La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Sartre, les chemins de la liberté

· Critique communiste, n° 47, décembre 1985 · p. 27-30 · 2 760 mots

OURQUOI parler de Sartre aujourd'hui ? Pour plusieurs raisons. La première tient à l'actualité : la parution simultanée de nombreux livres sur ou à propos de Sartre : le deuxième tome de la Critique de la raison dialectique, suite du premier tome paru en 1960 qui essayait de fonder une théorie de l'Histoire englobant l'existentialisme et le marxisme, les biographies d'Annie Cohen-Solal et de Jeannette Colombel, l'étude d'Anna Boschetti sur les Temps modernes 1 •••

La seconde parce qu'au moment où le marxisme est plus que jamais remis en question - pour des raisons diverses et profondes liées aux effets idéologiques de la crise économique et à l'affaiblissement du rôle de la classe ouvrière dans les pays capitalistes développés comme moteur de la transformation sociale- et que s'est opéré depuis plusieurs années un virage à droite parmi les intellectuels, il nous a semblé intéressant de revenir sur la pensée politique de Sartre, et en particulier sur ses rapports avec le marxisme.

Car si Sartre a représenté, jusqu'à la caricature parfois, une figure typique de l'intellectuel de gauche à partir de 1945, il a aussi été un de ceux qui a cherché à dépasser les contradictions de l'intellectuel dans la société bourgeoise. Qu'il ait échoué dans son entreprise n'est pas niable - et nous reviendrons sur les raisons de cet échec - mais Sartre, accompagné des insultes de la droite jusqu'à sa mort, n'a cessé de proclamer son dégoût de la société bourgeoise : «Au nom de principes qu'elle m'avait inculqués, au nom de son humanisme et des "humanités", au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, je vouerai à la bourgeoisie une haine qui ne finira qu'avec moi 2• »

Enfm, la dernière raison de parler de Sartre aujourd'hui est que, plus que tout autre intellectuel peut-être, il a exprimé ce que son ami Merleau-Ponty appelait les « aventures de la dialecti-

Jean-Michel MASSON que 3 », c'est-à-dire les contradictions de la révolution elle-même : entre l'URSS et les Etats-Unis, entre l'impérialisme qui étrangle le Nicaragua révolutionnaire et le stalinisme qui emprisonne les militants de Solidarnosc, le socialisme est-il encore possible ? Décidément, Lénine avait bien raison de dire que «l'histoire n'est pas droite comme la perspective Newski » ... Sartre, un intellectuel petit-bourgeois?

Comme l'écrivait justement Francis Jeanson 4, Sartre a été fait intellectuel. Par son milieu socio-historique (petit-bourgeois né dans la France d'avant 1914) autant que par sa propre histoire personnelle. Mais ce qui est intéressant ici, ce n'est pas que Sartre ait été d'abord un intellectuel petit-bourgeois -car, après tout, pour paraphraser ce qu'il disait lui-même de Valéry, tous les intellectuels petits-bourgeois d'avant 1940 ne sont pas devenus Sartre -mais, au contraire, les conditions mêmes dans lesquelles lui, Sartre, issu de la petite bourgeoisie, a progressivement rompu avec le point de vue de sa classe.

Paradoxalement, comme le rappelle le livre d'Annie Cohen-Solal, et avant elle les mémoires de Simone de Beauvoir, Sartre est venu tardivement à la politique, non seulement à l'intérêt de la politique, mais aussi à l'engagement politique. Dans les années trente, il ignore encore complètement - comme beaucoup d'intellectuels - les œuvres de Hegel, Freud ou Marx. En outre, face aux bouleversements politiques de l'époque, victoire du nazisme en Allemagne, succès du Front populaire en France, guerre d'Espagne, Sartre reste spectateur, sur la touche. Non engagé. La position de Sartre - alors que son

1. Critique de la raison dialectique, Gallimard. L'introduction du tome 1 - intitulée K Questions de méthode » - est disponible en poche (Idées, Gallimard).

Sartre, par Annie Cohen Sola/, Gallimard, 150 francs.

Sartre, par Jeannette Colombe/, Livre de poche.

Sartre et les Temps modernes, éd. de Minuit, 89/rancs.

2. Les Mots, 19M. Disponible au Livre de poche.

J. Les Aventures de la dialectique, Gallimard, collection Idées.

4. Sartre dans la vie, 1973. 5. Mémoires d'une jeune fille rangée, la Forces des choses, la Force de l'âge. Disponibles en Livre de poche. A signaler qu'une biographie de Simone de Beauvoir vient de paraître.

