A défaite de décembre du gouvernement Chirac, tout autant qu'une défaite politique, est une défaite idéologique. Dans un contexte de crise généralisée des valeurs de référence, que ce soit dans les rangs de la bourgeoisie ou dans ceux du mouvement ouvrier traditionnel, le gouvernement a perdu la face sur deux aspects essentiels de son image de marque : le « libéralisme » comme alternative idéologique au socialisme, même s'il ne s'agit ici que de sa caricature réformiste, et son image de pouvoir« fort», capable de rassurer son électorat et de faire pièce au prétendu laxisme des gouvernements de gauche. Cet échec est profondément révélateur des contradictions graves auxquelles la bourgeoisie est confrontée devant la crise de son système économique et social. Elle n'a pas fini d'en subir les conséquences... pourvu que les travailleurs sachent exploiter ses difficultés. Le libéralisme : zéro pointé
La question ronge tous les observateurs, politiciens et sociologues : concours de circonstances, fruit du hasard, ou expression d'une lame de fond? Les erreurs du gouvernement Chirac pouvaient-elles être évitées et la victoire des jeunes est-elle un coup de chance?
Certes, le mouvement des jeunes n'aurait peut-être pas connu une issue aussi éclatante sans la bêtise des soudards-voltigeurs, qui transforme les consignes de ratonnade en meurtre, et qui, de surcroît, choisit comme victime un étudiant d'origine maghrébine. Les terroristes en uniforme ne pouvaient tuer symbole plus explosif pour la génération des marches antiracistes. Dans son absurdité tragique, la mort de Malik Oussekine a éclaboussé le visage du présidentiable Chirac. Du coup, le retrait de la copie Devaquet trois jours après n'est plus apparu comme le geste d'apaisement d'un gouvernement conciliant: même s'il a effectivement désamorcé le mouvement, il est devenu aux yeux de tous le geste de panique de cyniques qui ont mesuré l'importance de la vie d'un jeune luttant pour son avenir à l'aune d'un projet de loi universitaire.
Mais qu'on ne s'y trompe pas: le mouvement étudiant et lycéen n'avait pas besoin de la mort de Malik pour battre Chirac, même si sa victoire eût peut-être été moins nette. Le fond de sa victoire réside dans la véritable inversion de tendance qu'il a imprimée à l'ensemble du contexte politique et social.
Nul ne doute que les partis bourgeois, un temps déboussolés par la victoire de Mitterrand en mai 19 81, ont désormais un projet cohérent d'offensive tous azimuts contre les acquis des travailleurs, en matière d'emplois et de droits sociaux. Mais, dans une France baignant depuis un siècle dans le mythe républicain égalitaire forgé par la III" République, une telle offensive se devait de trouver un masque, un discours idéologique justificateur tout aussi décisif que les mesures elles-mêmes.
Le « libéralisme » s'est ainsi élaboré sur les ruines des espoirs des travailleurs après mai 1981, et sur la déroute idéologique d'une gauche ayant promis le « changement » et qui, en gérant le capitalisme faute de vouloir le renverser, a mis le pied à l'étrier de la nouvelle droite : glorification de l'entreprise et de la compétition, flexibilité du travail, mercantilisation de la culture et des médias ... La gauche au gouvernement avait ainsi d'elle-même reconnu que son idéologie de gestion étatique « démocratique » du capitalisme ne pouvait s'appliquer en temps de crise. Ce «socialisme »-là, le « modèle suédois», pour être rapide,
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ne peut voir le jour. .. que si le capitalisme se porte bien ! Dans le même temps, le caractère monstreux des régimes bureaucratiques de l'Est, usurpant le titre de socialiste, finissait de se dévoiler avec l'expérience polonaise. La brèche était trop belle pour quelques petits malins, comme Alain Peyrefitte qui, dès 1981, avait vu dans le « libéralisme » l'idéologie de remplacement rêvée. Moins d'Etat, moins de bureaucratie, valorisation de l'initiative individuelle, glorification du caractère « fonctionnel » de la compétitivité, censée, malgré ses battus et ses laissés-pour-compte, redonner à l'économie et à la société une croissance en définitive profitable à tous. Face à l'épouvantail soviétique, il ne restait plus qu'à assimiler « libéralisme » et liberté et le tour pouvait être joué. On a ainsi vu la droite manier un mélange de discours d'austérité économique et de « libertarisme » sur le plan social, une sorte d'anarchisme capitaliste.
Mais voilà : nos libéraux ont trop facilement travaillé dans l'importation de gros. Cette idéologie-là pouvait convenir dans l'Amérique de Reagan, où le mouvement ouvrier a été décérébré par la Seconde Guerre mondiale et le boom économique, dans un pays forgé dans le capitalisme sauvage et le massacre des Indiens. En France, elle se devait, pour être efficace, d'éliminer le vieux discours radical-socialiste des années trente, et l'ensemble des valeurs sur lesquelles repose la domination bourgeoise depuis un siècle : liberté-égalité-fraternité. La mobilisation sur l'école« libre» de 1984 allait bien dans ce sens, mais globalement le résultat reste insuffisant eu égard à ce qui serait nécessaire pour véritablement bouleverser le socle de la culture politique sur lequel ce pays vit depuis des décennies.
