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POLOGNE

Quand Jaruzelski impose la flexibilité du travail

· Critique communiste, n° 49, février 1986 · p. 30-34 · 2 655 mots

P

Pologne

RESENTEE par la propagande du pouvoir comme une « nouvelle conquête des travailleurs», la flexibilité fait partie des mesures anti-ouvrières prises par Jaruzelski. Un décret gouvernemental du 8 octobre 1984 l'a introduite 1•

Contradictoire avec la Constitution polonaise qui stipule que la journée de travail ne peut dépasser huit heures, ce décret autorise les directions d'entreprise à prolonger à volonté la durée du travail et la durée de présence des travailleurs dans l'entreprise. Citons :

(( Les directeurs d'entreprise qui introduisent des journées libres supplémentaires peuvent prolonger la durée du travail jusqu 'à 9 heures par jour et 48 heures par semaine pendant les semaines durant lesquelles on n 'accorde pas de journée libre, durant les périodes d'accroissement des tâches productives ou de services. Ils réduisent en conséquence le temps de travail durant les périodes où ces tâches sont moindres, en respectant la durée moyenne de 4 2 heures de travail par semaine durant la période de prise en considération. )) ( §3.1.)

(( Par période de prise en considération, on entend une période de deux, trois ou quatre semaines, d'un mois, d'un trimestre ou d 'un semestre. Une période d 'accroissement saisonnier de tâches et la période qui la suit immédiatement peuvent être également une période de prise en considération. )) (§ 3.2.)

Autrement dit, la direction d'entreprise est autorisée à augmenter le temps de travail durant une ou plusieurs semaines, voire plusieurs mois, en fonction de ce qu'elle considère comme nécessaire à la bonne marche de l'entreprise. Les travailleurs travailleront plus sans être payés et n'auront droit au repos que lorsque cela conviendra à la direction. Les heures de travail supplémentaires ne donneront plus droit à une 1. Dziennik Ustaw (Journal officiel) rétribution supplémentaire. ,0 51, 1984, poz. 263. Mais cette innovation n'est pas la

Cyril SMUGA seule introduite par le décret. En voici une autre, et de taille : (( Les directeurs d'entreprise pourront introduire la journée de travail discontinue si cela est justifié par l'organisation du travail et l'utilisation rationnelle du temps de travail. )) ( § 6 .1.) (( La journée de travail discontinue peut être introduite pour toute l'entreprise ou une partie de celle-ci, ou encore pour les travailleurs individuels. Les arrêts de travail ne sont pas comptabilisés dans le temps de travail. Un arrêt de travail ne devrait pas être inférieur à deux heures.))(§ 6.2.)

Ainsi, il sera possible aux directeurs de décréter un arrêt de travail de deux heures ou plus pendant la journée, lors d'une rupture de stock des composants nécessaires à la production ou encore lors d'un arrêt de livraison du courant électrique (ce qui est très fréquent en Pologne). A la fin de cette interruption, le travail reprendra pour que les neuf heures de travail soient exécutées. Les travailleurs pourront ainsi passer onze heures ou plus au service de l'entreprise, mais ils ne seront payés que pour huit. Astucieux, non ?

L'introduction de !ajournée discontinue peut également pemettre de faire tourner 1 'usine durant quinze heures ou plus par jour, grâce à un agencement des arrêts individuels du travail. Nous retrouvons là une situation dénoncée par Karl Marx, quand les industriels britanniques réussirent à tourner la loi instaurant la journée de dix heures, votée sous la pression du mouvement ouvrier : ((Pendant la période de quinze heures formant la journée de fabrique, le capital appelait l'ouvrier, maintenant pour trente minutes, puis pour une heure, et le renvoyait ensuite pour le rappeler de nouveau et le renvoyer encore, le ballatant de côté et d'autre par lambeaux de temps disséminés, sans jamais le perdre de l'œil ni de la main jusqu 'à ce que le travail de dix heures fût accompli. Comme sur un théâtre, les mêmes comparses avaient à paraître tour à tour dans

