La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Génération

· Critique communiste, n° 62, avril 1987 · p. 16-19 · 3 666 mots

de Hervé Hamon et Patrick e Entretien avec Alain Krivine et Jeannette Pienkny

Génération

A propos du livre +Grâce à l'enquête de Hamon et Rotman, la crise de I'UEC se retrouve sous les feux de l'actualité, au moins littéraire ; comment réagissez-vous à ce retour d'événements vieux de plus de vingt ans : étonnement ? émotion ? irritation? Jeannette Pienkny - Rétrospectivement, on peut dire qu'on ne se rendait pas compte de l'importance politique de cette crise de l'UEC. Celle-ci annonçait un changement dans la situation et donnait naissance à une génération qui allait jouer un rôle clé très peu de temps après. Cette génération a occupé une place charnière. La crise du stalinisme, la guerre d'Algérie, le cours particulier de la révolution cubaine se sont réfractés dans cette couche particulière qu'est la jeunesse étudiante. Cela a provoqué une crise majeure dans l'UEC alors que le PCF avait précisément créé cette organisation pour mieux s'assurer le contrôle de la jeunesse intellectuelle avec laquelle il avait déjà connu des déboires lors de la révolte hongroise de 1956. A ce moment-là, les étudiants étaient membres du PCF et c'est la crainte de la « promiscuité » avec les ouvriers qui avait donné naissance à l'UEC. Alain Krivine - On est en droit de s'étonner que personne n'ait encore écrit une histoire de l'UEC, si l'on met à part le livre plus spécifique de Rabrieux sur Notre Génération communiste. Alors que cette crise a constitué un laboratoire pour les événements qui ont suivi.

Emotion aussi, dans la mesure où il s'agit d'un livre très politique qui permet de retrouver, à travers la crise de I'UEC, toute l'histoire des événements qui ont permis la radicalisation de I'UEC et formé une génération particulière. C'est le récit d'un combat commun, mené dans une situation assez exceptionnelle, dans lequel se sont engagés des centaines de militants. Et c'est une histoire qui plonge aux racines de la LCR. Du coup, pour moi, il s'agit d'un document exceptionnel et nouveau, avec l'émotion de trouver décrits, en termes assez justes, des éléments liés profondément à nos origines.

Irritation ? Peut-être aussi. Tout dépend du point de vue. Pour un lecteur qui regarderait cela de l'extérieur, il peut avoir l'impression d'observer un milieu très particulier, avec des débats bizarres. A quoi il faut ajouter le sentiment d'immence gâchis quand on regarde ce que sont devenus la plupart de ces gens. Donc, s'il y a irritation, c'est celle que provoque la disproportion entre les cinq cents pages qui racontent ces débats et le mince feuillet qui suffirait à conter l'histoire politique de beaucoup des gens qui étaient alors concernés.

Quand on a connu ces événements, on a un jugement plus sobre. Pour moi, c'est moins de l'irritation par rapport au livre que des interrogations sur ce que sont devenus ces gens. + Vous aviez oublié ces moments du passé? J. P.- Ce n'est pas possible d'oublier. Cette période a été la matrice des choix que j'ai fait ensuite. Bien que membre du PCF, j'avais alors une faible formation politique, et le début de la crise de l'UEC a constitué une rupture dans le monolithisme de pensée vécu depuis l'adhésion au parti dès le lycée. Un bouleversement politique personnel qui s'est greffé sur des bouleversements sociaux ... Un espèce de révolution dans le mode de pensée, dans les références, les conceptions ...

Le plus important est sans doute l'ouverture internationale qui s'opère alors. La politique du PC italien sous Togliatti, la Chine, Cuba, la révolution coloniale ... Tout cela entre brutalement dans le champ de la réflexion. C'est le

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radicalisation étudiante. Bien qu'il ait eu Jeannette Pienkny, à Cuba, en 1963.

début de l'influence tiers-mondiste dans la jeunesse. La guerre d'Algérie joue un rôle décisif dans la jeunesse étudiante à ce moment-là, par la révolte, quasiment éthique, qu'elle provoque. Pour beaucoup de militants de cette génération -notamment ceux d'origine juive polonaise, que l'on retrouve en grand nombre dans les organisations révolutionnaires-, c'est un lien qui se noue avec le passé. L'Algérie va constituer ue forme d'assimilation entre le passé des parents, souvent militant, l'holocauste de la la guerre, et cette échéance au présent qui oblige à prendre parti, à ne pas rééditer alors face à la torture le laisser-faire, la passivité du mouvement ouvrier face au nazisme d'hier. L'Algérie, c'est le point de départ, le socle commun : les cathos, par exemple, assez peu présents dans le livre, se sont radicalisés, pour des raisons différentes, sur cette question.

