A lire et à faire lire : Tête de Turc, de Günter Wallraff
Archi AHMED Günter Wallraff, journaliste indépendant, vient de frapper un grand coup sur la scène littéraire, sociale et ... politique en République fédérale d'Allemagne! Son dernier livre, Ganz Unten 1 («Tout en bas ») a produit l'effet d'une bombe et pulvérise tous les records de vente. Près de deux millions d'exemplaires ont été vendus en Allemagne depuis sa parution en octobre dernier.
Les révélations contenues dans ce livre, outre qu'elles obligent des magnats du bâtiment-travaux publics à «justifier » certaines de leurs irrégularités (Günter a ainsi gagné certains procès qui lui étaient intentés après la sortie du livre), secouent une opinion publique qui découvre les conditions de travail et d'existence réservées aux travailleurs immigrés.
Tête de turc arrivait d'autant mieux en RFA que la communauté turque est particulièrement visée par les néo-nazillons, ces groupes de skinheads d'extrême droite qui sévissent à Hambourg, Berlin, Nuremberg, Francfort et singulièrement dans les cités industrielles de la Ruhr où le taux de chômage est énorme. G UNTER WALLRAFF s'est im- un ouvrage biographique 3 • Les photoprégné depuis vingt ans du graphes présents ne rateront pas la sentiment qu'on ne peut parler scène. d'un sujet que si on l'a vécu et que la Afin de contourner l'obstacle de la société ne se démasquant pas langue turque qu'il ne parle pas, Wallraff d'elle-même, il est nécessaire de se invente à Ali un passé rocambolesque. cacher pour l'épier. Pour ce faire, il va Il aura vécu avec sa mère, grecque, prendre l'identité, le « faciès » et le après que son père, turc, les eût aban« parler » d'un jeune Turc de vingt-six donnés quand il était petit. Tous deux ans. Ainsi, il aura la possibilité d'accé- sont venus vivre en Allemagne une der à des situations que son âge (qua- dizaine d'années auraravant. Et aux rante-trois ans) et son identité véritables curieux qui souhaitent l'entendre s'exlui auraient certainement interdites. primer dans sa « langue maternelle », à Plus qu'une transformation, c'est une défaut du turc, Ali servira quelques vers métamorphose qu'il opère. Au point de l'Odyssée restés gravés dans la méque certains de ses proches ne le recon- moire de Günter depuis l'école. Cette naîtront pas, comme ne l'avaient pas histoire ne surprendra vraiment perplus identifié le ministre du Travail, sonne. Ne doit-on pas s'attendre à tout N. Blum, ou les gorilles de la CDU de la part d'un étranger ? dont il se joua le soir de la victoire électorale de la droite allemande en mars 1983. Il s'était alors fait passer Au charbon! pour un « fan » du dirigeant fasciste turc Türkes, chef des Loups gris. Günter-Ali Son premier boulot, ill' obtient tout refera ce même coup, quelques mois bêtement en passant une annonce où il plus tard, au candidat à la chancellerie, s'offre comme « homme à tout faire ». Il Franz-Josef Strauss. Il tint son rôle avec le deviendra vraiment, dans une ferme , tant d'amplomb que ce Jeanne d'Arc de du nettoyage des écuries aux menus Bavière 2 le reçut avec cordialité et travaux de peinture. On ne lui demande déférence, lui dédicaçant amicalement pas ses papiers, mais il reste isolé toute
la journée, même lors des repas, ignoré des autres salariés, polonais. Ce dédain se transformera en rejet à la moindre pécadille. Ali-Günter ne supporte pas longtemps cette situation et il quitte ce qui était devenu, alentour, la ((ferme du Turc 11. Günter résume ainsi la première année d'existence d'Ali : (( Si j'avais été vraiment Ali, j'aurais eu bien du mal à survivre. . . 11
Une fois, une seule, Günter renia Ali. Par peur. C'était au stade olympique de Berlin, durant l'été 1983, lors du match de football RFA-Turquie. Toute la différence avec le« Heysel 85 »réside dans l'absence des trente-neuf morts. Pour le reste, tout y était : slogans nationalistes, injures envers ces (( bouf feurs d'ail 11 (c'est ainsi que sont surnommés les Turcs en RFA, même s'ils en consomment moins que de nombreux Allemands!), mots «d'ordre» fascisants, provocations ... Chacun peut imaginer l'angoisse ressentie par les Turcs présents.