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les différentes scènes des différents actes. Mais, de même qu'un acteur pendant toute la durée du drame appartient à la scène, de même les ouvriers appartenaient à la fabrique pendant quinze heures, sans compter le temps d'aller et de retour. Les heures de répit se transformaient ainsi en heures d'oisiveté forcée ( ... ) Lors de l'agitation des dix heures, les fabricants criaient partout que si la canaille ouvrière faisait des pétitions, c'était dans l'espoir d'obtenir un salaire de douze heures pour un travail de dix. Ils avaient maintenant retourné la médaille ; ils payaient un salaire de dix heures pour une exploitation de douze et quinze heures 2 . ))

Le décret autorise par ailleurs trois fois plus d'heures supplémentaires ( 360 heures par an) que les textes qu'il remplace (la limite était auparavant de 120 heures par an). Cette limite peut être portée à 720 heures par an pour les travailleurs des transports !

Le décret stipule enfin : << Dans les entreprises de production ou de service qui fonctionnent durant six ou sept jours par semaine, les journées supplémentaires de repos pour les travailleurs doivent être fixées durant tous les jours ouvrables de la semaine, du lundi au samedi compris, afin d'assurer une présence uniforme de travailleurs durant toute la semaine 3 • )) En d'autres termes, cela exclut (sauf exception) que les travailleurs puissent bénéficier de deux jours de repos consécutifs et permet de supprimer les repos fixes. Pourquoi Jaruzelski a besoin de la flexibilité

Les modifications de la législation du travail introduites par le décret du 18 octobre 1984 font suite à une série d'attaques anti-ouvriéres menées par la bureaucratie polonaise depuis l'instauration de l'état de guerre en décembre 19 81. Les hausses de prix de janvier 1982 ont provoqué d'un coup une baisse de salaire réel de 32,5 %. Pour préserver leur niveau de vie ainsi menacé, les travailleurs ont accepté de plus en plus d'heures supplémentaires. En 1984, le nombre moyen d'heures supplémentaires effectuées par un ouvrier était de 60% supérieur à celui de 1978 et s'élevait à 137 heures dans l'année (l'équivalent de plus de trois semaines de travail !). Les modifications du système salarial introduites en 1984, puis le décret instaurant la flexibilité du travail permettent de légaliser cette exploitation accrue de la classe ouvrière. Les normes ont été modifiées de manière à les faire correspondre à la réalité.

La bureaucratie a évité une attaque simultanée contre les salaires et le temps de travail, qui risquait de se heurter à la résistance massive des travailleurs. D'ailleurs, et ceci est une constante des mesures législatives anti-ouvrières prises par Jaruzelski depuis décembre 1982, le décret sur la flexibilité fut présenté comme une modification temporaire puisqu'il ne devait concerner que l'année 1985. Tirant le bilan de cette expérience, le gouvernement s'apprête actuellement à la reconduire tout en y introduisant quelques modifications qui ne changent pas sa nature. Le protocole des décisions prises lors de la réunion du Conseil des ministres le 19 juillet 1985 , dont une copie a été récemment publiée 4 , le confirme : le ministre du Travail, des Salaires et des Affaires sociales est chargé « de limiter ou d 'éliminer pour un temps l'introduction de normes permettant de réduire le temps de travail effectif)), de « reconduire les autorisations permettant aux directeurs d 'entreprise de prolonger la durée du travail j usqu 'à 9 heures par jour et 48 heures hebdomadaires lorsque la réalisation d 'importantes tâches économiques l'exige )).

En introduisant la flexibilité du travail, la bureaucratie polonaise poursuit plusieurs buts. Il s'agit d'une part de pallier le manque de main-d'œuvre sur le marché du travail en autorisant les directions d'entreprise à imposer un rallongement de la durée du travail lorsque le besoin s'en ressent. Le gouvernement espère ainsi que les directeurs abandonneront leurs pratiques de maintien d'un surplus de main-d'œuvre au sein de l'entreprise, surplus qui peut être employé durant les périodes d'intensification de l'effort productif visant à « rattraper le plan ».

