La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le Front national : l'incrustation

Critique communiste, n° 51, avril 1986 · p. 10 · 615 mots

EPRESENTANT 10% de l'électorat, doté de 35 députés et de 137 conseillers régionaux, le Front national s'affirme comme la quatrième force politique du pays, à égalité avec le PCF. C'est lors des élections municipales de 1983, dans quelques villes, qu'a émergé le phénomène Le Pen, confirmé aux européennes de 1984 lorsque sa liste recueille 11,06 % des voix.

Les législatives de 1986 prennent figure d'épreuve de vérité. C'est la première fois que le Front national aborde des élections générales ayant un enjeu de pouvoir central. Or, il affrontait ces élections affaibli : soumis aux multiples dénonciations de racisme et de démagogie, entaché de scandales nauséabonds et miné par ses rivalités internes. Résisterait-il, dans ces conditions, à la pression du vote majoritaire au sein de l'électorat de droite? Prudents, les instituts de sondages n'osaient pronostiquer un recul net et lui accordaient entre 6 et 8 % des voix.

Le Pen a franchi l'obstacle. Il entre en force à l'Assemblée nationale. C'est l'un des faits fondamentaux de ces élections.

Dés lors, la question n'est plus de savoir s'il est possible de contenir et réduire le phénomène Le Pen, mais ce que sera son évolution : va-t-il s'installer dans le jeu parlementaire comme parti extrémiste ou suivre une dynamique de plus en plus ouvertement fasciste?

Il est clair que le Front national et Le Pen se nourrissent de ces deux traditions de l'extrême droite française : l'activisme extraparlementaire, ne reculant pas devant le recours à la violence et le combat contre la démocratie, d'une part, la démagogie populiste et raciste, ne rechignant pas au partage des postes et prébendes parlementaires, d'autre part.

C'est incontestablement la seconde carte que joue Le Pen aujourd'hui. L'image de marque de parti << qui dit tout haut ce que les Français pensent tout bas >>, les notables traditionnels mis sous les feux de la rampe visent à permettre au Front national d'occuper la totalité de J'espace libéré à droite de la droite par la montée d'un racisme et d'une volonté d'ordre moral que RPR et UDF ne peuvent intégralement capter sous peine de se déstabiliser.

Le Pen peut donc profiter d'un contexte qui lui permet de capitaliser les fruits de ses ambiguïtés : plus radical que la droite, sans tomber dans l'activisme, il polarise les voix de l'extrême droite traditionnelle et attire à lui, dans les milieux populaires, les désespérés de la crise qui succombent au racisme et à la démagogie la plus sordide. Il est symptomatique que le Front national fasse ses meilleurs scores dans les milieux les plus opposés : les beaux quartiers des grandes villes et les banlieues populaires ...

Mais, avant que l'Histoire n'oblige à trancher, n'est-ce pas là le propre du fascisme que de jouer sur de telles ambiguïtés ? Quelles que soient les évolutions ultérieures, qui dépendront sans doute moins des choix personnels de Le Pen que des radicalisations générées par la crise, une chose est sûre : le Front national, installé dans la vie politique française, constitue un redoutable facteur de radicalisation à la droite de celle-ci. Ses thèmes centraux - ceux du racisme anti-immigrés, de l'aspiration à J'ordre répressif- irradient, à partir de lui, l'ensemble du corps social et pressionnent la droite classique.

Fabius s'était cru autorisé à dire que Le Pen apporte de fausses réponses à de vraies questions. C'est plutôt l'inverse. Il donne à de fausses questions, une « vraie réponse » : le renoncement à la liberté et à la pensée.

Il n'y aura pas, désormais, de refondation d'une force progressiste qui n'inclue dans son action et son programme le combat contre cette réponse-là et ses relents de barbarie.

Une erreur sur cette page ?