Depuis plusieurs années le PCF a mis au centre de ses propositions économiques la notion de « nouveaux critères de gestion», A travers les élaborations de Paul Boccara et de Philippe Herzog, et, plus généralement, de la<< section économique du comité central», le PCF se targue de jeter les bases d'une stratégie révolutionnaire nouvelle. Une telle ambition mérite commentaire et réflexion. Le présent article est une contribution en ce sens.
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ES « nouveaux critères de gestion » sont présentés comme l'instrument d'analyse et de lutte qui, à l'intérieur des entreprises, permet de combattre la logique du profit et d'avancer vers un nouveau mode de croissance ; ils peuvent être perçus dans certains cas comme un encouragement à l'action puisqu'ils proposent des perspectives locales apparemment réalistes et négociables, qui ouvriraient la voie à des changements ultérieurs plus profonds. Il faut donc porter un jugement non seulement sur leur fonction dans la stratégie actuelle du PCF, mais aussi sur leur cohérence interne et leur utilité dans la définition d'une stratégie alternative ; bref, articuler critiques externe et interne de façon à montrer la fonctionnalité et les limites de ces élaborations. Cohérence interne
L'objectif, en fonction duquel les travailleurs sont appelés à influencer les gestions patronales, est la maximisation de la valeur ajoutée, (( en taux et en masse >>. Rappelons brièvement de quoi il s'agit :
Valeur ajoutée = ventes - consommations intermédiaires = salaires + profit brut.
La valeur ajoutée est la différence entre ce que l'entreprise tire de ses ventes et le coût des produits qu'elle a dû acheter pour tourner (matières premières, produits semi-finis, énergie ... ) ; elle est répartie entre les salariés (salaires, œuvres sociales, cotisations ... ) et l'entreprise (profit brut ou excédent brut d'exploitation) ; ce profit sert,
Michel DUPONT grosso modo, à son tour à financer quatre choses : les impôts, les dividendes, l'investissement matériel (y compris amortissements) et la variation du patrimoine financier de l'entreprise (créances et dettes, et les intérêts qui vont avec). Voyons un peu les conséquences du remplacement du critère du profit par celui de la valeur ajoutée, à court terme (donc à stock de capital fixe donné) et à long terme (pour mesurer les effets sur l'accumulation du capital). a) A court terme
Maximiser VA ou VA/ C ( C étant le capital avancé) revient alors au même, puisque C est donné ; il s'agit donc tout bonnement de faire rentrer le plus d'argent possible et d'en faire sortir le moins possible de l'entreprise, de façon à maximiser le montant distribuable à l'intérieur de celle-ci. Augmenter les prix n'est guère possible puisque la concurrence subsiste ; on retrouve donc exactement la situation de l'entrepreneur capitaliste, à une différence près : Boccara interdit la baisse des salaires ! En effet, intervient ici le nouveau concept de « VADN », valeur ajoutée disponible nécessaire, qui correspond à ce que l'entreprise doit obligatoirement payer pour ses salariés afin de respecter les règles et contrats en vigueur.
Autrement dit, au lieu de l'égalité tristounette : V A = salaires + profit brut, on a l'équation autrement plus stimulante : V A = V ADN + V ADS. Mais puisque la V ADN représente les salaires versés (( dans le respect des contrats » (c'est-à-dire généralement la totalité des salaires, car rares sont les patrons qui décident de distribuer plus à leurs sala-
riés que ce qu'ils ont promis ... ), qu'est-ce que cette valeur ajoutée disponible supplémentaiie V ADS, sinon tout simplement un autre nom pour le profit brut? ·
En fait, sous le changement de terminologie apparemment anodin, se trouve l'idée que l'affectation de ce profit brut ne doit plus être le monopole du patron, et que les travailleurs peuvent même en revendiquer une fraction (pour relever les salaires, financer la formation ou réduire la durée du travail) ; qu'ils doivent en tout cas intervenir sur son utilisation pour éliminer les << gâchis financiers >> (dividendes, exportations de capitaux, spéculations diverses ... ).
