La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

DOSSIER

Conclusion : l'austérité sans issue

Critique communiste, n° 49, février 1986 · p. 19-21 · 2 552 mots

A France vient donc de vivre presque cinq années de gestion réformiste «chimiquement pure ». Chimiquement pure au sens où jamais la mobilisation des travailleurs n'a été suffisamment forte pour peser directement sur la politique économique et sociale suivie et imposer des solutions qui auraient été plus loin que celles souhaitées par le gouvernement 1• Pour expliquer les difficultés ou les échecs, il est impossible pour les partis réformistes d'incriminer, comme ils l'ont fait au moment du Front populaire ou des expériences chilienne et portugaise, les « impatiences » des travailleurs et le « gauchisme». Les réformistes ont donc pu élaborer leur politique «librement», gérer comme ils l'entendaient la confrontation avec les patrons français et le capitalisme international. Dès le début, en effet, les travailleurs ont fait preuve de patience, acceptant de reporter à 1985 (c'est-à-dire, l'expérience l'a montré, aux calendes grecques) le passage aux 35 heures au moment de l'accord honteux de juillet 1981 sur les 39 heures.

Qui n'avance pas recule. Les travailleurs ne poussant pas, restant attentistes par rapport au gouvernement, alors composé essentiellement du PS et du PCF, l'autre camp, un moment désorienté, a repris l'offensive. D'abord progressivement, puis plus clairement à partir de mars 1983 2, la politique gouvernementale a réintégré la voie de l'austérité suivie par la France depuis l'automne 1976 et la mise en route du plan Barre. <<Ainsi, depuis le début 1983, la politique économique s 'inscrit dans la ligne de stratégie à moyen terme de l'OCDE )) : voilà ce qu'on peut lire dans une étude consacrée à la France en juillet 1985 par l'Organisation de coopération et de développement économique, organisme de coordination des politiques économiques des principaux pays capitalistes, largement influencé par les Etats-Unis et la RFA.

Très rapidement la gauche au pouvoir, après quelques réformes dont nous avons fait le bilan ci-dessus, a donc renoncé à toute politique de rupture, même partielle, avec la logique du capitalisme international. Il faut le dire clairement: il n'y a plus aucune différence qualitative entre la politique économique du gouvernement de gauche en France et celle suivie dans les autres pays capitalistes dirigés par des gouvernements de droite.

Certes, certains diront : la France n'a pas connu de véritable récession, le pouvoir d'achat des ménages a moins souffert que dans d'autres pays. C'est vrai. Mais c'était déjà vrai sous la droite, le plan Barre était moins « dur » que les traitements de choc pratiqués ailleurs. Le rapport de forces social en France est tel que, si la classe ouvrière n'a pas pu imposer une politique différente, la bourgeoisie ne peut, de son côté, faire passer d'un seul coup toutes ses solutions, d'autant qu'aucune force politique de droite ne dispose d'une recette miracle pour sortir de la crise.

Il faut refuser les bilans mystificateurs du type : «Au terme de cinq années de gouvernement, la gauche aura réussi, avec plus de douceur qu 'ailleurs, un assainissement qui était en partie nécessaire à une reprise durable. )) (la Gauche face à la crise de A. Fonteneau et P.-A. Muet, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.) Nous venons de voir les vraies causes de cette «plus grande douceur». Passons au prétendu assainissement. En fait d'assainissement, nous dirons, pour notre part, que pendant ces années de gouvernement de gauche la classe dominante a marqué des points contre les travailleurs et leur a imposé les éléments d'une réponse bourgeoise à la crise : ~ En matière salariale : d'une part, la désindexation (c'est-à-dire la fin de la liaison entre augmentation des salaires et des prix), les directives gouvernementales dans le secteur public jouant un rôle moteur en ce domaine ; d'autre part, la remise en cause des modalités de discussion collective qui permettaient de faire peser le poids de la classe ouvrière organisée: il y a moins d'accords de branche, mais davantage d'accords d'entreprise, moins de hausses uniformes du taux de salaire mais une plus grande individualisation avec un poids plus important des primes attachées aux résultats. Dans la foulée, le patronat et la droite rêvent à présent de supprimer la garantie que constitue pour les travailleurs les plus mal payés l'existence du SMIC. ~ Le refus de toute mesure générale de réduction du temps de travail pour lutter contre le chômage, fléau qui, au-delà du chiffre lui-même (2 350 000 personnes, soit un dixième de la population active), pèse sur les conditions de vie d'un grand nombre de familles ouvrières, appauvrit certaines régions et favorise la propagande raciste.

