Au-delà des péripéties de la cohabitation, et malgré elles, cette rentrée reste caractérisée par une donnée fondamentale : la distorsion de plus en plus aig uë entre la réalité des luttes de classes, les défis de la situation et l'état du mouvement ouvrier. D'un côté, une vie politique toujours plus polarisée à droite, la montée des périls : chômage, racisme, syndrome du terrorisme ... Autant de ferments de dissociation et de régression sociales. De l'autre côté : un mouvement ouvrier frappé d'impuissance qui, hésitant entre la léthargie et les capitulations, subit un recul politique et idéologique qui n'a guère de précédent ...
D'où l'urgence de poursuivre la réflexion et le débat sur la crise
Q actuelle du mouvement ouvrier.
UITIE à prendre le contre-pied de tous ceux qui, pour s'en réjouir, minimisent la signifie du recul du PCF, y voyant trop vite la condition mécanique d'un renouveau de la gauche française, il convient de considérer que celui-ci constitue, aujourd'hui, l'épicentre de la crise globale du mouvement ouvrier. Il est vrai qu'un tel renouveau suppose la liquidation des. séquelles du stalinisme et la défaite définitive de la direction du PCF et de sa politique. Il est également vrai qu'il appelle un dépassement en positif, au profit d'une alternative communiste. Or, tel n'est pas encore le cas dans les conditions présentes. Faute d'une telle alternative, l'actuelle crise menace de conduire droit au pourrissement, plutôt qu'à une recomposition assurant l'actualisation et le développement des acquis révolutionnaires du mouvement ouvrier.
Les équilibres internes de ce dernier se sont constitués en fonction de l'existence d'un puissant pôle communiste. La marginalisation de ce pôle, voire. l'hypothèse de sa disparition, est à l'origine d'une onde de choc qui ébranle toutes les organisations, modifie les rapports de forces globaux et opère une redistribution générale des cartes. Après avoir perverti les références communistes et avoir tenté de les monopoliser au seul profit de ses propres intérêts bureaucratiques, la direc-
Francis SITEL tion du PCF est peut-être sur le point de commettre son dernier méfait : les entraîner dans son propre naufrage ...
Est-il exagéré de considérer que le désarroi qui règne dans les rangs de la classe ouvrière peut être mesuré à l'aune de l'affaissement du PCF? Si plus rien n'est assuré, n'est-ce pas, en dernière analyse, parce que rien de ce qu'il a représenté n'apparait aux yeux de beaucoup pouvoir ou devoir être sauvé ? Alors qu'occupent le devant de la scène les faiseurs d'opinions prêtes à porter, ces intellectuels et experts médiatiques si sensibles à la versatilité des modes et si perméables aux pressions des rapports de forces, le déclin présent apparaît à la mesure de la puissance passée, l'actuel discrédit haineux a l'ampleur de la confiance aveugle d'hier...
Toutes ces idées qui sont dans l'air du temps - le socialisme qui a le visage du Goulag, l'inanité de la lutte collective, la «crise de la forme parti » ... -d'où viennent-elles? Elles sont la face visible de la désagrégation du « communisme » que des décennies durant les partis staliniens ont prétendu incarner. La montée au zénith de ces vieilleries que sont la démocratie bourgeoise, l'individualisme et le pseudo-réalisme est l'équivalent symbolique du retrait des valeurs qu'une histoire trahie a conduit à assimiler à la politique et à l'idéologie de ces partis.
C'est dire que, pour le mouvement
Manifestation pour la libération de sidérurgistes, 1979.
ouvrier dans son ensemble, il y a péril en la demeure. Mais, avant de l'analyser, il convient de faire un sort à l'hypothèse rassurante selon laquelle le mal, dès lors que le PS y échappe, ne saurait être trop grave. En d'autres termes: si le PS va bien le mouvement ouvrier ne saurait aller si mal... Bref, la théorie de l'organe sain dans un corps malade. Le Parti socialiste · l'homme sain du mouvement ouvrier?