On peut donc dégager deux objectifs sous-jacents aux critères avancés : augmenter la part des salaires dans la richesse créée et orienter l'utilisation du surplus.
Le premier objectif, fort peu nouveau dans l'histoire du mouvement ouvrier, a fortiori dans les conceptions keyneso-marxistes des économistes du PCF, est considéré par Salais et Fayolle (dans Objectif emploi, 1984, Editions sociales, p. 13 8) comme << dramatiquement insuffisani >>, ce qui semble en effet clair. L'important est donc le se.cond objectif: << l'intervention dans la gestion >>; Puisqu'il s'agit alors de s'attaquer à l'essentiel du pouvoir patronal, le cœur même du rapport d'exploitation -c'est-à-dire le pouvoir d'orienter l'affectation du surplus social-, il faut examiner les conséquences des critères alternatifs proposés sur la dynamique de l'accumulation. b) En dynamique de moyen et long terme
C'est là que les nouveaux critères prennent tout leur sens, comme guides des décisions d'investissement dans une <<gestion nouvelle >>, qui doit s'affirmer progressivement comme plus efficace que la gestion ancienne ; notons que cette concurrence est conçue non comme une bataille entre deux secteurs distincts (ceux où les travailleurs auraient imposé les nouveaux critères et -- ceux restés entre les mains des anciens << gestionnaires >> ), mais plutôt comme une révolution culturelle permanente à l'intérieur de chaque entreprise.
Imaginons donc une entreprise qui orienterait son développement selon la maximisation du ratio VA/C, dans un contexte international et national marqué par la permanence de la loi du profit : il faut examiner les chances de survie d'une telle entreprise. La question n'est guère abordée par les économistes du PCF, elle est pourtant décisive pour juger de la cohérence interne de la démarche.
Le critère V A/ C pousse clairement à << augmenter les dépenses pour les hommes>> (les salaires notamment), et à diminuer la part des investissements tant matériels que financiers. Car il faut prendre garde à ce qu'un accroissement des investissements en machines et infrastructures ne vienne accroître C, le capital avancé, plus que V A. Si on prend les notations marxistes traditionnelles on peut écrire :
V A = v + pl et C = v + c, donc:
VA/C = (1 +pl/v) (1 + c/v).
L'accroissement recherché de VA/C sans hausse (et même de préférence avec baisse) du taux d'exploitation pl/v, implique nécessairement une baisse importante de la composition organique du capital c/v. Il faut substituer du travail à du capital, réduire la part du travail mort par rapport au travail vivant, revenir à des techniques moins capitalistiques. C'est ce que Fayolle et Salais appellent << des choix technologiques et d'organisation du travail à la fois efficaces (?) et économes en moyens matériels >>. Puisque le travail est en situation d'offre excédentaire (le chômage en témoigne) et que le capital est rare (les niveaux d'endettement des entreprises le montrent), pourquoi pas, en effet?
Malheureusement, on ne voit pas comment échapper alors à une baisse de productivité ; en économie concurrentielle, c'est alors aussitôt l'engrenage de la hausse des coûts, la perte de parts de marché, la chute de rentabilité, la fuite des capitaux (pourquoi les actionnaires et les banques laisseraient-ils leurs billes dans une telle situation?). Bref, le retour en force de <<l'égoïsme du capital>> qu'on avait cru évincer en douceur.
