<<Mon couteau s'ouvre tout seul dans ma poche quand je constate que, dans les procès actuels contre les nazis, l'assassin est toujours présenté comme quelqu 'un qui a fait son devoir.
C'est bien pour cette raison qu'if eût fallu le pendre haut et court
-à ce moment-là, au lendemain du 8 mai 1945. >>
La photo fournie par le Congrès juif mondial. Sarajevo, décembre 1944, Kurt Waldheim à côté du général nazi Alexan· der Loehr.
C ONTRAIREMENT à celle de
Barbara, la photo de l'assassin n'est pas très bonne, elle est floue comme un vieux daguerréotype, comme les souvenirs de l'intéressé ... Et pourtant, comment ne pas le reconnaître à sa longue silhouette dégingandée, à son long nez pointu et à son impeccable raie de côté ? Kurt Waldheim, ancien secrétaire général de l'ONU pendant une décennie, est ici en uniforme de lieutenant de la Wehrmacht, au côté du général Alexander Loehr - pendu par les Yougoslaves en 194 7 pour crimes de guerre - dans un bureau d'état-major, à Sarajevo, en 1944 1•
Un secrétaire général de l'ONU, ça se doit d'écrire ses mémoires. Waldheim l'a fait, en 1977. Voici ce qu'on peut y lire : <<Alors que je me trouvais sur le front oriental, j'ai été blessé à la jambe. Je fus aussitôt rapatrié, ce qui me permit de reprendre mes études de droit dès 194 2. Deux ans plus tard, j'obtins mon doctorat après avoir présenté une thèse sur les concepts fédéralistes de Konstantin Frantz, un diplomate contemporain de Bismarck ( ... ) A mon retour à Vienne, en 1942, il n'était plus possible de quitter l'Autriche. Entretemps, les frontières avaient été fermées hermétiquement. J'étais surveillé par les autorités militaires qui se livraient à des vérifications régulières pour s'assurer que je me consacrais réellement à mes études 2. »
Premier vertige, donc: l'ONU, cette vestale de notre monde dur et troublé, a été dirigée pendant une déou le vertige de la mémoire
Alain BROSSA T Peter Bnïckner cennie par un menteur et un escroc de la mémoire - vertige moral, disons. Et puis vertige politique : cet amnésique a pu accéder à ce <<métier unique au monde » sans que les maîtres de la mémoire en ce monde ne jugent utile d'y faire entrave.
Autre vertige encore: c'est par un enchaînement de hasards assez fragiles que nous découvrons, aujourd'hui, Je pot-aux-roses. N'eût été J'inextinguible ambition de Kurt Waldheim qui l'entraîne en cette année 19 8 6 à briguer J'éminente fonction de président de la République autrichienne, hissé sur le pavois de la droite conservatrice, nous n'en aurions jamais rien su. Il a fallu que Waldheim, plutôt que de se satisfaire d'une très honorable retraite de premier fonctionnaire du monde, se lance dans une âpre bataille politique (dont les enjeux sont de première importance pour l'avenir de l'Autriche) pour que son passé lui revienne en boomerang. Surmonter le passé
Il est plus que banal de noter que cette affaire (comme toutes les autres du genre : procès Eichmann 3, procès Barhie, visite de Reagan au cimetière de Bitburg ... ) agit comme un révélateur. Mais encore faut-il s'entendre: révélateur de quoi ? Ce qui se dévoile ici au premier chef, ce n'est pas tant J'imposant paysage de la non-maîtrise de son
passé nazi par l'univers germanique en général que le dispositif clé des mythes et représentations fondateurs, consensuels de la seconde République autrichienne (celle d'après 1945). C'est à bon escient que, dans un article du Monde 4 , Luc Rosenzweig rappelle que la mémoire de l'Autriche d'après 1945 se distingue radicalement de celle de la RFA (en RDA, c'est encore un autre problème et une autre figure) en ceci qu'elle se fonde sur la théorie de l'Autriche ((première victime du nazisme)), contrainte à passer, pieds et poings liés, sous les fourches caudines de l'Anschluss. (( Cette théorie, écrit Rosenzweig, qui tient lieu de reconnaissance de la responsabilité collective, fut la source de nombreux malentendus. Elle empêche une vraie dénazification du personnel politique et administratif du pays, et tout débat moral sur le Vergangenheitsbewaltigung, cet effort douloureux pour surmonter le passé auquel se soumit, avec un courage certain, l'Allemagne du chancelier Adenauer. ))
Laissons à Rosenzweig la responsabilité de son hommage à l'Allemagne d'Adenauer, il s'est trouvé et se trouve encore beaucoup de mauvais esprits ouest-allemands pour faire entendre un tout autre son de cloche 5• Mais l'essentiel est là : la légende de la« victirnisation » de l'Autriche de 1938 à 1945 fut le ciment, aussi solide que menteur, de la conscience, de l'être-au-monde et de l'histoire de ce pays après 1945 -à peu près à la manière de la Dolchstosslegende, la légende du coup de poignard dans le dos de la vaillante armée allemande portée par les traîtres de l'arrière, dans l'Allemagne conservatrice de la République de Weimar. A croire que l'austro-fascisme d'avant 1938 n'ajamais existé et que l'entrée triomphale de Hitler à Vienn~. en 1938, a été tournée dans les studios de la DEF A, à Berlin.