Avec le temps, le «métier» rentre, la carapace durcit. Ali trouve une place dans un MacDonald, à Hambourg. La lecture de ce chapitre n'incite pas à s'y risquer : (( Cinq minutes après être sortie du congélateur, la viande commençait à sentir fortement. !) Les torchons servent indifféremment à nettoyer les tables ou les WC ... Pour cette chaîne de bouffe, tous les moyens sont bons pour gagner du fric. Ainsi, les gants de protection sont introuvables car (( ça ralentirait le travail 11. Tant pis pour les brûlures aux mains.
Le gérant du « restaurant » décide de tout : durée du temps de pause et même suppression de la pause, durée de la journée de travail ; il statue sur l'état de santé des salariés. Ce n'est pas un homme, mais un tiroir-caisse. Tout est étudié, jusqu'aux pantalons « MacDonald» des serveurs, sans poches pouvant servir à dissimuler un pourboire ... Les marchands de viande
Ali connaîtra les (( marchands de viande!!, ces sociétés d'intérim à l'existence plus ou moins légale qui louent ou sous-louent de la main-d'œuvre bon marché à des sociétés ayant pignon sur rue. Les aciéries Thyssen, les fabricants de moteurs Man, ou Mannesmann sont du nombre, tout comme le ministère des PTT qui fait appel à elles pour ses chantiers. Dans certains centres industriels de la Ruhr, tel Duisburg, plus d'une centaine de ces agences feraient recette, raflant sur chaque contrat jusqu'à sept fois ce que gagne l'ouvrier.
Les fausses factures sont monnaie courante, destinées à rouler le service des impôts... Contre une facture de quarante mètres carrés de béton, l'entreprise percevra en réalité le paiement de quarante heures de travail. Ces petits patrons sans vergogne délèguent sur les chantiers des «lieutenants » qui décident de tout. Le vendredi soir, les ouvriers attendent dans un café que le « lieutenant» rapporte la paie. Bien sûr, cette attente n'est pas comptabilisée en heures supplémentaires. Mais quelle importance puisque, pour ces travailleurs, l'existence elle-même est en pointillés. Que faire sans contrat de travail et quand la moindre remarque risque de vous faire perdre votre travail ?
A la lecture de cette partie du livre, on mesure mieux le sens du combat que
« Les esclaves, on en prenait plus soin que ça avant. Un esclave, ça avait de la valeur, on voulait le faire durer le plus longtemps. Nous, ils s'en foutent qu'on dure pas long· temps. Y en a tellement d'autres qui attendent à la porte pour notre houlot!>>
(Page 112.)
menèrent en France ceux que la presse et les politiciens véreux désignent sous le vocable de «clandestins». Cet esclavage des temps modernes fait les profits d'une partie de la «bonne ~ociété » française ou allemande. Là, point de comités «hygiène, sécurité et conditions de travail » ! Point même de sécurité tout court, sur ces chantiers ou les chaussures de protection sont inconnues, bien qu'indispensables, tandis que les rares casques sont de préférence réservés aux quelques prolétaires allemands que le chômage contraint à passer par ces filières d'escrocs.
«Tu vois, c'est pas une bonne chose qu'on a appris l'allemand, qu'on peut parler avec eux. Ça fait que des histoires. Le mieux, c'est de faire le sourd.>>
(Page 127.) Sur ces chantiers, Ali vivra ce racisme qui participe du paysage quotidien et ordinaire de tout immigré. Il saisira pourquoi nombre d'entre eux, parfois après de nombreuses années dans ce pays, ne parlent toujours pas la langue et ne désirent pas trop la comprendre. Une défense contre les réflexions acides, racistes et imbéciles ... Une autoprotection en quelque sorte. Ali partagera aussi une solidarité complice avec ses frères de classe, et de couleur, embarqués comme lui dans la galère de l'immigration qui, parfois, semble ne devoir jamais arriver au port. Pour beaucoup, l'expulsion vers la Turquie, en cas de rébellion, signifierait à coup sûr les prisons de la dictature militaire, c'est-à-dire : la torture toujours et, souvent, la mort.
