La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Réponse à Lutte ouvrière

· Critique communiste, n° 47, décembre 1985 · p. 9-11, 13-15 · 5 470 mots

La LCR et l'alternative

~éponse à Lutte ouvrière

Le congrès de Lutte ouvrière doit se tenir à la mi-décembre. Lors des assemblées générales de discussions préparatoires, auxquelles furent invitées des délégations de la LCR, la direction de Lutte ouvrière a soumis des textes dans lesquels elle présente un projet de listes séparées aux élections législatives et régionales de mars 1986, repoussant donc les propositions unitaires de la LCR. Cette intention a été confirmée lors des rencontres entre les directions de nos deux organisations. La position que Lutte ouvrière s'apprête à arrêter n'ira pas sans conséquences sur le crédit des révolutionnaires et leurs capacités d'intervention dans la · situation présente. Il est encore temps d'en débattre. C'est ce que nous faisons dans cet article, tout en répondant à un numéro de la revue Lune de classe que LO a consacré à une critique des résolutions préparatoires au VIr Congrès de la LCR.

M ettez un révolutionnaire à une tribune, et donnez-lui trois minutes pour convaincre le travailleur Durand ou Dupont de voter révolutionnaire: que dira-t-il, en termes simples et pratiques ? A peu près ceci : «La crise n'est pas conjoncturelle, les patrons sont déterminés à obtenir plus de licenciements, moins de Sécurité sociale, plus· de flexibilité, moins de droits sociaux ; les gouvernements de gauche ont cédé ou anticipé sur les aspirations patronales; ils n'ont pas fait une politique pour les travailleurs avec des concessions aux patrons, ils ont fait une politique pour les patrons avec quelques concessions aux travailleurs ; si les travailleurs retirent leur crédit aux dirigeants réformistes, tant mieux; mais ce n'est qu'un pas ; encore faut-il ne pas renoncer à l'action ; nous, les révolutionnaires, nous croyons qu'il n'y a rien de plus fort qu'un mouvement de masse : de la récente grève générale des roulants de la SNCF, au Mai 68 à l'échelle du pays.

« Alors, à ces élections, il faut additionner les voix de la gauche qui ne capitule pas, qui n'a pas trempé dans la gestion des affaires, et qui n'a pas le passé compromis des vieux partis ; voter révolutionnaire, c'est rester fidèle à

Nicolas JEANSON vous-mêmes, c'est repousser la pression qui voudrait vous faire taire. Ensemble, redisons: - contre le chômage, aucune politique n'est efficace sans une réduction massive du temps de travail ; il · faut · que chacun travaille moins pour que tous travaillent ; - contre le racisme et la banalisation des émules du fascisme, il faut être intransigeant dans la solidarité avec les plus exploités des travailleurs, il faut réaliser l'égalité des droits entre tous, quelle que soit la couleur ; - contre les politiques guerrières, il faut dire non à la force de frappe, non au nucléaire meurtrier ; · · - contre la domination française qui opprime les peuples, il faut se prononcer pour l'indépendance de la Kanaky.

Voilà ce qui ser'a inscrit sur notre bulletin de vote, voilà ce que vous glisserez dans l'ume ! »

Tel sera en substance le discours de la LCR. Tel sera aussi le langage de LO, avec des formules différentes peut-être, mais sûrement · pas contradictoires. En tout cas, à l'échelle des millions de travailleurs auxquels les deux organisations vont s'adresser séparément si elles ne parviennent pas. à un accord, ce qui

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consigne de vote à l'égard du PS et du · LO et de la LCR aux Verts», sur une les unit ressortira clairement. Ce qui les sépare ne sera guère perceptible.

Ou plutôt, les travailleurs comprendront que malgré un langage commun et la faiblesse de leurs forces militantes, les organisations d'extrême gauche préfèrent encore la concurrence entre elles à l'efficacité politique. A fortiori dans un cadre électoral prévu pour laminer les miilorités. L'extrême gauche serait alors Jugée sur son «esprit de boutique».