Les tenants de cette thèse réconfortante, fort répandus dans les sphères dirigeantes du PS, comme il se doit, mais aussi au-delà, ne manquent pas. d'arguments. Tout observateur impartial ne peut, sans étonnement, constater l'état de santé d'un PS sur les épaules duquel devrait peser au premier chef la politique menée durant cinq ans au gouvernement et l'échec à quoi elle a conduit. Plutôt que de perdre son temps à expliquer le paradoxe, la direction. du PS en fait ses choux gras. Loin de tirer les leçons de cette expérience sans précédent historique de cinq années de gestion gouvernementale, après une victoire électorale écrasante, le PS digère silencieusement son bilan et se
1 repaît de la cohabitation. Mieux, un rêve le hante : celui de l'hégémonie. Tandis que l'effondrement ou le recul des autres composantes de la gauche l'autorisent à ambitionner les 40 % de voix exprimées, les divisions et les médiocrités de la droite lui permettent d'espérer que son candidat l'emporte lors de la prochaine élection présidentielle ... De telles épices ne rendraientelles pas savoureux le moins ragoûtant des plats? Pourquoi, dans ces conditions, s'empêtrer de bilans, de programmes et d'engagements? Michel Rocard, qu'obsède toujours la crainte de rater le dernier effet médiatique du moment, s'est hâté de prendre les devants en promettant, au cas où, de ne rien promettre ...
Mais faut-il s'arrêter à ces apparences de bonne santé ? Mieux vaut y regarder à deux fois. Car, quel que soit l'art qu'on ait en politique de manier les paradoxes, il convient de souligner qu'il en est deux de mauvais augure pour le PS.
Le premier est lié à ce qui caractérise le PS depuis le 16 mars : ce parti qui prétend à l'hégémonie est un parti impavide, pétrifié par la cohabitation. Au point que, lors du dernier comité directeur, Jean Poperen a cru devoir tirer le signal 'd'alarme: « Le climat pourrait entretenir le contresens sur ce qu'on appelle cohabitation. Les Français ne souhaitent pas de crise, pas de drame. Mais qui donc les souhaiterait ? Pas les socialistes, en tout cas. Simplement, pour les commodités de leur politique, les gens de droite ont répandu lïdée que la cohabitation signifiait que la gauche laisserait la droite faire sa politique. Ce contresens intéressé a pu, parfois, provoquer quelques interrogations à gauche. Celles-ci paraissent, aujourd'hui, effacées. Le jeu démocratique, ce n'est pas se résigner à la politique de la droite. >> (Le Monde, 14-15 septembre 1986.)
Si ces interrogations « paraissent, aujourd'hui, effacées », n'est-ce pas qu'elles ont trouvé réponse dans la certitude que le PS veut en effet laisser la droite faire sa politique ? Pour une raison qui a la simplicité de l'évidence : les candidats socialistes aux élections à venir n'auront d'autre argument pour motiver le voté des électeurs en leur faveur que celui du moindre mal. Pour ce faire, encore faut-il que lesdits électeurs aient fait l'expérience, dans leur chair, de ce que coûte la politique réactionnaire de la droite. La tactique de la direction du PS ne peut être qu'implacablement cynique, dès lors qu'elle a explicitement et profondément renoncé à toute perspective réellement alternative au néo-libéralisme voulu par la bourgeoisie. Puisque le choix électoral se trouve restreint à deux variantes possibles de la même politique, il faut bien laisser la droite faire le plus mal possible : telle est la seule chance de susciter une réaction de rejet parmi une majorité de la population ...
liste reste possible sur fond de crise · vement ouvrier français au cours des
Cette logique, purement et strictement électorale, repose sur un second paradoxe : l'idée qu'une victoire sociaaggravée du mouvement ouvrier, de recul accentué des forces ouvrières sous les coups renforcés du patronat et du gouvernement Chirac.
Deux paradoxes qui sont deux paris: qu'il suffit de se proclamer « antidroite » pour être perçu comme de gauche et que plus ça va mal pour les travailleurs, plus le PS a de chance de gagner. Deux paris qui permettent de prendre la mesure de l'appauvrissement du débat politique et de la profondeur de la crise du mouvement ouvrier. Autant dire que le projet hégémoniste du PS est une non-réponse à cette même crise. Loin d'y apporter une issue, il n'en est qu'une des expressions et, par là, compte tenu de la place présente de ce parti, un facteur d'aggravation.
Au demeurant, les dirigeants socialistes se leurrent s'ils pensent que, dans ces conditions, le PS peut échapper longtemps aux effets de cette crise sur lui-même. Ce parti peut-il à la fois occuper un espace politique immense -viser 40% de l'électorat, récupérer des courants issus du PCF, de l'extrême gauche, du centre -, et, se privant de tout projet social mobilisateur, réduire ses ambitions politiques à une stricte alternance électorale ? Les débats sous~jacents en son sein concernant l'abandon ou non des références doctrinales originaires, les rivalités entre présidentiables - explosives dès lors que le projet d'une nouvelle candidature Mitterrand ne ferait plus office d'éteignoir-, l'incapacité à poser le problème des alliances nécessaires pour former une majorité, la difficulté à maîtriser les opérations de recomposition du mouvement syndical... Autant de manifestations des contradictions à l'œuvre, encore contenues par la nécessité d'éviter toute vague avant la prochaine présidentielle et la fin de la phase transitoire de la cohabitation, qui éclateront tôt ou tard, balayant l'illusion que le renforcement du PS constitue en tant que tel la réponse à ces problèmes qui sont appelés à resurgir en force.