Car la loi de la valeur est un mécanisme de régulation global qui ne laisse pas d'échappatoire à l'entreprise: la lutte pour la survie implique à la fois de minimiser les coûts salariaux (par la pression sur les salaires et surtout par le progrès technique qui permet de substituer du capital à du travail) et les coûts financiers (par le recours privilégié à l'autofinancement plutôt qu'à l'endettement, du moins en péliade de taux d'intérêt réels positifs, et par l'attraction de nouveaux capitaux propres grâce à une bonne rentabilitê):
La maximisation de VA/C défie cette loi sans la moindre chance de succès : critère purement micro-économique, il reste -désarmé face à la logique globale de l'économie de marché. c)Malgré tout, un noyau rationnel
Derrière la tentative vaine d'un contournement local de la loi du profit, on perçoit quand même une préoccupation non dénuée de fondement : privilégier la croissance des richesses réelles par rapport à l'accumulation financière purement spéculative qui domine aujourd'hui la scène économique mondiale et particulièrement française : accumulation qui s'entretient elle-même dans une spirale apparemment sans fin, les profits tirés de la hausse des valeurs boursières étant réinjectés sur le marché financier pour y engendrer de nouveaux profits en faisant à nouveau grimper les cours ! Les économistes du PCF insistent à juste titre sur l'absurdité et la stérilité de ces processus, qui ne font que reculer des ·échéances sans diminuer les menaces, bien au contraire. Quelques économistes bourgeois lucides s'inquiètent d'ailleurs aussi de cet abandon par les capitalistes de leur fonction d'entrepreneurs industriels à la Schumpeter, au profit des gestionnaires de portefeuilles. D'où l'idée que, puisque c'est le critère du profit qui pousse à ces choix, il faut le remplacer - ou du
moins le tempérer - par des indicateurs plus « réels » : la VA, l'emploi, l'investissement. ..
C'est ne pas comprendre que la formidable montée du parasitisme financier n'est pas la cause mais la conséquence de la crise. Ainsi, la montée des frais financiers, tant critiquée par le PCF, est d'abord le résultat de l'accroissement énorme de l'endettement des entreprises au cours des années soixante-dix et les entreprises ne se sont pas endettées par plaisir pervers, mais à cause de l'insuffisance des profits pour financer l'accumulation. Certes, la montée des taux d'intérêt depuis 1979 a aggravé la charge de cet endettement ; mais cette montée n'est elle-même que l'expression financière de la contre-attaque lancée par le capital américain pour accélérer sa restructuration et restaurer son hégémonie internationale. Bref, la crise actuelle, ou plutôt la phase actuelle de la crise commencée en 1974, caractérisée par la stagnation de l'investissement productif, l'instabilité monétaire et financière, le maintien du chômage de masse, ne provient pas de l'utilisation d'un mauvais critère de gestion, mais de l'épuisement des mécanismes qui ont soutenu la croissance d'après-guerre. Parmi ces derniers, figure notamment l'accroissement du taux d'exploitation qui permettait de neutraliser les effets de l'alourdissement de la composition du capital: n'osant proposer un accroissement du premier, les économistes du PCF préconisent tout simplement de diminuer le second, c'est-à-dire d'inverser la tendance fondamentale du progrès technique en régime capitaliste ; il suffisait d'y penser. ..
Mais comment y parvenir malgré les capitalistes? Peut-on raisonnablement espérer les déposséder du pouvoir, boîte par boîte, exercice comptable après exercice comptable, par la seule vertu de critères dont on a montré que l'application intégrale mène à la faillite ? Que devient la question de l'Etat et du pouvoir, celle de la contrainte extérieure, celle de la planification démocratique? Voici quelques-uns des détails sur lesquels les économistes du PCF ne sont guère prolixes (Herzog consacre deux pages de son livre l'Economie nouvelle à bras-le-corps aux nationalisations et à peine plus au plan désormais dépourvu de tout caractère contraignant). On débouche ici sur la critique externe de la construction intellectuelle de Boccara et Herzog.
La méthode des nouveaux critères de gestion vise donc à centrer sur l'entreprise la stratégie de conquête du pouvoir. Elle fournit à la direction du PCF un semblant de perspective stratégique à l'heure où les diverses formules élaborées au cours de l'histoire du parti se sont effondrées ( « Uni on du peuple de France JJ antimonopoliste, << Union de la gauche JJ) ou ont sombré dans l'oubli, parfois seulement quelques mois ' après leur invention (qui se souvient du << rassemblement populaire majoritaire JJ ?) Une vision proudhonienne et prod uctiviste
L'accession au pouvoir politique, non seulement n'a pas permis au PCF de faire avancer le pays vers « le socialisme autogestionnaire à la française JJ, mais a même conduit à un nouveau pas vers la marginalisation définitive du «parti de la classe ouvrière JJ. On comprend dans ces conditions que, loin de dépérir avec l'épreuve de l'expérience (en trois ans de participation communiste au gouvernement aucune application un tant soit peu concrète des fameux critères n'a pu être exhibée, sans parler du réseau d'entreprises contrôlées directement par le PCF et qui auraient pu servir de banc d'essai...).