Cela n'échappe pas complètement à la direetion de LO qui écrit : (( Cela semblera surprenant, voire irresponsable à certains que LO et la LCR, qui entretiennent des rapports étroits soient présentes côte à côte, et même concurremmment dans ces élections. »

Mais ce serait là le prix à payer pour la clarté politique. Car la LCR, selon LO, voudrait lui imposer de mauvaises fréquentations : il s'agit des militants et courants partie prenante de la construction d'une force anticapitaliste (disons alternative pour la commodité de langage), et qui sont présentés par LO comme étant « étrangers » au mouvement ouvrier; c'est pourquoi, poursuit LO, (( la démarche de la LCR nous condamnerait, elle et nous, dans ces élections, à une censure préalable. » Pour un accord LCR-LO 1. Dès lors que les deux organisations peuvent se mettre politiquement d'accord sur le contenu de la campagne, tous les autres obstacles sont surmontables.

En particulier, il est possible de mener une campagne commune, sans que LO n'endosse en rien la responsabilité de ce que fait la LCR de son côté dans le cadre de l'alternative. Les Jeux organisations pourraient refaire ensemble ce qu'elles ont déjà expérimenté dans d'autres élections: dire ensemble ce qui fait leur position commune, et dire séparément ce qui fait leurs différences.

Dans le passé, des divergences de PC n'ont pas empêché LO et la LCR de mener des campagnes communes, sans que LO ne se sente en rien compromise par les positions de la LCR Alors, pourquoi en irait-il différemment à propos de la politique dite «de l'alternative»? 2. La LCR n'a pas changé de politique vi!:-à-vis de W.

Selon LO, ce qui conférerait à la question de l'alternative son exceptionnelle gravité, c'est que la LCR renoncerait par cette politique à ses relations privilégiées avec LO. Et qu'en conséquence, une campagne électorale commune n'aurait plus qu'une portée réduite, ne serait même qu'un pis-aller du point de vue de la LCR

C'est factuellement et politiquement faux.

Factuellement faux, parce que nous avons dit à LO et écrit dans nos thèses de congrès que nous voulions un accord électoral national, bien avant que LO n'en formule le souhait.

Politiquement faux, parce que nous avons toujours clairement situé la place de nos relations avec LO dans notre politique unitaire. Répétons donc qu'avec LO, nous avons plus d'accords stratégiques qu'avec aucun autre courant dans l'alternative, que notre référence commune au trotskysme, même si elle recouvre des divergences prograrnmatiques de taille, n'est pas indifférente, que le projet de LO de construire un parti ouvrier révolutionnaire est aussi le nôtre, et que cet ensemble de données doit conduire les deux organisations à rechercher la confrontation politique permanente et le maximum d'activités communes.

Mais si l'addition des forces de la LCR et de LO peut être un important levier, la politique de la LCR vis-à-vis du mouvement ouvrier ne se réduit pas à des rapports avec LO. Cette politique n'est pas partagée par LO. La LCR ne prétend pas la lui imposer. Mais, en retour, LO ne doit pas espérer faire renoncer la LCR à sa politique. 3. LO se contredit pour une mauvaise cause.

LO souffle le chaud et le froid à propos de l'alternative, tantôt en la réduisant à un «rêve», tantôt en la grossissant pour en souligner le danger. Quand il s'agit de dire que la LCR poursuit une chimère, alors l'alternative n'existe pas. Mais quand il faut justifier que LO ne peut s'allier avec la LCR qui est elle-même alliée avec le diable, alors le diable prend des dimensions terribles.

Qu'en est-il en réalité ? La LCR avait proposé la constitution d'une « vaste coalition (électorale) allant de plate-forme de classe et dans le respect de l'indépendance des organisations. ·Cette perspective a été refusée par les Verts, le PSU et LO. Dont acte. Nul ne menace plus LO d'accrocher son wagon à celui des Verts. Le« danger» n'a plus qu'une dimension locale : dans quelques départements, des collectifs envisagent de présenter une liste, et presque toujours aUx. seules élections régionales. En tout cas, rien d'incompatible avec une campagne commune LCR-LO aux législatives.