Le second objectif poursuivi est de peser sur le niveau de consommation des masses par la suppression d'une partie des revenus tirt:s des heures supplémentaires. Cet objectif est d'autant plus important pour le général Jaruzelski que son équipe a dû céder devant la pression des lobbies bureaucratiques qui cherchent à accroître l'accumulation. Ainsi, de nouveaux et grandioses investissements sont prévus - notamment dans l'industrie automobile qui dispose par ailleurs d'importantes capacités de production non utilisées ! - et leur financement ne pourra être assuré qu'à la condition que le niveau de consommation soit maintenu au plus bas.

Par ailleurs, la capacité du général Jaruzelski de maintenir un bas niveau de vie est considérée comme un gage de bonne conduite dans les milieux financiers occidentaux susceptibles d'accorder de nouveaux prêts à la Pologne.

Le troisième objectif enfin est d'or-

2. Karl Marx, le Capital, livre premier, Editions sociales, Paris, 1977, p. 215 et 221.

3. Dziennik Ustaw tf 46, poz. 228. Le décret du 8 octobre 1984 a été modifié partiellement par celui du 2 septembre 1985. Nous citons ici la version modifiée.

4. Biuletyn Informacyjny tf 123 du 2 octobre 1985. Edité à Paris par l'antenne du Bureau de coordination de So/idarnosc à l'étranger, ce bulletin paraît également en version française; nous utilisons ici la version polonaise.

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dre politique. S'il parvient à infliger un nouveau coup à la classe ouvrière, le général Jaruzelski espère administrer la preuve que Solidarnosc n'est pas capable de défendre les intérêts des travailleurs. La bureaucratie polonaise a en effet compris - mieux que toute autre -que les concessions renforcent l'organisation de la classe ouvrière. Elle sait que les défaites infligées aux travailleurs conduisent à la régression de leur niveau d'organisation, engendrent le doute quant à l'efficacité de l'action collective. Or, l'atomisation de la classe ouvrière est la première des conditions d'une normalisation durable du système de pouvoir bureaucratique.

Dès que fut connu le décret instaurant la flexibilité du travail, le mouvement syndical polonais a réagi. En octobre 1984, Tygodnik Mazowsze, le principal journal clandestin de Solidarnosc, présentait le décret et le commentait ainsi :

((Si nous ne voulons pas céder encore du terrain au pouvoir, il faut réagir sans tarder. ( ... ) Nous avons besoin immédiatement d'une prise de position claire et décidée de la direction syndicale. Ceci d'autant plus que l'affaire a un but politique immédiat : le pouvoir est assoiffé de dollars du Fonds monétaire international, il doit donc démontrer aux banquiers et politiciens occidentaux sa capacité d 'organiser en Pologne un camp de travail exemplaire. Quant à nous, nous devons montrer que les travailleurs ne se laissent pas réduire au

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rôle d'objets, que la seule manière d 'obtenir de nous des concessions, c'est de négocier avec nos représentants authentiques. ( ... ) Le plus important, c'est de mobiliser les commissions syndicales d'entreprise de Solidarnosc qui ne peuvent rester passives sur un terrain aussi important et proprement syndical. Outre les actions d'information et les campagnes dans les journaux syndicaux d 'entreprise, les commissions d'entreprise doivent initier des discussions collectives ( ... ), exercer une pression sur les directions et sur les nouveaux syndicats ( officiels), afin de les obliger à prendre ouvertement position ssur cette question. Il faut également prendre langue avec les conseils d'entreprise, car ils peuvent être nos alliés naturels. ( ... ) La question du temps de travail mérite de notre part, plus ?ue toute autre, un maximum d 'ef forts . )) Solidarnosc contre la flexibilité