De ce fait, tant que l'idéologie « libérale» n'a été perçue que comme un « plus » en matière de liberté, de consommation de loisirs et comme un vague espoir de réduction du chômage là où la gauche avait échoué, elle pouvait connaître une certaine vogue. Mais ce fragile et facile triomphe devait être nécessairement de courte durée à l'épreuve de l'application pratique: loin d'être une idéologie de progrès social, le «libéralisme » s'avérait être une logique de régression faite de maintien du chômage (devenu brusquement « incompressible » dans le discours de la droite, alors qu'elle en promettait la réduction massive avant le 16 mars) et d'institutionnalisation à tous les niveaux, non plus de l'émulation, mais de la loi du plus fort baptisée «concurrence».
De plus, se faire le chantre du « moins d'Etat » lorsque, dès avant la vague d'attentats de septembre, on quadrille Paris de pelotons de CRS avec, comme résultat, le meurtre de la rue Mogador, lorsque les niaiseries de VRP de Léotard se mélangent avec le discours pas très libéral de Pasqua, ex-dirigeant du SAC reconverti place Beauvau, lorsqu'on multiplie les projets répressifs et qu'on flirte avec Le Pen en prétendant d'un autre côté desserrer les contraintes sociales, on exprime là plus qu'un décalage entre des courants différents de la droite. Au fond, les leaders politiques de droite ont si peu confiance dans la capacité du discours « libéral » à leur redonner une base cohérente dans le pays qui aille au-delà des phénomènes électoraux que, dans le même temps, ils peaufinent le seul outil qui semble encore fiable : l'Etat et sa machine répressive, pourtant si décrié. Au-delà, l'interrogation fondamentale de la bourgeoisie demeure: faut-il gérer la crise par morceaux et par touches plus ou moins petites, en prenant le risque de la faire durer indéfiniment, ou bien frapper des coups plus forts et risquer des réactions imprévisibles et incontrôlables ? Le débat, en forme de quadrature du cercle, n'a pas fini de traverser toutes les formations de la droite classique, voire même d'un certain point de vue le Front national. La multiplication des « présidentiables » à droite n'a pas comme seule base les appétits personnels, bien qu'il ne faille plus s'étonner de voir Raymond Barre passer alternativement du discours « dur » aux propos « démocratiques » au simple gré des déclarations gouvernementales.
Comment gouverner ?
Il a beaucoup été dit que le gouvernement a multiplié les erreurs dans la décisive première semaine de décembre, en passant de la conciliation sur certains points de la réforme, puis au refus du dialogue et à la répression. Rien n'est moins sûr, et en tout cas cela pouvait très bien ressembler aussi à un mouvement concerté, visant à séparer le bon grain de l'ivraie, les étudiants raisonnables des manipulateurs d'extrême gauche. En d'autres circonstances, la manœuvre eût pu réussir. Mais l'erreur va précisément au-delà et, plus fondamentale, elle n'en est que plus révélatrice.
Le gouvernement n'avait pas perçu la profondeur du mouvement, sa massivité, et surtout la valeur de symbole que prenait à ses yeux le projet Devaquet, qui s'attaquait à une valeur-clé de référence : une université « démocratique», c'est-à-dire en principe ouverte sans barrage supplémentaire à tous les bacheliers. Le projet Devaquet, dans sa globalité, et non pas seulement dans telle ou telle de ses dispositions les plus criantes, était rejeté comme symbole du libéralisme rétrograde qui, derrière la prétendue compétitivité, renforçait le contingent des chômeurs futurs par le biais de la sélection par l'argent.
Le gouvernement n'a donc pas vu venir la vague et il n'en a pas perçu l'ampleur. Il a tenté de le manœuvrer jusqu'à ce que l'évidence s'impose dans la confusion et la précipitation : la dangereuse contagion sociale risquait de gagner les rangs des travailleurs.
Et revoilà la question posée : des projets, et des plus inquiétants, la droite en a, à coup sûr. Mais peut-elle les appliquer à une échelle suffisamment large avec les seuls instruments dont elle dispose aujourd'hui? Suffit-il de l'Etat, de la police, de l'administration et des cabinets de technocrates pour, à l'heure d'une crise capitaliste sans précédent par son ampleur et sa durée, diriger un pays en profondeur et en percevoir les mouvements souterrains ? L'absence d'instrument politique solide de la droite
permet de comprendre son aveuglement devant la mobilisation des jeunes, qui a dû lui apparaître, comme en Mai 68, profondément incompréhensible. De ce point de vue, la thèse des agitateurs qui manipulent les masses n'est pas seulement un argument de propagande, mais la seule explication rationnelle à uri mouvement que rien ne permettait d'expliquer autrement.