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Il est vrai que dans quelques départements, la présence de la LCR sur une liste législative avec Lü, et sur une liste régionale avec un collectif alternatif pourrait poser quelques problèmes : mais sûrement plus à la LCR qu'à Lü ! Or, Lü qui était partisane d'une présentation exclusive aux législatives a élargi ses ambitions aux régionales au moment même où elle prenait une option contre des listes communes. Comme si la présence de Lü aux régionales devait aussi servir de « verrou » de sûreté pour mieux démontrer l'incompatibilité de la politique de Lü et de celle de la LCR. 4. LO sous-estime la portée de son

Si le choix de Lü devait se confirmer, il aurait une portée qu'aucune parole apaisante ne pourrait relativiser.

Il y a les mots de la fraternité militante : ni ceux -là, ni celle-ci ne sont en cause. Pas plus que n'est en cause la volonté politique de la LCR de poursuivre et développer ce qui a été entrepris en commun. Mais, justement de ce point de vue, derrière les mots, il y a les choses : la réalité de deux organisations qui prétendent fusionner un jour, même lointain, mais qui, pour dire la même chose aux travailleurs, trouvent plus efficace de le dire deux fois (la pédagogie de la répétition, sans doute ... ), et de se disputer les mêmes voix.

Le choix de Lü serait « seulement » irresponsable s'il en allait « seulement » de la conduite et du temps d'une campagne électorale. Mais personne ne peut croire cela. La direction de Lü note en toute candeur que « il y a bien d'autres choses que nous faisons séparément, différemment, sans que cela nuise au rapprochement;;,

Peut-on croire que l'organisation, par exemple, d'une fête commune à la Pentecôte 1986 se posera dans les mêmes termes, prendra le même sens, au terme de deux campagnes politiques complètement séparées? Ou au contraire, à l'issue d'une campagne commune? Bien sûr que non. Peut-on croire que la pression des travailleurs d'extrême gauche sur nos organisations pour développer leur unité d'action sera la même, avec ou sans la dynamique d'une campagne unitaire ? Encore une fois, non.

Lü est incohérente en écrivant que « l'alternative » nous empêche de nous présenter ensemble aux élections, mais pas de faire le reste. Lü ne pourrait pas « se compromettre » avec la LCR aux élections (qu'elle décrit comme «une péripétie ») ; mais elle pourrait par contre assumer des positions communes devant les travailleurs, dans un hebdomadaire commun ou dans des feuilles d'entreprise communes, ou encore dans une fête commune ?

5. Que veut LO ?

Lü dit en quelque sorte à la LCR : «C'est l'alternative ou nous. Ou vous renoncez à votre politique, ou nous allons séparément aux élections. »

Jusqu'au congrès de la LCR, Lü a espéré que la politique de l'alternative serait abandonnée par la LCR elle-même.

Si Lü pensait que la LCR allait changer sa ligne politique, elle se trompait.

Si Lü pensait aujourd'hui contraindre la LCR à changer de ligne, elle se tromperait encore. Car la question de l'alternative ne se réduit pas, et de loin, à la tactique électorale pour mars 1986. Derrière l'alternative, il y a aussi un certain rapport au mouvement ouvrier, une appréhension de ce que nous appelons sa recomposition, le type de travail syndical que nous développons. Sur toutes ces questions, la LCR est en divergence avec Lü. Si Lü songeait à nous faire renoncer à l'alternative pour nous amener à abandonner par la suite ces divers éléments de notre démarche politique, elle commettrait une grave erreur.

C'est dans l'action commune, l'expérience et la confrontation que nos deux organisations peuvent avancer vers un rapprochement politique. Certainement pas par les pressions ou des méthodes de force. Comprendre ce qui s'est passé depuis mai 1981

Lü a consacré un numéro spécial de Lutte de classe à commenter les textes soumis au congrès de la LCR. Les critiques de Lü, recoupées avec ses propres textes de congrès, dégagent un ensemble de divergences entre les deux organisations.

Selon Lutte ouvrière, la LCR recherche du côté des petites organisations gauchistes la compensation à ses amours déçues du côté des grands appareils... Rien de moins ! Citons : ((Avant mai 1981, les camarades de la LCR se sont comportés en mouches du coche de l'union de la gauche, affirmant qu'il fallait "battre la droite': se présentant comme les champions de l'unité entre le PC et le PS, expliquant qu'un gouvernement des "partis ouvriers" ouvrirait des perspectives immenses à la classe ouvrière.