Ces deux éléments, avec d'autres, jouent dans le même sens : l'accentuation des divisions de toute nature, la remise en cause de la solidarité nécessaire entre les travailleurs. Pour reprendre une expression de Fabius, son gouvernement, celui de Mauroy auparavant, avec le discours mystificateur sur «l'entreprise », a continué le «sale boulot )) nécessaire à la bourgeoisie : la désorganisation de la classe ouvrière, l'aiguisement des tensions en son sein (actifs/chômeurs, hommes/femmes, Français/ immigrés, voire même oppositions entre salariés de différents établissements et différentes régions comme on l'a vu avec la restructuration des Charbonnages et de la

Page 20

Social-démocratie d'hier et d'aujourd'hui sidérurgie). La politique des réformistes rend ams1 possible de nouvelles offensives anti-ouvrières, qui seront plus brutales si la droite revient au pouvoir en mars prochain. Outre la cible du SMIC que nous venons d'évoquer, elles viseront à mettre en cause les garanties générales offertes par la Sécurité sociale, afm de favoriser les systèmes à plusieurs vitesses, elles continueront à s'attaquer au droit au travail («flexibilité», levée de toute entrave à la «liberté de licencier», etc.). Sans parler de tous les autres secteurs dans lesquels l'application d'une austérité renforcée frappera d'abord les travailleurs, notamment les crèches et l'école publique.

«Une économie nationale, aussi longtemps qu'elle reste ouverte aux lois de la concurrence et au courant des échanges, aussi longtemps qu'elle conserve le caractére d'un marché et qu'elle recherche des débouchés, est soumise à l'équilibre du milieu dans lequel elle est baignée, et qui n'est autre que l'économie universelle. Une loi commune, un usage commun s'imposent à elle et si elle brave trop hardiment ce code universel, chaque infraction l'expose à de dures sanctions dans l'ordre commercial, dans l'ordre monétaire et même, par voie de conséquence, dans l'ordre politique. « Pour y échapper, il faut donc nécessairement, ou bien que la nation réformatrice ferme ses communications avec le dehors, coupe le courant normal de la concurrence et des échanges et s'enclose rigoureusement dans les cadres d'une autarcie despotique - comme l'ont fait la Russie soviétique et l'Allemagne nazie- ou bien qu'elle accepte de devenir la patrie d'un tout et de loger son action propre dans une action de caractére universel. La France répugne à la premiére solution ; elle devra donc appliquer toute sa volonté à faire prévaloir la seconde. « Si l'on veut bien se reporter de quelques années en arriére, on se rendra compte que le gouvernement du "Front populaire", à direction socialiste, constitué en France au milieu de 1936, s'est retrouvé en face de ces alternatives, encore que son programme ne comprit pas de transformations sociales trés profondes. >> Léon Blum, A l'échelle humaine, texte de décembre 1941. (Cité par A. Fonteneau et P.-A. Muet, la Gauche face à la crise, Presse de la FNSP).

