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RACE aux premiers intéressés, les jeunes, l'école -du lycée à l'université- vient de témoigner une nouvelle fois de son explosivité sociale. La droite, décontenancée, s'efforce à présent de calmer le jeu et d'escamoter l'un des enjeux des dernières mobilisations en reniant sa volonté de réforme. Bien naïf qui s'y laisserait prendre ! La mobilisation de la jeunesse, après les batailles autour de la laïcité, doit, au contraire, amener à poser le problème avec une force nouvelle.
L'escamotage
Etrange spectacle donné par ce gouvernement à propos de sa réforme scolaire et universitaire : celle-ci retirée, sur la base d'une défaite infligée par le mouvement de la jeunesse, tous récusent sa paternité. Devaquet s'évanouit, en dénonçant les maximalistes qui lui ont imposé des mesures qu'il refusait. Monory bricole discrètement en répétant, paterne, qu'il n'a jamais voulu de réforme. Chirac jure qu'on ne l'y prendra plus, tandis que ses conseillers se terrent, muets, en leurs cabinets. Quant au RPR, au CDS et la « bande à Léo », ils s'étripent joyeusement pour savoir qui portera le chapeau d'une réforme reniée.
Il est vrai -Edgar Faure ne se fait pas faute de le répéter à satiété -, que l'université n'avait pas besoin d'une réforme en bonne et due forme pour poursuivre son adaptation aux besoins présents et à venir du capitalisme. Et il est encore plus vrai que Chirac aurait bien fait l'économie d'une telle épreuve. En ce sens, et l'on comprend le ressentiment au sein de la majorité, le gouvernement n'était pas dans la situation de ses prédécesseurs socialistes. Ces derniers étaient tenus par leurs engagements laïques, conformes aux traditions de la gauche. Il a fallu la guerre scolaire menée avec brio par le lobby de l'école privée pour dénouer ceux-ci et conduire Mitterrand au renoncement. La coalition RPR-UDF n'avait pas fait de promesse majeure sur la question de l'école. Le terrain pouvait lui apparaître confortable. Ne lui suffisait-il pas, au nom de la« liberté de choix de l'école », doublement sacralisée par la défaite laïque et par le néo-libéralisme de rigueur, d'avancer progressivement sur la voie ouverte par la gauche : celle de la décentralisation et de l'autonomie des établissements ?
Reste que, quoi qu'ils en disent aujourd'hui, nos gouvernants ont mis en train deux réformes majeures et cohérentes et, en défense de celles-ci, ont engagé un choc frontal et violent avec la jeunesse.
Il est de bon ton à présent, dans des milieux estimés compétents, d'accuser un coupable excès d'idéologie en ce qui concerne l'école. Hier, de la part de la gauche, qui aurait inutilement sacrifié à une idéal laïque démodé. Aujourd'hui, de la part de la droite, trop empressée à donner des preuves de son néo-libéralisme. Tout viendrait en somme de cette commune hâte à vouloir réformer un monde scolaire dont la sagesse voudrait qu'on le laisse évoluer tranquille.
On peut être sûr qu'une telle explication est promise à un bel avenir. Elle est close la période qui a vu publier à la tonne les rapports, études, pamphlets et ouvrages divers préconisant la réforme de l'école, dénonçant le conservatisme des enseignants et l'immobilisme coupable de la FEN. Tout un discours à propos duquel Jean-Claude Milner soulignait : (( Une donnée massive s'impose en effet à l'atten tian : on ne parle jamais de l'école, aujourd'hui, que du point de vue de sa réforme. JJ Le temps est sans doute venu du discours inverse, tout aussi lénifiant, celui de la « non-réforme », au nom du refus du « tout idéoiogie » !
Cette nouvelle approche, outre le bénéfice que certains peuvent retirer du renvoi dos à dos de la gauche et de la droite, toutes deux également taxées d'idéologisme, a pour fonction de neutraliser les enjeux des luttes de classes sur le terrain de l'école et d'escamoter la nécessaire réflexion sur ce que devrait être une réelle « réforme » de l'école. Bref, de tenter de bloquer l'onde de choc que la révolte de la jeunesse provoque dans la société et dans la conscience des travailleurs.
Pour limiter les conséquences de la défaite essuyée, il s'agirait, ni plus ni moins, que de décréter qu'il n'y a pas, ou qu'il n'y a plus, d'enjeu scolaire. A preuve: la droite a
retiré ses projets, la gauche a renoncé à en avoir. .. Donc, que les enseignants enseignent, que les étudiants étudient, que les parents s'apaisent, tous unis sous le parapluie de quelques« mesures simples et pratiques», modèle Chevènement corrigé Mon ory ...