(( Maintenir ce langage intégralement est évidemment bien difficile aujourd'hui, après quatre ans d'expérience de gouvernement de gauche (bien que ce soit à cela que se ramène la politique de l'un des courants minoritaires de la LCR). Mais après avoir attendu des perspectives grandioses d 'un succès électoral des appareils réformistes, et avoir · vu leurs espoirs déçus, c'est vers d'autres appareils, bien plus petits, mais tout aussi réformistes, que les camarades de la majorité de la LCR cherchent de nouvelles perspectives.

(( C'est en effet à cela que se ramène leur recherche d'une "alternative" avec le PSU, les Verts et d'autres. ;;

On pourrait se demander ce que Lü peut encore attendre d'une organisation comme la LCR, qui met autant d'obstinatior. à se rendre dépendante des réformistes, grands ou petits ...

Il est évidemment facile, cinq ans après le 10 mai, de faire comme si rien ne s'était passé entre les deux dates, ou bien de céder à un fatalisme rétrospectif selon lequel « il ne pouvait pas se produire autre chose que ce qui s'est passé» ...

La LCR a fait, à l'époque, une erreur d'analyse. Elle l'a reconnue depuis. Mais elle n'a pas corrigé sa surestimation de la situation ouverte par le 10 mai pour enlever toute signification à l'événement.

Que disait-elle? Que la conjonction de trois facteurs rendait probable l'enclenchement d'une dynamique sociale : - Les capacités de lutte de la classe ouvrière depuis 1968. - La portée politique du renversement de la droite ; - Les trahisons certaines de la gauche au gouvernement.

La LCR escomptait donc une polarisation sociale, et un réveil de la classe ouvrière en réaction à la politique des partis traditionnels confrontés à la gestion des affaires de la bourgeoisie. Or, à l'inverse, ks trahisons gouvernementales de la gauche, loin de provoquer les travailleurs à la lutte les ont plutôt globalement désarmés. Le choc des illusions et de la réalité n'a pas joué, comme en 1936, dans le sens de la mobilisation, mais dans le sens de la démobilisation.

Des trois facteurs mentionnés, où s'est glissée l'erreur? - Côté trahisons, nous n'avons pas été « déçus » : la législature aura été une pâle copie des Fronts populaires, avec leur valse à trois temps : les premières audaces sont suivies d'une « pause » qui précède une large défaite. -La signification de l'élection du 10 mai, de même, n'a guère été éloignée de celle que nous lui donnions. Il faut se souvenir comment les travailleurs ont accueilli la fin d'un règne de vingt-trois ans de la droite, comment le CNPF a dû tout un temps occuper le terrain laissé vacant par des partis bourgeois désorientés, comment la bourgeoisie a

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brandi l'épouvantail du goulag, mobilisé dans la rue cent mille paysans, les médecins, les petits patrons et les parents de l'école privée~ Le climat politicien n'a pas toujours été au consensus ! Reconnaître cela, ce n'est pas décerner une médaille au PS et au PC, c'est seulement comprendre que, pendant trois ans environ, la bourgeoisie a craint que les travailleurs ne confondent la victoire de Mitterrand avec celle de leurs propres intérêts, et ne demandent leur dû. On ne peut donc pas effacer tout l'immédiat « après-1 0 mai » pour la commodité d'une argumentation qui a besoin de démontrer que l'événement initial ne fut qu'une péripétie. A l'inverse, rétorquera-t-on, pourquoi une pareille victoire électorale n'a pas entraîné de plus grandes luttes de classes ? C'est bien la question concrète posée par le bilan des dernières années, et qui met en cause notre analyse du « troisième facteur». -L'événement politique, électoral, n'est pas intervenu dans une phase d'offensive de la classe ouvrière, mais au contraire, de déclin de son activité. L'union de la gauche, tout en contribuant objectivement à politiser les luttes, ne les a pas moins canalisées au profit du débouché électoral. Au moment où celui-ci semblait le plus sûr, la division des appareils privait les travailleurs d'un espoir cultivé et renforcé pendant cinq ans. C'est qu'entre-temps, l'ouverture de la crise capitaliste mondiale avait conduit les directions social-démocrates, staliniennes, politiques et syndicales, à réorienter leur dispositif: éviter, pour le PC, la compromission dans la gestion de la crise; éviter, pour le PS, d'arriver au gouvernement en étant lié par un programme trop contraignant. Abusée politiquement, désarmée face au défi de la crise, la classe ouvrière n'a pas renoncé à jouer la carte électorale, mais la suite a montré qu'elle était déjà trop faible pour savoir répondre immédiatement à Mauroy et Fiterman.