Dernier point : la politique que Fabius se vante d'avoir menée, et qu'il poursuivra après mars s'ille peut, conduit-elle à une reprise durable? Les travailleurs français se serrent-ils aujourd'hui la ceinture pour préparer des lendemains qui chanteront? Toutes les études économiques le soulignent: la France s'est alignée sur la politique économique des autres pays capitalistes, a réduit son inflation (moins de 5% en 1985), a presque rétabli ses comptes extérieurs, mais elle n'a certainement pas accompli un saut décisif qui modifierait le rapport de forces en sa faveur vis-à-vis de ses partenaires impérialistes. Fait particulièrement net si l'on considère à la fois le taux de pénétration des produits manufacturés étrangers sur le marché français, qui ne cesse d'augmenter depuis plusieurs années, et les exportations françaises, pour lesquelles les ventes souvent politiques et irrégulières d'Airbus et de matériel militaire jouent un rôle important, alors que sur les autres biens on constate des pertes de parts de marché.

Pourquoi cette situation? D'abord parce que, dans le contexte français, cette politique qui consiste à faire pression sur les salaires pour améliorer la compétitivité, pour redresser la situation financière et donc, théoriquement, les investissements des entreprises, bute sur une contradiction centrale. En s'attaquant à la demande intérieure, une telle politique casse un moteur indispensable de l'investissement. C'est d'autant plus grave que l'industrie française, telle qu'elle a été héritée des gouvernements de droite, présente de nombreux points de <> Le texte ci-contre se trouve en exergue d'un ouvrage globalement favorable à la politique économique de la gauche depuis 1981. De Blum (président du Conseil du Front populaire en 19 36-19 3 7) à Mitterrand, l'histoire semble effectivement bégayer.

Le raisonnement est simple : -Premier paragraphe: un constat lucide (à condition d'appeler un chat un chat et de remplacer le mot « universel » par « capitaliste »). - Second paragraphe : des solutions repoussoirs : la << Russie soviétique >> et l'Allemagne nazie, et une alternative creuse: <<devenir la partie d'un tout>>. On remarquera l'escroquerie qui consiste à mettre sur le même plan l'Allemagne d'Hitler et la « Russie soviétique >>, ce qui vise à discréditer toute perspective révolutionnaire, en confondant la Révolution russe et l'URSS de la contre-révolution stalinienne.

Autrement dit, en langage moderne : la contrainte extérieure est telle que, sauf à se transformer en une grande Albanie, la France isolée ne peut appliquer aucune réforme profonde. La seule possibilité se trouverait au niveau européen, mais comme les Allemands et les Anglais ne veulent pas, on ne peut rien faire, sinon gérer la boutique.

On remarquera comment le même raisonnement, théorisant le refus de l'affrontement avec la bourgeoisie internationale, permet en 1941 à Blum de justifier ses capitulations de 1936-1937 et, à peine transposé, peut encore· servir en 1986 et, pourquoi pas, sera encore utilisé la prochaine fois !

En fait, ce qui a manqué aux dirigeants réformistes du

PS et du PCF lors du Front populaire, de la Libération et de 1981 à 1986, c'êst la volonté politique. Pas les analyses économiques !

Page 21

faiblesse qui ne peuvent être surmontés en laissant jouer les lois du marché. Par ailleurs, tous les autres pays capitalistes sont en train de mener la même politique et se livrent une véritable course à la compétitivité qui constitue une spirale sans fin Ue baisse mes salaires, tu baisses tes charges sociales, je rebaisse mes salaires, etc.). Et ce d'autant plus que des secteurs entiers des bourgeoisies des différents pays se sont adaptés au contexte de récession de la demande et de la production en développant diverses activités spéculatives : dans beaucoup de grandes entreprises, le trésorier jour maintenant un rôle aussi important que les responsables de la production et de la commercialisation, et les placements financiers constituent une alternative de plus en plus préférée aux investissements.

Après cinq ans de gouvernement de gauche, la France se porte à peu près aussi bien (ou plutôt aussi mal) que les autres pays capitalistes avancés. Les socialistes en sont fiers : <<Nous avons prouvé, disent-ils, que la gauche comme la droite, savait gérer une économie. » Mais ils n'avaient pas été élus pour cela ! Quant à nous, que les réformistes soient aussi bons que la droite, non seulement pour gérer l'économie capitaliste, mais aussi pour mener des guerres coloniales et des tas d'autres choses du même acabit, nous le savions depuis longtemps!