Parce que ces problèmes sont au cœur de la crise actuelle du mouvement ouvrier et qu'ils s'aiguisent d'autant qu'on veut les occulter ou les nier. Une dynamique d'éclatement
S'il faut d'abord poser le PCF et le PS dans leur opposition, c'est que la crise actuelle est dominée par l'éclatement de l'Union de la gauche. L'expérience gouvernementale aura marqué la fin de ce modèle qui, malgré les vicissitudes et les conflits, a dominé le mouvingt dernières années. Sa déflagration bouscule l'ensemble des organisations ouvrières, tant politiques que syndicales, et dessine de possibles perspectives de réorganisation. Et ce, selon un rapport de forces profondément modifié : entre un PS qui s'efforce d'occuper la totalité de l'espace et un PCF qui opère un repli de sauvegarde.
Ce nouveau rapport de forces, déjà réalisé au plan électoral, suppose, pour se concrétiser, de se répercuter plus profondément : dans les capacités de polarisation politique et sociale de l'une et l'autre organisation.
La manifestation la plus nette de ce mouvement est fournie par les opérations en cours au sein d'un mouvement syndical gravement et doublement affaibli. Par son incapacité à relever les défis de la crise capitaliste et à faire face aux attaques patronales. Par le contrecoup de l'échec de la gauche au gouvernement et du bilan que tirent les travailleurs des politiques des directions syndicales durant cette période. La déstabilisation résultant de la nouvelle donne politique ouvre la voie à de multiples opérations de grande ampleur qui visent à une réorganisation générale.
Dans les conditions actuelles, marquées par la faiblesse des mobilisations et de l'intervention directe des travailleurs, la logique des recompositions est précisément d'opérer en fonction de l'opposition PS-PCF. Il peut être tentant, pour certains, de chercher à reproduire, au plan syndical, les nouveaux équilibres électoraux. En dessinant les contours d'une vaste confédération social-démocrate, assise de masse d'un nouveau PS en gestation, et instrument de marginalisation d'une CGT dont on voudrait qu'elle se réduise à sa seule composante prête à accompagner le PCF dans un déclin qui s'en trouverait d'autant plus accéléré. La direction de la FEN, en se préparant à syndiquer les fonctionnaires des collectivités locales et en se rapprochant des syndicats autonomes pour créer une nouvelle confédération des services publics, a ..,.1clenché un processus qui ne peut que déstabiliser la CFDT et FO. Dans une telle perspective, il ne resterait plus à la direction de la CGT qu'à jouer une partition qui lui est coutumière pour que se mette en place le second élément du couple de la division.
La logique d'un tel projet, même si elle se drape dans les voiles de l'unité, ne peut être que d'aggraver le glissement à droite du syndicalisme et la division : en s'appuyant prioritairement sur le secteur public, ces opérations ne peuvent qu'accentuer le clivage public/ privé, et l'aboutissement en sera nécesairement un approfondissement de l'antagonisme entre le pôle communiste et le pôle social-démocrate au sein du mouvement ouvrier. Autant de faux frais du nouveau rapport de forces ?
Au plan des recompositions politiques, il est intéressant de noter quelques phénomènes qui, au sein de l'extrême gauche, témoignent également des nouvelles capacités de polarisation du PS.
La trajectoire de Convergences socialistes, organisation issue d'une scission du PCI, amène la plupart de ces militants à rallier le PS. Une telle évolution, quelles qu'en soient ses motivations diverses et ses justifications politiques explicites, signifie une chose claire: le fait qu'une fraction de l'extrême gauche, estimant aujourd'hui impossible une intervention indépendante des révolutionnaires et la construction d'une organisation répondant à ce besoin, voit dans le PS le seul cadre politique et organisationnel où continuer à militer.