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6. La Nausée, le Mur. Romans et nouvelles disponibles en poche.

7. Mémoires d'une jeune fille rangée. 8. Film-inte11'iew de Sartre, réalisé avant qu'il perde presque totalement la vue en 1973, et sorti en I976. Film trés intéressant où Sartre revient sur sa vie et son engagement.

9. Les Chiens de garde, éditions Maspero. JO. Essai sur la transcendance de l'Ego, Gallimard. La phénoménologie est un courant philosophique apparu dans les années vingt en Allemagne, autour de Husserl.

II. Editions Gallimard. Voir aussi SituaI1. Sartre et le marxisme, par Theodor Schwarz, l'Age d'homme, I976. Livre assez intéressant sur la Critique de la raison dialectique, critique menée au nom du marxisme par un philosophe suisse un peu trop stalinien quand

13.Cf. les Temps modernes, avril I953, « Le marxisme de Sartre >>. La réponse ·de Sartre est dans Situations VIII.

14. A partir des années soixante, Sartre a en fait trés peu participé au débat sur le marxisme en France: Althusser, etc.

15. D'après un responsable soviétique à la «culture», Fadeev.

I6. Qu'il avait déjà commencé à critiquer dans Qu'est-ce la littérature? et qu'il approfondira dans son Beaudelaire et son Flaubert.

ami Nizan comme beaucoup a rejoint le PCF - est alors typique de l'intellectuel petit-bourgeois en rupture de ban: entre le nihilisme et l'individualisme, comme en témoigne par exemple la Nausée paru en 1938 6 •

Sur ce Sartre première manière, professeur de philosophie au Havre dans les années trente, Simone de Beauvoir témoignera: «C'est notre condition de jeunes intellectuels petits-bourgeois qui nous incitait à nous croire inconditionnés 7• »

Alors qu'un fort courant pousse à gauche une partie de la société, la radicalise - et parmi elle les intellectuels -le Sartre d'avant 1940 réagit à contretemps : il passe, pour la première fois mais pas la dernière, à côté du réel, à côté de l'Histoire. Il s'en est expliqué longuement dans le mm tourné en 1972 par Alexandre Astruc 8 : prendre parti pour lui à l'époque, c'était déjà se situer par rapport au PCF : dedans ou dehors, pour ou contre? Et n'oublions pas, quand même, l'arrière-fond historique de la fin des années trente en France : les procès de Moscou, la guerre qu'on sent venir, le pacte germano-soviétique, etc.

Ainsi, si Sartre est venu tardivement à la politique active, il y est venu, en plus, par ses propres chemins, avec sa problématique personnelle. La philosophie sartrienne de la liberté s'inscrit dans la tradition d'une philosophie libérale bourgeoise, mais en même temps elle rompt avec elle, avec sa vision du monde et, surtout, ce que Nizan a appelé « les chiens de garde 9 ».

Illustrant en fait son propre cheminement intellectuel, Sartre écrit en 1934: «Rien n'est plus injuste que d'appeler les phénoménologues des idéalistes. Il y a des siècles, au contraire, qu'on n'avait senti dans la philosophie un courant aussi réaliste. Ils ont replongé l'homme dans le monde, ils ont rendu tout leur poids à ses souffrances et à ses angoisses, à ses révoltes aussi 10• » Sartre, le marxisme et le PCF

Il n'est évidemment pas question, dans ce· court article, de retracer l'histoire, fort complexe au demeurant, des relations entre Sartre et le PCF, marquées comme on le sait par plusieurs périodes : conflictuelle d'abord (1940-1953), du compagnonnage militant ensuite (1953-1956) avec la participation de Sartre au Mouvement de la paix et, enfin, à partir des années soixante, du rejet progressif du stalinisme, au moins dans sa version soviétique. Les lecteurs de Critique communiste pourront se plonger, à ce sujet, dans la biographie d'Annie Cohen-Solal qui retrace assez fidèlement cette relation chaotique. Il n'est pas possible, non plus, de faire ici un bilan critique de la pensée de Sartre au regard du marxisme révolutionnaire.