Le système de défense - ou plutôt de riposte - de Waldheim reproduit très précisément, à l'échelle autobiographique, cette construction de la mémoire. En 1938, il serait entré dans la SA, disons, par réflexe d'autodéfense, ou, comm~ le note ironiquement le Monde, par « antinazisme ». ((A tout prendre, écrit-il encore dans ses mémoires, je préférais être militaire que civil. La police surveillait les membres de ma famille, épiait nos faits et gestes et pouvait, à tout moment, nous arrêter ( ... ) les antinazis étaient moins exposés dans l'armée, d'abord parce qu'ils étaient plus nombreux que danJ l'administration civile et aussi parce que la surveillance était moins rigoureuse ... ))
Ailleurs, Waldheim explique que s'il est entré dans la SA, c'est... parce qu'il voulait - se destinant de toute éternité à la diplomatie - pratiquer l'équitation et que, dans sa petite ville, la SA constituait le seul cadre équestre convenable ... Au-delà du bouffon, ces faux-fuyants disent l'essentiel : sous la chemise brune, le jeune catholique conservateur ne collaborait pas, il subissait en attendant des jours meilleurs, tel un Athénien sous l'administration romaine. Idem, lorsque le sort des armes entraîne, pendant la guerre, son unité de la Wehrmacht dans les Balkans, il n'y officie, pauvre Chveïk, que comme traducteur, loin des champs d'opération, donc, et de la guerre sale contre les partisans.
Traducteur mon œil, disent les do-
cuments publiés par le Congrès juif mondial. Officier de renseignement dans des unités directement engagées dans la liquidation des partisans, des otages, les représailles contre la population yougoslave. Dans la déportation de Juifs grecs aussi, semble-t-il. Les vertus de l'oubli
D'une façon générale, les nations, les peuples - et pas seulement les exploiteurs, les dominants- n'aiment pas qu'on mette à malles mythes, les représentations dont est faite leur mémoire du passé, surtout du passé récent, et tout particulièrement lorsque ce passé a été chargé de cataclysmes. Les Français n'aiment pas qu'on leur rappelle (disons : l'immense majorité d'entre eux, toutes classes confondues) que les Allemands ne détiennent pas le brevet exclusif des camps, que l'administration française enferma à la veille de la Seconde Guerre mondiale des milliers d'anciens des Brigades internationales, d'antifascistes allemands dans des camps français (Ours, Le Vernet, Argelès, Saint -Cyprien, Les Milles ... ) que l'on n'avait pas trop honte à l'époque d'appeler (( de concentration 6 )). Ils n'aiment pas qu'on leur parle de Pithiviers, Beaune-la-Rolande et bien sûr Drancy où, sous l'Occupation, des milliers de Juifs attendirent sous la garde de gendarmes français qu'on les transfère vers les camps nazis. Bien plus : ce n'est pas tant qu'ils n'aiment pas qu'on leur en parle, c'est qu'ils ne savent pas. Leur mémoire, ici, s'appelle l'oubli, l'amnésie -non pas concertée, mais spontanée, automatique 7• Et ils n'aiment pas que l'histoire, réactivée par 'des journalistes, des historiens ou des artistes, vienne ébranler ou saper leurs consensus mémoriels 8 • Ils ne vivent pas dans la conscience (et la connaissance) de l'histoire, mais dans le relatif confort des clichés de mémoire.