Il n'est pas nouveau que des militants d'extrême gauche considèrent, à un moment donné, un parti traditionnel comme appelé à être le creuset d'une recomposition en cours ou à venir et rejoignent ses rangs pour en être partie prenante. L'originalité de la démarche de Convergences socialistes est ailleurs, dans l'appréciation selon laquelle le PS est appelé à devenir le « parti ouvrier organique » de la classe, c'est-à-dire a vocation à être le lieu d'expression de la totalité des courants politiques du mouvement ouvrier Il s'agit là d'un écho direct - et, du coup, la cautionnant et la renforçant- de l'ambition hégémoniste, plus ou moins explicite, d'au moins une partie de la direction du PS. Sous couvert d'accompagner un prétendu « mouvement à gauche » des travailleurs se tournant vers le PS pour combattre la droite, il s'agit de la part de militants se référant au marxisme d'une rupture radicale. Compte tenu de ce qu'est la social-démocratie, du type de rapports qu'elle entretient avec la classe - surdéterminés par les enjeux électoraux, d'une part, par son insertitan dans l'Etat bourgeois de l'autre-, une telle approche ne peut qu'entraîner des révisions en chaîne en ce qui concerne l'analyse des classes sociales, l'Etat, le socialisme ...
Le thème du« réformisme radical », popularisé par Daniel Cohn-Bendit et Alain Lipietz, touche de tout autres secteurs, mais témoigne, sous des formes différentes, d'une évolution politique qui ne va pas sans parenté. Parler de « compromis historique » avec le PS contre la droite, prôner le « réformisme radical », c'est réduire « l'alternative »
dont on se revendique au droit à l'expérimentation sociale, sur le terrain associatif, et s'en remettre, quant aux enjeux politiques, à la social-démocratie: Bref, qu'on le veuille ou non, c'est courir pour le PS, éventuellement sous une casaque rocardienne ...
Cette dernière remarque souligne un autre paradoxe : ces divers ralliements, explicites ou non, ont toute chance de ne pas même enrichir la diversité politique existant au sein du PS mais, plus prosaïquement, de venir renforcer l'un ou l'autre clan dans leur guerre interne. Au-delà de l'aspect anecdotique, il s'agit là d'un symptôme supplémentaire que la force attractive du PS n'est pas une réponse à la crise du mouvement ouvrier et à ses propres contradictions, mais une composante de cette crise.
Cela signifie que, contrairement à certaines apparences et à beaucoup d'explications, les phénomènes pointés plus haut n'enrayent pas la dynamique d'éclatement à l'œuvre mais en sont une des expressions. Et ce, pour deux raisons. La première est que ces évolutions, directement ou de façon médiée, ressortissent toujours de la vieille et quasi organique division du mouvement ouvrier français, de l'opposition PS-PCF. La seconde qu'elles sont, à l'évidence, surdéterrninées par des impératifs bureaucratiques.
Les progrès du PS, fondamentalement, sont davantage réalisés sur le PCF qu'ils ne mordent sur de nouvelles couches ou générations politiques. Bref, il s'agit plus de dépouilles que de conquêtes nouvelles. La remarque va bien au-delà du strict constat électoral. Les manœuvres syndicales en cours ne partent-elles pas toutes du présupposé qu'il est possible d'exploiter au plan syndical le nouveau rapport de forces PS-PCF ? En annihilant le courant Unité et action dans la FEN, en divisant et marginalisant la CGT. Quant aux perturbations au sein de l'extrême gauche ne secouent-elles pas des organisations qui tentaient de trouver leur place politique à partir de certaines appréciations des équilibres dans le cadre de ce même rapport de forces ?
La logique actuelle est moins de recomposition que d'affrontement. Le PCF ne saura se sauvegarder, même en position minorée, que par une politique active de division, de dénonciation virulente du PS assimilé à la droite. Il lui faut prétendre au monopole du combat de classe, pour continuer à dévoyer celui-ci. Quant au pôle social-démocrate, pour accroître son espace et légitimer sa politique, il doit se construire en opposition à la référence communiste ; moins le PCF en tant que tel qu'un certain nombre de valeurs, qui
Talbot-Poissy, 1982. ont été profondément perverties par le stalinisme, mais dont le courant communiste reste porteur : la lutte des classes, y compris à l'échelle internationale, le parti d'avant-garde, la perspective révolutiOlillaire ... C 'est en ce sens qu'on peut dire que la scission de Tours n'est pas effacée : la responsabilité conjointe des directions du PS et du PCF dans la situation actuelle ne saurait autoriser à oublier l'Histoire et ses acquis.