En janvier 1985, la direction provisoire clandestine de Solidarnosc (TKK) appelait à une heure de grève générale pour le 28 février 1984, pour protester contre la hausse des prix alimentaires et la suppression de la journée de huit heures consécutive à l'introduction de la flexibilité. Dans un communiqué publié à cette occasion, la TKK expliquait : (( Pour annuler les effets de l'incapacité organisationnelle dans les entreprises, [les autorités] prévoient de rallonger la journée de travail sans accroître les salaires des travailleurs. S'opposer aux décisions qui aggravent la situation matérielle des travailleurs fait partie des obligations statutaires d'un syndicat. La TKK appelle à une grève de protestation 6 • ))

Quelques jours plus tard, le comité exécutif régional Haute-Silésie de Solidarnosc écrivait : (( Nous ne voyons aucune perspective d 'avenir. On nous a privé du droit de décider du sort de notre propre pays. On nous prive de ce que les travailleurs ont acquis depuis des années, en particulier du droit à la journée de huit heures. ( ... ) A une telle conduite des autorités, à une telle politique, nous devons dire avec force : non ! 7 . ))

Enfin, le 25 janvier 1985, les représentants de tous les syndicats dissous par Jaruzelski - Solidarnosc, syndicats autonomes 8 , syndicats de branche 9 et syndicat des enseignants 10 - rendaient publique une déclaration commune contre le décret instaurant la flexibilité du travail (cf. encart). Il est notable que même les représentants des syndicats de branche, qui durant la révolution de 1980-1981 passaient pour des suppôts du pouvoir bureaucratique dans les entreprises, aient tenu à manifester leur désaccord face à la remise en cause du droit à la journée de huit heures, droit arraché par la classe ouvrière en 1918.

Le mouvement ouvrier polonais n'est pas parvenu à empêcher l'introduction légale de la flexibilité du travail. Cependant, les nombreuses grèves qui ont eu lieu durant la première moitié de l'année 1985 ont permis aux travailleurs de limiter, du moins dans certaines entreprises, les rigueurs de ce décret. Les travailleurs ont pu arracher des augmentations salariales substantielles, de l'ordre de 10 à 20 %. Le décret « autorisant» les directions d'entreprise à introduire la flexibilité du travail mais ne la leur imposant pas, elles se sont abstenues d'y recourir jusqu'à aujourd'hui dans la majorité des entreprises. Ainsi le prolétariat polonais, en mettant en pratique le mot d'ordre lancé par les sidérurgistes de l'aciérie Lénine de Nowa-Huta- (( Qui ne f ait pas la grève ne mange pas et travaille plus longtemps 11 )) - est parvenu à émousser l'attaque contre un de ses principaux acquis, la journée de huit heures.

L'unité symbolique réalisée contre ce projet par les anciens dirigeants de tous les syndicats, comme l'unité d'action des travailleurs au sein de leur entreprise n'ont pas été sans résultats.

Cet article a été publié par Avec Solidarnosc, bulletin du Comité strasbourgeois de soutien à Solidarnosc, numéro de janvier 1986.

5. Tygodnik Mazowsze n° 102 du 18 octobre 1984.

6. Biuletyn Informacyjny ~ 106 du 6 février 1985, Paris.

7. Op. cit., ~ 107 du 20 février 1985. 8. Les syndicats autonomes, constitués en fodération en 1981, se sont formés de la même manière que Solidarnosc. Regroupant plusieurs centaines de milliers de membres parmi les fonctionnaires, ils ont été dissous en même temps que Solidarnosc avec lequel ils mainte· naient des rapports d'unité conflictuelle.

9. Les syndicats de branche assument la continuité de l'ancienne centrale officielle CRZZ, qui a changé de nom après août 1980. Ils prétendaient regrouper plusieurs millions de travailleurs et étaient en général alignés sur le gouvernement. Ils ont été dissous en même temps que Solidarnosc (ils avaient des rapports privilégiés avec la CGT en France).

10. Le syndicat des enseignants (ZNP) s'est institué en fédération indépendante lors de l'éclatement de la CRZZ jin 1980. Il avait soutenu les actions de Solidarnosc à plusieurs reprises. Influent surtout parmi les instituteurs, il en regroupait près de la moitié. Dissous en même temps que Solidarnosc.

11. Hutnik ~ 9, 1985.

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