A propos de l'article « Le grand méchant rouge » Réponse à Jean-Marie Chauvier L'article de Jean-Marie Chauvier, •• Le grand méchant rouge >>, reproduit dans notre numéro 45 d'octobre dernier, a suscité quelques réactions parmi nos lecteurs. La lettre que nous publions ci-dessous se présente comme une réponse à l'article en question. Rappelons que •• Le grand méchant rouge >> fut publié dans d'Ici d'Est, bulletin du Comité l" Mai pour les libertés démocratiques et les droits des travailleurs dans les pays de l'Est (Belgique).
Jean-Marie Chauvier développe deux idées avec lesquelles tout militant ne pourra être que d'accord. D'une part, il explique que la société soviétique est plus complexe, contradictoire, évolutive que ne le laissent penser les descriptions souvent caricaturales et schématiques qui ont cours dans la grande presse occidentale. D'autre part, et dans la suite logique de ce premier argument, il dénonce avec raison la campagne permanente de désinformation à l'encontre de l'URSS, une campagne qui véhicule contre-vérités flagrantes et jugements à l'emporte-pièce, images stéréotypées et simplifications outrancières n'ayant qu'un trés lointain rapport avec la réalité de ce
Cependant, l'article de Jean-Marie Chauvier comporte deux faiblesses importantes, qu'il convient de signaler.
1. Les exemples de désinformation choisis par l'auteur pour appuyer son propos sont presque toujours partiels ou non pertinents.
- Lorsqu'il regrette que l'accusation, puis le démenti concernant l'implication du maréchal Oustinov dans l'attentat contre la pape << n'a provoqué aucune surprise, aucune réaction » du public et des médias belges, il fait pour le moins preuve de naïveté. En effet, en vertu du (mauvais) principe selon lequel on ne prête qu'aux riches, il est normal que personne ne se soucie, à l'Ouest comme à l'Est du reste, de l'honneur depuis longtemps perdu du maréchal Oustinov et de la sinistre clique de galonnés dont il est l'un des éminents représentants. Ceux-ci sont depuis longtemps reconnus comme les spécialistes ès-désinformation, et pour condamnable que soit l'insinuation de la Libre Belgique à l'encontre d'Oustinov, elle apparaît comme insignifiante par rapport aux exploits en la matière des maîtres du Kremlin.
-L'exemple que Jean-Marie Chauvier donne concernant l'écologie est de la même veine. Peut-être bien que le livre de Komarov utilise à tort une photo truquée pour prouver l'état lamentable de la situation écologique en URSS. Mais il conviendrait pourtant de dire que, sur le fond, la protection contre les nuisances industrielles est dérisoire en URSS, étant donné que les crédits attribués aux usines à cette fin sont pratiquement toujours détournés de leur but, dans la mesure où les directeurs d'usine s'en servent pour augmenter la production et tenter de satisfaire le plan. La dégradation incontrôlée du milieu naturel est intrinsèque au système. Ainsi, étant donné la situation écologique de ce pays, il n'y a en quelque sorte nul besoin de désinformer sur cette question.
-Jean-Marie Chauvier a parfaitement raison de dénoncer les fausses informations concernant la déportation massive de « musulsmans d'Asie centrale >>. Mais il aurait dû pourtant signaler l'existence de luttes nationales, notamment celle des Tatars, dans la mesure où ces luttes prendront une place déterminante dans le renversement des bureaucrates.
- Selon l'auteur de cet article, il faut se féliciter de l'accroissement de la production littéraire et l'élargissement du choix des auteurs classiques et contemporains. Il cite en particulier Dostoïevski et Aïtmatov, ce qui est quand même assez peu convaincant, d'autant plus qu'il omet de citer, dans ce paragraphe, les noms des principaux auteurs à l'index, de parler de la censure et des emprisonnements dont sont victimes les auteurs de samizdat.
- Sur la question des droits de l'homme, Jean-Marie Chauvier se sert de la distinction contestable entre deux sortes de droits de l'homme : « les droits de la personne face au pouvoir >>, dont sont privés les citoyens soviétiques, et d'autres droits de l'homme tels que « manger à sa faim, s'instruire et recevoir des soins >>, dont bénéficieraient par contre les habitants de ce pays. Or, à nouveau, les faits semblent contredire son affirmation. Ainsi, la revue le Concours médical du 21 mai 198 3 signale que si la durée moyenne de vie en URSS était comparable à celle de la France en 1965, il y a par contre eu, entre 1965 et 1975, une <<régression de 4,4 ans chez les hommes et de 0,6 ans chez les femmes>> de cette durée de vie, ce qui est tout à fait exceptionnel pour cette catégorie d'Etat. Depuis lors, les statistiques sur ce sujet sont introuvables. Dans une interview publiée par la Brèche du 19 octobre 1985, Tatiana Samsonowa, militante soviétique, confirme ces informations, en signalant que « le peuple a de la peine à nouer les deux bouts >> et que « la situation économique est actuellement très mauvaise >>.
2. Le deuxième point faiblë de l'article de Jean-Marie Chauvier tient au fait qu'il ne contient pas la moindre analyse du système d'information en vigueur en URSS. Or, cette analyse -même succincte, mais indispensable dans un article qui se veut objectif- suffirait à montrer que la désinformation à l'Ouest est largement nourrie et favorisée par le système d'information foncièrement antidémocratique imposé par les bureaucrates dans leur pays, et qu'il y a une interdépendance étroite entre la désinformation ici et là-bas. Les falsifications, les contre-vérités, la censure qui caractérisent l'information en URSS font qu'il est trés difficile d'obtenir des informations fiables sur les sujets sensibles et qu'il est pratiquement impossible de vérifier sur place la fausseté de la propagande diffusée par les offic;ines réactionnaires occidentales. La lutte contre cette désinformation, dont se soucie avec raison Jean-Marie Chauvier, ne sera réellement efficace que lorsque les libertés élémentaires de circulation, de réunion et d'information seront effectives en URSS. Or, dans cet article, Jean-Marie Chauvier demeure 'muet' sur ces revendications'capitales.
Ainsi, au moins deux raisons - exemples insatisfaisants, silence sur les responsabilités des bureaucrates sur la question de la désinformation- affaiblissent l'aspect positif de l'article de Jean-Marie Chauvier. Les quelques critiques générales qu'il porte contre le système bureancratique ne suffisent pas à rétablir l'équilibre de son propos. Dans une certaine mesure, il désinforme à l'envers.
Or, c'est justement parce qu'un certain nombre de faits signalés dans cet article - difficultés accrues pour la bureaucratie de contrôler la société, émergence d'espaces de liberté, production culturelle de plus en plus indépendante - sont porteurs de grands espoirs que les militants révolutionnaires doivent moins que jamais limiter leur critique radicale de la bureaucratie stalinienne. En même temps, la garantie pour eux de ne pas mélanger leur critique avec celle des désinformateurs réactionnaires doit s'appuyer sur le contrôle serré de tous les documents concernant l'URSS qui sont en leur possession, sur la multiplication des sources d'information, qui ne se limitent pas aux propos des dissidents passés à l'Ouest, mais comprennent également la presse clandestine et officielle, les témoignages des journalistes et des voyageurs, les études de type universitaire, les documents officiels produits par le régime, etc. Ce n'est qu'en respectant cette double exigence - une critique sans faiblesse de la bureaucratie et un contrôle méticuleux des informations sur l'URSS - qu'il sera possible de construire une image plus précise de cette société et de répondre le mieux aux luttes presentes et à venir des travailleurs de ce pays.
Yvan Jossen