Document présenté par la majorité du Comité central.
* Introduction : une mutation historique du mouvement ouvrier.
1) La crise toujours ...
1) L'illusion libérale frappée de plein fouet;
2) Pas de "sortie douce" de la crise ...
3) Une crise qui s'étire et entasse les conflits;
4) L'impérialisme français déclinant et agressif;
5) Vers une intensification des attaques patronales;
Il) Le prolétariat, seule force capable de conduire une transformation révolutionaire de la société.
6) Effets de sa crise de direction.
7) Des transformations sociales réelles;
8) Extension et différenciation du prolétariat;
9) Division et unification de la classe;
10) La jeunesse et ses enjeux;
11) Défaites partielles et réserves considérables;
ill) Redistribution des cartes dans le mouvement ouvrier.
12) Paysage après l'Union de la gauche...
13) Distension des rapports masses/appareils;
14) Le déclin du PC ...
15) ... et son enjeu;
16) L'hégémonie électorale du PS et ses limites;
17) Redéploiement du mouvement syndical;
18) Vers une nouvelle structuration du mouvement ouvrier?
IV) Pas de stratégie révolutionnaire sans parti révolutionnaire; pas de parti révolutionnaire sans projet révolutionnaire.
19) Nécessité d'un parti d'avant-garde;
20) Démocratie interne et respect du mouvement de masse.
21) Un parti capable de répondre aux grands défis;
22) Le droit à l'emploi et à l'éducation pour tous;
23) Socialisation, planification, démocratie pluraliste;
24) Pas de socialisme autogestionnaire sans rupture révolutionnaire;
25) Pour le désarmement unilatéral;
26) Pour les Etats Unis socialistes d'Europe;
27) Une démarche de front unique ;
28) A crise internationale, réponse internationale;
V) Entreprendre pour espérer, persévérer pour réussir.
29) Construire la Ligue pour construire le Parti;
30) Danger d'une régression historique;
31) Pas de parti sans programme;
32) Une démarche unitaire persévérante;
33) Etat de l'extrême-gauche;
34) La tâche la plus urgente ..
INTRODUCTION.
Nous vivons une mutation historique du mouvement ouvrier, sociale et politique, nationale et internationale. Cette mutation s'opère dans et par la crise de longue durée, dans laquelle le système impérialiste s'enfonce depuis le début des années 70.
En France, elle s'inscrit dans le contexte politique déterminé par la double expérience de la grève générale de 1968 et de la législature de 1981 à 1986, qui a vu les partis de gauche, socialiste et communiste, disposer de moyens institutionnels sans précédent pour appliquer leurs solutions : la présidence de la République et les pouvoirs exceptionnels qui y sont attachés, le gouvernement, une confortable majorité parlementaire.
Le résultat est connu. La gauche au gouvernement a renié sa priorité déclarée, la lutte contre le chômage. Elle a enterré de ses propres mains l'idée de changement, qui exprimait l'aspiration profonde à d'autres choix, d'autres priorités sociales, dès lors que la "majorité politique", comme le disait F. Mitterrand au soir de son élection, rejoignait enfin "la majorité sociale".
L'abandon des promesses électorales, le ralliement à une politique d'austérité tempérée, la gestion loyale de l'Etat et des engagements internationaux de l'impérialisme français, ont frayé la voie à un retour en force de la droite.
C'est ce qu'ont sanctionné les élections du 16 mars : victoire nette de la coalition RPR-UDF, poussée du Front National, forte abstention ouvrière, déclin historique du Parti communiste, affaiblissement et division profonde du mouvement syndical. Le succès du Parti socialiste marque les limites de ce recul sur le plan électoral.
En moins de vingt ans, les travailleurs de ce pays auront donc fait l'expérience d'une grève générale, dont la puissance a été frustrée d'une victoire politique; puis d'une victoire électorale bradée par les directions réformistes.
C'est forts de cette histoire qu'ils abordent les profondes redéfinitions à l'oeuvre dans le mouvement ouvrier.
Face aux épreuves de la crise économique, aux mutations en cours dans la classe ouvrière, aux questions d'intervention et d'orientation grandes ouvertes après l'expérience gouvernementale de la gauche, il n'est pas de tâche plus urgente et vitale que la construction d'un authentique parti révolutionnaire. Ses
forces potentielles existent, dans les organisations révolutionnaires, dans les courants syndicalistes combatifs qui ne se résignent pas aux capitulations de leurs directions, parmi les militants communistes qui cherchent une réponse de gauche au déclin de leur parti, chez les militants socialistes qui refuseront que leur parti s'installe dans la cohabitation et les alliances avec la bourgeoisie, chez les jeunes et les travailleurs actifs dans les luttes mais inorganisés parce que méfiants envers les vieux appareils ...
Ces forces peuvent et doivent converger au feu des expériences communes. Mais elles ne le pourront qu'en apportant des réponses claires aux questions décisives de l'heure: qu'en est il de cette crise et à quoi doit on se préparer? Face aux méfaits du libéralisme, quelles sont les véritables perspecitves de changement de société, celles que la gauche au gouvernement n'a même pas explorées? Quelles sont les forces motrices de ce changement et les conditions pour qu'elles se mettent en mouvement? Un parti d'avant garde est- il toujours nécessaire? Lequel? Et comment, sans attendre, oeuvrer à sa construction?
1. LA CRISE TOUJOURS ...
Qu'en est-il de la "crise", de ses racines, de ses enjeux, de ses dénouements possibles? C'est dans la façon de l'affronter, de résister à ses effets, de répondre aux grands choix de société qu'elle révèle, que se dessineront les nouvelles lignes de force au sein du mouvement ouvrier. Les réponses apportées conditionnent aussi bien le projet de construction que les tâches immédiates d'une organisation révolutionnaire.
1) Au début de l'année 1986, tout à l'euphorie de la baisse des taux d'intérêt américains et de la chute des prix pétroliers, la grande presse vantait encore les mérites du "miracle reaganien". Le premier ministre L. Fabius se risquait à prohétiser la fin de la crise.
Depuis, une nouvelle récession se dessine aux Etats-Unis. Il s'agit maintenant de savoir à quel rythme et sous quelles formes elle se propagera aux pays capitalistes européens.
M. Séguin décrète déjà que le seuil de 10% de chômeurs est irréversible.
La grande illusion libérale est frappée de plein fouet.
Etranglé par la dette, pillé de ses matières premières, condamné à la dépendance financière et technologique, acculé à la misère et à la famine, le Tiers-Monde s'affirme comme la face cachée et honteuse des "démocraties occidentales". .
Chômage,crises énergétiques, catastrophes nucléaires, manipulations génétiques illustrent chaque jour l'irrationalité de forces productives colossales, qui échappent au contrôle et à la responsabilité collective de la société. L'avenir s'invente et se décide chaque jour, sans que soient posés et résolus démocratiquement les termes des grands choix.
Sous la menace d'une course folle aux armements et d'un équilibre de la terreur nucléaire qui ne saurait s'éterniser, l'alternative entre socialisme et
barbarie est plus actuelle que jamais. Pourtant, le changement de société, qui paraissait presque à portée de la main à la fin des années 60, dans les prolongement d'une période de croissance, de prospérité relative, et de quasi plein emploi, semble aujourd'hui autrement difficile, alors qu'il s'impose plus que jamais comme nécessaire.
2) L'idée, selon laquelle la crise serait simplement l'expression d'une modernisation nécessaire et s'acheminerait vers une "sortie douce", n'exprime pas une analyse spécifique de son caractèré, mais une angoisse devant la montée . des contradictions et des conflits qu'elle porte dans ses flancs.
Le retour à une phase d'expansion longue supposerait simultannément résolus un redressement des taux de profit, et un accroissement des débouchés, -sans lequel ces profits ne seraient jamais réalisés. Or, depuis le début des années 80, les taux de profit des principaux pays impériàlistes ont retrouvé leur niveau de 1973, sans entraîner une reprise correspondante des investissements et faire reculer le spectre de la crise.
Pour poursuivre au delà leur redressement, il faudrait infliger de nouvelles défaites à la classe ouvrière, réduire qualitativement son salaire direct et indirect; et pour celà, maintenir un taux de chômage élevé, affaiblir davantage les organisations syndicales. Les bourgeois les plus lucides savent qu'ils ne peuvent s'y aventurer sans courir de gros risques sociaux et économiques.
Sociaux, parce que le système de protection sociale est désormais vécu par les travailleurs comme un droit démocratique qui cristallise de longues traditions de solidarité. Economiques, parce qu'une réduction de la consommation de masse et un retrécissement du marché· intérieur, sans aucune garantie de pouvoir conquérir en contre-partie de nouvelles parts de marché dans un contexte de concurrence internationale exacerbée, peut accélérer la dynamique de la crise.
D'autre part, une relance concertée entre les principaux pays impérialistes supposerait que les bourgeoisies des différents pays sont désormais capables de maîtriser la concurrence, ou bien qu'il existe une internationalisation de la production, des services, et des capitaux telle que se dessinerait l'émergence d'un super-impérialisme unique. Rien ne l'indique, bien au contraire.
Les projets de type "plan Marshall pour le Tiers-Monde", évoqués par le rapport Brandt, on fait long feu. Précisément parce qu'il faudrait pour les entreprendre une direction impérialiste faisant autorité, un système monétaire stable, des bourgeoisies locales réformatrices, capables de s'attaquer notamment à la question agraire dans les pays dépendants. Aucune de ces conditions n'existe aujourd'hui. Les contraintes du FMI acculent au contraire ces pays à la course aux exportations, donc à une austérité intérieure renforcée, donc à la contraction de leur marché et à une restriction des débouchés pour les pays impérialistes eux-mêmes. Donc, en dernière instance, à une intensification de la concurrence.
Les tentations protectionnistes, freinées par l'internationalisation des échanges entre pays impérialistes, et par les procédures de concertations permanentes, n'ont pas réussi à s'imposer. Mais elles s'affirment de plus en plus ouvertement.
Enfin, l'espoir de nouveaux débouchés en Chine, en URSS, et dans les pays du Comecon, reste des plus limités. Le démantèlement de la planification et la réintroduction de la concurrence à grande échelle seraient inconcevables sans convulsions au dénouement imprévisible.
La dépression longue exprime une loi inhérente aux rapports de production capitalistes: celle de la baisse tendantielle du taux de profit. Il n'existe inversement aucune loi, même tendantielle, qui déterminerait la sortie de la crise et l'essor d'une nouvelle phase d'expansion . Le passage de l'une à l'autre dépend des rapports de force, de la lutte des classes, de conflits politiques, seuls susceptibles de façonner une nouvelle configuration des rapports entre les classes à l'échelle nationale et internationale.
3) Si la crise n'est pas une péripétie nécessaire à l'avènement d'une nouvelle modernité technologique, elle n'est pas davantage l'annonce d'un effondrement inéluctable et catastrophique du système sous le poids de ses propres contradictions.Une telle idée nourrit aussi bien la passivité que l'irresponsabilité. Si la classe ouvrière et les opprimés ne se montrent pas capables d'apporter leurs propres réponses par leurs propres moyens, la bourgeoisie finira par imposer la sienne. Au prix de quels désastres et de quelles régressions, sociales, politiques, culturelles ? C'est toute la question.
La "grande dépression" ne fut surmontée, à la fin du siècle dernier, que par l'émergence de l'impérialisme et la poussée d'expansion coloniale, dont le monde paie encore les conséquences. Celle des années 30 ne fut dépassée que par la Seconde Guerre mondiale, les camps d'extermination et l'utilisation de l'arme atomique.