Voilà comment la LCR comprend ce qui s'est passé, et comment elle comprend ses erreurs. Pour faire le bilan, elle part des événements et des

On pourrait discuter avec Lü de ce bilan, comme la LCR l'a fait elle-même publiquement. Mais ce n'est pas cette discussion qui semble intéresser le plus Lü. Ce qui lui importe, en effet, ce n'est pas la compréhension des événements par les uns ou par les autres, c'est de démontrer que la LCR se rend aveugle et sourde à la réalité, par opportunisme vis-à-vis du PS et du PC. Et au fond, si la LCR a accordé tant d'importance au 10 mai, au point de confondre << l'arène électorale et la lutte des classes)), c'est qu'elle partage quelques illusions sur les directions traîtres.

Les rédacteurs de Lutte de classe s'insurgent contre les thèses de la LCR qui recourent à l'expression «logique réformiste». Ils rappellent doctement que les dirigeants réformistes ne sont pas de malheureuses victimes de leur propre impuissance, mais sont des gestionnaires convaincus de la communauté de leurs intérêts particuliers et de ceux de la bourgeoisie. Si la LCR avait compris cela, ajoutent-ils, alors elle n'aurait pas confondu la victoire de Mitterrand et celle des travailleurs, alors elle n'aurait pas « transformé une tempête programmée dans le verre d'eau de l'électoralisme en une modification dans le rapport de forces entre classes. )) La bataille pour l'unité aujourd'hui

Toute l'argumentation de Lü est pourtant largement hors sujet : car, même si la LCR péchait par opportunisme, le fait important est que la masse des travailleurs pèche par illusions et par gradualisme. C'est ce que pense la masse des travailleurs, et non la LCR, qui donne son sens à une élection comme celle du 10 mai 19 81.

Que Lü refuse de prendre en compte ces illusions, autrement que pour en faire la critique révolutionnaire (ce qui est évidemment vital!), c'est une divergence que nous avons avec cette organisation. La LCR, en effet, s'efforce de combiner la défense sans concession des idées révolutionnaires, avec les propositions à même d'entraîner la mobilisation des travailleurs tels qu'ils sont: c'est le sens qu'elle donne à la tactique de front unique. Mais Lü n'évoque la «bataille pour l'unité» que pour la rejeter !

Le chapitre de Lutte de classe consacré à cette question est certainement un des plus choquants, tant par les procédés polémiques employés que par le fond des arguments. Le rédacteur s'attarde d'abord à dénoncer une expression présente dans les thèses de la LCR, celle « d'unification politique des travailleurs ».

Cette expression traduirait un esprit de conciliation sans rivage entre tous les courants politiques qui traversent nécessairement le mouvement ouvrier. · Il nous semblait plutôt que l'unification de la classe autour de ses intérêts généraux, et par-delà l'héritage des partis ouvriers, avait une dimension politique. Mais acceptons l'amendement de Lü pour avancer.

La deuxième critique est en finesse : « La LCR appelle à l'unité de ceux qui, en s'étant unis au gouvernement, ont été les premiers à contribuer à la démoralisation politique des travailleurs et à leur apathie ; à l'unité de ceux qui ont politiquement désarmé la classe ouvrière. )) Où ? Quand ? Comment ? Qu'importe : Lü suggère que la LCR supplie urbi et orbi le PS et le PC de s'unir pour désarmer un peu plus les travailleurs. La LCR s'est battue pour l'unité ouvrière contre la droite avant 19 81, à un moment où la division occupait une place centrale et suscitait des réactions de masse tant dans la CGT qu'au travers d'un mouvement comme «Union dans les luttes ». Ce n'était pas des réactions trotskystes ; c'était des réactions élémentaires, mais qui se heurtaient concrètement à la politique des directions à l'époque. Dans ce genre de situation, il y a deux tactiques possibles pour les trotskystes : mettre en garde de l'extérieur en pointant sévèrement le doigt vers le ciel, ou prendre appui sur le mouvement afin de s'y lier et de pouvoir peser sur sa trajectoire.

