)) (p. 72).

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En expliquant cela, Kowalewski ne sous-estime pas la clarté nécessaire sur des principes théoriques ou sur l'orientation : son livre et le rappel des batailles menées sont là pour le prouver. Il veut simplement indiquer comment l'adoption des idées fondamentales d'un programme socialiste vient quasiment naturellement à l'ordre du jour, vu les conditions particulières de lutte des travailleurs des pays du « socialisme réel ». Il est vrai que lorsque les travailleurs se mobilisent, même sur une revendication immédiate, à cause de l'Etat bureaucratique, de l'existence du plan, ils remettent directement en cause le pouvoir central. Leur organisation indépendante et une volonté « élémentaire » de démocratisation de la société débouchent beaucoup plus spontanément sur la nécessité d'une socialisation et d'une démocratie politique véritable que sur un retour à la démocratie bourgeoise et au système capitaliste.

Ce constat-là me semble décisif à comprendre car c'est à partir de lui, et non pas en projetant nos critères d'appréciation élaborés en fonction des conditions de lutte des travailleurs des pays capitalistes, qu'il faut juger de la réalité politique d'un mouvement dans les pays de l'Est. Une fois cela compris, rien n'empêche de discuter plus en détail tel ou tel aspect de l'analyse concrète de Kowalewski dont l'objet, dans son livre, est plus de faire comprendre cette donnée fondamentale que d'insister sur tous ses aspects contradic-

A mon avis, l'auteur ne souligne pas assez une autre question : celle des conditions de lutte dans ces pays lorsque n'existe pas un processus révolutionnaire. La quasi-impossibilité de s'organiser de façon indépendante empêche des fractions des masses d'accumuler progressivement des expériences, elle rend très difficile l'organisation de secteurs d'avant-garde. Autant de bloquages profonds pour assurer une certaine continuité politique et produire, avant une explosion révolutionnaire, ne serait-ce que les éléments d'une future direction du mouvement de masse. Il est vrai que le maintien de Solidarnosc quatre ans après le « coup militaire » est une donnée tout à fait nouvelle dans l'histoire de ces pays. Autogestion et contrôle

Nous l'avons dit, la perspective autogestionnaire que« secrète» le mouvement de masse est loin de tout résoudre et de rendre inutiles les questions d'orientation et les batailles politiques.

Il suffit de rappeler comment la bureaucratie tenta de réactiver les « structures autogestionnaires» qui avaient été mises en place en 1958, pour intégrer le mouvement de masse.

Dès le départ, écrit Kowalewski, la direction syndicale de Lodz « s'opposa à toute illusion selon laquelle il serait possible d'instaurer l'autogestion ouvrière au niveau des entreprises )) (p. 90).

Pour s'opposer à la récupération par la bureaucratie, Solidarnosc développa l'idée «d'autonomie» de l'entreprise. Cette notion recouvrait deux logiques. Celle de Lodz et d'autres secteurs : ((Le terme autonomie de l'entreprise se référait moins à une dimension économique qu'à une dimension avant tout politique)). Il s'agissait en fait d'affirmer l'autonomie de l'organisation des travailleurs et une vision de gestion centrale de l'économie par« un système d'autogestion ouvrière » articulé sur les conseils.

D'autres secteurs, influencés par les experts (groupe d'influence auprès de la direction de Solidarnosc ), développaient une autre démarche. Ainsi, le «Réseau des organisations des entreprises pilotes du syndicat», qui lança un projet de loi sur « l'entreprise sociale » en partant de l'aspiration à une véritable socialisation. Mais (( le côté négatif du projet tenait à son penchant excessif pour l'économie de marché, pour une autonomie de l'entreprise conçue avant tout dans sa dimension économique)) (p. 141).