Il en va de même des Autrichiens et l'affaire Waldheim est pour eux l'occasion de le faire savoir haut et fort. Plus les révélations sur les faits et méfaits du Waldheim en bottes de cuir s'amoncellent, et plus sa cote de popularité s'accroît. Aux dernières nouvelles ( 14 avril 1986), les sondages lui donneraient entre sept et dix points d'avance sur son seul concurrent sérieux, le socialiste Steyrer. Réflexe aussi spontané qu'agressif d'autodéfense de la mémoire déposée dans la conscience collective, réflexe de plèbe nationale, attisé bien sûr par la presse de boulevard et la quasi-totalité des médias -et qui emporte aussi bien la paysannerie en culotte de peau des régions traditionnellement « noires » que cette foule-masse de la grande ville dont parle un illustre Viennois, Elias Canetti 9 • Dans le refoulé qui revient alors au galop entrent en composition aussi bien des éléments d'une culture protectionniste, xénophobe, irrationaliste et catholique qui naît à Vienne au tournant du siècle 10 que des bribes de la fantasmagorie national-socialiste, dont, au premier chef, le sentiment de la (( conspiration )) étrangère, internationale, agissant de consert avec ces figures emblématiques de la traîtrise intérieure que seraient Juifs et socialistes. Rosenzweig : (( Pour certains, il ne peut s 'agir que d 'un complot international, et le pas est vite franchi menant à la mise en cause du judai'sme mondial. "Les socialos et les Juifs, main dans la main, c 'est toujours la même histoire .. . ·: entend-on murmurer dans les meetings tenus dans l'Autriche profonde en faveur de M Waldheim 11. )) Derrière ces remugles, le climat de pogrome larvé dont s'inquiète la communauté juive viennoise et les glissements ouvertement antisémites de la presse de boulevard se profile la réactivation de deux motifs récurrents dans toute mentalité totalitaire : le fantasme d'une communauté (nationale, raciale, sociale) homogène, gleichgeschaltet dit le jargon nazi - disons « uniformisée » -, et la construction d'une antinomie entre le (( nous )) assiégé et sain et les (( autres )), ennemis de l'extérieur et traîtres de l'intérieur. Voilà donc pour le paysage mental qui servira de toile de fond à la probable élection de Kurt Waldheim à la magistrature suprême le 4 mai 1986 - alors même, ne l'oublions pas, que, jusqu'au déclenchement de l'« affaire » par les révélations du New York Times et du Congrès juif mondial, les chances du candidat de la continuité social-démocrate semblaient presque égales aux siennes. De la même façon que, dans son ouvrage classique Vienne fin de siècle, Carl Schorske analyse l'élection à la mairie de Vienne de l'antisémite catholique Karl Lueger en 1895 comme le glas du libéralisme viennois et, d'une façor. plus générale, de ce monde impérial ordonné dont les romans ultérieurs de Stefan Zweig et Joseph Roth portent la si puissante nostalgie, de la même façon, l'affaire Waldheim pourrait bien annoncer, sous l'anecdote et la politicaillerie, la fin d'un «monde d'hier » prospère et ordonné dont Bruno Kreisky fut, pendant des décennies, le symbole. Irruption dans le champ social d'un irrationnel, de fantômes assoupis, longtemps tenus en lisière par les gouvernantes du welfare state. « .P;.gression » retournée en rite de culpabilisation. Mais, balayant devant notre porte, ne
.S! Q devrions-nous pas voir aussi ce qui se trame dans la même dimension, au-delà des péripéties électorales, avec les 10 % de cet autre Chveïk d'une guerre sale et perdue - notre Le Pen national ? Le jeu des maîtres
Mais la mémoire qui travaille 1c1 dans le clair-obscur n'est pas seulement celle de l'Autriche, c'est aussi celle du monde, et pas seulement parce que Waldheim fut un fonctionnaire cosmique. A qui devons-nous l'honneur perdu de Kurt Waldheim ? Au bon vouloir d'institutions, de lobbies, de puissances étatiques et para-étatiques qui, soudain, ont entrepris de lever le voile. Pourquoi ? Certainement pas par scrupule historiographique. Admettons que certains petits cercles de la gauche autrichienne, intéressés pour de bonnes raisons de politique et de morale intérieures à faire trébucher l'ex-fringant lieutenant de la Wehmarcht aient amorcé la pompe des révélations, il n'en demeure pas moins évident que leur tentative aurait été vouée à l'échec le plus certain, n'eût été le prompt secours de puissantes institutions d'outre-Atlantique, bientôt relayées elles-mêmes par des journaux américains, yougoslaves dans une certaine mesure, le