Si la dépression actuelle peut durer, s'étirer dans le temps, sans exclure de brusques accélérations (banqueroutes, krach financier) c'est en raison des amortisseurs sociaux et des verrous politiques qui font sa spécificité.
- Depuis plus de dix ans, le fardeau de la crise s'alourdit sur le dos des exploités. Mais il est encore amorti par les acquis sociaux institutionalisés et légalisés tout au long de la période précédente. Ainsi, s'ils sont décisifs à terme, les effets sociaux du chômage ne revêtent pas la même forme que dans les années 30.
- Les conflits sociaux ne se développent pas indépendament des rapports de forces internationaux et des équilibres diplomatiques et militaires entre Etats. Le dénouement de la crise par la guerre n'est pas exclu. Mais la logique de la dissuasion nucléaire repousse les échéances d'une telle éventualité en maximisant ses risques. En revanche, sous la menace permanente de la généralisation d'un conflit mondial, on peut voir éclater et se prolonger des guerres locales et régionales, notamment dans le Tiers Monde.
- L'impérialisme américain reste l'impérialisme dominant, du fait de sa suprématie militaire et de la puissance de son Etat. Mais ce rôle entre de plus en plus ouvertement en contradiction avec la poursuite de son déclin économique, que la reprise reaganienne n'a pas suffi à enrayer. Ni le Japon -jusqu'à présent désarmé et disposant d'un marché intérieur limité-, ni l'Europe - qui court toujours après son unité-, ne sont en condition de prétendre à la relève de l'impérialisme dominant. C'est pourquoi la crise de direction impérialiste se prolonge et se réfracte dans la fragilité, l'instabilité, et souvent la division des directions bourgeoises au plan national.
- Enfin, la bureaucratie soviétique se heurte aux limites du mode de croissance extensif qu'elle a mis en oeuvre. Elle est donc contrainte d'affronter la nécessité urgente de réformes par le haut, tout en évitant de mettre le doigt dans l'engrenage d'une démocratisation effective de la société à tous les niveaux.
Des appareils d'Etat d'une puissance sans précédent, des institutions internationales, des intérêts économiques et financiers colossaux pèsent de tout leur poids pour contenir et différer l'explosion de conflits pourtant inévitables. Les fractures seront d'autant plus brutales que la chappe est lourde. Le temps, en lui même ne résoud rien. Il entasse les contradictions non résolues et les conflits à retardement.
4) En se prolongeant, la crise n'agit pas dans le sens d'un nivellement, d'un enfoncement uniforme. Elle creuse au contraire les inégalités. Parmi les Etats, les décalages s'accentuent.
Puissance coloniale traditionnelle, tardivement engagée dans les défis industriels au début des années 60, la France penche du côté des perdants. Comme pour corriger l'inertie d'un patronat conservateur, vivant de marchés protégés par les commandes publiques, c'est encore l'Etat qui a été à l'origine des grandes initiatives technologiques.
Il en résulte aujourd'hui une puissance militaire disproportionnée au rang réel de l'impérialisme français dans le domaine de la production, et une puissance nucléaire, au moment où l'Europe révise en baisse la part de l'énergie nucléaire. L'impérialisme français est donc un impérialisme d'autant plus agressif que déclinant, et doté d'un complexe militaro-industriel hypertrophié. Une telle situation ne peut que nourrir les pires frustrations chauvines.
5) Depuis la guerre, les rapports entre classes ont été caractérisés par une forme d'organisation et de division du travail, de consommation et d'indexation salariale, de protection sociale, de négociation syndicale et de représentation politique. ·
Ces rapports sociaux n'étaient pas le fruit d'un choix délibéré et maîtrisé par les classes dominantes. Ils étaient pour une large part le résultat d'un rapport de forces et de l'ambigüité de la situation à la fin de la guerre : l'extension de la révolution a certes été endiguée sous les efforts conjugués de l'impérialisme et de la bureaucratie stalinienne. Mais le nazisme a été vaincu. La révolution a triomphé en Chine. Les luttes de libération nationale se sont développées.
Pour conjurer la grande peur de la Révolution, la bourgeoisie a su faire les concessions qui sont devenues les éléments d'un nouvel équilibre. Cet équilibre instable dans les rapports entre les classes fondamentales tend à se rompre sous les coups de la crise. Garanties sociales et négociation collective de la force de travail sont attaquées au nom de la flexibilité nécessaire, qui annonce une réorganisation du processus productif, de la divison du travail, et du rapport salarial.
L'enjeu de la bataille qui s'annonce n'est pas la recherche d'un nouveau compromis qui serait négociable entre partenaires égaux et responsables
(comme si les rapports sociaux de l'après-guerre avaient été octroyés par une bourgeoisie éclairée, et non extorqués sur la base de rapports de forces), mais une nouvelle intensification des formes d'exploitation par la flexibilité des horaires, l'individualisation des salaires, la précarisation et le démantèlement des conventions collectives de branches, au profit d'une association capitaltravail dans le cadre de l'entreprise.
C'est dans cette dialectique de ce qui n'est déjà plus, et de ce qui n'est pas encore, que s'inscrit concrètement la réorganisation du mouvement ouvrier et le dépassement de sa crise de direction. Non comme un simple remplacement d'un vieil attelage par un nouveau, ou d'une équipe faillie par une nouvelle, mais comme une reprise et une continuation de ce qu'il y a de meilleur dans les traditions d'hier, et comme leur enrichissement au feu novateur des combats d'aujourd'hui: à tous les niveaux, de la lutte dans l'entreprise, à la reconstitution d'une colonne vertébrale syndicale, et à la renaissance d'un parti révolutionnaire à influence de masse.
La crise n'est pas nationale, mais internationale. Loin de s'acheminer vers une sortie douce, elle annonce un approfondissement des contradictions et des tensions. C'est à ces épreuves que le mouvement ouvrier doit se préparer, aussi bien nationalement qu'internationalement.
Il) LE PROLETARIAT, SEULE FORCE CAPABLE
DE CONDUIRE UNE TRANSFORMATION D'ENSEMBLE DE LA SOCIETE.
Exploités et opprimés, les travailleurs constituent la grande force sociale dont les intérêts historiques coincident avec ceux de l'humanité. Or, voici plus d'un demi-siècle que le socialisme est à l'ordre du jour, sans qu'il ait triomphé par des voies révolutionnaires, dans aucun des pays capitalistes développés. Des occasions ont existé. Elles ont éte gâchées ou trahies. S'agit il aujourd'hui de remplacer des directions faillies à la tête d'un mouvement ouvrier demeuré intact, ou plus profondément de reconstruire et renouveler, à tous les niveaux la tradition révolutionnaire si féconde dans notre pays ?
6) Le blocage majeur, qui permet l'étirement de la crise, c'est l'absence même de direction révolutionnaire du côté du mouvement ouvrier. Il faut entendre cette crise de direction autrement que dans les années 30. li ne s'agit pas seulement de remplacer une direction politique faillie à la tête d'un mouvement ouvrier riche de traditions révolutionnaires, et profondément attaché à un projet socialiste.
Cette crise est d'abord celle du mouvement ouvrier international dans son ensemble, et ses racines politiques, sociales, culturelles, sont profondes:
-Le "socialisme réellement existant" constitue un repoussoir bureaucratique, et non un exemple de libération des forces productives au service des besoins sociaux. Il écrase les libertés démocratiques, sans garantir pour autant la justice sociale.
- Alors que les révolutions cubaine et vietnamienne conjuguaient libération nationale et émancipation sociale, la" déchirure" cambodgienne, la trajectoire de la révolution iranienne, le pourissement de la situation au Moyen-Orient, jettent le doute sur la dynamique des luttes anti-impérialistes, en l'absence de liens organiques avec les luttes prolétariennes dans les métropoles impérialistes et les Etats bureaucratiques.
- Plus d'un siècle de luttes souvent héroïques et d'explosions révolutionnaires du prolétariat dans les centres capitalistes les plus développés, confirment et illustrent la résistance inéluctable des exploités contre le capital. Mais nulle part une issue victorieuse n'est venue vérifier la capacité de cette
classe dominée à prendre la tête de l'édification d'une société nouvelle : à, de rien, devenir tout.
Les occasions d'apporter cette preuve n'ont pas manqué . Elles n' ont pas été simplement perdues, mais, dans la plupart des cas trahies par les directions social-démocrates, puis staliniennes. Cependant, une fois ces occasions passées, les effets deviennent cumulatifs. Depuis la guerre, la crise de direction finit par modifier les rapports de forces, les traditions, et les comportements même de la classe. Réciproquement, le poids des défaites passées et des accomodements devient un obstacle supplémentaire à la reconstruction d'une direction révolutionnaire.
7) Les trente années d'expansion ininterrompue puis l'entrée dans la crise économique, ont provoqué des bouleversements dans la société et dans la situation même de la classe ouvrière. Les problèmes qui traversent le mouvement ouvrier expriment donc, non seulement des questions politiques, mais des recompositions sociales, sectorielles, géographiques, sexuelles (importance historique de la féminisation), dans l'organisation et la division du travail... Elles ont déjà des conséquences spectaculaires:
- Un chômage structurel durable qui tend vers les trois millions.
- Le fait que 70 % des femmes travaillent, mais au prix d'une précarisation croissante.
-Une nouvelle augmentation du marché du travail.
- Le poids social d'une immigration de longue durée.
Plus globalement on assiste à un recul des procédures de négociation de branche, à une fragmentation des négociations par entreprise : éclatement des statuts, flexibilité, individualisation des salaires tendant à modifier les conditions de négociation de la force de travail.
8) Le prolétariat représente désormais plus des deux tiers de la population active dans les pays capitalistes développés.
Cette extension va de pair avec de profondes différenciations, que la crise révèle ou accentue : segmentation accrue du marché du travail, marginalisation par le chômage de longue durée et précarisation de secteurs entiers, exacerbation des rivalités et des discriminations qui nourrisent le racisme.
L'élévation du niveau culturel moyen et des niveaux de qualification n'entraîne pas une élévation correspondante des niveaux de conscience, qui dépendent avant tout des expériences sociales et politiques vécues.
La crise a déjà produit des modifications significatives de la structure même de la classe ouvrière. Dans la plupart des pays capitalistes développés, le poids des travailleurs industriels a connu un recul relatif au cours des dix dernières années. On assiste à une décentralisation des grandes unités de production et à une réduction de leur taille moyenne. Tout celà modifie les conditions de l'action politique et syndicale. D'autre part, les emplois liés à la sphère de la reproduction, de la circulation ou de l'administration, dont l'essor a compensé ces dernières années le déclin des emplois industriels, devraient être massivement touchés dans un proche avenir par l'internationalisation de la concurrence dans les services et l'introduction des nouvelles technologies.
Même numériquement réduite, la classe ouvrière industrielle, directement productive, représente toujours le tiers environ de la population active. Par sa place au coeur des rapports de production capitalistes et par ses traditions, elle , constitue toujours le noyau dur du prolétariat dans son ensemble.
9) Socialement majoritaire, le prolétariat est la seule classe capable de prendre la tête d'une transformation révolutionnaire de la société. Mai 68 en France, comme le "Mai rampant" en Italie, ont mis en évidence, sa capacité à rassembler autour de lui de larges couches sociales, pour peu qu'il se mobilise lui-même et apporte ses propres réponses aux grands problèmes de la société et de la nation.