Car ces négriers ne s'embarrassent pas de scrupules. Un jour, Günter téléphone à l'une des sociétés qu'il connaît, se faisant passer pour le directeur d'une centrale nucléaire. Il réclame des ouvriers risque-tout pour réparer une prétendue fissure : c'est un travail terriblement dangereux, chaque ouvrier risquant de graves séquelles, à retardement. Cela n'empêche pas la boîte d'intérim de prendre le contrat. Son patron charge Ali (redevenu turc entretemps) de lui trouver cinq ou six compatriotes. Une fois la tâche accomplie, il aurait suffi de les renvoyer, bon gré mal gré, en Anatolie, sur dénonciation à la police allemande au besoin ! L'« August >> exemple
Ali-Günter cherche à se faire embaucher, près de Hambourg, dans une usine où le travail de l'amiante n'est pas soumis aux règles de sécurité obligatoires. Il apprend alors que les usines August-Thyssen de Duisburg licencient massivement leurs ouvriers afin d'utiliser une main-d'œuvre bien moins onéreuse et organisée que leur fournissent les «marchands de viande». Parfois, pour brouiller les cartes, une première boîte d'intérim vend ses Turcs à une seconde qui les loue à Thyssen. Ali restera six mois dans cette entreprise.
La première équipe d'intérimaires où il sera incorporé change de composition tous les jours, afin d'éviter que ne s'installent camaraderie et complicité entre eux. Elle sera chargée de dégager des mottes de terre compactes bloquant des tapis roulants. Par moins 10 dégrés, en plein courant d'air, les ouvriers s'imposent un rythme d'enfer pour se réchauffer. Quelque temps après, ils passeront dans le secteur des concasseurs, à l'autre bout du complexe industriel qui mesure vingt kilomètres de long sur huit de large. Là, en sous-sol, il s'agit de dégager la poussière qui se dépose sur les machines, à l'aide d'un pistolet à air comprimé. L'air n'est que poussière de coke, à vous étouffer. Des émanations de gaz leur tournent la tête, mais les masques ont été supprimés pour améliorer le rendement. Ali est content de remonter les sacs de poussière, lourds à s'en briser les os, afin de respirer l'air « pur » du dehors.
Un jour, Ali est envoyé dans un autre secteur à risques, où le port du casque est obligatoire, selon les panneaux qu'on s'est bien gardé de leur traduire. Par moins 17 dégrés, l'équipe doit dégager à la pioche et à la pelle des coulées de boue gelée. Les gants ne protègent pas du froid. Ils n'ont pas de lunettes de protection, pas de masques contre une fumée suffocànte. Ce jour-là, un ingénieur de sécurité constatera, à plusieurs reprises, le niveau toxique des émanations de gaz. Il ne prendra pas pour autant la responsabilité d'arrêter le travail. Tout au plus essaiera-t-il de calmer leur inquiétude. Une telle situation, qui dura toute une journée, n'était pas exceptionnelle.
Ces ouvriers en situation précaire effectuent parfois 300 à 350 heures par mois, quelquefois de 24 à 50 heures de suite, certains comme volontaires, jusqu'à ce qu'ils craquent. Maigres, la mine blafarde, pouvant à peine tenir debout, ils sont alors remplacés par d'autres. Il suffit d'en avoir en stock ! C'est ce qu'on appelle des « pièces d'usure» en mécanique. A la moindre «rébellion », 'au moindre refus d'heures supplémentaites annoncées dix minutes avant la fm deta journée « normale » de travail, à la porte ! Tout cela se pratique au vu et au su des responsables de chez Thyssen. Mais puisque la machine
tourne, pourquoi se casser la tête avec la réglementation ?