Kowalewski résume bien le fond politique des divergences. Si, à cause de la stratégie « d'autolimitation », on vise à bloquer à un certain niveau le développement d'un pouvoir ouvrier démocratique, (( on cherche automatiquement à limiter le pouvoir des bureaucrates par un développement maximum du marché. Si les conseils ouvriers ne peuvent exercer un véritable contrôle sur le pouvoir bureaucratique, que le marché le fasse à leur place)) (p. 144 ). Mais l'auteur in.siste aussi sur le fait qu'on ne peut s'en tenir à une simple analyse de texte. Pour lui, les dirigeants ouvriers du Réseau n'étaient pas prêts à restaurer l'économie de marché. Et les secteurs d'avant-garde qui se saisissaient des différents projets existants s'intéressaient plus aux instruments qu'ils représentaient pour (( imposer leur pouvoir là où c'était possible)) qu'aux rapports futurs entre plan et loi de la valeur.

Revenons au contrôle, (( /'unf- des principales formes de combat pour l'autogestion )). Il commença à se développer face aux problèmes économiques, mais il faut bien comprendre toute la logique qu'il recelait dans un pays comme la Pologne. Les exemples donnés par Kowalewski sur les expériences de « contrôle social », sur la bataille autour de l'élection des directeurs d'usine, sur les débats autour des «lois sur l'autogestion ouvrière » ou de la préparation de la grève active sont éloquents.

Trotsky écrivait : (( Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître: le capitaliste ou les ouvriers. Si la grève avec occupation soulève cette question épisodiquement, le comité d'usine donne à cette même question une expression organisée. )) On comprendra aisément que lorsque l'on a affaire à une bureaucratie parasitaire, cette logique est décuplée. Non seulement contre le directeur d'usine, qui ne peut tenir longtemps, mais contre l'ensemble de l'Etat bureaucratique qui contrôle directement les moyens de production.

Dans ces conditions, le développement des conseils ouvriers passe vite d'une dynamique de contrôle à une dynamique de gestion ; non seulement de l'usine mais de l'ensemble de la société. Et la grève active apparaît effectivement comme une arme stratégique centrale pour isoler la bureaucratie et l'affronter. La lutte pour le pouvoir

C'est dans la logique de sa position que la direction syndicale de Lodz reprenait comme perspective centrale une idée qui était apparue dans les années 1956: ((La formation au sein de la Diète [Parlement] d'une seconde chambre représentant les organes d'autogestion des divers secteurs de l'économie socialiste. )) Kowalewski souligne le double aspect de cette prespective : -(( Solution institutionnelle durable conçue par rapport à un nouveau système de pouvoir d'Etat et solution provisoire, devant permettre aux travailleurs d'unifier à l'échelle nationale tout le pouvoir économique qu'ils conquéraient JJ (p. 97). C'était donc un mot d'ordre de mobilisation donnant une perspective centrale au développement des conseils, du contrôle et de l'autogestion.

Il n'est ·donc pas étonnant que, au sein de Solidarnosc, cette perspective se soit heurtée aux partisans de la « révolution autolimitée » qui refusaient toute construction verticale d'un système, d'autogestion ouvrière : (( Ce n'est pas un hasard si l'une des principales divergences traversant le Réseau touchait non seulement à ce que devrait être le pouvoir d'une Chambre autogestionnaire au sein de la Diète, mais à la question de savoir si oui ou non le mouvement social devait

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1. Voir dans Critique communiste tf 29 l'article d'Anna Libera, «Conseils d'usines et unification syndicale en Italie "·

2. Consulter sur le sujet: Ernest Mandel, Anthologie sur le contrôle ouvrier, Maspero, p. 281. Leon Trotsky, 11 Le contrôle ouvrier et la coopération avec l'URSS "• in Comment vaincre le fascisme (Huchet-Castel), p. 211.

3. Interview à Critique communiste, 1976, 4. L'article de Mandel que cite Kowalewski dans l'annexe sur la grève active, publié juste après 1968 dans les Temps modernes, n'évite pas ce défaut. Cet article a été reproduit dans De la commune à Mai 68, La Brèche.

chercher à mettre en place une telle instance (p. 144).