Le mouvement étudiant s'est alors transformé. Ceux qui continuaient à voir les étudiants comme une couche de droite, à travers les lunettes des années trente, ne l'ont pas compris. C'est l'une des raisons qui explique l'incompréhension du PCF et le fait qu'il ait loupé la une organisation étudiante, il est passé à côté. Evidemment, il ne s'agit pas seulement d'incompréhension. Le PCF était contesté sur sa gauche et cela la direction ne pouvait l'accepter, de même qu'elle ne pouvait accepter dans ses rangs le moindre critique. Le PC n'en a. pas moins été débordé dans un secteur de masse et au sein même de l'organisation qu'il avait créée. + Comment réagissez-vous à ce thème de la «génération >> : vous ressentezvous comme appartenant à une génération politique donnée ? A. K. - Oui, tout à fait. Une génération ce n'est pas seulement des gens qui ont le même âge, la quarantaine en l' occurrence. Il y faut une histoire commune, un combat qui soude cette histoire. Et aussi une durée : un combat sur des années et des années, face à des adversaires communs. Ces conditions, on les a, et elles forment une génération. Le terme est bon, quel que soit le devenir de cette génération et son éclatement ultérieur. J. P. - En effet, les générations se forgent dans des conditions historiques et sociales particulières, que ce soit les générations littéraires ou les générations politiques. Celle-ci est la seconde génération de l'après-guerre, qui s'est formée dans le même creuset d'événements exceptionnels. Voilà pourquoi je parle de place charnière : des processus

Extrait de « Génération >>. historiques jusqu'alors moléculaires sont arrivés à maturité, leur combinaison fut explosive. Cette période particulière s'est prolongée plusieurs années: Mai 68 est incompréhensible si l'on n'analyse pas ces antécédents, cette histoire et cette expérience. A. K. - Des gens en rupture avec le PCF, il y en a toujours eu. Mais de façon individuelle, fragmentée, sans que se crée une cohésion. Ces gens qui rompaient le faisaient sur la base de motivations différentes, idéologiques, sociales, politiques : chacun avait son motif de rupture, un ou deux points, avant que tout suive en chaîne. L'élément nouveau alors - la génération ! -, c'est que tout le monde à l'UEC a opéré la même prise de conscience, ce sont les mêmes facteurs de rupture qui se sont réunis. C'est-à-dire, comme dit Jeannette, la combinaison de la Hongrie et de la crise du stalinisme avec la révolution coloniale. Les choses auraient pu être autres, aujourd'hui c'est l'austérité et l'expérience du gouvernement de gauche. Mais l'important, c'est cette identité des éléments de rupture, et ce dans le même cadre de l'organisation étudiante, d'où une certaine cohésion. Ensuite est venu le reste: l'analyse du capitalisme, sa crise, les nouvelles classes sociales, etc. C'est-à-dire tout ce vide laissé par la direction du parti. C'était assez nouveau, cette radicalisation alimentée par des thèmes communs. C'est une confirmation de la notion de génération. J. P. -Il faut préciser que ça ne touchait que la jeunesse étudiante. Une génération, oui, mais qui ne déborde pas sur la jeunesse dans son ensemble. Il faut ajouter un autre thème, surgi très vite après le 13 mai 1958 : l'appréciation du gaullisme. Question sur laquelle la direction se trompe, d'où le début d'un débat interne, l'exclusion de Servin et Casanova, responsable, pour le bureau politique du PCF, de l'UEC ... C'est un élement supplémentaire de doute politique et de débat : fascisme oti pas, néocapitalisme ou pas, etc. + On a dit que le livre était réducteur, ne prenant en considération que la crise de I'UEC ... A. K. Ce n'est pas faux. Mais il s'agit d'un choix délibéré des auteurs, celui de s'intéresser à ce qui a servi d'aimant à une série de phénomènes de radicalisation qui passaient tous par I'UEC. Le livre aborde les autres aspects, la crise de la JEC par exemple, avec Nicolas Boulte, les militants issus des milieux catholiques qui, à un moment ou à un autre, ont adhéré à l'UEC, la gauche syndicale également... On peut dire que I'UEC a été le vecteur commun de toute cette génération· en voie de radicalisation: presque tout le monde se retrouvait à I'UEC ou était polarisé par elle. Ainsi le Front uni antifasciste s'est constitué à l'initiative de militants de l'UEC, même si beaucoup de gens se sont impliqués. J. P. - Il est vrai que I'UEC polarisait tout le monde, comme le dit Alain, mais dans le monde étudiant. La crise de I'UEC se déroulait en vase clos. Le PCF contribuait à faire en sorte que les étudiants n'aient que des relations distendues avec le mouvement social en France. Le cloisonnement de I'UEC était quasiment total, il n'y avait presque aucun contact avec les trois autres organisations de jeunesse (JC, UJFF, UJAF) sauf au niveau de l'appareil. A la différence de ce qui se passera en 1968, la référence au mouvement ouvrier était faiblement présente. A. K.- Il y avait aussi l'UNEF, mais la plupart de ses militants étaient membres de l'UEC ou allaient la rejoindre, notamment ceux de la FGEL. Ensuite, de cette radicalisation sont nées des expressions différentes, certaines sur le plan du syndicalisme étudiant avec la FGEL, d'autres avec le Front uni antifasciste et l'aide au FLN, d'autres se sont plus directement investis dans le