Le premier obstacle sur cette voie, c'est la di vision du prolétariat. Elle peut être provoquée ou entretenue par les appareils politiques et syndicaux. Il n'en demeure pas moins que l'unité sociale et politique de la classe n'est jamais une donnée spontannée ou naturelle. Au contraire, le rapport d'exploitation capitaliste ne cesse de reproduire la concurrence des prolétaires entre eux sur le marché du travail. La solidarité dans la résistance à l'exploitation sur les lieux de travail peut l'emporter dans la lutte et la mobilisation, lorsqu'est remise pratiquement en question la soumission au despotisme de l'entrepris
L'unification sociale, syndicale, et politique de la classe, constitue donc une tâche stratégique qui commande les problèmes tactiques d'alliances.
A ce sujet règne la plus grande confusion.
- Dans des sociétés où le poids du prolétariat est aussi déterminant, un mouvement féministe autonome et de masse, tout comme un mouvement écologiste de masse, ne sauraient être des mouvements "à côté", en marge, socialement indéterminés. Si leur activité traverse l'ensemble des organisations syndicales et politiques d'une nouvelle dimension, leur composition serait majoritairement prolétarienne. Il ne s'agit donc pas d'une question "d'alliances" entre forces sociales hétérogènes, comme entre le prolétariat et la paysannerie dans les pays dépendants. Le mouvement ouvrier doit apporter la preuve de sa capacité à prendre en charge ces pratiques sociales, à les réunifier dans une vision d'ensemble, en même temps que de sa capacité à reconquérir son autonomie face aux institutions et appareils d'Etat.
- Socialement, les questions d'alliances qui peuvent se poser à la classe ouvrière, dans le cours même d'une lutte anti-capitaliste, dont elle est sans conteste la force motrice et hégémonique, sont celles de ses relations avec la petite et moyenne paysannerie propriétaire autour de la question agraire, de ses relations avec la petite bourgeoisie traditionnelle dans le secteur de la distribution, et surtout de ses rapports avec la petite bourgeoisie de fonction, dont les formes d'organisation syndicale se rapprochent et parfois se confondent avec celles de la classe ouvrière. Les grandes expériences sociales des dernières années tendent à prouver que ces couches se déchirent dans la lutte et connaissent une double polarisation, une partie importante pouvant se ranger aux côtés de la classe ouvrière.
-Politiquement, la question centrale est celle de l'unité des organisations se réclamant de la classe ouvrière. Devant une classe ouvrière structurellement divisée de longue date sur le plan politique et syndical, la démarche de front unique est le fil à plomb de cette bataille pour l'unité. Ses formes vont des plus élémentaires, l'unité d'action des partis et des syndicats, aux supérieures que sont les formes d'unité organique et démocratique comme les conseils, en passant par l'unité syndicale, les comités de grève . Dans la mesure où elle vise, à travers l'unité des organisations, à l'unification de la classe la démarche de front uniqe constitue un fil à plomb. Elle s'oppose aussi bien à la division qu'aux coalitions de collaboration de classe avec les partis de la bourgeoisie. Mais les révolutionnaires n'ont pas l'illusion que les directions réformistes le seraient par inconséquence ou manque de détermination, et qu'on pourrait les pousser contre leur grès jusqu'à la conquête du pouvoir. Les "formes supérieures du front unique", telles que les comités de grève ou les conseils ouvriers, sont le cadre qui permet de détacher les masses de leurs vieilles direction, sur la base de la pratique et en défendant au mieux l'unité.
10) L'entrée en action collective et les formes de politisation d'une nouvelle génération, constitue l'une des clefs de l'avenir. Il existe, dans les organisations politiques et syndicales, des effets de génération (des générations forgées dans le temps fort d'expériences politiques majeures) tout comme il existe dans la classe ouvrière des bastions et des secteurs stratégiques. En Europe du Sud, la génération active dans l'avant-garde ouvrière, parmi les cadres syndicaux actifs, est encore celle des années 60 (France et Italie) ou de la lutte contre la dictature (Espagne, Portugal).
Jamais n'a existé une scolarisation aussi longue et massive, face à un avenir professionnel aussi incertain et précaire. L'insertion de nouvelles générations combatives dans les secteurs clefs de la production renouvellera les forces et réveillera celles des générations antérieures.
A travers les mobilisations de la jeunesse contre la guerre et le nucléaire, contre le racisme, contre les réformes scolaires et universitaires, une nouvelle génération s'avance, qui n'a connu ni les désillusions antérieures, ni d'autre horizon que celui de la crise et du chômage. La fusion entre l'énergie intacte de cette force qui nait, et l'expérience de la génération précédente représente un maillon décisif dans la remobilisation et la réorganisation du mouvement ouvrier à tous les niveaux.
11) Au début des années 70, on a assisté à une véritable poussée continentale de la classe travailleuse : grandes luttes et grèves en France, Italie, Grande-Bretagne, Espagne ... poussée électorale des partis réformistes, progrès dans la syndicalisation, chute des dictatures en Grèce, en Espagne, au Portugal... Cette onde de choc n'a pas abouti à une crise généralisée du système de domination politique installé à la fin de la seconde guerre mondiale.
Riche de potentialités révolutionnaires, cette première riposte a été bradée et trahie par les directions politiques et syndicales, soucieuses de la canaliser sur des voies de collaboration de classe: compromis historique, Union de la gauche, pactes de la Moncloa, pacte "peuple/mouvement des forces armées" au Portugal...
Mais la question qui se pose aussitôt, c'est : pourquoi ces directions ont elles pu le faire, sans avoir à payer un prix plus lourd quant à leur influence électorale et leur contrôle organisationnel sur le gros de la classe ouvrière ? Ce contrôle s'est affaibli, mais sans qu'apparaissent de grandes fractures, comparables à ce qui avait pu se produire après la première mondiale, ou même au cours des années 30.
D'une part, les acquis sociaux de la période précédente (systèmes d'indexation salariale, consommation de masse, protection sociale, indemnisation dui chômage ... ) ont amorti les premiers chocs de la crise. Identifiés à la gestion de ces acquis, les appareils réformistes ont conservé une légitimité et une fonctionnalité auprès de larges secteurs de la classe ouvrière, même quand ils ne les organisent plus directement.
D'autre part, les équilibres mondiaux issus de la guerre et des négociations de Y alta et Postdam, ont été ébranlés mais non rompus. Institutionalisant la division de l'Europe et la partition de l'Allemagne, ils enferment la classe ouvrière, de part et d'autre de la ligne de fracture, dans le système des blocs et des alliances. A l'Est comme à l'Ouest, elle devient l'otage de la co-existence pacifique ou conflictuelle, selon les changements de conjoncture. Ainsi, la bourgeoisie européenne exploite idéologiquement les soulèvements de Pologne ou de Tchécoslovaquie, mais elle préfère au fond que l'ordre règne à l'Est et que Moscou en ait la charge. Réciproquement, la bureaucratie peut tirer parti des explosions sociales en Europe occidentale pour dénoncer les méfaits du Capital, mais, dans la mesure de ses moyens, elle s'attache à faire respecter les règles du jeu définies il y a plus de quarante ans.
Enfin, les limites dans l'accumulation et l'organisation des forces révolutionnaires tout au long de la période précédente.
Depuis la victoire de la révolution vietnamienne en 1975, une contre-offensive impérialiste (militaire et idéologique) et patronale, s'est développée à l'échelle internationale. En Europe, aux Etats Unis et au Japon, elle a rejeté sur la défensive une classe ouvrière désorientée par ses directions, et touchée massivement par le chômage.
Certains secteurs, comme l'automobile en Italie, les mineurs en Grande-Bretagne, la sidérurgie et la construction navale en France ou en Espagne, ont subi de sévères défaites. Mais, à l'échelle européenne, aucune défaite comparable à celles des années 30 ne s'est produite. Par delà ·le désarroi politique, les réserves sociales, la force organique accumulée par le prolétariat, tout au long des années d'expansion, restent considérable.
Will) REDISTRffiUTION DES POSITIONS DANS LE MOUVEMENT OUVRIER. 12) Les modifications à l'oeuvre au sein du mouvement ouvrier s'expliquent donc à la fois par : - une évolution des coordonnées de la lutte de classe à l'échelle internationale ; - une transformation profonde de la composition même de la classe ouvrière et de l'organisati9n du procès de travail sous l'impact de la crise; - et, dans le cas particulier de la France, les effets cumulés des expériences qui furent celles de la Libération, du gaullisme, de Mai 1968, de l'Union puis de la division de la gauche, et enfin du gouvernement de gauche.
Avec l'effacement progressif du modèle gaulliste" d'indépendance nationale" et l'enfoncement dans la crise, les travailleurs ont été brutalement confrontés à une réalité plus vaste : celle de l'Europe capitaliste et du marché mondial. L'abandon par le gouvernement de gauche, de ses engagements officiels, sous prétexte de "contrainte extérieure" a accéléré cette prise de conscience d'une situation nouvelle, sur fond d'offensive néo-libérale et de recul des idéaux socialistes.
Ce contexte a donné un regain de crédibilité à une politique explicitement social-démocrate, qui substitue une gestion loyale du système, dans le cadre des institutions démocratiques bourgeoises, à une perspective de changement social. Cette politique prétend répondre à un besoin de justice sociale, tout en le modérant au nom de la défense des libertés démocratiques qui seraient menacées de toutes parts, et notamment par d'éventuelles transformations sociales radicales. L'expérience gouvernementale de la gauche et son échec (en regard des ambitions annoncées et des illusions créées), a accéléré ces tendances. Pendant une décennie, sur la base du programme commun de gouvernement, et malgré la division qui a fait rage de 77 à 81, l'Union de la gauche a canalisé les aspirations à l'unité et au changement tout en bridant la riposte aux premières grandes attaques de la bourgeoisie.
L'épreuve des faits, de 81 à 86, a mis à nu l'absence de perspectives stratégiques véritables, tant du PC que du PS.
Le retournement de la politique économique et sociale du gouvernement, dès 1982-83, a sanctionné l'abandon de "l'autre politique", appuyée sur les nationalisations, une tentative de relance économique, et une redistribution limitée des revenus. Il marque un réalignement sur les politiques néo-libérales d'austérité, qui est à l'origine d'une rupture profonde dans la conscience des travailleurs :
- d'une part, la découverte de la gravité et des enjeux réels de la crise: chômage structurel, destruction de bastions ouvriers traditionnels, remise en cause progressive de tous les acquis conquis durant la phase d'expansion, restructuration du procès de travail et mise en place nouvelles modalités d'exploitation ... ;
- d'autre part, la manifestation de l'incapacité des directions majoritaires à organiser une défense efficace contre l'offensive capitaliste, et la vérification pratique du caractère fallacieux des perspectives dont elles se prétendaient porteuses.
En ce sens, l'éclatement du l'Union de la gauche et la division actuelle, quels que soient les éventuels rebondissements ultérieurs, ne peut être compris comme une péripétie, mais comme la conclusion d'une expérience politique majeure. Elle laisse un horizon bouleversé, un Parti communiste et un Parti socialiste sans projets à la hauteur des enjeux. Elle débouche sur la recherche de nouvelles formes d'expression et d'organisation du mouvement ouvrier.
13) Les luttes de la jeunesse et des travailleurs, depuis le retour de la droite au gouvernement, illustrent cette nouvelle situation. Elles expriment à la fois un rejet radical du projet libéral de la droite et de ses conséquences sociales, et une défiance massive envers les partis de gauche traditionnels, qui s'enracine dans l'expérience de leur passage au gouvernement.