Il faut bien comprendre toute la dynamique de cette chambre autogestionnaire, qui se présente seulement comme organe de gestion de l'économie, et ne pas oublier une fois de plus que nous sommes dans un pays où l'Etat bureaucratique contrôle directement les moyens de production. Seul un dogmatisme aveugle peut conduire à ignorer la place politique centrale d'un tel mot d'ordre qui, de plus, était articulé sur l'exigence d'élections libres à la Diète. Il s'agit bien là d'une véritable perspective de pouvoir qui tient compte des conditions concrètes de l'époque.

Mais se profile derrière un problème p]us ample. En 1956, en Pologne et en Hongrie, quels que soient les aspects parfois contradictoires de la situation, l'aspiration au pouvoir des conseils ouvriers apparaissait, pour de très larges secteurs des masses, comme une perspective immédiate et comme la forme du futur pouvoir politique débarrassé de la bureaucratie. Le programme de Solidamosc pour sa « République autogérée » combinait de fait, au plan politique, une articulation des formes parlementaires et d'une démocratie des conseils. Kowalewski a raison de dire que cette vision n'a rien à voir avec les vieux projets « austro-marxistes » qui prétendaient, avec une stratégie de ce type, passer du capitalisme au socialisme, c'est-à-dire exproprier politiquement et économiquement la bourgeoisie.

On peut même ajouter que ce débat a peu à voir avec celui qui eut lieu lorsque, après Octobre 1917, les bolcheviks ont dissous l'Assemblée constituante. Car il ne faut pas oublier que derrière celle-ci se regroupaient les forces politiques et sociales de la contrerévolution, opposées au jeune pouvoir des soviets.

Pour autant, nous ne pouvons nous contenter d'avancer la perspective générale du pouvoir des conseils sans prendre en compte la façon dont le mouvement des masses aborde la question dans les pays du« socialisme réel». Pas seulement d'un point de vue tactique, mais pour enrichir notre réflexion sur les formes du pouvoir politique de la classe ouvrière à la lumière de l'expérience historique. Un syndicat expression du mouvement social

Kowalewski critique, à juste titre, « certains observateurs marxistes de l'Ouest» qui, sous prétexte que Solidamosc était un syndicat, soutiennent que la classe ouvrière polonaise en était restée à un niveau syndicaliste. Tout, nous l'avons vu, infirme cette thèse. D'ailleurs, comme le souligne l'auteur, Solidamosc est un syndicat bien particulier qui (( rompt radicalement avec la tradition des syndicats de métiers ou de branches pour unir les travailleurs sur une base territoriale ( ... ) en établissant avec la classe ouvrière une relation quasi organique au sens où il regroupe en son sein la majorité écrasante des travailleurs, où il représente les intérêts généraux des travailleurs. Classiquement, cette fonction d'expression organique de la classe ouvrière est attribuée au conseil ouvrier et non au syndicat J) (p. 49).

Cette forme d'organisation s'explique, comme l'écrit Kowalewski, par la spécificité de la radicalisation socio-politique dans un pays du « socialisme réel». Encore qu'il faille bien comprendre que le développement du processus révolutionnaire a commencé à produire une distinction entre le syndicat et les conseils ouvriers naissants. Le livre le montre bien d'ailleurs, en expliquant que cette distinction était nécessaire et en affirmant que si, par exemple, Solidamosc avait pris le pouvoir, il aurait été indispensable de créer des conseils pour bien spécifier la fonction du syndicat.

Mais une discussion doit surtout avoir lieu lorsque l'auteur affirme que Solidamosc renoue avec « l'unionisme », qui serait une sorte de modèle pour les révolutions futures. Qu'est-ce que « l'unionisme » ? Dans les années vingt, surtout dans l'Allemagne bouleversée par une longue crise révolutionnaire, des courants ultra-gauches militaient pour la création d'une nouvelle forme d'organisation, les unions, appelées à dépasser la distinction entre parti, syndicat et conseil. Une des bases de cette théorie était que, dans la période de la crise du capitalisme ouverte après la Première Guerre mondiale, l'ensemble des aspects de la lutte de classe (politique, économique, etc) pouvaient fusionner en permanence au plus haut niveau, remettant ainsi en cause les vieilles formes d'organisation issues de la période précédente.