Le livre fourmille d'exemples où ces quasi-esclaves risquent leur vie. L'un des passages les plus révoltants concerne les laboratoires pharmaceutiques. Ali va servir de cobaye à un laboratoire qui « teste », sans les informer des risques qu'ils courent, sur des paumés, voire des immigrés, des produits non stabilisés, interdits ou à des doses maximales. Mon métier: cobaye pro!
Ces cobayes professionnels vont essayer les bienfaits d'un remède contre l'épilepsie. Pour cet apport à la «science», ils percevront six mille francs environ. Le test dure onze semaines, en plusieurs étapes. Ils devront, à quatre occasions, rester enfermés vingt-quatre heures de suite au laboratoire pour prendre les médicaments. Après chacune de ces séances, ils viendront quotidiennement se faire faire des prises de sang. Seulement, après la première séance, Ali est pris de vertiges, d'envie de vomir, son champ de vision se rétrécit, les troubles circulatoires et la fatigue l'envahissent... Inquiet, il se rend chez un médecin. Cette consultation le décide à abandonner : Günter sauvera Ali en lui épargnant la fin de l'« expérience».
Il se propose à un autre laboratoire pour un « test ». On lui explique, en termes très voilés, qu'une utilisation abusive prolongée de ce traitement modifie le système hormonal. Renseignements pris, il ne se prêtera pas à cette expérience. Sa conclusion : que les profiteurs des trusts testent donc, comme les inventeurs jadis, leurs produits sur eux -mêmes ...
Je sais maintenant quelle énergie il faut déployer pour supporter provisoirement ce que mes collègues immigrés doivent endurer leur vie durant.
(Page 117.)
Au-delà de l'aspect essentiel de ce livre-témoignage qui éclaire sans filtre les pratiques multiples de l'exploitation sauvage d'une partie des prolétaires d'Allemagne, Günter Wallraff règle aussi des comptes avec certains secteurs de la société. Aide-toi, le ciel t'aidera
Dans une partie très cocasse de son ouvrage, il nous conte les aventures d'Ali aux prises avec les représentants de l'Eglise catholique en vue d'obtenir son baptême. Travailleur turc émigré en Allemagne depuis une dizaine d'années, il veut se convertir, pour trois raisons. Premièrement, il se déclare convaincu par la démarche du Christ en direction des opprimés. Ensuite, désirant épouser une jeune Allemande dont la famille exige une union dans la foi catholique, le baptême lui devient nécessaire. Enfin, son mariage lui est indispensable pour
eviter une expulsion vers les geôles La seconde aventure croquignoles- haineuses anti-Immigrés ont déjà proturques. que que va vivre Ali tourne autour de ... duit leur lot de victimes. Au terme de
Helas. les fonctionnaires du culte ne son propre cadavre. Pour cet episode. son expérience. de ce vécu. quotidien !'entendent pas de cette oreille. Le un seul accessoire suggestif : une chaise pour certains. hors du commun pour les premier prêtre qu'il rencontre. dans un roulante. Tout est dans le jeu de l'ac - « nationaux "· ce n'est pas tant la haine quartier très chic. le traite avec mepris. teur. qui convaincra aisement les pro- de l'étranger qui l'aura surpris. mais Le second. d'un quartier habité par les prietaires d'une grosse entreprise de bien plus les quelques marques de gen -couches moyennes. accepte de s'entre- pompes funèbre que. ayant contracte un tillesse. de connivence. de solidarité et tenir avec lui. mais estime qu'un bap- cancer du poumon à travailler l'am- de fraternité ouvrière. tême d'adulte necessite l'accord de l'ar- miante aux usines Jurid. il ne lui reste Depuis la sortie de son livre, outre chevêque. et ne peut être ddivrè plus que deux mois à vivre. Il desire être qu'il a déjà gagné des procès, Wallraff qu'après une année probatoire avec maitre des derniers choix qui compte- participe à une tournée de réunionsséances de catéchisme. Ali a beau lui ront dans sa vie. Ainsi. il désire choisir débats organisée par l'I G -Metall. syndidemander de l'interroger sur les «sain- son cercueil et l'acheminement de ce- cat ouest-allemand de la sidérurgie, tes ecritures "· répondre correctement lui-ci en Turquie. Dès lors, la discussion membre de la puissante confédération aux questions à la grande surprise du sera une négociation commerciale sur DGB. prêtre. il n'obtiendra que l'adresse d'un les différents éléments du prix total, les " bureau de consultations pour la foi propriétaires parlant d'Ali à la troisième
«Aie pas peur, on va pas vous j àire catholique "· Là. un grand prêtre ne se personne. Ne pas laisser prise à la passer tout de suite à la chambre à laissera pas impressionner par les sensiblerie humaine, telle est la recette gaz! Enfin, je crois pas. On a quand exemples de christianisation des pays du sens des affaires ! Une technique :
même besoin de vous pour le boulot, colonisés. pas plus par le fait qu'Ali lit poser des questions et des questions.
