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DOSSIER

Rompre ou se laisser corrompre

Critique communiste, n° 50, mars 1986 · p. 21 · 848 mots

Les mesures d'urgence contre le chômage n'ont pas été prises. Le gouvernement fait comme si les moyens n'existaient pas. Les explications de la bourgeoisie sont acceptées comme àllant de soi. Pourtant, ces fortunes, ces profits sont-ils intouchables? Où en est la réforme de la fiscalité si longtemps promise ? Il ne suffit pas, le temps d'une élection, de dénoncer la droite comme la faction soutenant les riches contre les pauvres pour blanchir cinq ans d'une politique de renoncement.

Quand on évoque les cotisations sociales, on ne manque pas de nous asséner l'argument des PME qui n'en peuvent mais. Encore faudrait-il y regarder d'un peu plus près. Certaines PME ont une rentabilité moyenne supérieure à celle de grandes entreprises. D'autre part, beaucoup d'entre elles sont en fait des sous-traitantes de grandes firmes ou leurs filiales. Ces grandes entreprises se déchargent ainsi d'une partie de la production pour payer moins le personnel, grâce à des conventions collectives différentes et à une moindre organisation syndicale. On pourrait envisager dans ces cas que, face aux défaillances, ce soient ces entreprises qui comblent le manque à gagner dans un fonds de garantie des cotisations. Pourtant, aucune de ces mesures n'a été prise. Même le timide impôt sur les grandes fortunes a subi édulcoration sur édulcoration.

Il y a quelque chose de commun à ces reculs, à ces reniements, à l'abandon des trente-cinq heures, à l'acceptation de la flexibilité, à la perte du pouvoir d'achat: la volonté de ne pas s'en prendre aux capitalistes, de ne pas rompre avec leur système. Tous ont accepté, soit avec la fierté du nouveau converti, façon Maire, soit honteusement, comme le PC, le cadre de fonctionnement de nos adversaires : les lois du marché, de la concurrence nationale et internationale.

Le gouvernement et Mitterrand n'ont de cesse de louer le rôle majeur des entrepreneurs dans l'évolution de «notre» société. Des entrepreneurs qui font trois millions de chômeurs, belle évolution ! Il ne faut avoir peur ni des mots, ni du choc des réalités.

Faute de vouloir rompre avec la bourgeoisie, on n'hésite pas à caractériser les revendications comme ringardes et la mobilisation de désuète. Pourtant, une autre politique, en rupture avec la logique du profit, est nécessaire et possible. Fondamentalement, elle porte sur quelques axes majeurs qui remettent directement en cause le pouvoir économique de la bourgeoisie. Qui décide de la répartition des gains de productivité. et pour qui ? Qui décide de la production, pour quels besoins ?

Les gains de productivité doivent profiter aux travailleurs. Ceux-ci doivent avoir accès aux richesses dégagées par leur travail. Un des moyens est de revoir de fond en comble la fiscalité. Tous les contribuables ne sont pas égaux devant l'impôt. Le capital est peu touché dans la pratique. La 1V A, en frappant uniformément ceux qui dépensent quasi uniquement pour leurs besoins immédiats, au jour le jour, et ceux qui peuvent multiplier les dépenses de luxe ou les placements juteux, est profondément injuste. Une réforme radicale serait un moyen de pallier nombre d'inégalités, entre les salariés et les pseudo-salariés des états-majors directoriaux, entre ceux qui ne disposent que de leur force de travail et ceux qui disposent du capital.

Mais il faut aller plus loin. Au nom de quoi arrêtet-on la fabrication d'acier, de voitures? Parce que les besoins sont saturés ? Ceux qui usent leur véhicule jusqu'à la corde ou qui hantent le marché de l'occasion ne sont peut-être pas de cet avis. N'y a-t-il plus besoin de logements de qualité, &Ssez grands, bien chauffés, et insonorisés et qui soient autre chose que les Minguettes ou les 4 000 de La Courneuve ? Plus besoin d'hôpitaux accueillants'! Pourquoi faut-il faire appel à la charité publique pour la recherche sur le cancer, la sclérose en plaques? Il n'est encore venu à l'idée de personne de faire la quête pour la recherche nucléaire, la fabrication de la bombe à neutrons !

Ce que veulent bien fabriquer les «entrepreneurs», ce sont des marchandises ·qui leur rapportent le profit maximum. La solvabilité du client se mesure à cette aune-là. Qu'il s'agisse de chaises, de voitures ou de bombinette, c'est ce qui importe finalement.

Il est donc clair qu'une politique de rupture doit tourner le dos à ce critère. Elle doit s'appuyer sur la volonté de satisfaire les besoins populaires, besoins qui ne peuvent être seulement décidés d'en haut, par des «experts», mais qui doivent faire l'objet d'une étude par les intéressés et leurs organisations syndicales, du cadre de vie, etc.

Les moyens doivent être alors dégagés pour leur réalisation. La priorité des crédits doit aller vers ces objectifs définis. Cela suppose d'en vérifier le déroulement, qu'ils ne soient pas détournés à des fins privées.

A l'évidence, une telle politique ne peut se faire sans développer la démocratie la plus large et sans susciter une mobilisation profonde, frontale, contre le capital.

Dans le cadre de la crise durable du capitalisme que nous traversons, renoncer à une politique de rupture avec la bourgeoisie conduit nécessairement à ne même plus vouloir mobiliser pour la défense immédiate de l'emploi et des salaires.

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