En conséquence, ces courants appelaient à sortir des syndicats pour construire des unions qui ne devaient regrouper que les travailleurs partisans de la dictature du prolétariat. Résultat : il ne construisirent ni un parti, ni un syndicat et développèrent une pratique sectaire vis-à-vis des conseils. Les unions dépérirent rapidement. Bref, tout le contraire de Solidamosc ! C'est que l'on ne peut projeter les formes de radicalisation et de prise de conscience

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des travailleurs d'un pays comme la Pologne sur ceux des pays capitalistes. Kowalewski lui-même écrit que ce n'est pas un hasard si Solidarnosc (( s'est constitué dans une société postcapitaliste. Dans une telle société, la classe ouvrière a non seulement besoin d'un syndicat entièrement libre, mais elle dispose, en outre, des conditions pour aller plus loin et pour intégrer les tâches syndicales dans une forme d'organisation plus élevée)) (p. 48).

Il ne s'agit pas d'évacuer les problèmes que pose Kowalewski, mais d'indiquer que, dans l'histoire du mouvement ouvrier, on peut trouver des exemples plus pertinents que les «unions». Ainsi, toujours dans l'Allemagne des années vingt, existaient des conseils d'usine élus par l'ensemble des travailleurs. L'Internationale communiste développait une ligne bien particulière à leur égard : faire de ces conseils l'organisme de base du syndicat, le lier ainsi organiquement à la classe ouvrière, en finir avec le syndicalisme de métier. Il s'agissait aussi de faire des conseils des instruments de lutte pour le contrôle ouvrier et, au travers de leur coordination, de construire un double pouvoir dans l'ensemble du pays.

Beaucoup plus près de nous, on connaît l'expérience italienne du « syndicalisme des conseils » 1• Citons l'exemple de « l'Intercatégorielle » de Turin qui regroupait les syndicats et des organisations de masse «extra-entreprise >>, ouvrait ainsi une dynamique territoriale. Une même dynamique que l'on a rencontrée dans l'articulation des commandos communaux et des cordons industriels de la révolution chilienne. On pourrait aussi évoquer la tradition des Bourses du travail en France au début du siècle ou certains aspects du syndicalisme révolutionnaire espagnol.

Bref, la recherche permanente d'un syndicalisme qui ne soit pas strictement « économiste >> mais qui, par ses liens organiques avec les ·travailleurs dans l'entreprise et une dimension territoriale, devienne l'expression de la classe ouvrière comme « mouvement social », dépassant la stricte défense des revendications élémentaires. Sans oublier, répétons-le, que dans cette recherche les travailleurs des pays capitalistes se trouvent dans des conditions objectives différentes des travailleurs des pays de A propos du double pouvoir

Kowalewski note qu'en Pologne le proc~ssus révolutionnaire a été marqué par un décalage entre les capacités des travailleurs à prendre le pouvoir dans les entreprises et leurs limites dans la lutte pour le renversement du pouvoir central de la bureaucratie. «C'est une critique juste », écrit-il. Son livre montre tous les effets de· la « stratégie d'autolimitation ». Il insiste aussi sur « l'aspect le plus faible de la révolution polonaise >> : le travail en direction de l'armée et la préparation de l'affrontement inévitable avec la bureaucratie au travers de l'organisation de l'autodéfense. Il montre aussi comment, malgré ses immenses mérites, une direction comme celle de Lodz n'a pas su poser le problème.