Le discours sur les nouveaux critères est appelé à fleurir dans les prochaines élaborations de la direction du parti, bien que personnellement Marchais aie visiblement du mal à s'y mettre ...
En tant que perspective de prise du pouvoir - ou pour parler poliment, de véritable changement - les nouveaux critères proposent une vision quasiment proudhonnienne : des collectifs de travailleurs développant localement leur qualification et autogérant leurs conditions entre entreprises et collectivités locales (le terme de « nouvelle coopération JJ revient à toutes les pages des écrits des auteurs cités). Le changement social s'opérerait par l'accumulation de telles expériences et la conversion d'une fraction croissante du patronat à la supériorité des nouveaux critères. Il y a là une inversion terme à terme de la problématique marxiste : le passage au socialisme résulterait de la constitution de la classe ouvrière comme classe économiquement dominante, la prise du pouvoir politique se faisant ensuite et comme par surcroît.
Proudhonisme ou anarcho-syndicalisme, mâtinés de technocratisme, sont les courants auxquels se rattache le mieux l'élaboration des nouveaux critères. En oubliant que si l'entreprise est bien au cœur de la lutte des classes, elle est aussi le lieu où la pression du rapport de production capitaliste est la plus forte et où la prise de conscience des intérêts globaux du prolétariat est spon-
Chroniques vietnamiennes
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'Tl tanément fort difficile. Les nouveaux critères de gestion ne sont en rien incompatibles avec l'égoïsme d'entreprise et le corporatisme.
Outre son caractère réformiste et proudhonien, le second défaut majeur de l'élaboration en termes de « nouveaux critères » réside dans la vision technocratique et productiviste qui la sous-tend. L'objectif purement comptable de la maximisation de la valeur ajoutée fait totalement l'impasse sur les limites de ce type d'agrégat. Ainsi, au niveau macro-économique, la valeur ajoutée s'appelle PIB et la stratégie de croissance économique se ramènerait donc à la maximisation du PIB. Or, on sait bien que ce critère quantitatif ignore si la production mesurée est utile ou non (dépenses d'armement, production polluante ... ), si les choix privés ont des effets externes négatifs ....
Plus généralement, il est fort probable qu'une réorientation de l'économie, non plus en fonction du critère du profit mais en fonction des priorités sociales définies démocratiquement, se traduirait par une baisse de la productivité du PIB, au moins temporairement.
Qu'on pense, par exemple, aux problèmes de la reconversion des industries d'armement, du dégonflement de la sphère financière et bureaucratique, à la formation et la reconversion des travailleurs dont l'emploi serait modifié ou supprimé ... De même la diminution de l'intensité du travail, la réduction de sa durée, sont, au moins à court terme, plutôt contradictoires avec la croissance de la valeur ajoutée, même si l'on escompte pouvoir en même temps offrir des emplois aux plus de 10 % de la population active qui en sont actuellement dépourvus.
Sans même parler de la désorganisation et du sabotage auxquels ne tarderaient pas à se livrer les capitalistes nationaux et internationaux si leurs critères de gestion étaient sérieusement remis en cause ...
Les nouveaux critères de gestion doivent donc être pris pour ce qu'ils sont : une nouvelle preuve de la capacité des économistes du PCF à élaborer des constructions intellectuelles censées justifier la ligne choisie par la direction. Que l'on se souvienne de la théorie du capitalisme monopoliste d'Etat dont le principal corrolaire était qu'en nationalisant les principaux monopoles industriels et financiers (au-delà d'un «seuil de nationalisations » scientifiquement calculé ... ) on verrait avancer irréversiblement le « socialisme aux couleurs de la France» ...
Michel Dupont