Elles manifestent un besoin vital d'unité pour l'action, à tous les niveaux
(unité syndiqués non syndiqués dans l'entreprise, unité syndicale, unité des organisations politiques, tant la division se confirme comme le principal obstacle à la résistance et à la mobilisation.
Elles manifestent en même temps une profonde aspiration démocratique au contrôle sur la conduite et l'organisation de la lutte, par le biais des assemblées générales souveraines, des comités de grève, des coordinations nationales, des représentants élus et révocables sur des mandats précis.
L'influence électorale des syndicats se maintient ou se renforce, en même temps que leur contrôle sur l'activité de la classe ouvrière continue de s'affaiblir. Les expériences d'auto-organisation ne s'opposent pas aux syndicats, mais traduisent une profonde défiance envers leurs directions.Il dépendra de la présence de courants combatifs et démocratiques dans les syndicats, prenant sur eux de favoriser toutes les expériences d'auto-organisation, que le syndicat comme organisation permanente de défense des salariés et les organes de luttes se complètent au lieu de s'opposer.
La relance de l'action collective modifiera et accélèrera les conditions de reconstruction d'une avant-garde révolutionnaire et d'un projet stratégique. Elle n'effacera pas d'un coup de baguette magique les effets négatifs des expérience~ passées. De grandes luttes sont à l'ordre du jour. Nul ne peut en prédéterminer les échéances, tant il est vrai que les mouvements de la lutte de classe ne sont pas mécaniquement indexés sur les fluctuations économiques.
Mais la réorganisation de l'avant-garde autour d'un projet révolutionnaire, condition nécessaire au dénouement victorieux du combat contre la bourgeoisie, est une tâche de longue haleine.
L'affaiblissement, chaque jour vérifié, du contrôle des appareils politiques et syndicaux traditionnels sur la classe ouvrière en ouvre la possibilité. Ainsi, les luttes récentes des travailleurs comme celles de la jeunesse, ont illustré le rôle des révolutionnaires, sans commune mesure avec leur stricte réalité numérique ou avec leur influence électorale, dès lors qu'il s'agit de luttes et de mobilisations.
14) Après les élections européennes de 1983, les élections de mars 1986 ont confirmé et amplifié, dans le cadre d'un recul global des partis de gauche, l'instauration d'un nouveau rapport de forces entre le PC et le PS.
Le PC subit de plein fouet l'accélération de la crise du salinisme et le discrédit du modèle bureaucratique dont il n'a su ni voulu se démarquer réellement.
Il paye au prix fort l'impasse de l'Union de la gauche, à laquelle il s'est longtemps totalement identifié. - Sa direction s'est discréditée en donnant l'image d'une politique incohérente
qui a alterné l'alignement opportuniste sur la social- démocratie (défense intégriste du Programme commun puis participation acritique au Gouvernement) et sectarisme diviseur (rupture de 1977, virage après 1984), l'union sans combat et le combat sans union.
- C'est donc une véritable crise d'identité et d'orientation que connaît aujourd'hui le PCF. Ayant depuis longtemps renoncé à un véritable projet révolutionnaire, il ne dispose plus de substituts un tant soit peu crédibles : ni but ( démocratie avancée), ni moyen (union de la gauche et programme commun). Il ne lui reste, en guise de perspective, que la formule assez floue du "socialisme autogestionnaire", pour couvrir à la fois, selon les besoins du moment, un réalisme réformiste des petits pas et des "nouveaux critères de gestion", et les tirades contre la félonie du Parti socialiste. Et en guise de moyen, la formule algébrique du rassemblement populaire majoritaire, qui tient lieu de proclamation unitaire sans conséquence et couvre dans les faits une politique de division et de sectarisme tant au niveau des partis que des syndicats.
-Cette crise se traduit par un effondrement de l'audience politique (perte de la moitié de l'électorat entre 1979 et 1986), un discrédit général, qui conduit à la marginalisation, à l'effritement interne, et à la menace d'explosion.
- Il en résulte un décalage croissant entre le parti affaibli, menacé par les prochaines échéances électorales dans ses bases institutionnelles qui sont l'un des piliers de l'appareil, et le rôle que continue à jouer, malgré un affaiblissement certain, la CGT sur le terrain social. Un strict alignement de la confédération sur la politique du parti aboutirait à une marginalisation et à un effondrement des positions syndicales, qui constituent l'autre pilier de l'appareil. De plus, face à l'ampleur des attaques gouvernementales et patronales, le syndicat est exposé en première ligne aux impératifs de la résistance immédiate et à la pression unitaire des travailleurs. D'où les contradictions qui traversent la CGT, de plus en plus ouvertement, et qui se croisent et combinent avec les lignes de clivage à l'oeuvre dans le PC.
15) Cette crise du Parti communiste constitue un évènement majeur dans l'histoire du mouvement ouvrier de ce pays. Si elle devait se solder par le découragement de militants désorientés, des vagues successives de ralliement au PS à la manière de Fizsbin, et une consolidation du contrôle bureaucratique sur un parti réduit et marginalisé, sans que prenne forme un courant révolutionnaire, ce serait un gâchis et une défaite pour tout révolutionnaire.
Nul ne peut préjuger des trajectoires des courants ou a plus forte raison des individus. Les critiques sont disparates et souvent croisées. La première manifestation publique d'une opposition plus large s'est faite en réaction à un échec électoral, sous la forme de l'exigence démocratique d'un congrès extraordinaire, sans qu'apparaissent des éléments d'orientation de rechange ni des propositions concrètes pour l'action.
A s'en tenir là, cette opposition subirait un processus de fragmentation et de marginalisation rapide .
Dans une situation aussi indécise, de nouvelles possibilités d'intervention, aussi bien dans le cadre syndical, que sur le terrain directement politique, sont ouvertes en direction du Parti communiste dans son ensemble, à partir de propositions concrètes d'unité d'action, sur tous les terrains, des questions sociales à la solidarité avec le Nicaragua, l'Afrique du Sud, ou la Pologne.
Une démarche spécifique de confrontation est nécessaire avec le courant rénovateur en tant que tel, pour discuter fraternellement du bilan des dernières années et des racines plus profondes de l'histoire de leur parti, comme pour chercher les possibilités d'action commune qui sont toujours le meilleur remède aux risques de démoralisation.
Si surgissait de cette crise, un courant prêt à tirer loyalement un trait sur le passé stalinien sans renoncer au communisme, c'est à dire à la construction d'un parti révolutionnaire d'action, luttant avec conséquence pour l'unité et l'indépendance de la classe ouvrière, pour un projet socialiste démocratique, pour une solidarité active avec les peuples en lutte contre l'impérialisme et les travailleurs en lutte contre la bureaucratie, nous serions prêts à envisager avec eux la possibilité d'une organisation commune, démocratique, et ouverte à tous ceux prêts à s'engager dans cette voie.
16) Loin de payer le prix de sa politique de gestion loyale des intérêts de la bourgeoisie, le Parti socialiste s'affirme comme la force électoralement hégémonique à gauche, capable d'un retour au pouvoir dans des délais relativement rapides. Il a su en tirer parti pour opérer sa mutation de "parti du changement" en "partenaire obligé de l'alternance", de Parti de Metz ou
d'Epinay, en Parti de Toulouse. Cette mue est possible dans la mesure où le PS apparaît comme le seul recours possible face à une droite réactionnaire, dans le cadre du jeu institutionnel et en l'absence de mobilisations de masse extra-parlementaires.
Les contradictions inhérentes à ce nouveau projet social-démocrate ne peuvent cependant que se développer à l'avenir:
Pour l'heure, le PS n'a pas pu traduire sur le terrain social , sous forme d'un contrôle effectif de la classe ouvrière, son hégémonie électorale. Il reste de ce point de vue un colosse électoral au pied d'argile, même s'il se préoccupe désormais de traduire sur le plan syndical la modification du rapport de force face au PC.
Tout a4tant que le PC, il sort de l'expérience gouvernementale démuni de toute perspective stratégique, fut-ce en trompe l'oeil. Il n'est plus question de "changement" , de "rupture", "d'autogestion". Ni la nouvelle République de Chevènement, ni la "société interactive" de Rocard ne sauraient faire illusion, dès lors que la mobilisation sociale vient battre en brèche les mythes libéraux.
L'objectif ambitieux du Parti des 40% ne suffit pas à constituer une majorité de gouvernement. De plus en plus ouvertement, les dirigeants du PS annoncent la couleur d'une coalition de centre gauche. L'aboutissement de ces calculs suppose une dégradation du rapport de force social tel qu'il laisse les mains libres à ce genre d'opérations. ,
Si la classe ouvrière est désorientée par les expériences récentes et démunie de perspective politique d'ensemble, elle n'est pas pour autant écrasée ou démobilisée au point de laisser le champ libre à ces manoeuvres.
Déjà, les prochaines échéances électorales posent à la direction socialiste le choix d'une politique d'alliance nécessaire à la reconstruction d'une majorité parlementaire. Soit il réaffirme son ancrage dans le mouvement ouvrier et maintient une ouverture unitaire en direction du Parti communiste; soit il traduit son recentrage par la recherche d'une majorité de centre gauche, qui sanctionnerait pratiquement l'abandon des orientations d'Epinay et de Metz.
Cette alternative pèsera de plus en plus en lourd dans la définition des courants au sein du parti. Cependant, le type de liens distendus qu'il entretient avec la classe ouvrière, la faiblesse de son engagement et de ses traditions militantes, font que les effets de la lutte des classe ne se réfractent dans ses rangs que de façon amortie. Les courants constitués se définissent au sommet de l'appareil. Des regroupements de gauche existent, mais ils sont pour l'heure marginaux et très minoritaires.
Il ne fait aucun doute, vu la place qu'occupe désormais ce parti dans la société, que des différenciations s'y manifesteront à long terme. La meilleure façon de peser sur leur développement et leur trajectoire dépendra avant tout de la force acquise par une organisation révolutionnaire indépendante.
17) Les nouveaux rapports de forces au sein du mouvement ouvrier et l'éclatement de l'Union de la gauche approfondissent la division et l'aggravent qualitativement. Elle ne se réduit pas à des affrontements entre appareils concurrents, alternant idylles et conflits. Elle exprime la réalité d'un mouvement ouvrier déchiré, en permanence et à tous les niveaux, entre un projet hégémoniste de la social- démocratie qui veut canaliser les forces populaires dans sa politique de cohabitation, d'alternance respectueuse, et de "réformisme sans réformes"; et un pôle du PCF et de la CGT, en voie de marginalisation, mais prétendant au monopole du combat de classe et à son affirmation sur la base d'une oppositon frontale avec le PS. 1 Cette dynamique de division ne se limite pas au terrain électoral. Elle s'étend aux mobilisations et à l'action revendicative.
Dans ce cadre, un alignement du mouvement syndical sur les nouveaux rapports de forces entre partis de gauche, les approfondirait et les consoliderait. Tel est le sens profond du projet développé par la direction de la FEN en rapport avec certains courants du PS. Il vise à l'affirmation d'une puissante centrale social-démocrate qui donnerait auPS l'assise sociale et les relais syndicaux qui lui font encore défaut aujourd'hui.
Il s'agirait d'instaurer un modèle de syndicalisme majoritaire en harmonie avec le PS, et de réduire définitivement le poids du pôle représenté par le PC et la CGT. Cette entreprise, après l'échec de la "deuxième gauche", ne peut cependant prendre appui que sur la force de la FEN et la poussée d'un syndicalisme autonome. Ce dernier exprime à la fois le rejet des politiques confédérales et l'adaptation à un syndicalisme d'entreprise conforme aux visées libérales de démantèlement des grandes négociation collectives.
