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DOSSIER

Le redressement des profits

Critique communiste, n° 49, février 1986 · p. 16-18 · 2 147 mots

Le partage de la richesse nette produite (valeur ajoutée)

par les sociétés et quasi-sociétés entre 1975 et 1984 (en %)

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I la situation financière des entreprises françaises s'est relativement dégradée de 197 3-7 4 jusqu'en 1981-82, la tendance s'est inversée sous le gouvernement de gauche. En effet, depuis 1982, la part des profits dans la valeur ajoutée des entreprises augmente de façon très sensible.

A partir de 19 7 3 le taux de marge des entreprises, qui mesure le rapport entre le profit brut (ou excédent brut d'exploitation) et la richesse nette produite (ou valeur ajoutée) s'est orienté à la baisse. Pour l'ensemble des sociétés, H est passé de 25,3 % en 1975 à 23,8 % en 1981 (voir tableau).

Une telle évolution s'explique assez simplement. Avec la crise, la production et la vente des marchandises ralentissent. Comme le prix des matières premières (notamment énergétiques) augmente, la richesse nette produite (ou valeur ajoutée) augmente de moins en moins vite. Le produit intérieur brut (PIB), qui augmentait de 5,9 % par an en 1970, n'augmente plus que de 0,3% en 1975, de 3,3% en 1978 et de 1,4% en 1980.

Par ailleurs, les salariés résistent aux attaques et aux plans d'austérité. Dans ces conditions, la part des salaires directs et indirects dans la valeur ajoutée des sociétés et quasi -sociétés se maintient, voire augmente légèrement : de 69,3% en 1975, elle passe à 69,7% en 1980 (voir tableau).

Pour résumer: le gâteau (valeur ajoutée, PIB) augmente de moins en moins vite, tandis que les travailleurs ont fait mieux que résister. C'est évidemment mauvais pour les profits. Pourtant, là n'est pas le seul problème de « nos » entreprises. En effet, le profit brut (excédent brut d'exploitation) ne va pas intégralement aux entre-

1975_ ~ 977 Rémunér~t~o n -- -1 69,3 69,7 des salariés -

- 1--! d'exploitatio n (profit brut) 1 1 Excédent bru t 25,3 25,3 dont frais

7,9 8,1 1 financiers Source : Comptes de la Nation.

prises et à leurs propriétaires. Une part de celui-ci est constitué de frais financiers, c'est-à-dire le remboursement des emprunts et les intérêts versés aux banques. Or ces frais financiers augmentent fortement (7 ,9 % de la valeur ajoutée des sociétés en 1975, 10% en 1981).

Bien plus que les impôts, dont la part dans la valeur ajoutée reste stable (3,5% de la valeur ajoutée des sociétés en 1980), les frais financiers, contre-partie d'un fort endettement, constituent donc un fort handicap pour les profits et pour l'investissement futur des entreprises. 1982 : le retournement

Le 10 mai 1981 n'introduit pas une rupture dans l'évolution observée. Toutefois., le taux de marge des sociétés atteint son minimum (23,8 %) et la part des salaires dans la valeur ajoutée son maximum. On peut y voir l'effet des premières mesures du gouvernement Mauroy en faveur des salariés.

C'est à partir de 1982 que la tendance s'inverse: augmentation du taux de marge (qui passe de 23,8% en 1981 à 26,4% en 1984 et avoisine 29% à la fin 1985), diminution de la part des salaires (de 71, 1 % en 1981 à 68,6% en 1984) pour l'ensemble des sociétés et quasi-sociétés.

Le rétablissement des profits est bien sûr à mettre au compte de la rigueur Mauroy-Delors. Il s'explique principalement par le . ralentissement des charges salariales des entreprises dû à la fois au démantèlement des mécanismes d'indexation des salaires sur les prix et à la diminution des effectifs employés. Par ailleurs, le niveau 1979 1980 1981 1982 1983 1984 68,9 69,7 71,1 70,8 70,4 67,9 25,3 1 24,6 23,8 24,0 24,4 26,4

7,4 8,6 10,0 10,2 10,2 10,2

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19:::0 1'3181 1982 1983 1984 120 110 90 80 70 des prélèvements obligatoires (impôts + cotisations sociales) sur les entreprises se stabilise aux alentours de 29,5 % de leur valeur ajoutée.

Pourtant, comme le fait justement remarquer Michel Devillers dans une récente étude de l'INSEE, « la baisse du pouvoir d'achat des salaires aurait pu provoquer une évolution récessive défavorable aux entreprises s'il n y avait pas eu d'excellentes conditions pour les exportations ». Les ajustements (dévaluations) du franc, s'ajoutant à une reprise des échanges internationaux, ont en effet permis une augmentation des ventes des entreprises françaises à l'étranger.

