Une interview de Pierre François
Membre du bureau national des Jeunesses communistes révolutionnaires
« Comment les jeunes font de la politique »
+ Qu'est-ce qui, selon toi, a changé pour la jeunesse à travers cette mobilisation ? Pierre François. - Il faut d 'abord souligner une certaine continuité entre ce mouvement et les mobilisations antérieures. C'est autour de l'antiracisme que tout a commencé. Le fait que les JCR aient été présentes dans ces mobilisations, dès décembre 1983, en 1984, dans le « boom SOS-Racisme », nous a permis de comprendre comment la génération des années quatre-vingt arrivait à la politique. Même si le gros des attaques bourgeoises contre l'emploi des jeunes porte sur le chômage et la précarisation de l'emploi, il était clair que la riposte naissait sur un terrain plus « démocratique », à partir de ces questions, plus saisissables, où se révélait l'aspect le plus barbare de cette société. Là s'est constitué le terreau du dernier mouvement. Ce n'est pas un hasard si les animateurs des dernières luttes, organisés ou non, ont tous fait leurs premières armes dans les manifestations anti-Le Pen, contre le racisme et pour l'égalité des droits ...
Autre aspect à souligner : depuis les premières manifestations, y compris les luttes lycéennes de l'automne dernier, nous avions senti combien le poids de la crise et du chômage pesait sur la jeunesse. A la fois dans le sens du sérieux dans les études, de la volonté d'obtenir un diplôme, et en donnant une force nouvelle à la question du droit à la formation, qu'on a retrouvée comme une idée force du mouvement. On peut dire que les jeunes ont mis le même sérieux dans la lutte que celui qu'ils mettent dans leurs études.
Une dernière remarque en ce qui concerne toutes les luttes depuis trois ans : l'absence de références. Absence de références idéologiques, comme un creux, que n'est pas venue combler l'offensive idéologique bourgeoise mais qui, surtout en milieu étudiant, a laissé une marge de manœuvre à celle-ci. Crise de la référence marxiste et internationaliste ; on a noté que le Nicaragua ne joue pas le même rôle que le Vietnam dans les années soixante. Enfin, crise de la référence au mouvement ouvrier. D'où, pour les mobilisations jeunes des années passées, un rapport très particulier aux organisations politiques et syndicales, la faiblesse de l'auto-organisation, une quasi-inexistence de structuration permanente. +Alors, l'explosion de la jeunesse n'a pas constitué une surprise?
Pas au regard des éléments que je viens de rappeler. En revanche, il faut bien dire que ce mouvement a été surprenant par bien des aspects. Tout d'abord sa massivité, ainsi que son extension par rapport aux mobilisations antérieures. Ensuite, le trait principal qui l'a marqué : l'auto-organisation. Il y a eu une impressionnante prise en charge du mouvement par ceux qui y participaient, de façon ultra-démocratique, avec une forte implication des filles et des jeunes immigrés. D'ailleurs, l'antiracisme a été présent en permanence.
On a là de vraies ruptures par rapport au passé, dans cette ampleur du mouvement et sa prise en charge par une frange significative de jeunes, il suffit de constater la multiplication des comités de grève, des commissions de toutes sortes. D'où, pour l'avenir, un enjeu : le fait que se pose en termes nouveaux la possibilité d'instruments de lutte permanents de la jeunesse. Il semble bien que dans les facultés et les lycées, il y a place à présent pour de tels instruments, pas seulement syndicaux, mais aussi politiques, capables d'agir sur les questions universitaires et antiracistes.
On peut penser qu'une dynamique anticapitaliste est enclenchée. Prenons les questions du droit à la formation, de la crise scolaire et universitaire, de l'objectif des deux millions d'étudiants, de l'ouverture des filières : les aspirations démocratiques tendent à s'investir d'un contenu social. Parce que la bourgeoisie n'est pas en mesure d'y répondre et parce qu'elles débordent du strict terrain universitaire. Ainsi, dans certaines commissions, le problème de l'emploi a commencé à être abordé. Il est clair que, sur une telle base, les liens avec la classe ouvrière et la possibilité d'un courant anticapitaliste de masse dans la jeunesse se posent en termes nouveaux.