S'il aboutissait, ce projet de grande ampleur de refonte du mouvement ouvrier, se traduirait non par un renforcement de l'unité, mais par une division accrue et une consolidation de l'hégémonie social-démocrate.
La seule perspective conforme aux intérêts des travailleurs est celle d'une véritable unification du mouvement syndical dans une centrale uniqU:e et démocratique, respectueuse des origines et des traditions des divers courants. Renouant avec l'expérience de l'unité réalisée en 1935, une telle centrale constituerait aujourd'hui le meilleur rampart contre les attaques patronales sur le droit du travail et les droits syndicaux.
La première tâche sur cette voie consiste à battre la division et à forger un front syndical unitaire, à partir des luttes, de l'entreprise jusqu'aux confédérations.
En effet, la mutation du mouvement ouvrier se répercute de façon aussi brutale que spécifique dans les organisations syndicales, confrontées à une désyndicalisation massive, à une évolution des fonctions syndicales, et à des orientations qui mettent gravement en cause les bases d'un syndicalisme de classe et de masse.
De nombreux syndicalistes ont manifesté leur volonté de résister à cette tendance. En tant que militants révolutionnaires nous sommes partie prenante de ce combat pour un syndicalisme unitaire, de lutte, de masse et démocratique.
Avec eux, nous voulons affronter les grands problèmes d'orientation et de réorganisation qui traversent le mouvement syndical. Mais nous sommes aussi convaincus qu'une orientation et une direction syndicale de lutte de classe ne peuvent être totalement dissociées de la construction d'une force politique anticapitaliste. L'absence de la seconde constitue un handicap évident pour les premières. Ce lien sera long à concrétiser vu la différence des traditions et les méfiances accumulées. Mais il s'agit de trouver ensemble les voies et les moyens pour affirmer les convergences et faire face aux tâches qu'impose la situation.
18) Une nouvelle structuration syndicale et politique, en même temps temps que l'affirmation de nouveaux axes d'expression de la classe, est donc engagée. Les lignes de force s'en dégagent clairement.
Il s'agit tout d'abord de l'affaiblissement et de la marginalisation du PC. Il n'y a pas lieu de le regretter. C'est la sanction historique de la politique qui fut et demeure la sienne.
A condition que s'affirme une autre issue que la démoralisation de ses militants, ou des ralliements successifs auPS , cette crise peut ouvrir la voie à un renouveau des forces révolutionnaires.
Symétriquement, et au prix de contradictions internes importantes, le Parti socialiste tend à s'affirmer comme le parti de l'alternance, seul adapté aux conditions d'une "démocratie moderne" dans un pays impérialiste respectueux de ses alliances.
Ce qui est visé à travers une telle perspective par la bourgeoisie et la social-démocratie, ce n'est pas l'appareil bureaucratique et stalinien dont elles ont su s'accomoder et se servir durant des décennies. C'est la mise hors jeu du communisme comme projet de révolution sociale et d'émancipation des travailleurs, l'éradication de tous les courants rebelles et combatifs qui font la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier français, en les plaçant devant le choix du repli ou de la subordination au PS.
L'accomplissement d'un tel projet de réorganisation du mouvement ouvrier se heurte pour l'heure à des obstacles majeurs, qui tiennent à l'état réel des rapports de forces entre les classes.
Certes la classe ouvrière a, depuis le début de la crise, subi des défaites sociales partielles mais significatives, et surtout connu la faillite d'un solution de rechange réformiste. Mais les forces sociales et les conquêtes considérables accumulées au long de la phase d'expansion n'ont pas été anéanties, ni les rapports de forces renversés.
Dans ces conditions, des explosions de résistance, dans la classe ouvrière comme dans la jeunesse sont probables.
Malgré la débâcle des projets du PS et du PC, en termes "d'étape démocratique vers le socialisme" ou de "ruptures partielles avec le capitalisme", les aspirations des masses ne peuvent en effet être réduites au seul cadre d'une gestion douce de l'austérité incarnée par le PS. Sur des questions comme l'emploi, le racisme, le droit à la formation, les libertés démocratiques, la protection de l'environnement, le formes actuelles de radicalisation témoignent de cette situation contradictoire.
Faute d'un projet articulant luttes immédiates, objectif politique central, et perspective de changement social, les luttes sont bloquées dans leur dynamique de subversion de l'ordre social existant. Pourtant, elles ne sauraient être réduites à dimension strictement démocratique ou revendicative, susceptible de venir nourrir les seuls appétits électoraux du PS. Elles témoignent de la nécessité profonde d'un projet révolutionnaire.
IV) PAS DE STRATEGIE REVOLUTIONNAIRE SANS PARTI REVOLUTIONNAIRE.
PAS DE PARTI REVOLUTIONNAIRE SANS PROJET
REVOLUTIONNAIRE.
Il est vrai que la distance se creuse entre les travailleurs et les partis qui les représentent électoralement. Il y a à cel à de solides raisons. Faut-il pour autant incriminer l'idée de parti en tant que telle ? Ou bien s'agit il, tout en réaffirmant la nécessité d'un parti d'avant-garde, de tirer les leçons du passé pour veiller dès maintenant au danger bureaucratique, tant en ce qui concerne le régime démocratique interne d'un tel parti, que ses relations aux organisations de masse dans le respect de leur souveraineté, de leur unité, et de leur pluralisme ? Enfin, plus qu'un doute sur la forme et le régime d'un parti d'avant-garde, les interrogations à ce sujet n'expriment-elles pas une perte de confiance quant au contenu, à la nécessité, et à la possibilité même d'une transformation socialiste de la société ?
Il n'y a pas pour nous de tâche plus pressante que la construction d'un parti révolutionnaire, et que le rassemblement des forces dans cette perspective. Encore faut il bâtir sur des bases solides pour ne pas courrir à de nouvelles déconvenues. Ce qui suppose un accord sur la nécessité et la conception d'un tel parti, ainsi que sur les grandes lignes du projet dont il est porteur.
19) Le repli des luttes ouvrières au début des années 80, et en particulier sous le gouvernement de gauche, a posé la question des potentialités révolutionnaires de la classe ouvrière aujourd'hui. Il est pourtant clair qu'une classe dominée socialement dans la production, politiquement, et culturellement, ne peut pas être révolutionnaire spontanément et en permanence. Elle peut le devenir, dans des circonstances exceptionnelles qui sont celles d'une crise révolutionnaire nationale.
De telles crise jalonnent l'histoire des deux siècles écoulés, et elles continueront à se produire, fût-ce sous des forme renouvelées. Le problème posé pour les révolutionnaires, c'est : comment s'y préparer au mieux dans l'action quotidienne, avec quelle accumulation de force, et quelle assimilation d'expériences par de larges couches militantes, politiques et syndicales dans les entreprises et les localités ?
Comment en effet une classe exploitée, dépossédée des moyens et des finalités de la production, politiquement et culturellement asservie, peut-elle briser le cercle vicieux de la domination, et de rien devenir tout ? Tel est le défi, historique auquel doit répondre la révolution socialiste.
La société capitaliste, en développant la socialisation du travail, engendre son propre fossoyeur et crée les préconditions de son renversement. Mais il n'existe pas un "mode de production socialiste", qui naitrait et s'épanouirait dans les pores des rapports de production capitalistes. La conquête du pouvoir politique reste pour le prolétariat la clef de son émancipation sociale et culturelle.
Tel est bien le problème majeur que cherchent à esquiver les discours sur la "crise de la forme parti". Elles masquent la plupart du temps une véritable crise de contenu stratégique.
Après le traumatisme du stalinisme, il est sans aucun doute nécessaire de définir et défendre, comme des convictions programmatiques à part entière, la démocratie qui doit régir aussi bien la vie intérieure d'une organisation d'avant-garde, que les rapports entre les partis et les organisations de masse, syndicales ou associatives.
La construction d'une organisation révolutionnaire , délimitée de la classe, et démocratiquement centralisée, constitue la condition de possibilité essentielle d'une stratégie révolutionnaire anti-capitaliste.
C'est par l'existence d'une telle organisation que la classe ouvrière peut accéder à unification de ses intérêts historiques, par delà la diversité de ses intérêts immédiats contradictoires; à une centralisation de ses forces, par delà les divisions que lui impose le Capital; à une continuité dans la pensée et dans l'action, par delà la discontinuité des luttes et des expériences.
C'est donc par l'action de ses partis, que la force sociale du prolétariat fait irruption dans la lutte politique, et qu'il acquiert la capacité d'agir et de décider politiquement. Un simple mouvement ou une fédération de groupes, sans références programmatiques claires ni centralisation dans l'action, ne sauraient remplir cette fonction.
20) L'idée d'un parti d'avant garde, délimité de la classe et démocratiquement centralisé, constitue pour nous l'essentiel de la conception "léniniste" du parti. Par confusion avec les pratiques bureaucratiques qui ont triomphé avec la stalinisation de l'Internationale communiste et des partis communistes, elle est aujourd'hui frappée de méfiance et identifiée au monolithisme de fer dans la vie interne, à la manipulation des organisations de masse (en particulier des syndicats) considérées comme simples courroies de transmission, et au dogme du parti unique comme seule représentation authentique de la classe ...
La délimitation du parti d'avant-garde d'avec la classe, le. regroupement volontaire de ses membres autour d'un programme, implique au contraire qu'un tel parti ne saurait prétendre incarner à tout moment et représenter l'intégralité de la classe. La partie ne se confond pas avec le tout, le parti avec la classe aujourd'hui, avec l'Etat demain.
-La construction d'un parti d'avant-garde a donc pour corollaire la reconnaissance de la souveraineté des organisations de masse (syndicats ou conseils) dans lesquelles s'affrontent démocratiquement, dans le respect de l'unité, projets et propositions, ainsi que la reconnaissance du pluralisme politique dans la représentation d'une classe socialement hétérogène.
- Le centralisme démocratique qui régit un parti d'avant-garde , s'il peut connaître des applications variables selon le contexte, n'est jamais une simple juxtaposition de démocratie dans la discussion interne et de centralisme dans l'action. Les deux sont intimement liées. La démocratie la plus large est vitale au parti, pour discuter librement et assimiler les mille facettes de l'expérience collective, pour assurer un va-et-vient fécond entre la théorie et la pratique; le centralisme est tout aussi nécessaire pour tester dans l'action les orientations adoptées et agir sur les rapports de forces.
L'existence d'un parti clairement délimité, fonde la confiance réciproque entre membres attachés à un même projet, et les garanties statutaires d'une libre discussion (par la reconnaissance des droits de tendance ou fraction). Il constitue le cadre qui permet de résoudre des divergences, par le débat et l'épreuve de la pratique, sans que tout désaccord nouveau soit traité comme l'expression d'intérêts sociaux antagoniques et comme justifiant de nouvelles frontières programmatiques et organisationnelles.
21) Parce que nous voulons sérieusement oeuvrer à construire un parti révolutionnaire apte aux tâches de notre temps, parce que nous sommes convaincus que ce parti doit être capable de rassembler des forces issues de trajectoires et d'expériences politiques différentes, parce que nous sommes conscients de la gravité des attaques contre le marxisme, nous sommes convaincus que la bataille programmatique et théorique est une dimension essentielle de notre projet.
