Mghanistan :
l'éternité en guerre
P
AS de droit d'un peuple à disposer de lui-même qui ait eu si longtemps, au long des quatre dernières décennies, aussi peu de partisans, dans l'hémisphère occidental, que celui de 1 'Afghanistan. Aussi est -ce un humble succès pour la petite phalange de ses fidèles que le mur du silence ait commencé à être percé, grâce en particulier à des livres qui paraissent maintenant périodiquement. Parmi ceux-ci, celui qu'Olivier Roy vient de publier récemment 1 a une double qualité qu'on rencontre rarement réunies. En effet, il se présente comme un album de belles, saisissantes et déchirantes photos de Philippe Guérillot, mais elles sont le contrepoint d'un texte qui, en à peine quelques dizaines de pages, dit la quintessence de ce qu'il faut savoir sur le pays pour en comprendre la singularité, les caractères spécifiques de sa lutte contre l'invasion, la nature effroyable de cette guerre, la pratique de sa résistance, fait le bilan des sept longues années écoulées et dégage une perspective avec la lucidité et la profondeur propres à l'auteur.
Les déconvenues des lendemains de soutien aux guerres de libération nationale ont conduit à la prudence nombre de ceux qui ont «milité» (au sens le plus large du mot) pour ces justes causes. Comme la lutte de la résistance afghane est la première en son genre parmi ces guerres, non plus menée contre les impérialistes capitalistes colonisateurs mais contre une invasion par l'URSS dont les objectifs sont toujours discutés, la prudence des échaudés a redoublé, voire est allée pour certains jusqu'à l'abandon de cette cause, ce qui ne peut pourtant se justifier, de quelque éthique que l'on se réclame. Mais à la bonne dose - celle précisément de la lucidité sans illusions-, cela doit permettre un soutien plus ferme, et sans doute plus efficace.
Les sept années de guerre d'Afghanistan ont permis à tous ceux qui ont
Michel LEQUENNE embrassé sa cause et qui, pour la plupart, connaissaient peu ou pas du tout ce pays, à la fois d'en découvrir les problèmes, débarrassés des lunettes déformantes des simplifications sociologiques universelles, de comprendre ce monde hors de notre monde, culturel et mental, et d'apprendre à respecter un peuple en sa différence, qui mène pour son droit à la vie, à son identité, à la disposition de lui-même, une lutte plus atroce qu'aucune autre, en ce moment pourtant fertile en horreurs. Un monde part
Olivier Roy connaît bien ce pays, ce peuple. Pas de loin, pas même seulement de la capitale, mais de tous les acres de son sol, inlassablement parcouru, en toutes ses ethnies dont il a été l'hôte, dans son unité diaprée profondément ressentie. Son deuxième chapitre est intitulé «Village», et part du rejet de la notion de féodalisme, catégorie marxiste à l'extension abusive qui malheureusement n'a pas été le fait des seuls staliniens. Pays de petite propriété agraire, où la vie, certes, n'était pas idyllique, mais si fortement intégrée dans ses structures sociales et religieuses que l'opposition à la ville y est la clef de compréhension du soulèvement initial.
C'est dès le coup d'Etat « communiste» de 1978 que tout s'est gâté. Mais déjà, en 1975, quand les jeunes intellectuels nationalistes, islamistes pourtant, mais partisans, à l'égyptienne, d'une conciliation de l'islam et de la science, avaient voulu soulever les campagnes contre le régime laïciste du prince Daoud, c'est contre ce modernisme, et non contre le prince, musulman lui-aussi après tout, et donc légitime dans sa lointaine capitale, que les paysans se levèrent, allant jusqu'à livrer à la police les jeunes apprentis sorciers. Il faudra cinq ans et l'invasion russe pour que ces
intellectuels islamistes soient compris et deviennent les commandants de la résistance dans le nord. Combien donc davantage le village ne devait-il pas se lever contre les « mécréants communistes» qui, sans respect, remettaient en cause toute son infrastructure culturelle, n'ayant pas compris la leçon de leurs proches devanciers.
On a là un double phénomène du plus haut enseignement, dépassant les frontières de l'Aghfanistan. L'idée que la révolution « prolétarienne » s'impose, Le combat fait naître les vrais moudjahidin. Photo de Philippe Guerillot. comme d'elle-même, par son universalisme et la primauté des facteurs économiques, est une idée ethnocentriste, « ethnopaternaliste » qui, facilement, peut devenir criminelle. Même la révolution bourgeoise avait trouvé, en Bretagne et en Vendée, puis dans le reste de l'Europe, des échecs dus à la rencontre de l'inégalité de développement et à la puissance du « fonds culturel », ce « temps lent » de l'histoire sur lequel les historiens modernes, tel Fernand Braudel, ont mis l'accent. L'Afghanistan, un des rares pays du monde qui n'avait pas connu la colonisation, n'avait pas non plus, de ce fait, connu la brutale et totale acculturation et le bouleversement de civilisation qui est une des bases de la révolution, bien nommée « coloniale ». L'Afghanistan aurait eu besoin de patientes, lentes et respectueuses réformes que la logique mécanique de tout le monde moderne est parfaitement incapable d'apporter.