non ? ,; la Bible sur ses temps de pause. subis- comme cela se pratique dans certaines
( Page 212.) sant les moqueries de ses collègues. administrations. pourtant Allemands et chretiens.. . Se Pour tout gastarbeiter 4 • le temps tàire admettre dans l'Eglise nécessite' semble bien loin où la RFA l'accueillait Au-delà des syndicalistes, c'est tout plus de leçons de code que le permis de avec flonflons et grand apparat. comme le milieu associatif, bien plus étendu conduire! en 1962. en gare de Cologne, où le qu'en France. qui ne cesse de l'inviter
Après d'autres tentatives infruc- millionnième travailleur immigré rece- pour des « soirées de lecture >> suivies de tueuses. Ali se rend dans un petit vil - vait un vélomoteur en signe de bienve- débats. devant des dizaines. centaines lage. où un jeune curé, en cinq minutes, nue. voire milliers d'auditeurs et particifait le tour de la question. Considérant pants. Cela tous les jours, dans toutes la situation avec tout le sérieux qu'elle les villes d'Allemagne. Première consémérite, il fixe à Ali un délai de quelques A lire quence palpable de cette activité, les jours et une discussion pour devenir autorités policières, judiciaires et l'inset à faire lire membre de sa paroisse et être baptisé. pection du travail prêtent une attention L'origine immigrée polonaise de ce particulière aux conditions d'exercice cure lui aura certainement permis de Gan:: unten. un livre à lire et à faire du travail intérimaire, tant dans les comprendre sa solitude, son isolement lire dans un contexte européen, et parti- entreprises sous-traitantes que contracface à la répression possible. culièrement français, où les campagnes tuelles. Des instructions sont en cours
Un espoir contre l'exclusion
Deux mille skinheads environ ! Chiffrés de la police qui dit Le Pen, «l'immigré» ou «l'Arabe», Strauss verrait bien «le d'eux : t( voyous plus que nazis''· Pourtant, la veille de Noël, à Turc » dans ce rôle.
Hambourg, un jeune Turc de vingt-six ans était sauvagement Ganz unten est sorti en pleine campagne d'intoxication sur battu à mort en pleine rue par cinq de ces<< voyous». Déjà, en une éventuelle« ruée» de travailleurs turcs en RFA dès le début juillet. un ouvrier turc avait été retrouvé mort, le crâne défoncé de cette année. En effet, l'Etat allemand entretenant des relapar une dalle en ciment. tions privilégiées avec la Turquie depuis le siècle dernier, la
«Voyous désœuvrés», assurément, provocateurs, sans au- liberté de circulation entre ces deux pays entrait en vigueur dès cun doute, avec leurs blousons ornés de slogans du type White janvier.