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Rudi Dutschke et Alain Krivine, lors de la manifestation internationale de Berlin, débat interne. Mais avec toujours le même vecteur que ëonstituait l'UEC. J. P. - C'était un fantastique pôle de débat. C'est difficile à imaginer aujour· d'hui, même chez nous où les discus· sions ne manquent pas. Je suis revenue deux fois entre 1962 et 1964 et je suis allée dans les sous-sols de Clarté : c'était un forum permanent. II faut penser au nombre de positions en présence: la direction du PCF, les pro-Italiens, et la gauche. Et dans la gauche ... A. K. - Dans la gauche, il y avait tout : les lambertistes, les maoïstes ... C'était février 1968. Extrait de « Génération ''· une espèce de front uni de la gauche révolutionnaire. C'était moins une adhésion au communisme que le mouvement de tout ce qui était anticolonialiste, anti-impérialiste, antifasciste, qui rejoignait l'UEC. J. P. - D'où des débats, au cours des assemblées de Clarté, où intervenaient Gorz, Bettelheim, Mandel... Tous les débats stratégiques étaient soulevés. Les problèmes de la transition et du socialisme en Chine avec C. Bettelheim, les débats économiques à Cuba dont E. Mandel et Bettelheim étaient directement parties prenantes, les problèmes de stratégie révolutionnaire en Amérique latine et la théorie de la révolution permanente, les différentes lectures de la révolution chinoise et, déjà, les discussions sur le néo-capitalisme en Europe et les stratégies ouvrières, discussions animées principalement par Gorz et Mandel.

A. K. - La grande faiblesse, c'est que ces débats avaient un caractère abstrait, parce qu'ils n'étaient pas reliés à une pratique sociale. Hormis I'antifascisme, il y avait une coupure évidente entre discussion et action. D'où le côté vase clos, qui apparaît à la lecture du livre. Ces débats, ce sont les débats de fond qu'on retrouve à présent. Mais aujourd'hui sur la base d'une pratique sociale.

C'est ce qui explique l'importance prise par les pôles extérieurs, le PC chinois, le PC italien : on cherchait à se raccrocher à des pratiques sociales ... La réponse à cette absence de pratique sociale, ce fut l'intérêt pour la révolution coloniale, le Vietnam, Cuba, l'Amérique latine. + Pourquoi ce livre, aujourd,hui ? Après le mouvement de la jeunesse, à la veille de l'anniversaire de Mai 68, avec la crise du PCF, est-ce un phénomène d•écho ? A. K. - S'il y a écho, il n'est pas naturel. Cette génération, pour elle-même, a gardé une mémoire. Mais, pour beaucoup, le fil a été coupé : il y a rupture entre cette génération qui s'est éparpillée et l'actuelle génération révolutionnaire. Seul le phénomène d'écho joue : entre la crise de 1 'UEC et la crise présente du PCF avec le phénomène rénovateur, le fait qu'il y ait eu Mai 68 et puis plus rien, et aujourd'hui un nouveau mouvement de la jeunesse ...