Par ailleurs, cette amélioration globale du taux de marge des entreprises n'est pas spécifique à la France. On l'observe dans presque tous les pays capitalistes développés où les politiques d'austérité dirigées contre les salaires directs comme indirects et contre l'emploi ont, de ce point de vue, porté leurs fruits. Nos « réalistes » élus du 10 mai n'ont donc pas péché par excès d'originalité! Mais les difficultés persistent

Entre 1983 et 1984, les défaillances d'entreprises ont augmenté de 10,2% et se maintiennent à un niveau élevé (25 018 en 1984). Trois raisons expliquent cet état de fait.

Le poids de l'endettement est tel pour certaines entreprises que le redressement du taux de marge est insuffisant pour faire face aux engagements pris. <> Le recul du marché intérieur, conséquence directe de l'austérité (il faut réduire la demande intérieure pour exporter ... ) affecte particulièrement certains secteurs comme le bâtiment, le commerce de détail (où la réduction globale de la demande s'accompagne de la part croissante de marché contrôlée par les grandes surfaces), la réparation automobile, les services aux particuliers, etc.

·+· INDUSTRIES AGF.:ICOLŒ ET AL Jt·1ENT A IRES •0• r·1 ATER IEL DE TR AN!::PORT TH:RE!:::TRE ·•· BIEN [) 'EQU IPH·1ENT t·1EN ACiER •0• BIEN D'EOUIPEt1ENT PROFESSIONNEL ..... BIENS INTERt1EDIAIRE::; <> La hausse globale du taux de marge des entreprises provient surtout des grandes entreprises nationales en position de monopole telles les PTT et EDF. Cette part dans l'excédent brut d'exploitation des sociétés (profit brut) est en effet passée de 14,9% en 1981 à 18,4% en 1984.

Ainsi, l'argumentation des experts patronaux, qui ont opposé tout au long de l'année 1985 un profond scepticisme aux déclarations triomphantes du gouvernement sur le redressement des profits, ne semble pas dénuée de fondements. En outre, ces aspects va être à présent examiné, cette relance de la rentabilité n'a pas encore enclenché une reprise dynamique de l'accumulation capitaliste. C'est la question du blocage de l'investissement.

Pour juger du dynamisme d'une économie, il est décisif d'examiner comment et combien ses entreprises investissent. En effet, l'investissement, c'est-à-dire l'achat de biens (machines, bâtiments ... ) ou de services (technologies, recherche ... ) destinés à maintenir et accroître le potentiel de production, reflète et amplifie les hauts et les bas de la santé du système capitaliste. Le profil de l'investissement matériel des diverses branches industrielles est à cet égard évocateur : si l'on prend pour référence le niveau de l'investissement en 1980 (donc 1980 =base 100), seul le secteur des industries agricoles et alimentaires a fait mieux en 1984 (127,3 en volume, donc déduction faite de la hausse des prix). Tous les autres secteurs enregistrent en 1984 un niveau d'investissement inférieur de 10% et plus par rapport à celui de 1980. C'est dire que le redressement de l'investissement industriel en 1984 (+ 10 %), qui s'est d'ailleurs ralenti en 1985 (+ 6% selon une estimation provisoire), ne constitue qu'un rattrapage encore très partiel (voir graphique 1).

Parmi les secteurs dont le redressement est spectaculaire en 1984, celui des biens intermédiaires se signale particulièrement. La relance vigoureuse des investisse-

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TAUX DE RENDEMENT

8 REEL DES œliG AT IONS ~,;" 4 RENTABILITE ECONOMIQl.f: NETTE r (aprts lmpMs tt tmmortisstmtnts) DE L'ENSEMBLE DES ACTIFS NON FINANCIERS 71 73 77 81 83 84 ments y est due essentiellement aux groupes nationalisés en 1982 (PUK. Rhône-Poulenc, Saint-Gobain). Les perspectives de 1986 sont d'ailleurs encore moins favorables, la croissance prévue de l'investissement industriel n'étant que de 2 % en volume. Seule l'industrie des biens d'équipement continuerait sur la lancée de 1985.

Un autre indice de la langueur de l'investissement peut être noté: la part de l'amortissement (valeur nécessaire au simple renouvellement des équipements déjà existants) dans l'investissement total des entreprises augmente, de 67% en 1980 à 83% en 1984. Cela indique qu'une part décroissante de l'investissement sert à acheter des équipements visant à augmenter les capacités de production. Encore un signe du faible dynamisme de l'accumulation. Un théorème mensonger

Vient alors la question fatidique pour les tenants du théorème de Schmidt-Delors(« Les profits d 'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain )) ) : pourquoi la hausse du taux de marge des entreprises et leur actuelle aisance financière ne débouchent-elles pas sur un boom des investissements? De l'avis général, le parc industriel français a besoin d'être considérablement modernisé pour soutenir la compétition internationale. En outre, les capacités actuelles de production ne permettraient pas de satisfaire une croissance rapide de la demande interne (consommation) ou externe (exportations). Il y a donc un besoin objectif considérable d'investissements de productivité et de capacité.