Même si l'Union de la gauche est frappée à mort, on est loin d'en avoir fini avec ses soubresauts. La division, loin de constituer un problème superficiel et conjoncturel, est au plus profond de la crise actuelle. Ses effets sont comme redoublés et multipliés dans la mesure où les enjeux de ces affrontements sont uniquement bureaucratiques, et que, du coup, leurs formes d'expression sont elles-mêmes déformées et fallacieuses. C 'est la politique du secret et du faux-semblant qui prédomine. Derrière la politique de division acharnée de la direction du PCF et derrière les appétits voraces de celle du PS se dissimulent la même confusion et le même aventurisme bureaucratique. Parce que dans l'un et l'autre cas on trouve la même logique de déresponsabilisation : nul débat sur les raisons de l'échec- hormis d'accuser le partenaire d'hier devenu l'adversaire du jour-, nulle proposition sur ce qu'il convient de faire face aux attaques de la droite et du patronat. Par contre fleurissent les appels véhéments à rejoindre l'une ou l'autre bannière. pour un combat dont les objectifs sont tus et dont le caractère aventuriste est difficilement dissimulable. Le PCF et la direction de la CGT n'appellent-ils pas à lutter et contre la
droite et contre le PS ? Les directions social-démocrates ne nous invitent-elles pas à accorder plus d'importance au combat fratricide intersyndical qu'à la nécessaire mobilisation unitaire contre la droite?
Le monde, vu à travers les lunettes des directions majoritaires, a tout l'air de marcher sur la tête. C'est sans doute que la crise du mouvement ouvrier tend à prendre les allures d'un débridé colin-maillard, dans lequel chacun va à l'aveugle et où tous se retrouvent pour échanger des horions, sous le regard réjoui des patrons.
Donc le premier devoir est de résister à cette logique infernale de l'éclatement, de refuser la magie des exorcismes et des boucs émissaires. Pour tenter de remettre le monde sur ses pieds et, enfin, la regarder en face, cette fameuse crise. Naufrage ou sabordage ?
Pour tenter de cerner la nature de cette crise, il convient, au préalable, de déblayer un terrain encombré d'explications multiples et hétéroclites... Les directions et leurs idéologues patentés, lorsqu'il s'agit de fournir ce type de produits, savent ne pas être chiches. Il suffit de manier alternativement l' objectivisme le plus mécaniste et le subjectivisme le moins bridé. On affirmera ainsi, soit que la crise économique est cause de tous les maux -de la désyndicalisation au retour de la droite -, soit que tout est affaire de « retard » et d'« inadaptation». Et, pour ajouter à la confusion, et faire litière de toute cohérence, il ne faut pas hésiter à renverser terme à terme ces prémisses : décréter que ladite crise, en fait, n'existe pas, qu'il s'agit d'une simple mutation ; et, d'autre part, proposer qu'on se débarrasse de l'Etat-providence, des règlements et qu'on en revienne à la libre concurrence du XIX' siècle .. .
Bien sûr, il faudrait introduire les différences qui existent entre courants et organisations, mais on trouverait alors d'autres contradictions. Ainsi du PCF, qui tient un discours spécifique où se marient les valorisations des effets de la crise, l'appréciation d'un glissement à droite de la société et, par ailleurs, le « socialisme pas à pas », dès aujourd'hui, grâce aux « nouveaux critères de gestion»... Et tous ces thèmes, qui s'entrechoquent ou se font écho, concourent en une même résultante : la confusion idéologique. A son profit s'embrouillent toutes les convictions: il n'y a plus ni droite ni gauche, la classe ouvrière n'existe plus, le socialisme soit n'est rien, soit personnifie le mal absolu ... Rien n'est sûr et tout vacille ! Il ne reste plus, pour faire moderne, qu'à douter ...
Ce brouillard idéologique a un double mérite : il rend impossible toute mise en accusation de l'un ou l'autre acteur, puisque l'irresponsabilité devient la règle, et permet de volatiliser la lutte des classes, ses enjeux et ses adversaires.
Tandis que la bourgeoisie, elle, qui n'a jamais été adepte du shadow-boxing, porte des coups sévères à un ennemi bien réel, les directions majoritaires du mouvement ouvrier semblent poursuivre un rêve éveillé. Elles ne pensent qu'intérêt national, modernisation, compétitivité, réalisme, partenariat social, etc.
Ces faux-semblants dans l'approche des questions économiques et sociales ont pour fonction d'occulter une simple évidence : l'incapacité et le refus de riposter aux attaques capitalistes. Il est vrai que la crise économique se traduit par les licenciements, le chômage, la baisse du pouvoir d'achat..., et donc un affaiblissement croissant de la classe ouvrière. Mais il est faux de présenter ces phénomènes comme les conséquences mécaniques des contradictions économiques. Entre les unes et les autres interviennent les réponses capitalistes à ces difficultés en termes d'attaques contre les travailleurs et les répliques de ces derniers, bref: la lutte des classes. Or, force est de constater que, depuis l'entrée dans la crise, les directions majoritaires n'ont proposé aucune réponse, ni offensive ni défensive, à la hauteur de cet enjeu. Et que, de plus en plus, elles en viennent même à nier le rôle clé des luttes de classes.