Mais il a bien fallu un élément qui fasse le lien et répercute l'écho. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait fallu deux écrivains pour assurer le lien. Comme il n'est pas étonnant que ces deux écrivains aient participé aux événements. + Ceue affaire d•écho nous invite à poser la question de la continuité entre hier et aujourd,hui. A. K. - Il y a une continuité, politique, en fonction d'éléments qui apparaissent aujourd'hui. Pour moi, ils étaient embryonnaires dans la crise de l'UEC : la mise en cause du stalinisme, les interrogations concernant la stratégie révolutionnaire, la volonté d'agir en dehors des organisations traditionnelles ... Mais il n'y a pas de continuité physique. L'essentiel de cette génération, je le répète, n'a pas continué. Les seuls parmi eux qui ont continué à avoir une activité politique, en dehors de nous, se sont retrouvés au PS... On ne peut pas parler de continuité en termes de tradition. + Et la nôtre de continuité ? A. K. - La nôtre, oui, elle est évidente. On n'a pas changé fondamentalement, en termes d'orientation, de tradition, de programme. Entre les batailles de l'UEC et celles d'aujourd'hui, on retrouve des thèmes communs : par rapport au capitalisme, à la révolution, à l'auto-organisation, l'unité, l'internationalisme... Ce que certains nous reprochent, d'autres pas ! J. P.- Si l'on se demande pourquoi, la réponse est simple : nous avions une orientation, une compréhension et une analyse d'ensemble qui nous ont permis de comprendre à la fois Mai 68 et l'après-Mai. Le grand choc pour cette génération, c'est 1968, c'était le grand soir, la prise du Palais d'Hiver, etc.

La déception fut d'autant plus grande qu'à l'exception des militants organisés l'avant-garde étudiante n'était pas préparée à comprendre la contradiction qui existait entre la massivité et le profondeur de la grève générale, les tâches qu'imposait cette situation révolutionnaire, les problèmes stratégiques qui en découlaient d'une part, et d'autre part l'absence de direction alternative, l'incapacité pour l'avant-garde étudiante de se transformer en une telle direction. Dans ces conditions, le contrôle du PCF et son rôle lors de la reprise ont été un facteur de démoralisation et d'effondrement pour une partie de cette génération. A. K. - Il y a eu deux grands chocs. Le livre le fait apparaître. Une partie des gens issus de l'UEC a été totalement asphyxiée par l'arrivée d'air de Mai 68 : après les débats en chambre, la pratique de masse ouverte par 1968 en a préci-

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pité beaucoup sur le bas-côté. II y a ensuite le choc de l'échec de 1968. J. P. - Certains se sont trouvés mis sur la touche avant, assommés par la rupture de 1965. A. K. - Parce qu'ils n'avaient pas les références permettant de comprendre le stalinisme et ce qu'est une crise révolutionnaire. Il faut aussi comprendre que tous ces événements ont constitué de terribles mises à l'épreuve des motivations révolutionnaires des uns et des autres. Sans vouloir être méchant, il faut reconnaître que les joutes oratoires au sein de l'UNEF, sans tests pratiques, c'était fascinant et facile. Avec le passage à la pratique, ce fut autre chose. D'abord au moment de l'exclusion de 1965, il fallait ou construire quelque chose ou prendre les pantoufles. C'est une minorit~ de l'UEC, les trotskystes et les maoïstes, qui s'est retrouvée dans des organisations indépendantes. Et c'est encore une minorité qui a participé à Mai 68. On peut donner des chiffres: nous étions cinq cents dans le secteur lettres au moment où on a créé la JCR, dans la JCR nous étions moins de cent venant de la Sorbonne. + Qu'est-ce qui vous a permis d'assumer ce double choc ? A. K - Le cadre politique et organisationnel, qui faisait qu'on n'avait pas le nez collé sur l'événement. On n'a jamais cru qu'on tiendrait longtemps à l'UEC et que les antistaliniens conserveraient la direction de cette dernière. La formation sur le stalinisme qui était la nôtre nous permettait de voir venir le rouleau compresseur. Avant même l'expulsion, on avait plus ou moins ·prévu les choses. On avait fait des stages pour qu'au moins une minorité de cadres se prépare à une telle situation et à la construction d'autre chose.