Trois raisons, tenant aux contradictions du régime capitaliste, bloquent actuellement la réponse à ce besoin. 0 La situation financière précaire de bon nombre d'entreprises françaises les a amenées à privilégier le désendettement par rapport à l'investissement : diminuer la part des dettes à long terme dans le passif du bilan permet aux industriels de desserrer un peu la tutelle des banques. 0 Plus important : le phénomène de ciseaux entre des taux d'intérêt très attrayants sur les marchés financiers et une rentabilité économique affaiblie des capitaux productifs investis. Le graphique 2 l'illustre bien : alors que le taux de profit des capitaux non financiers connaît un léger mieux en 1984, le rendement moyen réel des obligations fait un bond vers le haut sans précédent du fait de la chute de l'inflation et du maintien de taux nominaux élevés.

Bérégovoy se glorifie particulièrement d'avoir mis à la disposition des entreprises de nouveaux instruments financiers permettant une gestion beaucoup plus souple des excédents de trésorerie : fonds communs de placement, SICAV de trésorerie et, maintenant, papier commercial, sont des placements à court terme très bien rémunérés et d'un emploi fort aisé. Les chefs d'entreprise les plus obtus ne peuvent manquer de se poser la question de l'utilité d'un investissement productif devant une vitrine aussi alléchante de produits financiers. Bérégovoy a d'ailleurs été élu par la rédaction du Nouvel Economiste, hebdomadaire patronal, (( meilleur financier de l'année 1985 )), à égalité avec Jacques Calvet, patron de Peugeot!

Comme l'écrit l'Office français de conjoncture économique, (( une quantité plus grande d'épargne des entreprises s'est portée sur des emplois financiers. Le desserrement des trésoreries en 1983, qui s'était traduit par une extension des avoirs liquides, a cédé la place en 1984 à une accentuation du mouvement vers les valeurs mobilières. Les acquisitions d'actions et participations ont atteint 77 milliards de francs en 1984, après 37 milliards en 1983 et 17 milliards en 1982 )). Un rapide calcul montre que ces soixante milliards supplémentaires détournés de la sphère productive entre 1982 et 1984, s'ils avaient été investis, auraient provoqué une croissance de 15 % de l'investissement des sociétés, au lieu d'un recul de 4 % !

L'argument des difficultés financières des entreprises comme principal obstacle à l'investissement n'apparaît guère sérieux à la lumière de ces données. L'atonie de l'investissement renvoie en dernière analyse à la fois à l'insuffisance des profits réalisés et à la faiblesse des profits anticipés. Selon le classique cercle vicieux, l'accroissement du taux d'exploitation a permis de redresser provisoirement la rentabilité, mais les perspectives de croissance, et donc de profits supplémentaires, sont tuées dans l'œuf par la même politique d'austérité qui avait d'abord rétabli les profits. Ce qui cortduit au troisième facteur de blocage de l'investissement. 0 La faiblesse de la demande interne. La relance préélectorale de fin 1985-début 1986, grâce aux diminutions d'impôt et au remboursement anticipé de l'emprunt obligatoire de 1983, ne doit pas faire illusion: l'extraordinaire fragilité de l'équilibre actuel de la balance des paiements, obtenue grâce à la stabilisation du commerce extérieur interdit tout espoir de prolonger ce mouvement. L'enquête de conjoncture de l'INSEE auprès des chefs d'entreprise montre que l'insuffisance de la demande devient le principal souci des patrons, prenant le pas sur la hausse des charges et l'insuffisance des prix de vente. C'est la première fois depuis dix ans que cela se produit. C'est dire que ce profond pessimisme sur le dynamisme du marché français ne pousse guère à accroître les capacités de production. Pas en France, en tout cas. Il est vrai que l'investissement à l'étranger, surtout sous la forme de rachats d'entreprises en difficulté, s'est considérablement développé de la part des grandes entreprises françaises, principalement aux Etats-Unis. Elf-Aquitaine, Michelin, Renault, Péchiney, CGE se sont rués ou ont tenté de percer sur le marché américain, le seul débouché dynamique depuis trois ans. L'exportation des capitaux et des emplois ne semble pas pouvoir remédier au marasme du capitalisme français. C'est pourtant la voie empruntée par les socialistes, après avoir jeté par-dessus bord leurs magnifiques plans de reconquête du marché intérieur et de politique industrielle.

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