Ce que nous voudrions simplement indiquer brièvement, c'est que le marxisme, son rejet d'abord au nom de l'existentialisme, son acceptation ensuite - à travers une grille de lecture quelque peu stalinienne du PCF -, enfin son « dépassement », a été au centre de la pensée politique de Sartre : que ce soit dans /'Etre et le Néant, Matérialisme et Révolution, les Communistes et la paix, la Critique de la raison dialectiqué 1 •••

A partir de 1944, la pensée et l'action de Sartre vont se radicaliser. « Sartre a été entraîné vers la gauche par le fort courant qui se manifesta en France avant et après la Libération. Politiquement et philosophiquement parlant, Sartre se mouvait donc entre la bourgeoisie et le prolétariat», comme écrit un peu abruptement un critique 12• En fait, Sartre, comme beaucoup d'intellectuels pendant la guerre et à la Libération, a vraiment rompu avec la classe dominante- qui s'est complètement, et les valeurs bourgeoises avec elle, discréditée dans la collaboration.

Aussi, la question de l'alliance des intellectuels et de la classe ouvrière, du rôle des intellectuels dans la société et l'histoire ne vont cesser de faire partie des préoccupations de Sartre. Mais Sartre, là encore, est victime d'une illusion d'optique: il identifie plus ou moins totalement le marxisme à l'URSS et, en France, la classe ouvrière au PCF, s'interdisant de voir les contradictions existant entre eux et donc la possibilité de définir une politique authentiquement révolutionnaire en France. Ce qui, en partie, explique les errements de Sartre en ce qui concerne la recherche d'une «troisième voie», comme sa participation du Rassemblement démocratique révolutionnaire lancé en 1948 par David Rousset, et, dans un contexte politique différent, son cheminement avec les maas après 1968.

Aujourd'hui encore les réfutations de Merleau-Ponty, de Claude Lefort 13 du « marxisme >> de Sartre dans les années cinquante restent assez pertinentes. Il est d'ailleurs frappant de constater à quel point Sartre a toujours ignoré la critique de gauche du stalinisme, que ce soit à travers Gramsci ou Trotsky ou, plus tard, l'Ecole de Francfort 14• En fait, les rapports de Sartre et du PCF, et Sartre l'a admis plus tard en reconnaissant que «les communistes n'ont jamais accepté la vraie liaison des intel-

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lectuels et du peuple » sont restés utilitaires; le PCF et les staliniens, après que les Garaudy, Kanapa, Desanti, Hervé (qui d'ailleurs seront exclus du PCF pour beaucoup d'entre eux) n'aient cessé de critiquer cette «hyène stylographe 15 », se sont servis du « grand intellectuel » pour animer le Mouvement de la paix; Sartre, lui, s'en tient au fameux « les anticommunistes sont des chiens» lancé après l'arrestation de Duclos en 1952 lors des manifestations contre Ridgway et à l'analyse des Communistes et la paix : hors de l'URSS, point de salut ! •

Il faudra l'écrasement de la révolte hongroise de 19 56 pour que Sartre rompe avec le stalinisme : « Je dis qu'avec les hommes qui dirigent en ce moment le PCF, il n'est pas, il ne sera jamais possible de reprendre des relations. Chacune de leurs phrases, chacun de leurs gestes est l'aboutissement de trente ans de mensonge et de sclérose. »

Les relations de Sartre avec le PCF - attraction/répulsion - sont typiques de la période 1945-1956. Comme beaucoup d'intellectuels, il fait l'expérience du stalinisme. Il va alors reprendre sa pensée politique de fond en comble, vouloir « dépasser » le marxisme avec sa Critique de la raison dialectique, repenser le rôle de l'intellectuel dans la société. Nous voudrions maintenant tenter d'expliquer pourquoi Sartre a échoué dans cette entreprise, mais que précisément ce sont les conditions mêmes de son échec qui, en 1985, ne peuvent nous laisser indifférents. En d'autres termes, pourquoi, aujourd'hui, Sartre, à travers ses contradictions et ses erreurs, nous semble d'actualité. L'échec de Sartre ?

En 1960, avec la parution de la Critique de la raison dialectique, la pensée politique de Sartre connaît un nouveau départ. Il critique son « idéalisme» antérieur, son rejet de la théorie de la conscience de classe 16 : «J'ai essayé de donner des généralités sur l'existence de l'homme, sans tenir compte du fait que cette· existence est toujours située historiquement et qu'elle se déftnit à partir de cette situation. »

Le projet de la Critique - et le tome 2 qui vient de paraître sous le titre l'Intelligibilité de l'histoire le confirme -se veut une tentative de combler les « lacunes >> du marxisme et de combattre la sclérose qui le gagne. Pour Sartre, cette sclérose, pendant quarante ans, a été le prix à payer pour l'existence de l'URSS. Là aussi Sartre continue de confondre .....; ou de faire semblant - le stalinisme et sa critique. Nous ne discuterons pas ici les thèses de Sartre mais la Critique constitue en fait le fondement du « gauchisme >> ultérieur de Sartre, une apologie du spontanéisme révolutionnaire. Sartre n'a pas eu le temps de connaître l'expérience de Solidarnosc, mais nous sommes sûrs qu'il aurait retrouvé dans cette révolution ouvrière - se faisant contre le « marxisme réel >> - un exemple frappant de ce « spontanéisme >> où le prolétariat polonais et la soeiété se constituent en sujet contre les symboles mêmes de leur aliénation (le drapeau rouge, l'internationale, le parti).