Deuxièmement, quand il y a eu Mai 68, aucun d'entre nous ne pensait que la révolution était là et la prise du pouvoir par les travailleurs à portée de main. II fallait pousser le plus loin possible, mais sans illusions excessives. Au moment de l'échec, à la différence des maoïstes, on ne s'est pas égaré dans des théorisations fumeuses sur le PC, la classe ouvrière, etc. Notre politisation et le cadre de laN" Internationale nous ont permis de tenir en tant que regroupement collectif. Certes, ce qui, individuellement, est arrivé aux anciens maas ou d'anciens italiens est aussi arrivé individuellement à d'anciens JCR et trotskystes, qui nous ont quitté par usure, démoralisation ou ne supportant pas le fin de 68. C'est en tant que groupe, au sein de cette génération, que nous avons eu les moyens d'assurer la continuité. Ce qui ne peut s'expliquer que par des raisons d'armement politique. J. P. - Nous étions, surtout théoriquement, préparés à comprendre ce qui se passait. Nous ne l'étions pas pratiquement, ce qui explique que nous ayions commis pas mal d'erreurs politiques par manque d'expérience. Mais pour l'essentiel, la croissance de la Ligue après 1968 et sa capacité à assurer une continuité politique sont liés à la préparation politique de ses principaux cadres. A. K. - La seule continuité collective de cette génération se trouve à la Ligue. Beaucoup d'individus sont au PS, mais en tant que regroupement demeuré cohérent et ayant gardé le fil c'est la Ligue, même s'il y a eu beaucoup de pertes. C'est là qu'on retrouve le noyau de gauche de la crise de l'UEC. J. P. - C'est également vrai pour l'après-68. En 1965, c'était déjà vrai pour Alain et les camarades qui étaient depuis longtemps au PCI. Après notre exclusion de l'UEC, s'il n'y avait pas eu la création de la JCR immédiatement, de nombreux militants auraient été perdus. Les « pro-Italiens », par exemple, en tant que courant, ont été quasiment absents de 68, parce qu'ils n'avaient pas de réponses politiques : la démocratie, la référence au Parti communiste italien et la coexistence pacifique ... cela ne permettait pas d'aller très loin, et surtout cela ne représentait en rien une analyse critique ou alternative à la politique du PCF. A. K. - Et ils n'étaient pas organisés. La spécificité des maas et des trotskystes, c'est qu'ils ont construit quelque chose. J. P. - Pour les maas, le problème après 1968 est différent: ils sont organisés mais il y a inadéquation complète entre leur ligne et la situation politique, ou plus précisément ils contruisent une organisation sur la base d'une orientation radicalement fausse ; ils vont cependant gagner au début de larges couches de militants nostalgiques de la révolution perdue et qui pensent répéter rapidement l'expérience; ces derniers vont faire naufrage, c'est encore une autre «sous-génération», une génération dans la génération, traumatisée par l'échec politico-organisationnel du maoïsme dans l'après-Mai. + Une dernière question, un peu personnelle, après lecture, ce livre, vous l'aimez?

J. P.- J'aime bien les mémoires. C'est la seule mémoire collective de cette génération dont je dispose pour l'instant. Et, en plus, elle est faite à partir d'un certain nombre d'interviews qui restituent assez bien toutes nos batailles communes ou séparées. A. K. - C'est un livre de mémoire, d'histoire politique, qui a réclamé énormément de travail, avec beaucoup d'anecdotes. Mais ce n'est pas un livre anecdotique. Car c'est notre histoire et elle est présentée avec justesse. Ce n'est pas un livre de commentaire. La question, c'est comment vont réagir les gens qui n'ont pas connu cette expérience; là c'est autre chose. Vont-ils y voir une histoire de fous, des débats sans intérêt ? Quant aux conclusions du second tome, elles risquent d'être différentes. J. P. - II y a quelque chose d'un peu sentimental, on parle dans ce livre de militants comme Michèle Firk bien sûr, P. Goldman, Alain Forner et d'autres qui tout jeunes sont morts. Ce ne sont pas des «destins personnels», ce serait un terrible contresens. Ce livre est une façon de restituer des trajectoires individuelles dans une histoire collective, ~"t de ne pas oublier. A. K. - Les auteurs ne font pas montre de cynisme. Ils ne crachent pas sur leur passé, au contraire ils le transforment en épopée. Cela peut éventuellement choquer certains qui n'y verront qu'une épop~e dans un verre d'eau, racontée dans un style pompier. Moi, j'y vois des gens qui ont pris au sérieux leur histoire, sans trouver plaisir à la salir, contrairement à ce que pratiquent largement d'autres. Du coup, ça sonne vrai, même si ça apparaît disproprotionné. J. P. - Disproprotionné? A l'échelle de l'histoire, ça l'était moins que la victoire en deux ans d'une poignée de guérilleros, à cent kilomètres des USA, moins que l'indépendance algérienne, impensable cinq ans auparavant, moins que la défaite infligée par le peuple vietnamien à l'impérialisme le plus puissant.

Mais il est vrai qu'il y avait dans tout cela une part d'illusions: nous surestimions les chances de succès révolutionnaire à court terme, nous espérions que les directions castriste et vietnamienne pourraient aider à la construction d'une nouvelle internationale révolutionnaire relayée par les nouvelles avant-gardes européennes.

Propos recueillis par Francis Sitel

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