L'école:
une faille sismique
Il est bon signe que les étudiants, tournant le dos à ces propos soporifiques, se soient engagés dans un travail de réflexion collective sur ce qu'on est en droit d'attendre de l'université. C'est une première retombée positive de la mobilisation que nous venons de vivre. Elle éclaire cette évidence : l'enjeu scolaire est une question sociale clé qui, même de façon spécifique et médiée, est au cœur des affrontements entre classes.
Autrement, on ne saurait comprendre pourquoi toute l'histoire de la v• République, de Debré et Fouchetjusqu'à Savary et Monory, a été marquée par des affrontements à l'ampleur imprévisible sur ce terrain. Ni pourquoi, en moins de trois ans, deux gouvernements ont trébuché sur ces questions, confrontés qu'ils étaient à des mobilisations de masse sans précédent. La dynamique sociale contradictoire des unes et des autres ne doit pas amener à conclure que la question scolaire est une bouteille à l'encre où se mêlent et se confondent des intérêts de classe indéchiffrables. Au contraire, cela signifie qu'autour de l'enjeu scolaire s'exacerbent des affrontements de classes complexes, la confusion apparente n~étant que le prix de l'incapacité des forces politiques et institutionnelles à répondre aux problèmes posés, la marque visible des carences des stratégies mises en œuvre.
Il est tentant d'établir des analogies entre la «guerre scolaire » autour de l'école privée, qui a culminé en juin 1984, et la mobilisation de la jeunesse en décembre 1986. Dans l'un et l'autre cas, la massivité des mouvements engagés, aussi bien par le camp laïque que par les partisans de l'école privée en 1983-1984, par la jeunesse en décembre 1986, témoigne de la sensibilité de la société, dans ses diverses composantes, à la question scolaire. Dans l'un et l'autre cas, il s'agissait d'un affrontement gauche-droite mettant en cause le gouvernement en place, mais sur ce terrain spécifique de l'école où les enjeux directement politiques apparaissaient médiés sinon brouillés. Spécificité qui explique l'enclenchement de mouvements d'opinion débordant les stricts clivages politiciens : au nom de la « liberté de l'école », le lobby du privé était parvenu à enfoncer des coins dans le camp adverse mal assuré de la validité des valeurs laïques, et à polariser au-delà de ses sphères d'influence immédiates; la jeunesse, quant à elle, derrière sa revendication initiale d'« apolitisme», a su imposer à une grande partie de la société la légitimité de son combat. Comme si, en 1984 et 1986, une mobilisation sur le terrain de l'école, dont les enjeux politiques ne sauraient être dissimulés véritablement, était parvenue à prendre une telle ampleur et à soulever de telles questions qu'elle prenait figure de mouvement de la société, obligeant le gouvernement en place à reculer sur ses projets et à se replier sur une ligne de statu quo ante.
On a vu que beaucoup tireront argument de ces similitudes pour conclure à l'impossibilité de· toute réforme scolaire, quel que soit son contenu, et théoriser un prétendu immobilisme obligé en ce domaine. Les mêmes, au demeurant, préciseront que les plateaux de la balance ne sont pas malgré tout à égalité : défendant mordicus que le 24 juin 1984 a rassemblé davantage de manifestants et a infligé une défaite historique au gouvernement de gauche en le frappant dans ses valeurs fondamentales, là où Chirac n'a fait que retirer un projet inutile, sous la pression de la jeunesse, son échec n'étant que le prix d'une multiplication d'erreurs tactiques. La possibilité de telles arguties est inscrite dans une présentation faussement symétrique et abstraite de l'une et l'autre bataille, qui passe à côté de l'essentiel :la rupture que signifie l'irruption de la jeunesse dans le dispositif de classe hérité des combats antérieurs.
La rupture
La mobilisation de la jeunesse scolarisée a signifié l'émergence d'un authentique mouvement social de masse. En ce sens, qui fait qu'au-delà des apparences immédiates elle ne peut être comparée sur le fond avec la coalition réactionnnaire des partisans de l'école privée, elle bouscule le jeu.
Certes, elle confirme ce qu'on pouvait soupçonner: lors de la précédente bataille scolaire, toutes les forces progressistes n'ont pas été engagées. Celle-ci a vu s'affronter les forces traditionnelles, antérieurement cristallisées autour des enjeux laïques, mais n'a pas mobilisé le formidable potentiel représenté par la jeunesse scolarisée.
Ecartés de fait d'un combat qui aurait dû être aussi le leur, mais dont les termes étaient délibérément mal posés et dont le déroulement a été systématiquement mal dirigé par les états-majors de la gauche officielle, les étudiants et les lycéens ont en quelque sorte pris une fabuleuse revanche en décembre 1986.