Le problème est donc fondamentalement politique. Il oblige à revenir sur la fonction remplie par l'Union de la gauche au long de ces dernières années. Elle a consisté à soumettre la totalité des aspirations ouvrières à la perspective politique de la victoire électorale. Une victoire électorale dont tous les débats liés au Programme commun de gouvernement tendaient à semer l'illusion qu'elle signifierait un changement radical. Les formulations du PS ou du PCF pouvaient varier, c'était bien de « rupture avec le capitalisme » qu'il était question.
Ainsi, l'Union de la gauche en est venue à concentrer politiquement un ensemble de réponses aux problèmes que se posaient les travailleurs : l'articulation entre revendications immédiates et projet social, économie des luttes et recours électoral, gestion des contradictions internes du mouvement ouvrier, en termes d'alliances entre PS et PCF, de rapports entre partis et syndicats ...
La division inaugurée par la direction du PCF dès la fin 1977 avait déjà lézardé ce bel et fragile édifice. C'est le choc de l'expérience gouvernementale qui l'a fait imploser, révélant l'inanité des prétendues solutions économiques et politiques du PS et du PCF, montrant que leur union, qui a servi à cautionner les mauvais coups, n'était qu'une parenthèse dans une guerre de division largement incompréhensible, et déstabilisant les syndicats.
Sur la base des espoirs dévastés s'ouvrait alors une nouvelle phase: celle du travail de sape et de désagrégation des fondements mêmes du mouvement ouvrier: du «il faut faire avec la crise», on est passé au « il faut laisser faire les patrons», sinon l'appel à les aider de nos efforts et de nos sacrifices. Du · «socialisme qui n'est pas possible tout de suite», on en est venu au socialisme qui n'est pas possible du tout, voire pas souhaitable ... C'est ainsi que la pire idéologie néo-libérale est en train, souvent avec l'appui de théoriciens qui ont l'audace de se référer au mouvement ouvrier, de tout submerger. On apprend ainsi, dans telle ou telle revue syndicale, dans tel ou tel article d'un prétendu socialiste ou communiste, que la classe ouvrière n'existe plus, que la démocratie bourgeoise est le nec plus ultra en matière de système politique, que l'esprit d'entreprise et l'individualisme sont les seuls idéaux qui valent...
Ce n'est pas noircir à plaisir le tableau que de prendre la mesure des dégâts: l'armature même du mouvement ouvrier est aujourd'hui rongée par cette lèpre confusionnniste. Tout se trouve soumis à un doute destructeur : la t:eprésentativité sociale des organisations ouvrières, leur fonction de défense des intérêts des travailleurs, par la lutte des classes, le socialisme comme projet du mouvement ouvrier ! Une crise originale
La crise profonde que connaît le mouvement ouvrier est, au· regard des expériences connues, fondamentalement originale. Elle n'est pas la conséquence d'un écrasement ou d'une défaite, appelant résistance et reconstitution patiente des forces. Il s'agit d'une expérience politique, allant de Mai 68, et même avant pour le courant communiste, à aujourd'hui, qui, progressivement et par mille canaux, a insinué au plus profond de la conscience ouvrière le doute et le sentiment d'avoir été floué. La destruction ne se fait donc pas brutalement, par effet de choc, mais par dévitalisation, étiolement, pourrissement... D'où l'inflation des termes comme désorientation, délitement, décomposition, voire déprime... D'où aussi l'espèce de dédramatisation, de quasi-irréalité, qui nimbe les phénomènes auxquels nous assistons : ralentissement des rythmes, banalisation des enjeux ... Ce qui n'est que l'expression indirecte de la distanciation qui s'est instaurée entre les masses et les organisations. Soit par démoralisation, pour nombre de ceux qui ont milité, ou militent encore, mais intériorisent la crise. Soit par extériorité objective pour toutes les couches et générations qui se retrouvent plus ou moins étrangères au mouvement ouvrier organisé ; tel est en particulier le cas de beaucoup de femmes, de jeunes et d'immigrés, pour
lesquels l'exclusion du travail ou une . insertion précaire signifient une impossibilité, temporaire ou non, d'entrer en contact réel avec ce même mouvement ouvrier.
On voit ainsi se mettre en place les éléments d'une spirale : distanciation des liens entre les masses et les organisations, faiblesse des organisations, faiblesse des mobilisations sociales, désorientation politique des militants, politique des directions... Autant de facteurs qui se conjuguent et multiplient leurs effets désagrégateurs !