En ce qui concerne les références dont je parlais tout à l'heure, commence aussi à apparaître quelque chose de positif, toujours en fonction des réflexions sur les questions universitaires. Beaucoup de jeunes pensent à présent qu'on ne peut se contenter de dire non, qu'il faut chercher à construire quelque chose. En fait, c'est toute une génération qui est en train de réfléchir, de chercher quoi proposer. +Dans ce contexte, qu'en est-il des relations avec les organisations politiques ?
Au départ, ces rapports ont été très conflictuels. Mais on peut considérer que c'était là un phénomène fondamentalement sain, aussi bien pour le mouvement que pour les organisations. Il s'agissait d'un rejet de la politique politicienne, d'un refus d'entrer dans le jeu politique traditionnel. En ce qui concerne les organisations, progressivement, la méfiance a laissé place à une espèce de regard critique: on observe les militants politiques à l'œuvre, on
27 novembre La vague jeune vient se heurter aux murs de l'Assemblée nationale. examine les organisations d'un œil neuf. Un pronostic peut être avancé : toute organisation qui a eu une attitude correcte au cours de la mobilisation va se construire ... Bien sûr, cela n'est vrai que pour une frange radicalisée de la jeunesse. Il y a un décalage énorme entre un mouvement immense et la taille des organisations, c'est un problème d'échelle, qui va se maintenir. D'ailleurs, ce n'est pas propre à la jeunesse ... + Et pour les JCR, qui ont été totalement impliquées dans le mouvement, qu'est-ce qui va changer?
Tout d'abord, pour être trivial , on pourrait dire: leur taille. Nous sommes entrés dans le mouvement avec le capital représenté par une organisation indépendante, dont les forces étaient très limitées, mais qui avait accumulé une certaine expérience dans les luttes antérieures, qui avait une analyse de la radicalisation et avait formé une direction. C'est sans doute ce qui nous a permis d'être dans la mobilisation comme des poissons dans l'eau.
Nous y avons trouvé une validation de notre programme : la démocratie de masse, l'auto-organisation ... Ce sont là des éléments de notre programme et le fil à plomb de notre orientation dans les semaines qui ont précédé la grève générale. Pour nous ce fut un << plus ,, considérable.
En un mot, nous avons vécu une expérience irremplaçable : être une organisation utile à un mouvement comme celui-là. Par notre présence dans la lutte. Par les réponses politiques que nous pouvions apporter, à travers notre centralisation, notre réflexion collective, notre capacité à écouter le mouvement et à apporter des éléments d'orientation au jour le jour.
Bien sûr, nous savons bien que le problème de la révolution n'est pas posé à une échelle de masse dans la soctete, mais un certain nombre d'éléments de notre orientation, eux, ont été testés à une échelle de masse, ont été défendus dans des assemblées générales, et... ces idées passent ! C'est un extraordinaire facteur de confiance.
D'autant qu'une frange importante du mouvement s'est posée des problèmes politiques. Comme le disait une belle phrase lue dans Libération, « l'apolitisme ne résiste pas à une charge de CRS >>. On a assisté à une véritable prise de conscience sur des questions comme celle de l'Etat, des impasses du capitalisme. Nos explications politiques ont rencontré une audience inconnue jusqu'alors. C'est nouveau !
Maintenant, pour les JCR, se pose un problème de croissance. Il nous faut arriver à être toujours présent dans les luttes, savoir épouser la radicalisation, impulser des structures de masse et, en même temps, construire les JCR à partir du capital de sympathie gagné autour de notre quotidien de lutte, Autre Chose.
La grande question, pour nous, c'est : comment présenter le programme révolutionnaire à tous ces jeunes ? De ce point de vue, le capital des camps internationaux de jeunes est précieux. Nous y avons acquis une expérience organisationnelle, nous avons appris des échanges internationaux qui, à notre échelle, nous ont permis de mieux sentir ce qui se passait dans la jeunesse. Nous y avons appris aussi à faire de la politique autrement, à travers des commissions parlant de culture, de sport, de politique, souvent de façon non cloisonnée. Ce sont là des armes pour construire une organisation de jeunesse révolutionnaire. Bien sûr, le prochain camp, qui se tiendra en France ou en Italie, va revêtir une importance encore plus grande. Il s'agit de comprendre de mieux en mieux comment les jeunes font de la politique.
Propos recueillis par Francis Sitel