La fragilité de la construction idéologique « libérale » renvoie à la fragilité des formations de droite classique. Pour gérer sa crise, la bourgeoisie aurait besoin et d'un projet crédible à long terme et d'un parti s'appuyant sur une base sociale locale, régionale, capable de donner vie et cohérence à celui-ci. Mais à regarder la composition sociale du « parti » de droite le plus militant et le plus implanté, on comprend mieux: 10% d'employés et d'ouvriers, 16% d'artisans et de commerçants, 56% de cadres et de professions libérales ; en quelque sorte l'inverse de la pyramide sociale réelle. On est loin du parti radical de l'entre-deux-guerres, de ses centaines de milliers d'adhérents et de sa multitude de réseaux de notabilités locales qui avaient assuré bon an mal an la stabilité de la république bourgeoise des années trente face au Front populaire. Dès lors, malgré les affiches bleu horizon et les chemisettes américaines, le RPR est déjà vieux à son dixième anniversaire : le symbole du hall de La Défense, à moitié vide, regardant passer les majorettes, alors que le mouvement des jeunes déferlait dans les rues, n'a sans doute pas fini de rendre anxieux à droite.
Le mouvement jeune a ainsi remis les pendules à l'heure : la bourgeoisie est forte des errements du mouvement ouvrier, incapable d'imaginer autre chose que la gestion du capitalisme. Mais elle-même n'a pas résolu la crise de domination politique et idéologique qui la tenaille depuis l'ouverture de la crise au début des années soixante-dix. La cohabitation : plus qu'un hasard
La cohabitation est sortie des incohérences de la Constitution de la v• République, régime mi-présidentiel, mi-parlementaire. Mais elle n'est pas un simple hasard, ni simplement le produit des intérêts personnels de Mitterrand et de Chirac. La droite classique et la gauche classique sont aussi en panne l'une que l'autre : plus de projets à long terme, rien que la recherche désespérée, chacun à sa manière, d'un peu de temps gagné en espérant que l'économie capitaliste veuille bien redémarrer. Dès lors, rien de surprenant à ce que chacun ne cherche pas à déstabiliser l'autre au-delà de ce que le jeu politicien et les intérêts électoraux permettent : chacun au contraire ménage l'autre de peur d'apparaître à la faveur d'une crise aussi nu que lui. Voilà pourquoi la droite classique manipule Le Pen avec des pincettes, voilà pourquoi le personnage Pasqua devient si encombrant pour certains secteurs de la droite. Voilà aussi pourquoi plusieurs de nos syndicats ouvriers furent si prompts à se décommander pour la manifestation du 10 décembre, et pourquoi, au-delà des déclarations d'intention, les partis de gauche n'ont rien fait pour étendre le mouvement étudiant à un mouvement d'ensemble de tous les travailleurs contre l'escroquerie libérale. Le PCF et la CGT ont certes soutenu et participé au mouvement : mais ils ne pouvaient guère faire autrement sous peine de subir un nouveau recul, et quelles sont d'ailleurs les perspectives qu'ils lui ont offertes ? Quels que soient les avatars électoraux futurs, cette cohabitation-là va perdurer, précisément jusqu'à ce que le gros des travailleurs, lui aussi, réagisse de façon unitaire.
L'incapacité de la gauche, malgré ses promesses, à transformer la société, est devenue manifeste après cinq ans de pouvoir ; la droite avait cru que le coup de peinture « libérale » allait effacer les souvenirs de sa gestion passée. Mais voilà que 70 % des sondés approuvent les jeunes. C'est le vide politique, l'absence de tout projet mobilisateur à moyen et long terme, tant à gauche qu'à droite, qui domine désormais la vie politique. Rien d'étonnant à ce que les deux blocs s'appuient l'un sur l'autre tout en se combattant. Rien d'étonnant non plus à ce qu'une partie des travailleurs, désorientée par cette situation embrouillée, puisse balancer d'un côté à l'autre au gré des élections et des coups médiatiques des uns et des autres, rendant la gestion politique encore plus hasardeuse pour nos malheureux politiciens. Rien d'étonnant non plus à ce qu'une partie d'entre eux trouve la cohabitation Chirac-Mitterrand pas si mauvaise: quitte à n'avoir confiance ni dans les uns ni dans les autres, autant qu'ils se contrôlent mutuellement dans des institutions bicéphales.
Mais jusqu'à quand ce jeu-là peut-il durer? Certes, Mitterrand est habile, mais jusqu'à quand - lui ou un éventuel successeur de gauche, puisqu'il n'est question que de cela dans les sondages - pourra-t-il se contenter de petites manœuvres, de signatures et de phrases assassines ? Déjà le mouvement jeune a bien remarqué l'air de famille qu'il y avait entre les projets Chevènement et les réformes Monory-Devaquet. Ce n'est pas Chevènement lui-même qui le contredira, lui qui avait, semble-t-il, proposé de voter pour le projet Devaquet. Pour monter dans les sondages, rien ne semble meilleur que ... de ne rien dire ! Rocard, Barre ... et Mitterrand sont restés les plus silencieux de cette année 1986, laissant Chirac s'embourber. Mais que feront-ils demain s'ils se retrouvent à I'Eiysée?
Dès lors, le danger est grand pour nos compèresennemis que la masse des travailleurs soit lassée de ce jeu de dupes et que leur complicité ne devienne insupportable au fur et à mesure que la crise poursuit ses ravages sociaux.
François Dietrich