Des généralités unanimes ne résisteraient pas à la première épreuve pratique d'envergure que devrait affronter une organisation révolutionnaire digne de ce nom. Inversement, il serait stérile et sectaire de perpétuer des divisions artificielles, sur des problèmes tactiques ou des controverses idéologiques, qui ont nécessairement leur place dans un parti sain et démocratique.
Ce qui est nécessaire, c'est donc, non de chercher à la hâte les ingrédients d'un programme minimum commun, mais de démêler, pour affronter les grandes questions de l'heure, le principal du secondaire, le stratégique du tactique, ce qu'il faut pour commencer à marcher et ce qui peut être résolu en marchant.
Après que le gouvernement de gauche ait assassiné l'idée de changement, le Parti socialiste ne parle plus ni de socialisme, ni de rupture. Le Parti communiste, en renonçant à la notion de Dictature du prolétariat, a mis sa théorie en règle avec a pratique réformiste, s'est converti "au socialisme autogestionnaire", conçu comme un processus sans révolution. Pour lui aussi le mouvement est tout et le but plus grand chose.
La grande question qui surgit de la violence de la crise, est donc bien de savoir s'il n'y a plus de choix qu'entre un libéralisme sauvage et un libéralisme tempéré par la social-démocratie, entre un effroi nucléaire sans fin et une fin atomique effroyable, entre le pire et la résignation au "moindre mal" du chômage et des nouvelles formes de pauvreté ... Ou si une autre logique, une autre société sont souhaitables et possibles, et si les moyens d'y parvenir relèvent ou non de la politique réellement possible.
22) La réponse a ces questions est inscrite dans la résistance des travailleurs aux effets de la crise et à l'intensification de l'exploitation capitaliste.
- C'est l'heure de la défense pied à pied du salaire contre la chasse au profit menée sous couvert de modernisation et de rationalisation, au nom de la compétitivité internationale;
- C'est l'heure de la défense du droit à l'emmploi pour toutes et tous, par la réduction massive du temps de travail, contre la banalisation du chômage structurel, contre la précarisation des emplois, et la marginalisation de secteurs entiers de jeunes, de femmes, de vieux travailleurs, par le biais de travaux d'appoint qui ne sont plus de vrais emplois avec de vrais salaires, mais déjà une combinaison de dépendance et d'assistanat.
- C'est l'heure de la défense des acquis sociaux et démocratiques, des droits acquis à la santé, à l'éducation, à la protection sociale, au moment où juges et patrons effeuillent le droit du travail.
- C'est l'heure de la défense des libertés syndicales et démocratiques menacées, dans l'entreprise comme dans la société par les tendances autoritaires de l'Etat libéral et du patronat.
Les luttes des travailleurs et de la jeunesse le démontrent tous les jours : énergiquement menée, cette résistance vitale jette bas le masque du libéralisme liberticide.
Les idéologues libéraux ont voulu faire de la démocratie leur drapeau, mais en la réduisant aux droits politiques et électoraux. Or, le choc de la crise est d'une telle violence, qu'il donne à l'exigence démocratique un contenu social immédiat. A deux ans du bicentenaire de la Révolution française, les nouveaux droits de l'Homme et du Travailleur réunis, sont indissociablement des droits politiques et des droits sociaux. Le premier d'entre eux est l'égalité de droit à la vie et à la dignité, par conséquent le droit imprescriptible à l'emploi garanti par la société.
La démocratie prise au sérieux oblige à choisir entre les besoins des hommes et des femmes, et les impératifs du marché:
- Comment se résigner à trois millions de chômeurs? Est-ce une fatalité, alors que la tâche ne manque pas pour satisfaire les besoins de logement, de santé, d'éducation, pour améliorer les conditions de production et de travail de tous?
- Faut-il adapter la formation au chômage en limitant l'accès à l'éducation à tous les niveaux, en sélectionnant à outrance, en spécialisant au risque de mutiler, et de faire du spécialisé d'aujourd'hui l'inadapté de demain?.
Une société mai tresse de ses énergies et de ses buts, n'aurait jamais trop de bras et de cerveaux disponibles pour satisfaire ses besoins et améliorer l'exis-
tence de tous; elle n'aurait jamais assez de jeunes instruits ou trop instruits.
En revanche, une société qui laisse végéter trois millions de chômeurs et fixe des quotas à l'intelligence, est une société irrationnelle, porteuse de barbarie.
Le droit à l'emploi et à l'éducation pour tous, voilà des gisements inépuisables de richesses, et voilà la preuve que la crise donne à l'exigence démocratique radicale un contenu social imcompatible avec la logique du capital. Elle devient par la force des choses, un choix de société et de culture.
23) Le fond du problème, c'est l'exacerbation des contradictions entre forces productives et rapports de production, entre la socialisation du travail et l'appropriation privée des moyens de production, entre l'internationalisation de la production et le maintien des Etats nationaux.
Comment prévoir à de plus en plus long terme les besoins d'éducation et de formation sans planifier la production? Comment éviter les fameux "trous" de la Sécurité sociale et les menaces de faillite du régime des retraites, sans résoudre le fléau du chômage et modifier radicalement la division du travail, y compris dans une même vie rigidement découpée entre apprentissage, vie dite "active", et la vie qu'il faut donc supposer passive ? Comment maitriser les effets à long terme des choix énergétiques et l'invention quotidienne du futur par la recherche scientifique, avec un poids croissants des financements privés, au détriment des choix et du contrôle de la collectivité? Comment défendre les acquis sociaux dans des cadres juridiques nationaux, face à l'internationalisation accélérée de la production, des capitaux et des services ?
L' alternative aux impasses du capitalisme n'est pas dans le retour à la République chère à M. Chevènement, mais dans l'invention d'un socialisme réellement autogestionnaire et anti-bureaucratique. Il suppose :
- La socialisation des grands moyens de production et de communication. La socialisation des entreprises stratégiques par leur production, par leur rôle dans la société ou sur le marché mondial, par le volume de leur main d'oeuvre, par leur place dans l'éco'nomie d'une région n'a rien à voir avec les nationalisations (plus exactement les étatisations) opérées sous le gouvernement de gauche. Elle suppose au contraire une intervention démocratique active des travailleurs à tous les niveaux, du contrôle sur les conditions et l'organisation du travail, à la décision sur les grandes options et la gestion. C'est encore un des méfaits du gouvernement de gauche que d'avoir donné une image vide de contenu des nationalisations, de les rendre réversibles au gré des majorités électorales, au point de brouiller le véritable enjeu de la socialisation des secteurs stratégiques de la production et de la communication, comme première conditions d'une planification démocratique.
- Une planification autogérée et articulée par laquelle, en toute connaissance de ses moyens et de ses ressources, la société détermine ses priorités, ses buts, et construit consciemment son avenir. Dans le cadre des grandes options et priorités arrêtées à l'échelle du pays, il n'est nul besoin d'imaginer une lourde hiérarchie de décisions descendant jusque dans le détail à tous les échelons. Le cadre contraignant des choix stratégiques du plan, une mobilisation vigilante et démocratique des travailleurs, une législation sociale encadrant les mécanismes de marché subordonnés au plan, permettent d'envisager la persistance d'un secteur privé significatif, à la campagne, dans la distribution, comme dans certains secteurs industriels, travaillant sur contrats dans le cadre du plan.
-La condition d'une planification réellement démocratique c'est le pluralisme des options en présence et l'articulation des niveaux de souveraineté et de décision. L'objection la plus courante contre un système de représentation directe des producteurs et travailleurs, jusqu'à la prise de décision centrale, c'est que de la simple addition de points de vue parcellaires, qui son ceux de la localité ou de l'entreprise, ne saurait être une réelle volonté générale. Elle aboutirait dans le meilleur des cas un médiocre compromis, et dans le pire à une impuissance corrigée par la formation d'une bureaucratie centrale. Mais les décisions stratégiques ne sont pas le fruit de l'addition de mandats locaux. Elles portent sur des projets d'ensemble cohérents et chiffrés , qui peuvent être portés par des instances locales, mais aussi par des syndicats et des partis politiques, pour peu que l'on prenne au sérieux le pluralisme comme condition fonctionnelle de la démocratie. De même tous les choix ne sont pas pris au niveau central, mais passent par des instances locales et régionales, elles-mêmes souveraines dans un domaine de compétence donné, et pouvant contrôler des décisions centrales ou s'y opposer.
La question centrale c'est l'avènement d'une forme de démocratie où le citoyen ne soit plus séparé du producteur, où les choix et les décisions s'enracinent dans les collectivités vivantes de travailleurs. L'opposition courante entre démocratie directe et" démocratie représentative" peut induire en
erreur. Sauf à supposer une assemblée populaire permanente, il y a bien une forme de représentation dès qu'il y a élection et délégation de pouvoir, fût-ce temporaire. La démocratie directe ne signifie pas un système de mandats impératifs mais seulement une responsabilité permanente des mandataires devant les mandants, sanctionnée par la révocabilité permanente.
L'idée d'une démocratie socialiste et autogestionnaire n'est pas un idéal lointain, mais un apprentissage de tous les jours, à travers le respect de la démocratie syndicale, ou de la démocratie ouvrière dans les luttes (comités de grève, coordinations élues et révocables), qui sont le ciment même de l'unité.
24)Toutes les prétentions réformistes à édifier le socialisme en faisant l'économie de la révolution ont été démenties par l'histoire. Il n'y aura pas de réponse radicale à la crise capitaliste, du point de vue de l'intérêt des travailleurs, pas de socialisme autogestionnaire sans rupture révolutionnaire avec la logique économique et la domination politique du Capital. Qui renonce à l'un Nul ne peut prédire dans quelles criconstances et sous quelle forme se produira une confrontation avec l'appareil d'Etat. En revanche, il est possible sur la base des faits de mesurer les limites de tout projet de démocratisation jusqu'au bout d'un appareil forgé sur mesure par la bourgeoisie à son usage. Une chose est de défendre rigoureusement tous les droits démocratiques acquis, autre chose de croire que ces droits sont inhérents à l'édifice étatique et aux modes de représentation existants.
Paradoxalement, en prétendant réduire la taille de l'Etat, l'alléger de fonctions bureaucratiques et administratives hypertrophiées, le credo néo-libéral aboutit à remettre en lumière ce qui, en dernière analyse constitue le noyau dur de l'Etat. Le "moins d'Etat" des libéraux revient en pratique à moins de droits sociaux, moins d'éducation, moins de santé, et davantage de budget militaire et de lois sécuritaires. D'ailleurs, la Gauche au gouvernement s'est empressée de respecter la clause tacite fixée par la bourgeoisie à. toute expérience de cette nature: le respect de la propriété privée, l'intangibilité de l'armée, la continuité des alliances internationales.
Toute transgression de ces limites, inévitable dans une lutte d'émancipation effective, met à l'ordre du jour une épreuve de force entre une majorité sociale et une minorité possédante. La première peut l'emporter, à condition d'avoir forgé pas à pas son unité, dans la lutte politique, dans la lutte syndicale, dans l'affirmation d'organes de représentation dont la légitimité l'emporte sur celle des institutions de l'Etat bourgeois.
Seul un gouvernement des travailleurs, appuyé sur leur mobilisation unitaire, fidèle à leurs mandats, serait en mesure de prendre des mesures énergiques de rupture avec la logique du capital et de faire face aux tentatives de sabotage et d'intimidation, nationales et internationales, de la part de la bourgeoisie.