Plus que jamais, dans la période qui vient, au-delà des échéances électorales, l'enjeu sera la reconstitution des capacités de la classe ouvrière à peser sur la situation, de l'atelier et du bureau jusqu'au pays tout entier. C'est ainsi que nous avancerons vers une vraie sortie de la crise. Mais, pour cela, il faut non seulement être partie prenante de toutes les luttes afin d'obtenir des succès, même partiels, mais aussi pour convaincre un nombre de plus en plus grand de travailleurs qu'il n'y a pas de solution hors de la rupture avec ce srstème qui unit oppression, exploitation et irrationalité . Car ces cinq années de « gestion de gauche » auront au moins prouvé une chose : on n'infléchit pas l'économie capitaliste dans le sens de la résorption du chômage et de la production en fonction des besoins sociaux. Si le capitalisme est flexible, sa logique globale ne l'est pas. A cet égard, les «nouveaux critères de gestion » des économistes du PCF valent autant que les « nationalisations démocratiques » ou «l'autre politique» autrefois prônées par le PCF et le

PS: autant, c'est-à-dire rien, en l'absence d'un bouleversement des rapports de pouvoir dans les entreprises ; rien, sans redéfinition globale des relations commerciales et financières avec le marché mondial ; rien, sans la volonté de développer systématiquement parmi les travailleurs le débat et les prises de décisions démocratiques concernant les priorités économiques et sociales.

Pour progresser dans cette voie, l'extrême gauche devra avancer dans la définition d'éléments de programme économique alternatif. Pendant les deux dernières années, sur la base d'une réflexion concernant la politique menée par la gauche depuis 1981, divers travaux ou propositions émanant soit d'individus, soit de revues économiques, soit de courants du mouvement syndical, soit d'organisations politiques ont vu le jour, inspirés, à des degrés divers, par la même préoccupation. Entre tous, le débat le plus ouvert est nécessaire. Pour notre part, nous y sommes prêts.

1. Sauf au moment du passage aux 39 heures lorsque l'action ouvrière a imposé la non-diminution du salaire.

2. Nul n'a oublié que le PCF, à l'époque, non seulement faisait partie du gouvernement Mauroy, mais s'est bien gardé de prendre une position claire et diffirente du PS dans les débats économiques sur la dévaluation, la sortie du Système monétaire européen et les conséquences de tel ou tel choix. De la part du PCF, les exemples d'amnésie en la matière se multiplient. Même dans des textes qui se veulent sérieux. Ainsi, Jacky Fayolle n'hésite pas à écrire dans un article d'Economie et politique (revue économique du PCF, numéro d'octobre 1985): << Les dispositifs de contrôle des prix mis en œuvre par le gouvernement socialiste depuis 1982 ont participé à la logique capitaliste destructrice d'emplois en invitant les entreprises à une compression forte des dépenses salariales. >> On peut être d'accord avec ce constat: effectivement la politique de réduction de la hausse des prix repose essentiellement sur la réduction du pouvoir d'achat des salaires et sur le développement du chômage. Mais pourquoi, à propos de l'année 1982, ne parler que de<< gouvernement socialiste >> ?

3. Cette façon de présenter la sortie de crise et de rappeler le caractère indissociable de la présence dans les luttes et sur le terrain idéologique est très rapide. Pour plus de détails nous renvoyons au livre de Christian Barsoc, les Lendemains de la crise (éditions La Brèche). Par ailleurs, elle paraîtra réductrice, voire aberrante, à certains qui, tout en produisant des analyses économiques parfois intéressantes, on.t quelquefois tendance à estomper les enjeux sociaux de la situation actuelle. A ce jeu-là, on s'expose à 'ne plus servir que de caution à des courants politiques dont le radicalisme verbal est à éclipses.

Une erreur sur cette page ?