gouvernement israélien.. . Et pourquoi? Pourquoi maintenant? Impossible de ne pas l'admettre: assurément pour d'aussi mauvaises et tortueuses raisons (d'Etat) que lorsque les dossiers compromettants pour Waldheim furent mis sous le boisseau lors de son élection au Secrétariat général de l'ONU. Ici encore, la prétendue conscience universelle et la morale qu'elle véhicule dans ses fourgons, la morale de Nuremberg disons, celle qui prétendait faire la lumière, toute la lumière sur le génocide et en châtier jusqu'au bout les coupables pour en éviter d'éventuelles répétitions - cette morale en prend en coup sévère. Que Waldheim ait été, comme le disent les dernières rumeurs viennoises, un protégé de la CIA ou, comme le disent d'autres, que les Yougoslaves se soient assis sur les documents en leur possession en échange de l'attitude « compréhensive » de Waldheim concernant certains dossiers de politique internationale brûlants, nous voyons bien ce que vaut la mémoire de la barbarie nazie, du génocide - et les leçons de morale et d'histoire qui vont avec - telle que la véhiculent les maîtres du monde de tous horizons et confessions. Nous savions déjà que l'administration américaine se serait bien passée de l'enlèvement de Barbie par les Français car elle sut tirer parti de ses talents après 1945 ; que le gouvernement allemand s'est empressé de ne pas réclamer que le boucher de Lyon lui soit livré - à quoi bon remuer inlassablement les vieilles cendres; qu'en France même nombreux sont ceux qui ne se réjouissent pas trop de la perspective de ce procès qui risque de mettre à mal le mythe sacré de 1 'unité de la Résistance 12• Avec l'affaire Waldheim, nous savons mieux que jamais que la mémoire institutionnelle de la barbarie nazie, du génocide, est sous haute surveillance, qu'elle est avant tout instrumentale, flexible et serve.
Et pour finir, demandons-nous : qu'est-ce qu'un salaud, un criminel de guerre? C'est un ambitieux, un médiocre en situation - pas un monstre. Il suffit de lire le testament de Rudolf Hess, le commandant d'Auschwitz 13 pour s'en convaincre. Petit homme d'ordre obsessionnel déraciné par la tourmente de l'après-1918, Hess est devenu fonctionnaire de la mort industrielle, mû par le sentiment du devoir et de la nécessité, l'œil rivé sur le rendement et les statistiques. Waldheim, lui, n'a sans doute pas dirigé les pelotons d'exécution des otages yougoslaves, ni fait monter les Juifs crétois dans les wagons de la déportation. Il était dans son bureau, n'a vu que des papiers, a apposé quelques signatures, il était, comme il le dit, << un soldat honnête)) qui ignorait qu'à six kilomètres de son bureau, on rassemblait les Juifs de Salonique pour les envoyer au camp, au four (il en est parti quelques dizaines de milliers, il en est revenu quelques centaines). D'ailleurs, c'est bien simple, ce n'est que <<ces dernières semaines)) qu'il a appris l'existence de ces déportations 14 •
Non, la chose est claire, Waldheim n'a rien d'un Eichmann, d'un Barbie, il n'a pas une goutte de sang sur les mains - un peu d'encre seulement sur les doigts, comme ont souvent les ronds-de-cuir, les forçats du rapport et de la circulaire. Et, dans la tête, un grand blanc qui court de 1938 à 1945. C'est pas ça que Sartre appelait un salaud?
Alain Brossat 1. Photo in Libération du 11 avril 1986. 2. Un métier unique au monde (Stock, 1977), cité dans le Monde du 2 avril 1986.
3. Voir Hannah Arendt : Eichmann à Jérusalem (Gallimard, 1966).
4. In le Mond<! du Il avril 1986. 5. Voir par exemple le livre récent de Lothar Baier: Un Allemand né de la dernière guerre (Complexe, 1985).
6. Voir par exemple : les Barbelés de l'exil, ouvrage collectif, Presses universitaires de Grenoble, 1979. Lion Feuchtwanger : le Diable en France, J.-C. Godefroy, 1985. David Diamant: le Billet vert, éditions Renouveau, 1977.
7. Voir à ce propos les réflexions de Pierre Nora in les Lieux de mémoire (ouvrage collectif, Gallimard, 1984).
8. Voir les effets de résistance à des films comme le Chagrin et la pitié (Marcel Ophüls), Lacombe Lucien (Louis Malle) ou à un livre comme Des Juifs dans la collaboration de Maurice Rajsfus (EDI, 1980).
9. Voir ses mémoires : le Flambeau dans l'oreille (Gallimard, 1982).
10. Voir Carl E. Schorske: Vienne fin de siècle (Seuil, 1983).
11. In le Monde du ll avril 1986. 12. Voir à ce propos le premier chapitre du livre de Lothar Baier.
13. Rudolf Hess: Le commandant d'Auschwitz parle (Maspero, 1979).
14. In le Monde du 9 mars 1986.