Mais, de plus, quand le monde moderne a le visage du « communisme stalinien>>, cette rencontre du xx• siècle avec une civilisation millénaire prend un visage qui mérite peut-être de s'appeler « pol-potisme » du fait du précédent immédiat du génocide cambodgien (le Cambodge étant, notons-le, un autre pays que la colonisation n'avait pas labouré en profondeur). Dans les deux pays, la rencontre de la dominante du « temps long » avec la robotique d'un socialisme de caserne ne pouvait que déboucher sur des actes d'une inhumanité absolue.
Au-delà des différences de moyens, intérieurs et artisanaux ici, extérieurs et munis des outils de grande puissance là, la même logique barbare s'applique. En douterait-on que l'ancien directeur de la sinistre prison de Poul-i-Charkhi précisait l'objectif avec brutalité : « Pour construire le socialisme en Afghanistan, nous n'avons besoin que d'un million d'habitants. » Il y en avait dix-sept millions quand il prononçait cette phrase. A qui cela ne doit-il pas donner froid dans le dos ?
L'Afghanistan apparaît comme le type de ces pays que le communisme avait - aura - le devoir de préserver et d'aider, et seulement, selon ses propres besoins, comme autant de moments (et nous ne disons pas, à dessein, d'étapes, pour ce que ce mot suppose de che minement rectiligne), de l'humanité, dont chacun a sa richesse, qui ont objectivement valeur pour tous, et nul autre stade de civilisation n'a le droit de condamner à mort. La colonisation a broyé de façon barbare nombre de civilisations méprisées comme primitives et.. barbares. La mission du socialisme-communisme devrait être de préserver ce qui reste. L'URSS fait en Afghanistan l'inverse.
Le chapitre qu'Olivier Roy consacre à l'islam afghan est aussi essentiel et complète celui du village.
Il faut un effort aux esprits occidentaux pour comprendre cette religion sans Etat, et donc, se développant avec de considérables diversités. Ainsi, par exemple, du soufisme, mystique, contemplatif, qui a subsisté, là en particulier, alors que le quiétisme est mort depuis longtemps au sein du catholiscisme. L'Islam afghan
Opium du peuple, la religion, ici comme partout ? Certainement, à condition de le comprendre au sens riche qu'il a dans le texte de Marx 2 et non au sens étriqué de pure et simple mystification qu'il suffirait de dissiper par une élucidation verbale. Olivier Roy souligne ce fait qu'il n'y a pas de lien, et donc encore moins de fusion, entre Eglise et Etat. C'est au contraire au nom de l'islam que la lutte est menée contre les puissants, y compris contre les compromissions du clergé. Et la rupture est encore plus nette du fait que, dès 1920, il y a eu laïcisation du régime et qu'alors les mawlawi, ces religieux formés dans les écoles coraniques, se sont repliés sur les campagnes.
Pas d'Eglise, cela signifie : pas ·de clergé institutionnalisé, mais, en revanche, une vie scandée, le jour par les prières, l'année par les tètes religieuses, repères « dans un calendrier qui reste bien théorique».
Dans la lutte actuelle, c'est l'islam qui cimente et développe J'unité nationale, hier plus théorique que réelle. L'invraisemblable
Les fondements de la lutte situés, Olivier Roy fait le point de celle-ci. Sept ans de guerre entre le Goliath russe et le David afghan ont fait réfléchir les plus sceptiques. Quel est le secret de cette invraisemblable résistance, dix fois moins aidée que n'importe quelle autre, menée par des hommes de tout type, vivant de thé et de pain sec.
D'abord, c'est la résistance de tout un peuple. La résistance est partout, et, désormais, tous les « comités » reliés à l'un ou l'autre des partis de Peshawar. Partout, c'est-à-dire à la fois là où la guerre reste à distance - au Nouristan, au Hazaradjat, au Badakhstan - et où les combattants sont la population en armes, à l'ancienne mode des guerriers ; et là où la présence quasi quotidienne du combat transforme graduellement les groupes de combattants en guérillas modernes, a fait naître les vrais moudjahidin. Partout, en dépit même de la désertification, parce que -et c'est
encore là sans doute une raison essentielle - ces combattants sont enracinés dans leur pauvre terre, sans autre perspective que la retrouver un jour, indifférents au temps parce que leur culture est, sans solution de continuité, millénaire et que, comme le titre de l'album le précise, nous sommes au royaume de I'Eternité.