power ou !t Je suis fier d'être allemand''· mais aussi facilement Comme en France, en fait, l'un des aspects essentiels du
« embrigadables », et embrigadés lors de rassemblements «na- discours anti-immigrés se cristallise autour de la question lie la tionaux », comme à Hanovre, en 1984, où ils hurlaient le vieux jeunesse. Ici. pour revoir le Code de la nationalité afin d'emslogan nazi 11 Deutschland erwarche ''(Allemagne, réveille-toi ! ). pêcher les jeunes issus de l'immigration de pouvoir devenir
Le massacre d'ouvriers turcs dans un café de Chatellerault français, là-bas pour fixer une limite d'âge aux enfants que les par un adepte de Le Pen et d'Hitler, ou le procès à Montauban travailleurs immigrés désirent faire venir vivre auprès d'eux.
des meurtriers d'Habib Grimzi nous rappellent tristement des C'est la peur qu'inspirent à la société allemande les six cent similitudes de situation. Il ne fait parfois pas bon être turc en mille jeunes Turcs qui vivent aujourd'hui en RFA. Madame
RF A, ou maghrébin ici. Funcke du Parti libéral souhaite fixer cette entrave au droit de
Pour comprendre les réactions « quelque peu » xénophobes vivre en famille à l'âge de seize ans, alors que, de son côté, de la population, il faut peut-être rappeler les discours de la Zimmermann, ministre de l'Intérieur, souhaite fixer la barrière droite (ici et là-bas) sur le nécessaire «retour» dans leur pays à l'âge de six ans. Ce qui, compte tenu des demandes d'entrée, d'origine des travailleurs immigrés lorsque la menace, puis la reviendrait à refuser 750 000 enfants. Une paille!
réalité du chômage se fait sentir. 11 Trois millions de chômeurs, Comme quoi, dans ce contexte, il n'était pas garanti que c'est trois millions ... de trop. " Des kilomètres de murs ont été Ganz unten rencontre un tel succès, ni même un simple retentisrecouverts par ce slogan chargé, de tout temps, de désigner le sement. Alors, simple sursaut, ou espoir prometteur ? L'avenir
« responsable de tous les maux ». Hitler avait désigné « le 'Juif», proche nous le dira.
Qui est Günter Wallraff?
autour des faits cttes, qui traduisent l'émotion suscitée dans la population. Tous les leaders politiques se sont exprimés. La presse Springer et le lobby Strauss pour dénigrer bien sûr . Mais ils sont seuls. Dés la publication du livre, des perquisitions ont prouvé l'authenticité des faits rapportés.
C'est essentiellement autour des pratiques de Thyssen, le Renault ou le Sacilor ouest-allemand, que se polarise l'opinion. Le gouvernement du Land de la Ruhr a proposé la tenue d'une commission d'enquête, indépendante, dont les membres seraient proposés pour moitié par l'entreprise, pour l'autre moitié par Wallraff. A ce jour, tous les noms proposés par l'auteur ont été récusés par Thyssen comme liés à des partis politiques. Gagner du temps afin que l'émoi s'estompe et, peut-être, prendre certaines dispositions, semble être la tactique adoptée par le patron.
Adler, en tant que tel, ne nous intéresse pas particulièrement. Avec toute son énergie et son imagination criminelles, il n'a rien d'un personnage exceptionnel. Rien ne serait plus faux que d'en faire un être à part, un monstre. Il n'est finalement que l'un des milliers et des milliers de comparses et profiteurs d'un système fondé sur l'exploitation sans limites et le mépris des hommes.
(Page 307.) Une grande partie des bénéfices que rapportera la vente de ce livre sera mise à la disposition d'un fonds « Solidarité avec les étrangers», que Wallraff vient de créer et dont les moyens doivent servir à financer des soutiens, conseils, assistances juridiques, des campagnes d'explications vers la population et un projet d'habitat oû vivront ensemble Allemands, Turcs et immigrés d'autres nationalités 5•
Si, à l'occasion de la sortie de l'édition française, s'organisaient des réunions de présentation-discussions avec les organisations syndicales et associations autonomes de travailleurs immigrés, nul ne pourrait s'en plaindre.
Archi Ahmed 1. Publié en français sous le titre Tête de Turc, aux éditions La Découverte, traduction d'Alain Brossat et Klaus Schuffels, 310 pages, 80 francs (en vente à la librairie La Bréche, au prix de 76 francs) .