Cette spécificité de la crise actuelle doit amener à mettre en cause l'idée selon laquelle, grosso modo, les réponses empruntées aux expériences passées sont les réponses à la crise présente.
Ainsi de l'idée que la crise devrait se résoudre à travers des reclassements politiques de plus ou moins grande ampleur. Ce que pensent, en particulier, tous ceux qui considèrent que les recompositions sont appelées à se faire dans ou autour du PS ... Il s'agit de plier la réalité au simple choix binaire: l'un ou l'autre ... On peut penser que les mécanismes traditionnels de reclassements internes au mouvement ouvrier - entre PS et PCF, entre syndicats à direction communiste et syndicats à direction social-démocrate, entre PCF et extrême gauche, entre courants au sein de l'extrême gauche, etc. -, sont aujourd'hui en grande partie grippés. D'une part, parce que la crise de légitimité touche, même si c'est inégalement, toutes les organisations. D'autre part, parce que le type de liens, voire l'absence de liens, entre les larges masses et les grandes organisations interdit d'établir des corrélations mécaniques : entre phénomènes électoraux et adhésion politique, entre les phénomènes à l'amvre dans certaines couches militantes et ce qui se produira demain dans le cadre d'une mobilisation sociale ...
Surtout, une telle approche fait l'économie du contenu politique nécessaire à toute recomposition. Sans doute les masses sont susceptibles, à tel ou tel moment historique, de se tourner vers un parti, y voyant l)nstrument politique de leur combat, quitte à l'investir d'un projet fort différent de ce qu'est réellement ce parti. Cela n'autorise pas, à partir d'un mouvement partiel, à décréter le sens général du mouvement de la classe, abstraction faite de l'ensemble des conditions politiques et sociales. Ainsi, il y a un pas considérable entre le constat que la majorité des travailleurs voit dans le vote pour le PS le recours nécessaire face à la droite, et l'extrapolation hasardeuse qui consiste à pronostiquer que les travailleurs vont se tourner vers le PS pour en faire leur parti, l'instrument de leur combat de classe... Ce qui serait précisément passer vite sur l'ensemble des conditions politiques : l'expérience faite de la politique de ce parti, de sa place au regard des institutions bourgeoises, de son rapport à la classe ouvrière... Il est illusoire de croire que ces éléments sont absents de la perception que les travailleurs ont aujourd'hui du PS. Et il n'est pas sérieux de laisser entendre que de réelles recompositions politiques, permettant de dépasser la crise actuelle, pourraient faire l'économie du chaînon proprement politique : la reconstitution d'une nouvelle légitimité du combat de classe et des instruments de celui-ci.
L'autre schéma, inverse du précédent, peut consister à mettre uniquement l'accent sur le contenu politique. Cè qui reviendrait à considérer que la tâche pour les révolutionnaires peut se réduire à maintenir l'intransigeance de leur programme et la radicalité de leurs intentions, pour que, tôt ou tard, les travailleurs rallient ceux qui auront su passer la crise et rester purs... Le modèle, beau comme un rêve, paraît bien coupé de la réalité. Il risque fort de ressembler davantage à une opération « arche de Noé » qu'à une tactique révolutionnaire concrète qui suppose, au minimum, de se lier aux mouvements réels de la classe, même lorsqu'ils sont déconcertants. Il n'est certes pas possible de se confronter à cette crise sans être armé des indispensables éléments programmatiques et organisationnels qui sont l'expérience accumulée du mouvement ouvrier. Mais ce programme n'est pas un viatique et le souci principal ne doit pas être de le protéger, lui et l'organisation qui le défend, des éclaboussures ! Il faut, au contraire, comprendre deux choses. La première, que les travailleurs se reconnaîtront dans des réponses à cette crise, non pas sur la base des bilans du passé, mais dans l'actualité et l'efficacité de celles-ci. La seconde, que l'avenir des forces qui permettront ou non à ces idées de triompher se joue pour une part dans la capacité à surmonter l'actuel désarroi. Elles ne naîtront pas, demain, comme par miracle, au plus profond de la crise. Bref, il ne suffit pas de témoigner, il faut apporter, ici et maintenant, les réponses concrètes permettant de débloquer la situation ...