Si la droite néo-libérale pouvait penser qu'après le 24 juin 1984 le terrain lui était libre pour appliquer ses plans, la voici ramenée à une plus exacte vision des choses. Pourtant, il s'agit de bien davantage que d'un rattrapage: si le mouvement de la jeunesse a, au moins en partie, permis de liquider le lourd contentieux de la défaite laïque, c'est qu'il est allé au-delà des limites que d'aucuns avaient imposées au combat laïque.
En effet, au-delà de l'expression propre de sa mobilisation, et des limites de cette dernière, fondamentalement défensive quant au contenu de ses revendications face aux projets gouvernementaux, il a soulevé les questions qui avaient fait défaut aux manifestations laïques : celles du
Les dessins de Plantu sont extraits des numéros du Monde parus durant le mouvement de la jeunesse.
contenu social de la bataille pour la réforme de l'école.
Deux questions, étroitement imbriquées, n'étaient-elles pas profondément au cœur de cette mobilisation : celle du droit aux études et celle du droit à l'emploi ? De bons esprits n'ont pas manqué de se gausser de ce qu'ils croyaient être des contradictions dans les exigences des jeunes. Pourquoi se révolter contre des mesures accentuant une sélection qui, pourtant, existe et qu'on ne saurait récuser en tant que telle? Comment à la fois s'angoisser des perspectives d'emploi et refuser une adaptation plus poussée aux besoins des entreprises? Toutes ces hypocrisies méprisantes ne sauraient masquer l'essentiel: en percevant comme inacceptables une officialisation et une aggravation de la situation actuelle, le mouvement de la jeunesse a fait sauter le fer de lance de l'offensive néo-libérale sur le terrain de la formation. D'où son puissant potentiel de contestation politique et sociale.
Sur la question de l'école, comme sur les autres, le néo-libéralisme prend appui sur les déjà considérables dégâts de la crise capitaliste, en particulier le poids du chômage, pour pousser plus loin la régression sociale et la désagrégation des valeurs de progrès, de solidarité et d'action collective. C'est pourquoi, quoi qu'il dise aujourd'hui, au-delà des conditions conjoncturelles, les projets de réforme de l'école et de l'université sont fondamentaux pour la bourgeoisie et touchent à l'essentiel. Par le biais d'une sélection accrue, d'une autonomie des établissements scolaires permettant rentabilisation et accentuation des inégalités, d'une adaptation plus poussée aux exigences patronales, la bourgeoisie ne poursuit pas des fins principalement «idéologiques», même si la dimension idéologique de l'offensive est loin d'être négligeable. Elle a besoin de remodeler le système de formation et façonner les jeunes en fonction de ce qu'elle estime être ses intérêts présents et futurs.
Or, c'est parce qu'il y a le chômage, les difficultés croissantes et de toutes sortes à poursuivre des études, la dévaluation des diplômes au regard de leur signification sociale et de leurs implications en termes d'insertion professionnelle, que les projets gouvernementaux ont été jugés révoltants et ont provoqué une véritable explosion.
C'est pourquoi il n'est pas exagéré de dire que c'est une cuisante défaite que vient de subir la bourgeoisie, qui n'a rien ni de conjoncturel ni d'anecdotique. Moins par le recul imposé à Chirac que par les modifications radicales qu'elle provoque dans la société autour d'une nouvelle génération politique. Cette dernière, sur la base d'une mobilisation de masse ayant sa dynamique propre, a découvert que ses aspirations profondes s'opposent terme à terme à la politique néo-libérale qui est celle de la bourgeoisie dans son ensemble : justice, égalité et progrès, contre une logique de sélection sociale, de ségrégation et d'élitisme, confiance en la force de l'action collective et en la solidarité, face aux contre-valeurs réactionnaires de l'individualisme et de l'arrivisme.
Alors que la politique représentée par l'Union de la gauche a fait la preuve de son inanité en ralliant avec armes et bagages un néo-libéralisme honteux, après que ce dernier, à son tour, a éprouvé ses limites sociales et les réactions qu'il ne peut manquer de susciter au plus profond de la société, le mouvement de la jeunesse rouvre des perspectives neuves. Celles d'un modèle social qui reconnaîtrait comme valeurs fondamentales et objectifs prioritaires le droit à la formation et à la culture pour toutes et tous, au maximum des asptrations de chacun, l'accès pour toutes et tous à un emploi digne et à un statut social de plein droit.
Les leçons du mouvement de la jeunesse valent pour la question scolaire. Et bien au-delà. Ce que symbolisent déjà ses multiples connections avec d'autres questions décisives aujourd'hui posées à nos sociétés en proie à la crise. Telle celle de l'antiracisme et de l'exigence de l'égalité des droits, qui est apparue comme innervant le soulèvement d'une jeunesse qui vient merveilleusement d'apprendre en quelques jours ce que veut dire la lutte émancipatrice.
Francis Site)