2. A en croire l'avant-propos du livre qu'il dédicace à Ali, Franz-Josef Strauss serait devenu homme politique afin de répondre à « l'appel du devoir>>.
3. Photo: <<Pour Ali, avec mon salut cor· dia!».
4. «Travailleur invité ». 5. Les fonds de solidarité peuvent être envoyés à Hilsfond Auslandersolidaritiit. Postfach 30.14.43. 5000 Kôln 30.
Ali-Günter.
Les trois quarts de la population laborieuse de RF A pourraient répondre à cette question, de même que presque tous les étudiants. Les permanents du Deutscher Gewerkschaftsbund (DGB) reçoivent l'intégrale des écrits de Wallraff au début de leur stage de formation. Ce journaliste-reporter de talent, attentif aux petits et grands événements du monde industriel, est aussi un « militant».
En France, c'est grâce à son précédent livre, le Journaliste indésirable 1 qu'on le découvre vraiment. De l'intérieur de la bête à fabriquer des mensonges, « hersant pour cent » réactionnaire 2, le trust Springer, il donne de l'ampleur, de la résonance, à des pratiques connues et fournit quelques révélations. Il se sert de son imagination et de déguisements pour accéder aux informations. Les faits sont précis, leur utilisation incisive. Ainsi, les militants savaient que l'exploitation des travailleurs immigrés était pire que celle des travailleurs allemands: lui la vit, l'explique, la clame, lui donne chair et os. Brecht disait : (( Le crime a un nom, une adresse et une apparence 3 • )) C'est cette maxime qu'il met en application.
En 1975, il s'enchaînera sur une place d'Athènes pour dénoncer la dictature des colonels. Il fera ainsi la connaissance des prisons grecques. En 1976, se faisant passer pour un homme d'affaires lié à l'extrême droite, il entre en contact avec le général Spinola qui prépare un coup d'Etat. Sa dénonciation dans le Stern fera grand bruit et sera reprise par de nombreux journaux en Europe.
S'il agit seul, ce n'est pas Zorro.
Porte-voix épisodique des opprimés et exploités, ce n'est pas Robin des bois. Tout au plus est-il un catalyseur et un stimulant. Dans certaines usines où il est passé, des sections syndicales et d'organisations politiques naissent. On a de l'admiration pour celui rr qui leur en met plein la gueule à ceux d'en haut ... >>. Tant et si bien que beaucoup d'ouvriers lui proposent d'utiliser leur identité pour continuer à agir.
Une association patronale de RF A disait de lui : rr L 'objectif de Wallraff est de susciter parmi les ouvriers et les employés une conscience de classe devant servir en dernière instance à supprimer le système social. Les méthodes qu'il emploie dans la recherche de sa documentation ne peuvent que se heurter à la désapprobation la plus catégorique 1• >> La haine dont le gratifient la presse aux ordres et les industriels n'a d'égal que sa popularité parmi la classe ouvrière d'Allemagne.
1. Le Journaliste indésirable. Cahiers libres Maspero, 1978.
2. Un exemple des exactions du Bild: en mars 1965, il publia, sous le titre «Nous ne voulons plus d 'Italiens », un torchon qui parlait de leur « mauvais » travail, leurs « fréquentes absences», leurs salaires «élevés». Un an plus tard, Bild remet ça. A l'occasion d'un congrès cfassociations patronales, le directeur de Daimler-Benz avait insisté sur le rôle de l'immigration indispensable à l'économie allemande. Bi/dtitra en lettres imposantes : «Les travailleurs immigrés plus travailleurs que les travailleurs allemands ? 11 Le résultat d'une telle intox ne se fit malheureusement pas attendre, après les ventes à la criée devant les usines automobiles. Trois mille ouvriers de chez Mercedes débrayèrent le midi même et quelques « ratonnades >> eurent lieu. Le lendemain, Bi/dtitrait fièrement: «Sans les travailleurs allemands, notre économie serait fichue. 11 (Page 146 du même ouvrage.)
3. Du même ouvrage. Cité par Klaus Schuffels dans sa préface.