Mais il est clair qu'il serait ridicule aujourd'hui de supplier le PS et le PC de s'unir pour faire le contraire de ce qu'ils ont administré pendant cinq ans ! De plus, la question de l'unité n'est pas posée seulement à l'égard du PS et du PC, et au niveau gouvernemental. Elle se pose aujourd'hui, par exemple, face à la montée du racisme et de Le Pen. Sur ce plan, l'attitude de Lü soulève question. - Quand la LCR presse Lü de rejoindre les comités et collectifs antiracistes, elle reçoit deux types de réponses : soit Lü incrimine les bases trop floues ou la composition insuffisamment prolétarienne de ces structures; soit, sur un plan très différent, Lü nous répond par un accord de principe ... et une impossibilité pratique ( « d'accord en gros avec ce que fait la LCR, mais notre travaild'implantation ne nous laisse pas le temps d'en faire autant ») ! Laquelle des deux réponses est la bonne ? -Dans le passé, Lü présentait la tactique de front unique comme applicable à des situations particulières de recul du mouvement ouvrier et de défense de droits démocratiques élémentaires. Compte-tenu de l'analyse que fait Lü de la période, et du type de problème posé par la défense des travailleurs immigrés, la lutte antiraciste et pour l'égalité des droits ne devrait-elle pas justifier une démarche de front unique ? Sinon, faut-il penser que la tactique de front unique n'est applicable ... que lorsqu'elle n'est plus utile, c'est-à-dire quand les coups sont déjà pris ?

Dans un troisième temps, Lutte de classe en vient aux comités de grève, puisque les thèses de la LCR en parlent aussi. Mais, attention, il y a un piège :

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c'est que ((la LCR cherche à montrer qu'elle donne un contenu authentiquement prolétarien et révolutionnaire au front unique qu'elle préconise. >> Heureusement, Lutte de classe veille; elle s'est aperçue que les thèses de la LCR mélangent, dans un même passage sur l'auto-organisation, le problème des comités de mobilisation et celui des comités de grève. Ce pourrait être anodin, ou maladroit, ou imprécis, à défaut d'être convaincant pour Lü. Mais non, c'est au contraire le révélateur d'une divergence colossale. Il doit être définitivement acquis que la LCR - accrochée aux appareils - ne peut être qu'opposée aux comités de grève (lesquels n'existent pas s'ils n'ont pas reçu l'investiture de Lü) et que tout ce qu'elle écrit de contraire n'est qu'un leurre.

Voici la démonstration: ((Passer par une gradation savante des comités de mobilisation aux comités de grève en passant par les intersyndicales, de masse ou pas, n 'aboutit qu'à donner aux appareils syndicaux le rôle majeur et de mobiliser les travailleurs... et de les représenter naturellement et légitimement quand ils sont entrés en lutte. >> Autrement dit, la LCR cherche à noyer le poisson. D'ailleurs, ((à quoi peuvent ressembler concrètement des "comités de mobilisation ", des "intersyndicales de masse" quand, précisément, les masses ne sont pas mobilisées?>> (sic). Voilà, c'est dit, et il n'y a rien à y répondre puisque la LCR ne dit « comité de grève » que pour mieux valoriser les syndicats bureaucratiques. Si elle vous dit le contraire, elle ment. Point à la ligne.