Pourtant, si Sartre admet les << lacunes >> du marxisme, il reconnaît aussi « que le marxisme reste la philosophie indépassable de notre temps ; il est indépasSable parce que les circonstances qui l'ont engendré ne sont pas encore dépassées>>.

Peut-être est-ce là, d'ailleurs, une des raisons du refus de Sartre de publier ce tome 2 de la Critique de son vivant : la conscience de l'impasse dans laquelle il se trouvait en 1960. L'impossibilité de « dépaiser >> les circonstances qui font que le marxisme existe : la division de la société en classes et la lutte qui en résulte.

Nous ne nions pas que le marxisme ait des « lacunes >>, mais ces lacunes-là - le fait qtie, par exemple, nulle part les travailleurs autogèrent librement une société- sont le produit de l'histoire

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Il est d'ailleurs remarquable qu'au . les, ou vendre dans la rue la Cause du

17. Appel lancé pour le droit à l'insoumission des soldats français envoyés combattre le peuple algérien.

du :xx< siècle. Elles ne peuvent pas être comblées par un intellectuel, fût-il Jean-Paul Sartre. Elles le seront peut -être par de nouvelles avancées de la lutte de classes et la transformation des conditions qui ont rendu possible le stalinisme et son maintien depuis un demi-siècle. moment où Sartre publie sa Critique - et les préfaces célèbres aux Damnés de la Terre de Frantz Fanon et à Aden Arabie de Paul Nizan - après les années cinquante s'ouvre une nouvelle période marquée par la victoire du FLN algérien, de Cuba, de la guerre du Vietnam... Comme le rappelle le livre d'Annie Cohen-Solal, Sartre s'est profondément engagé dans le soutien à ces mouvements révolutionnaires ou de libération nationale. Qu'on se souvienne de sa signature de l'Appel des 121 17 en pleine guerre d'Algérie ou de ses déclarations : « Les Vietnamiens combattent aujourd'hui pour nous tous. »

On est loin, très loin, de certains apôtres actuels du libéralisme, des intellectuels reconvertis dans le réalisme social-démocrate ou convertis aux vertus du reaganisme. Quand l'histoire redémarre dans les années soixante, Sartre redémarre avec elle, avec générosité, ce qui n'exclut pas, encore, des erreurs ou contradictions (sur la question israélienne par exemple).

Voilà aussi pourquoi la leçon de Sartre nous semble digne d'intérêt aujourd'hui : il est resté, jusqu'au bout, un intellectuel du refus. Refus du Nobel, refus de l'arbitraire ou de l'injustice . quand on le voit, lui le petit bonhomme avec sa canadienne usée, monter sur un tonneau devant Renault-Billancourt pour protester contre l'assassinat de Pierre Overney par les milices patronapeuple interdite par Marcelin. On peut se moquer de l'image un peu ridicule de «l'intellectuel au service du peuple», mais en réalité ce que beaucoup d'intellectuels rejettent aujourd'hui chez Sartre, c'est précisément l'image qu'il leur renvoie : il n'y a pas de salut pour l'intellectuel dans cette société. Il lui faut choisir. C'est vrai, les conditions du choix ne sont pas les mêmes que dans les années trente, en 1950 ou en 1968, les mutations de la société modifient profondément la nature sociale et le rôle des intellectuels, mais le choix demeure.

Nous n'avons pas voulu restituer aujourd'hui une figure mythique de Sartre, du « grand intellectuel » - comme Victor Hugo qui se prenait pour Victor Hugo- d'un Voltaire du :xx<, qui n'a bien sûr jamais existé. Il ne s'agit pas de gommer les contradictions ni les erreurs de Sartre. Mais il reste le critique irrécupérable de l'humanisme bourgeois.

C'est déjà une raison suffisante pour ne pas le laisser au magasin des accessoires.

Aux obsèques de Sartre

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