Or, c'est possible, dans la mesure où cette crise produit des phénomènes profondément contradictoires. En tant que crise de légitimité, de ce fait désagrégatrice, elle interdit toute voie unique de sortie, toute solution simple, immédiate et unique ... L'inversion des tendances à l'œuvre appelle nécessairement une réponse d'ensemble, complexe, demandant du temps. Mais, inversement, une telle situation, dans la-
quelle les choses ne sauraient se jouer à quitte ou double, en un seul coup, avec un seul partenaire, permet de faire se conjuguer des résistances et des forces multiples, porteuses d'expériences différentes, et de poser la totalité des questions liées à l'affirmation d'une possible perspective révolutionnaire. En contrepoint de la crise actuelle, on assiste à une multiplicité de recompositions, certes partielles et limitées, qui touchent tous les secteurs du mouvement ouvrier et soulèvent des questions communes. Qu'on songe aux évolutions profondes de bon nombre de militants de tradition communiste, à l'affirmation des courants lutte de classe dans les syndicats, aux contradictions qui travaillent le PS, aux bouleversements que connaît l'extrême gauche ... Ces phénomènes indiquent, en filigrane, de quelles potentialités la situation présente est porteuse, et quels changements pourraient se produire dès lors que ces mouvements convergeraient en un projet commun, et embrayeraient sur une réactivation so-
La gravité et la spécificité de la crise actuelle du mouvement ouvrier génèrent donc des phénomènes originaux qui appellent une compréhension des contradictions nouvelles. Ainsi, la démoralisation et la démobilisation sont incontestablement très grandes, mais en même temps les problèmes politiques de l'heure peuvent obliger à une rapide politisation. Qu'on pense à toutes les questions aujourd'hui concrètement posées : le chômage, les relations avec le tiers monde, les recherches scientifiques, les questions de la guerre et de la Plus que jamais d'actualité, l'unité dans la lutte ... l" Mai 1980.
paix, l'environnement, etc. Le débat politique apparaît au plus bas, mais c'est aussi qu'il ne s'agit plus simplement de confronter ce qui était présenté, à tort, comme des réponses urgentes à des problèmes simples : le choix entre différentes formes de passage au socialisme ... Aujourd'hui, un débat politique apparaît en creux, plus difficile, mais aussi peut-être plus véridique, qui est de savoir comment ne pas céder sur la défense des intérêts immédiats des travailleurs, et comment lier ce combat à un projet révolutionnaire global. C'est-à-dire que, à la différence des suites d'une défaite, le monde ne se partage pas entre ceux qui n'y croient plus et ceux qui s'accrochent désespérément à leurs vieilles convictions et à leur ancienne organisation. La réalité est infiniment plus complexe ...
Parce que «la crise est partout », non seulement les effets désagrégateurs de la « délégitimation » touchent, plus ou moins durement, toutes les organisations, mais, aux yeux des masses, c'est la totalité des « références ouvrières » traditionnelles qui, là encore inégalement, est mise en cause : efficacité du recours à la lutte collective, utilité des organisations, syndicales et politiques, réalité du projet d'émancipation sociale .. .
Face à ce qui menace d'être un naufrage, il ne saurait suffire de colmater et d'écoper. C 'est une stratégie d'ensemble qui est nécessaire, pour assurer un « renversement dialectique » permettant d'impulser une (re)mobilisation politique qui pose, en termes positifs , les questions de la lutte et de l'organisation. Notion de (re)mobilisation qui doit être prise dans un sens large, incluant non seulement une dimension d'action, mais aussi de relégitimation des valeurs ouvrières. Il s'agit de rompre avec la dynamique d'éclatement actuelle, qui tend de plus en plus à isoler le moment présent, pour le poser en rupture par rappo~ au passé, de fragmenter les thèmes d'intervention et de refuser une perspective globale, d'opposer les exigences de l'action et celles de l'organisation... Afin, au contraire, de retrouver une cohérence indispensable, qui lie les combats passés et ceux à venir, qui dynamise les luttes partielles et les inscrive dans un combat d'ensemble, et articule lutte et construction du parti.
Il ne peut s'agir que d'une œuvre de longue haleine, mais qui suppose, dans l'immédiat, de dépasser certaines contraditions apparentes. En impulsant des mobilisations, unitaires et immédiates, et en recrédibilisant la perspective d'ensemble de rupture avec le capitalisme, c'est-à-dire articuler action et réflexion. En combinant l'unité la plus large et la plus efficace possible, sur les questions clés de l'heure, et en travaillant à réorganiser les courants lutte de classe et les forces révolutionnaires, c'est-à-dire enrichir mutuellement politique de front unique et démarche de recomposition du mouvement ouvrier.
Autant de tâches ardues, mais dont l'urgence montre bien qu'il existe une issue à la situation actuelle, une réponse à la crise du mouvement ouvrier.
Francis Sitel