25) Pour trouver le moyen d'une véritable alternative à la gestion loyale des affaires bourgeoises, il faut rompre le cercle vicieux de l'union sans combat et du combat sans union entre le PS et le PC. L'unité des partis qui parlent au nom de la classe ouvrière ouvrière et prétendent la représenter est nécessaire face aux attaques.
Mais le passé récent impose trois leçons: a) Pour ouvrir la voie à un vrai changement de société, l'unité ne doit pas rester un jeu d'appareils, elle doit s'enraciner à la base, dans des comités unitaires d'action et de mobilisation, qui en sont les véritables garants et qui peuvent trancher en dernière instance dans les litiges qui surgissent.
Mb) Pour agir ensemble contre la bourgeoisie, pour lui porter des coups, que ce soit dans les luttes ou dans les élections, il n'y a pas de préalable. En la matière, "tout pas en avant" vaut effectivement mieux que bien des programmes, surtout si on n'a pas l'intention de les appliquer. C'est dans la lutte que se dégagent les objectifs communs et que les uns et les autres font la preuve de la validité de leur propositions.
Gc) Enfin, dans le front des partis qui se réclament de la classe ouvrière, il faut un parti révolutionnaire fort , capable de féconder l'unité d'un contenu révolutionnaire et de tenir le rôle que le Parti communiste est incapable de jouer.
La démarche de front unique est donc bien le fil à plomb d'une bataille systématique, pour l'unité de la classe à travers l'unité de ses organisations, et pour son indépendance envers toute coalition dominée par la bourgeoisie comme envers les institutions de l'Etat bourgeois.
L'unité des organisations n'est pas une fin en soi, mais le moyen efficace d'impulser et développer les mobilisations de masse, sur des objectifs précis et des revendications urgentes, comme la défense des salaires et de l'emploi, la défense de la sécurité sociale, la lutte pour les droits des femmes ou contre le
racisme, la défense et l'élargissement des conquêtes démocratiques. La mobilisation n'est donc pas subordonnée à l'unité. L'initiative de la lutte peut dans bien des cas contraindre les organisations réticentes à s'y rallier et imposer l'unité. Mais l'unité des organisations est sans aucun doute une conditions de renforcement de la mobilisation.
L'unité est celle des partis et des syndicats. Mais la distension des liens des grands partis avec les travailleurs sur leurs lieux d'habitat et de travail, ainsi que l'affaiblissement des organisations syndicales, ont pour conséquence une actualité accrue des formes d'auto-organisation unitaire et démocratique des luttes.
Les assemblées souveraines, les comités et les coordinations élues et révocables ne s'opposent pas aux organisations existentes. Elles rassemblent et représentent des travailleurs organisés et inorganisés, qui élisent des représentants révocables sur la base stricte de leur action et de leur respect des mandats. Elles constituent une forme supérieure d'unité et de démocratie.
26) La perspective stratégique d'une rupture avec le capitalisme, rencontre une objection fréquente, renforcée par l'expérience du gouvernement de Gauche, sur le poids de la "contrainte extérieure" :un pays comme la France serait l'otage de ses alliances économiques et militaires, au point de ne pouvoir en sortir.
Sur le plan économique les échanges entre pays impérialistes, comme entre pays impérialistes et pays dépendants, se sont en effet considérablement développés depuis la guerre mondiale. Mais les liens d'interdépendance commerciale ou de complémentarité fonctionnent dans les deux sens. Boycotter ou décreter le blocus de la France a, pour les Etats Unis comme pour l'Europe, de toutes autres conséquences en retour que le blocus du Nicaragua ou de Cuba.
L'expérience de la gauche est à ce titre édifiante. Elle est arrivée au gouvernement avec l'engagement de donner la priorité à l'emploi et de régler la question du chômage. Elle avait tous les moyens législatifs et insitutionnels de s'y attaquer: nationalisations, création d'emplois publics, relèvement du pouvoir d'achat, réduction résolue du temps de travail, inerdiction des licenciements, bref relance de l'économie.
Elle se heurtait dès lors à la question du déficit commercial, dans la mesure où la relance, en attendant des tansformations de l'appareil productif, bénéficiait à l'importation. Elle pouvait y répondre par un politique directe des prix, un contrôle du commerce extérieur.
Le contrôle des prix, s'il s'appuie sur la vigilance populaire, n'entraîne pas d'hypertrophie administrative. Le contrôle du commerce extérieur a été appliqué mais à titre exceptionnel dans l'affaire des magnétoscopes; aujourd'hui le Brésil l'applique aux ordinateurs pour protéger sa propre production dans une filière jugée stratégique .
Certes, il y aurait eu des pressions, les patrons se seraient agités devant l'atteinte à leurs profits. Mais un gouvernement qui aurait eu à son actif, à contre courant de la situation européenne, ne serait-ce que de commencer à résorber significativement le chômage, aurait eu l'autorité politique et morale pour aller beaucoup plus loin.
La mise en quarantaine d'un tel effort par la Communauté européenne n'aurait pu qu'accélérer les réflexes de solidarité parmi les travailleurs à l'échelle du continent: que l'on imagine un instant l'impact de victoires contre le chômage dans un pays, quand on voit les effets en chaine des luttes de la jeunesse ...
Sur le plan militaire, de la même façon, le pays qui prendrait l'initiative de mesures unilatérales de réduction des budgets militaires et de désarmement nucléaire, et s'engagerait fermement sur la voie d'une Europe dénucléarisée, y gagnerait une autorité politique auprès . des travailleurs dans l'Europe entière, et contribuerait à rompre les partages et les équilibres hérités de Yalta.
27) La profondeur de la crise et le degré d'internationalisation de la production mettra à l'épreuve le système étatique issu de la guerre. Ils reposeront avec acuité la question politique de la construction de l'Europe. La bourgeoisie parle de l'Europe plus qu'elle ne la fait. C'est que les obstacles pour elle, sont de taille:
- Comment avancer vers la mise en place d'un véritable Etat européen, alors que la concentration et la centralisation des capitaux va de plus en plus en plus dans le sens, non de concentration européenne, mais de croisements avec des capitaux japonais et américains ?
- Comment avancer vers une législation sociale européenne, sans risquer d'unifier la force colossale du prolétariat européen, pour l'heure enfermée dans le cadre des Etats nationaux et de la concurrence entre travailleurs de pays
différents, à travers la compétivité de leurs produits respectifs?
- Comment élargir la construction européenne, tout en respectant les frontières de grande partition de Yalta et Potsdam, et sans tomber dans une accentuation du développement inégal qu'exprime déjà l'idée d'une "Europe à deux vitesses" ?
-Comment concilier l'unification militaire et le maintien de la grande alliance dominée par l'impérialisme américain?
Face à ces grands défis, les bourgeoisies nationales sont divisées entre elles, et chacune d'elle divisée dans ses propres rangs. La dynamique économique actuelle ne va pas dans le sens d'une centralisation politique et législative accrue, au moment où montent les tentations protectionnistes.
Le prolétariat en revanche aurait tout intérêt à une construction véritable de l'Europe, à l'unification de ses propres forces, à une lutte sans frontières pour la réduction du temps de travail, pour l'alignement des droits sociaux sur les législations les plus avancées, pour un contrôle à l'échelle continentale des énergies et de l'environnement, pour une centralisation européenne des mobilisations contre l'OTAN, les missiles, et les budgets d'armement. Il est seul à même de résoudre à l'échelle continentale la question sociale et la question nationale; d'édifier les institutions d'un nouvel espace économique et de nouveaux droits sociaux, d'apporter dans le cadre d'Etats Unis socialistes d'Europe une réponse aux questions nationales non résolues dans le cadre des vieux Etats-Nations; de mettre en oeuvre une décentralisation effective et une planification continentale; et surtout de rassembler ses forces sociales, dans un combat commun contre l'impérialisme et la bureaucratie.
Dans son histoire, il a été réellement candidat au pouvoir lorsque, défendant ses propres intérets sociaux, il s'est trouvé en condition d'apporter ses réponses et ses solutions à de de grandes crises nationales, à résoudre par ses moyens les impasses de la société toute entière .
28) Les racines de la crise du mouvement ouvrier sont internationales. Elle ne sera donc réellement surmontée que sur la base de réponse internationales, à commencer par la solidarité avec les luttes des travailleurs du monde entier, ceux du Nicaragua aux prises avec l'agression impérialiste, comme ceux de Pologne face à la bureaucratie, en passant par ceux d'Afrique du Sud.
Mais la solidarité au coup par coup ne suffit pas. En créant la première Internationale, les travailleurs d'avant-garde voyaient loin et étaient en avance sur leur temps. Aujourd'hui en revanche , malgré la concurrence qui la divise, la boureoisie s'est organisée internationalement, dotée d'institutions militaires, financières, diplomatiques, alors qu'il n'existe plus d'Internationale ouvrière de masse digne de ce nom.
La Seconde est devenue un colloque qui regroupe épisodiquement des partis de gouvernement depuis longtemps enfoncés jusqu'au cou dans la collaboration de classe, la soumission à l'impérialisme, la répression contre les exploités et les colonisés. La Troisième a été dissoute par Staline pour mieux laisser le champ libre à une diplomatie de grande puissance, au service des intérêts d'Etat de la bureaucratie, et aux antipodes de toute tradition internationaliste.
La Quatrième Internationale, qui lutte et agit pour maintenir vivante une tradition internationaliste militante, et garde pour boussole les intérêts des travailleurs du monde entier, sans subordonner un pays ou un continent à un autre, se veut un instrument pour construire une Internationale révolutionnaire de masse.
V) a FAUT ENTREPRENDRE POUR ESPERER ET PERSEVERER POUR REUSSIR.
29) Nous avons la volonté de construire le parti révolutionnaire des travailleurs, indépendant des vieilles organisations réformistes et n'ayant rien à voir avec leurs compromissions ou leurs capitulation. Nous savons qu'il faudra pour cel à une ferme détermination à rassembler dans la clarté des courants et des forces d'origine différentes, parfois ennemies de la veille ou de l'avant-veille. Il en fut toujours ainsi dans les tournants de l'histoire du mouvement ouvrier. Ce sont alors les grandes épreuves de la lutte de classe qui tracent les lignes de partage des eaux.
Nous sommes tout aussi convaincus que rien de solide ne naitra sans mémoire ni continuité. Nous assumons pour notre part l'héritage militant d'une longue tradition communiste et an ti -bureaucratique, avec la certitude qu'elle sera indispensable à tout regroupement réellement anti-capitaliste et internationaliste.
La construction d'un Parti révolutionnaire de masse doit partir aujourd'hui d'un double constat :
- tant le Parti socialiste que le Parti communiste sont définitivement disqualifiés, du point de vue d'une transformation radicale de la société;
- le dégagement d'éléments d'avant-garde, susceptibles d'apporter leur expérience et leur force à la construction d'un tel parti proviennent d'origines et d'histoires diverses, sans que pour le moment des épreuves majeures agissent dans le sens d'une clarification et d'un rassemblement rapide.
Il n'existe donc pas de voie royale pour la construction du parti, mais un processus de radicalisation encore limité. Il s'exprime dans l'existence d'une extrême gauche active, dans les rangs du Parti communiste, et ,dans une moindre mesure du PS, ainsi que dans la cor ou la CFDT. Prédéterminer les trajectoires et les alignements de forces à peine ébauchées ne pourrait que créer des obstacles supplémentaires.
En tant que militants révolutionnaires, nous nous attelons sans attendre à la construction d'un parti révolutionnaire, mais capable d'agir efficace-ment, de maintenir l'unité de la théorie et de la pratique, de synthétiser les expériences nationales et internationales, de jeter un pont entre le passé et le présent.