Dernier volet de la bataille pour l'unité: l'unité syndicale. Lutte de classe pose cette question : (( Qu'est-ce qui garantit aux travailleurs qu'au moment où ils devront mener des combats durs, décisifs, et ils seront durs dans la période à venir, ils n'auront pas à pâtir de l'unité des appareils plutôt qu'à s'en féliciter ? >> Rien, en effet. On peut aussi, dans la question, remplacer le mot « unité » par son contraire: «division». On aura la même réponse, et nous voilà revenus au , point de départ. Pourquoi ne parler que d'unité des appareils, en lieu et place d'unité syndicale? Prenons, par exemple, un hôpital où des militants de Lü animent une section FO et où des militants de la LCR adhèrent à une section CFDT : supposons que les deux sections fassent des tracts communs, qu'elles déposent des listes communes de délégués du personnels, etc. Il faudra bien alors parler d'unité syndicale, c'est-à-dire admettre que le syndicat appartient aux syndiqués et pas aux appareils. Pourquoi oublier cela quand il s'agit de l'unité? Pourquoi dissocier l'unité syndicale de ses objectifs reven· dicatifs? Est-ce que Lü est pour ce type d'unité, le popularise (et d'abord dans ses rangs) et tente de le multiplier ?

Il est vrai qu'au-delà des structures influencées par les révolutionnaires, le problème de l'unité au niveau des appa· reils est de nature différente.

L'unité de sommet peut être explici· tement recherchée comme un moyen de combattrre la « surenchère » revendicative engendrée par la concurrence de plusieurs centrales: c'est une argumentation courante de la direction de la FEN. Elle peut être réalisée ouvertement contre l'auto-organisation des travailleurs: ce fut l'accord anti-Lip et anti-comité de grève CGT-CFDT de juin 197 4. Elle peut être aussi le résultat d'une pression du mouvement de masse, l'encourager objectivement en retour, tout en le canalisant dans des cadres compatibles avec l'ordre bourgeois (ce fut le cas en 1935 et en 1966).

Mais le problème, pour les révolutionnaires, ce n'est pas d'avoir un point de vue de Sirius en disant : « Cela dépend : l'unité comme la division peut être mise au service du cassage des luttes». Le problème est de défmir pour quelle unité ils se battent, quelle démocratie ? Quelles revendications ? Quelles méthodes d'action?

Cette question est totalement évacuée par Lutte de classe qui s'est découvert un épouvantail à piafs pour mieux polémiquer: la LCR postulerait la réalisation de l'unité comme un « préalable » (le mot revient au moins trois fois) à l'engagement de l'action !

Est-il indifférent ou important de lutter pour une «bonne)) unité syndicale, à tous les niveaux ? Faut-il renoncer, pour une raison historique ou politique aux enseignements du mouvement trotskyste ou de Trotsky lui-même sur la question de l'unité syndicale dans les années trente, notamment en France ? Sur la crise du mouvement ouvrier

A partir de l'alternative, les camarades de Lü engagent le débat sur la crise du mouvement ouvrier. Ils reprochent d'abord à la LCR une méthode d'analyse trop abstraite et formelle: comme si les trahisons de la gauche devaient nécessairement faire naître une grande vague de radicalisation. Or, dit Lü, et c'est la deuxième critique, nous voyons bien concrètement des militants et des travailleurs qui ont rompu avec le PS et le PC, mais ils n'évoluent pas vers la gauche.

Il y a bien désaccord sur l'appréciation de la situation concrète.

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En résumé, la LCR pense qu'il existe une crise majeure du mouvement ouvrier; que son issue (recomposition à gauche, recomposition à droite, décomposition) n'est pas encore jouée; que l'origine et l'histoire de cette crise, comme les rapports de forces entre les classes permettent aux révolutionnaires d'espérer tirer parti de cette crise ; qu'ils doivent se montrer actifs en direction de tous les militants et courants anticapitalistes. Reprenons.

1. Il est clair qu'aucune aile gauche ne s'est détachée du PS ou du PC, qu'aucun parti centriste évoluant vers la gauche ne s'est constitué. Ce n'est pas très surprenant si l'on considère la courbe des luttes et des mobilisations sociales. En revanche, la crise des organisations traditionnelles s'est accélérée : désyndicalisation continue, chute structurelle du PCF, sans qu'une organisation traditionnelle récupère vraiment ce qui est perdu par les autres. Un « vide » apparaît entre les travailleurs et les appareils, ce qui ne signifie ni que ces derniers ne peuvent pas se regonfler, ni qu'ils aient perdu leur hégémonie, mais que les liens entre ~ux et les masses se distendent. Et la réduction du nombre de cartes syndicales ou politiques ne suit pas seulement la courbe en baisse des luttes et des résultats électoraux. Elle reflète un changement qualitatif : un PS de moins en moins populaire dans son encadrement ; un PC de plus en plus coupé de son vivier et prisonnier du stalinisme ; des syndicats dont l'institutionnalisation se révèle plus clairement au moment où le militantisme recule et où le patronat leur conteste l'exclusivité de la représentation des travailleurs . . Seul signe organisé de la recomposition: l'opposition dans la CFDT. Pour le reste, des réactions individuelles. Et un énorme enjeu, à la mesure de ces centaines de milliers d'électeurs de gauche abstentionnistes. La lucidité s'impose donc. Mais elle n'oblige pas à noircir le tableau.