Mais, ajoute Kowalewski, se pose au-delà une question plus complexe : (( Dans le futur, la révolution polonaise avancera vers la conquête du pouvoir par les travailleurs au moyen de la prise de contrôle sur la production et la distribution, c'est-à-dire de la construction du pouvoir des conseils ouvriers dans les entreprises et leur coordination. De plus, je suis persuadé que cette voie sera généralement celle de la révolution dans les pays ayant un niveau de développement industriel plus ou moins élevé )) (p. 53). Rappelant l'exemple de la révolution allemande de 1918-1923 et de la révolution catalane de 1936, il écrit: (( La prise du pouvoir politique central, pour être stable et durable, doit avoir des bases matérielles d'appui au travers de la prise des usines)) (p. 54).

Kowalewski fait référence à des textes de Trotsky des années trente sur la révolution allemande, qu'il est effectivement utile de rappeler. Trotsky avançait deux types d'hypothèses quant aux formes futures du processus révolutionnaire. Une qui, en gros, répétait le modèle d'Octobre 1917 : effondrement de l'appareil d'Etat, érection rapide d'un double pouvoir central (soviets) et donc affrontement lui aussi rapide. L'autre misait sur le développement plus progressif d'un double pouvoir au travers des conseils d'usine et du contrôle ouvrier. Cette seconde hypothèse lui semblait la plus probable. Il faut noter que, pour l'étayer, Trotsky s'appuyait sur des arguments essentiellement politiques et non pas « sociologiques>> : existence d'un Etat fort, poids de la social-démocratie, tradition des conseils d'entreprise comme cadre de front unique à la base, etc. 2 ...

On doit faire attention de ne pas substituer un modèle à un autre et ne pas oublier que peuvent surgir des situations qui changent radicalement certaines conditions. Mais la vision de Trotsky sur l'Allemagne correspond effectivement mieux aux problèmes d'orientation rencontrés dans les pays capitalistes avancés. Pour ces mêmes pays, Mandel, en 1976, insistait sur un autre aspect : la nécessité pour la classe ouvrière, marquée par des traditions démocratiques parlementaires et le contre-exemple du stalinisme, de faire l'expérience pratique de formes démocratiques supérieures à la démocratie bourgeoise, .au travers d'un processus prolongé d'auto-organisation 3•

C'est d'ailleurs dans de telles situations, l'expérience l'a montré, que se développent des formes d'organisation qui lient auto-organisation plus ou moins embryonnaire et organisations « traditionnelles >> (en particulier syndicales) pour poser les problèmes que nous avons abordés au paragraphe précédent.

Il ne faudrait pas croire que, dans ce type de processus révolutionnaire plus progressif, les questions de la lutte pour le pouvoir politique central ne se posent que dans la dernière phase. Elles peuvent au contraire apparaître très vite sous la forme particulière de mots d'ordre transitoires : à travers la revendication d'une chambre autogestionnaire dans un pays comme la Pologne ; sous la forme de la tactique d'articulation entre le régime parlementaire et le pouvoir naissant des comités, du problème du gouvernement ouvrier, en Europe de l'Ouest.

Je voudrais terminer en indiquant un sujet sur lequel la discussion devrait se poursuivre. Je ne suis pas certain que la grève active occupe dans les pays capitalistes avancés la même place stratégique que dans un pays comme la Pologne (Kowalewski, d'ailleurs, n'affirme pas explicitement cela). Après 1968, certains avaient tendance à voir la prochaine crise révolutionnaire comme une simple répétition de la grève générale au cours de laquelle, cette fois, on remettrait réellement en marche les machines. La suite, en France et en Europe, a montré que ce schéma était faux 4•

Une chose est une expérience large de contrôle, autre chose est qu'elle enclenche une dynamique semblable à celle de la révolution polonaise passant quasi organiquement du contrôle aux problèmes de gestion des usines et de l'ensemble de la société. Les raisons de cette distinction sont très bien analysées par Kowalewski dans son livre. Elles tiennent à la différence des conditions objectives de lutte pour les pays de l'Est et les pays capitalistes.

Pour conclure, répétons ce qui a été dit en introduction : ce livre est très riche et prêterait à bien d'autres débats. J'ai choisi de n'en prendre qu'un, en tentant d'exposer ce qui me semble être fa cohérence de l'auteur et, au besoin, de discuter tel aspect.

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