Une autre fusion « nationale » a été mise en œuvre par ces sept années de guerre, celle, précisément, que la modernisation citadine avait manquée, à laquelle même elle tournait le dos : celle du peuple paysan et de l'intelligentsia. Si les intellectuels afghans, ainsi que le souligne durement Mohammed Haydar dans Défis afghans 3, de par leur formation, ont en masse été étrangers au soulèvement et à la résistance, à laquelle ils ont cruellement manqué, formant le gros de l'émigration lointaine, en Europe surtout, une minorité, ceux-là en particulier qui avaient manqué leur but en 197 5, sont devenus les jeunes cadres de la résistance, surtout dans le Nord. En face, la guerre totale
Face à cette résistance tenace, l'adversaire est impitoyable, et, par ailleurs, aveugle, plus étranger par l'intellect que par la langue et les mœurs ; comme les Américains au Vietnam, démoralisés par une réalité qui dément les valeurs au nom de laquelle on les a envoyés se battre. Pourquoi sont-ils venus? A cette question dont le reste du monde pèse et soupèse des réponses complexes, stratégico-politiques, l'Afghan a trouvé une réponse simple dans son expérience : (( Tu vois, on croyait que les Russes étaient une nation "mûre", avancée. Eh bien, dès qu'une compagnie débarque au village, ils se ruent sur les melons, ils emmènent la farine et les moutons. Les Russes sont affamés. ( ... ) Regarde comme ils sont maigres, sales et sans argent. C'est pour manger qu'ils nous ont envahis ... ))
Même si les buts de guerre soviétiques avaient été d'« élever» la société afghane au niveau du socialisme, encore aurait-il fallu que les «éducateurs» soient eux-mêmes élevés à ce niveau.
Mais nous l'avons vu par la déclaration du garde-chiourme de Poul-i Charkhi, le socialisme n'est plus ici qu'une abstraction inhumaine, couvrant des buts qui n'ont rien de socialistes, pire même qu'au Cambodge de Pol Pot en cela que pour réaliser le génocide d'un peuple qui leur résiste les Russes doivent détruire la base même de la vie et de la culture.
Le chapitre « La lèpre » trace un
L en guerre. Photo de Philippe Guerillot. tableau effrayant de la désertification d'un sol conquis patiemment contre le roc et le sable au long des siècles. Et on a là l'amorce de ce qui pourrait faire basculer toute la perspective que les sept ans de guerre n'ont pas encore annulée: ce sol pourra-t-il ressusciter?
Au Pakistan, l'acculturation d'une population de femmes, de vieillards, d'enfants, de mutilés s'installe dans l'ennui et dans la misère assistée. Les enfants qui ont grandi là perdent leur langue. La culture nationale est battue en brèche, y compris par la pression d'autres «islam ». La corruption est omniprésente avec le marché noir, la spéculation ...
Aura-t-on là une nouvelle Palestine, aussi mal supportée que l'autre par les pays d'accueil. Au Pakistan, l'opposition « démocratique » rêve de se défaire du problème afghan de l'émigration par une entente avec Kaboul. L'inusable résistance des guerriers que rien ne lasse sera-t-elle défaite par la tenaille du désert et de la décomposition ?
L'espoir paradoxal tient au retour du mal sur l'envahisseur lui-même ; à la gangrène de ses troupes, à la démoralisation qui atteint l'intérieur, à l'effet induit du réveil du nationalisme des républiques musulmanes de l'URSS. Gorbatchev a dû avouer que cette guerre était une plaie au flanc de l'URSS. Et les tentatives de recherche de solution de son côté, bien que sans portée possible de par la nature des propositions actuelles, ne peuvent cependant être mises au seul compte des manœuvres de gain de temps.
Lentement, la prise de conscience du caractère néfaste de l'éparpillement ethnique et religieux de la population s'étend, et l'intérêt commun semble s'imposer entre les partis islamiques dont la déclaration du 1 7 janvier semble bien, enfin, le premier pas vers la fondation d'un gouvernement en exil.
Olivier Roy, dont jusqu'ici la lucidité n'a jamis été mise en défaut, termine son texte sur une note d'optimisme. A l'heure où toute la civilisation occidentale en arrive à devoir s'interroger sur ses fins, et les risques pris qui menacent la survie même de toute l'humanité, une victoire finale de I'Mghanistan, quel que soit le régime qui en sortira, serait une victoire humaine.
Michel Lequenne 1. Afghanistan : l'éternité en guerre, texte d'Olivier Roy , photos de Philippe Guerillot, préface de Pascal Bruckner, Editions de la Nef. Le Bureau international Afghanistan a publié un volume, le Défi afghan, aux éditions Anthropos, dont nous rendrons compte prochainement.
2. << Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel >> in Critique du droit politique hégélien, Editions sociales.
3. «Les intellectuels afghans >>, in Défis afghans, n°10, novembre 1986.