A propos du PCF, LO banalise sa crise actuelle en la comparant aux précédentes d'où il s'est déjà sorti. Le PCF, comme le capitalisme, peut toujours se refaire une santé, s'il n'est pas remplacé. Mais ce constat de prudence pour l'avenir ne change rien à l'ampleur de la crise présente. De même, est-on sidéré devant la myopie du jugement porté par LO sur l'opposition dans la CFDT : ((Dans la CFDT, la forte opposition qui s'est constituée lors du dernier congrès n'est pas du tout synonyme de l'apparition d'une tendance de gauche. Cette opposition ne fait qu'essayer de maintenir les positions passées de la CFDT et se bat d'ailleurs explicitement pour cela, face à une direction qui a ad_opté un cours à droite. Ce n 'est pas une partie de la CFDT qui va à gauche, c'est la majorité qui va à droite et qui laisse sur place une minorité qui ne veut pas se recentrer ou ne l'a pas encore fait. Globalement, l'évolution de l'ensemble de la CFDT, y compris la constitution d'une opposition sur ces bases, s'inscrit bien elle aussi dans le cadre du recul du mouvement ouvrier et de la poussée à droite aujourd'hui. ))

2. La politique a horreur du vide et peut combler celui-ci avec plusieurs formules: gonflement d'un parti d'extrême droite populiste, émergence d'une force du type « Grünen », percée de l'extrême gauche, processus de regroupement à tous les niveaux des militants anticapitalistes, etc. Nous savons seulement que, même si la courbe des luttes sociales remonte, ses effets stimulants sur la construction du parti révolutionnaire seront longs à se faire sentir. Les rythmes seront donc lents.

La capacité des organisations révolutionnaires à durer et à se consolider sera donc déterminante. Mais il serait faux, pour autant, de penser que la situation qu'ouvrira 1986 ne fera place qu'à une démoralisation supplémentaire. Des formes embryonnaires de recomposition, malgré la défaite électorale, ne peuvent être exclues.

3. Pour aborder ces toutes prochaines échéances, les révolutionnaires peuvent s'appuyer sur l'expérience des générations de militants dans les vingt dernières années : Mai 1968, l'Union de la gauche, la division, la victoire électorale et les trahisons, la défaite, c'est l'histoire de toute une « stratégie» (ou qui a été perçue comme telle) faillie. De même, l'absence d'alternative politique concrète offerte par le PS et le PC altère leur crédibilité politique dans les masses. Le fait que la classe ouvrière conserve assez de forces pour reprendre l'initiative permet de penser que les leçons politiques- du passé seront peut-être tirées à la lumière d'un regair de luttes.

4. C'est pourquoi la LCR s'es donnée comme tâche de préparer b bataille politique dans le mouvement ouvrier, en travaillànt dès maintenant à regrouper les militants et courants anticapitalistes que la situation menace d'abandonner à la dispersion.

On le voit : on peut reprocher à la politique de la LCR de surestimer les possibilités de la situation ; mais on ne peut pas lui reprocher de procéder d'un engouement soudain pour les nostalgiques babas et fatigués de Mai 68 !

On peut reprocher à cette politique de n'être pas lancée au bon moment; mais on ne peut pas lui reprocher de déroger à l'identité profonde de la LCR qui combine la construction d'une organisation révolutionnaire indépendante et une présence active et ouverte dans le mouvement ouvrier.

On ne voit donc pas, en revanche, ce qui peut surprendre Lutte ouvrière dans l'actuelle politique de la LCR.

La surprise, c'est un sectarisme que nous espérions être en voie de dépas- -sement.

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