Nous construisons la Ligue communiste révolutionnaire pour intervenir dans la lutte de classe et de mettre en permanence nos convictions à l'épreuve de la pratique.
30) Un parti révolutionnaire d'avant-garde est donc toujours stratégiquement nécessaire. La crise que traverse le mouvement ouvrier définit les conditions concrètes de sa construction aujourd'hui. Le déclin du Parti communiste et les succès électoraux du Parti socialiste ont fait germer l'idée, aussi bien dans Gertains secteurs du PS et du PC que parmi des courants comme Convergence socialiste, qu'il serait possible et souhaitable de remettre les compteurs à zéro; de fermer la" parenthèse" ouverte par la révolution russe, et de revenir à la grande unité organique du mouvement ouvrier d'avant 1914, rassemblé dans un parti où pourraient coexister et dialoguer courants réformistes et révolutionnaires.
Ce serait en réalité une régression historique considérable :
-L'expérience de la social-démocratie allemande n'a pas démontré qu'un tel parti constituait un instrument efficace pour la préparation de combats révolutionnaires, mais plutôt un obstacle supplémentaire. Un courant d'idée dans un grand parti réformiste ne remplace pas une organisation révolutionnaire qui a tissé au grand jour, dans l'action, des liens profonds avec les masses, noué des rapports de confiance avec les travailleurs les plus actifs, tracé la continuité d'un projet à travers les luttes quotidiennes.
- L'existence d'un courant et d'une tradition communiste ne se confond pas avec le stalinisme. La délimitation qui s'est opérée au congrès de Tours, face à l'épreuve de la première révolution prolétarienne victorieuse, n'était pas le fruit d'un malentendu, mais bien un partage théorique et pratique, toujours actuel, entre réforme et révolution.
-La social-démocratie d'aujourd'hui n'est plus celle d'avant 1914, ni même des années 30, quand se retrouvaient encore dans ses rangs des courants socialistes de gauche ou austro-marxistes, et quand un Léon Blum se sentait encore obligé de faire la distinction célèbre entre l'exercice et la conquête du pouvoir. Si le parti socialiste demeure un parti ouvrier bourgeois, ses liens organiques à la classe sont d'autant plus distendus que se sont renforcés ses liens à l'appareil d'Etat et aux bourgeoisies impédalistes. Il en résulte de profondes conséquences quant à sa réalité militante, l'éducation et l'activité de ses membres, ses traditions et ses valeurs.
- Enfin le contrôle organisé des appareils sur la classe tavailleuse s'est considérablement et durablement affaibli. Il y a place aujourd'hui, plus encore que dans les années 30, ou les années 50/60, pour un courant révolutionnaire indépendant des appareils réformistes; capable de faire, au moins partiellement, la preuve pratique de la validité de ses propositions; capable donc d'agir et de s'insérer en tant que tel dans les mobilisations de front unique.
31) La construction d'un parti révolutionnaire à influence de masse ne saurait en revanche faire abstraction de l'histoire et de la réalité présente du mouvement ouvrier, des syndicats et des partis qui le composent. Le rejet des "vieux partis", réel dans certains secteurs de la classe ouvrière, pose la question d'un nouveau parti authentiquement révolutionnaire. Il ne met pas pour autant à l'ordre du jour la perspective d'un Parti des travailleurs, qui exprimerait la reconquête de l'indépendance politique de la classe face aux partis bourgeois, comme ce fut le cas à la fin du siècle passé, ou comme ce l'est encore dans certains pays dépendants.
L'indépendance de classe, dans un mouvement ouvrier traversé de multiples courants et organisations, porteurs d'une longue expérience, est indissociable d'un contenu programmatique. Parler d'un Parti des Travailleurs en France, sans autres précisions, ne pourrait avoir que deux traductions pratiques :
- Soit un projet de construction en marge des organisations traditionnelles et sur une base programmatique minimale. Dans ce cas, il ne s'agirait ni d'un réel parti de masse, exprimant une grande expérience collective de la classe, ni d'un parti d'avant-garde clairement délimité autour d'une perspective stratégique commune, assez solide pour agir et résoudre dans ce cadre commun les questions que pose au jour le jour la lutte de classe.
- Soit un projet qui passe par les partis existants, tels qu'ils sont, ce qui aboutirait à faire du Parti socialiste le cadre privilégié ou exclusif de regroupement et de recomposition du mouvement ouvrier.
En réalité, le dépassement de la crise actuelle appelle nécessairement des réponses de fond sur le plan historique et programma tique. Toute entreprise sé-
rieuse de construction s'inscrit dans un champ qui n'est pas celui de la première expérience de l'action de classe, et qui est d'emblée déterminé par la présence de nombreux courants nationaux et internationaux que nul ne saurait ignorer.
32) Nous sommes par ailleurs conscients des conditions spécifiques de construction d'un parti révolutionnaire aujourd'hui. Le contrôle du PC et du PS sur la classe ouvrière n'est pas comparable à ce qu'il était dans les années 30 ou même les années 50.
Pour agir et débattre avec leurs militants, comme pour prendre place dans le front unique lorsqu'il se réalise pour l'action, il n'est point nécessaire de rallier ces partis. Dans les circonstances actuelles, une petite organisation révolutionnaire peut faire la preuve pratique partielle de la justesse de ses positions. Elle y gagne en continuité politique et organisationnelle.
L'état du mouvement ouvrier international est infiniment plus complexe qu'il l'était dans les années 30 ou même dans les années 50, avant le conflit sine-soviétique et la victoire de la révolution cubaine.
L'essentiel de la génération militante actuelle a fait son apprentisage dans la période d'expansion de l'après-guerre, ou au début de la crise. Elle a connnu des luttes importantes, mais pas d'épreuves majeures qui clarifient les lignes de fractures importantes et relèguent au second plan les querelles mineures.
Par conséquent la radicalisation actuelle ne prend pas la forme de grandes fractures verticales dans les organisations traditionnelles mais plutôt celle, diffuse, non encore cristallisée, de courants instables, disparates, tant politiquement que géographiquement.
Avec tous ces éléments qu'ils soient membres des partis majoritaires, des organisations d'extrême gauche, militants syndicaux, ou inorganisés, nous sommes prêts à chercher le maximum d'action et d'expérience commune, en même temps que la plus libre confrontation d'idées et de projets.
Sachant que pour beaucoup d'entre eux, une organisation révolutionnaire minoritaire n'apparaît pas comme une alternative crédible même quand ils rejettent la pratique des partis réformistes, nous voulons favoriser la convergence et le dialogue dans l'action, convaincus que tout ce qui renverse la tendance à la fragmentation et à la dispersion des forces peut contribuer à restaurer la confiance dans l'efficacité de la lutte.
Tel fut le sens de la démarche engagée avec la bataille pour le rassemblement d'une alternative anti-capitaliste qui va au delà des concrétisations que celle ci a pu prendre dans le contexte préxédent les élections de mars 86 et des erreurs qui ont pu être commises en termes de surestimation des possibilités. Les résultats alors obtenus furent marqués par le faible niveau de mobilisation et les contradictions des phénomènes de recomosition.
Celà ne doit pas nous empêcher, face à la crise du mouvement ouvrier qui s'approfondit, de confirmer notre volonté unitaire et de continuer à proposer, chaque fois que possible, et sous des formes adaptées à la situation nouvelle, le rassemblement pour le débat et l'action des forces et militants, qui sonr des bases anti-capitalistes et recherchent une alternative à la politique de division et de collaboration de classes du PC et du PS.
Cette convergence et cette unité d'action partielle, loin de tourner le dos au front unique, doivent constituer un levier efficace pour une unité d'action plus large, mettant en branle la masse des travailleurs, à travers l'unité de leurs organisations syndicales et politiques. Elles doivent, à l'épreuve de la pratique, éclaircir la nécessité d'un parti d'action sur la base d'un programme défini, et non pas cristalliser des regroupements sur des bases à la fois trop générales et confuses pour une intervention cohérente de parti, et trop restrictives pour une large unité d'action sans exclusives.
33) Dans cette démarche unitaire, les organisations qui se situtnt à la gauche des partis traditionnels occupent une place particulière.
La) Les dernières luttes de la jeunesse et des cheminots, qui ont valeur de test, montrent à la fois la place indéniable conquise Lutte ouvrière, et la cristallisation d'un ligne sectaire et ami-unitaire. Dans une situation que met à l'ordre du jour une démarche de construction du parti ouverte sur les éléments de recomposition, la vieille divergence sur le front unique et le travail de masse prend toute sa portée. Il s'agit en fait d'une divergence d'orientation fondamentale. Nous devons maintenir avec LO des rapports unitaires aussi solides et actifs que possible, même si souvent conflictuels. Mais le véritable test d'un rapprochement, dans la perspective d'une fusion qui n'est pas aujourd'hui à l'ordre du jour, serait une réponse commune à des épreuves majeures de la lutte de classe.
Mb) En ce qui concerne le PSU, le PAC et la FGA, ces organisations, à des
titres différents, connaissent une perte importante de leurs force militantes et de graves problèmes d'orientation. Le congrès du PSU a décidé le maintien de ce parti contre les courants qui pronaient sa dissolution pure et simple; mais il n'a guère apporté de réponses aux choix décisifs auxquels il est confronté. Ces organisations ne sauraient par elles mêmes jouer un rôle moteur . Soit elles sont entraînées, du moins une partie d'entre elles, par des forces plus consistantes dans un réel projet de construction d'une force militante et active, soit elles s'enlisent dans une pratique de mouvement hétéroclite, aussi flou dans ses définitions que discret dans les luttes, comme ce fut le cas ces derniers mois. Auquel cas elles peuvent devenir le marche pied d'opérations du type "réformisme radical" dans l'orbite du PS. Les pr9cessus en cours dans le PC freinent pour l'heure une telle tentation. Avec ces courants, comme avec LO, le tête à tête est stérile, si les convergences possibles ne sont pas testées sur des enjeux d'une autre portée.
c) Quant au PCI, il paie maintenant le prix de sa politique. En s'efforçant de concilier la proclamation sectaire d'un parti des travailleurs autour de son seul appareil, et une politique d'adaptation ,à la social démocratie, il a subi plusieurs scissions, notamment dans la jeunesse, qui l'ont pratiquement paralysé devant les mobilisations de la jeunesse. Il réagit à cette crise par un retournement sur une ligne sectaire et verbalement gauchiste.
34) Les coordonnées de la lutte des classes en Europe, définies par les grands accords de la fin de la guerre, commencent seulement à se modifier sur le fond.
L'un des enjeux dans ce contexte, est de savoir si le Parti communiste entraînera dans son déclin la perte d'une tradition révolutionnaire qu'il a usurpée.
La réponse ne réside ni dans le retour à l'unité dans le giron du PS, ni dans un Parti des travailleurs sans définitions ni orientations claires, ni enfin dans un vague mouvement sans cohésion.
Face au Parti socialiste désormais électoralement hégémonique et au Parti communiste même affaibli, il n'y a pas place pour un Parti sans identité, sans projet, sans volonté, en demi-teintes et en demi mesures, mais seulement pour un parti révolutionnaire et démocratique, seul capable d'agir et de sunnonter par la libre discussion, mais à la lumière de la pratique, les différences légitimes dans toute organisation non bureaucratique.
C'est bien là la première responsabilité et le premier test auxquels nous devons faire face, les uns et les autres, quelle que soit notre origine, si nous voulons être à la hauteur des défis qui s'annoncent.