Le PS peut-il être le creuset du grand parti ouvrier?
Le Congrès de Lille du Parti socialiste est engagé sous le signe de la
« synthèse ». La future élection présidentielle fait obligation de taire les divergences et d'apaiser les oppositions de courants. Pourtant, au sein du parti, certains regroupements parlent du PS comme du futur « parti organique »de la classe, le creuset où pourraient se rassembler tous les courants du mouvement ouvrier. Pour une telle diversité, rêvée, l'unanimisme affiché pousse loin le paradoxe ! Mais puisque certains, certes très minoritaires, réfléchissent sérieusement à cette problématique du « parti organique»,
S parlons-en ...
UR un point au moins, tous les dirigeants du Parti socialiste semblent être d'accord : 35 %, cela ne fait pas une majorité. Mais sur les réponses à apporter à cette angoissante question, les réponses divergent. Derrière la phraséologie commune aux divers courants du PS - << une majorité de progrès )) - , des perspectives fort différentes sont présentes.
Un premier type de réponses raisonne en termes d'alliances : puisque Je PS ne peut espérer à lui seul être majoritaire, il lui faut bien trouver des partenaires. Le profil des partenaires n'est pas longtemps resté en pointillé: si l'on écoute Bérégovoy, Joxe ou Delors, il est clair que la page de l'Union de la gauche est tournée et que la cible est désormais sinon l'UDF dans sa totalité, du moins le CDS, la mouvance « démocrate chrétienne » et la frange « démocratique et républicaine » des centristes, aujourd'hui quelque peu bousculés par J'appareil RPR. La victoire éventuelle d'un candidat du PS aux élections présidentielles ne déboucherait ainsi nullement sur le « risque » que représenterait la dissolution de l'Assemblée et l'élection de nouveaux députés. Mais elle constituerait un choc suffisant au sein de la droite pour ouvrir la voie à une « majorité de progrès » qui, de fait, scellerait J'alliance du PS et d'une fraction de la droite.
La force de la bataille qu'avait commencé à mener Jean Poperen résidait tout entière dans la dénonciation de
Jean-Marie FREYSSAT cette perspective. Sa faiblesse est qu'il n'y oppose aucune autre perspective d'alliance. Mais d'autres réponses existent, qui reposent sur l'idée qu'une politique d'alliances est, dans les conditions présentes, aléatoire, peu stable et peu fiable. Le fossé à combler passe alors par la nécessité de devenir le « parti des 40% », nécessité dont on convient volontiers qu'elle suppose une véritable mutation du PS.
Cette mutation, les débats qui percent depuis maintenant un certain temps sur le fonctionnement du parti en dessinent l'un des visages possibles : constituer un parti attrape-tout, rompant ses liens historiques avec la classe ouvrière, regroupant J'ensemble des « démocrates sincères », machine électorale rassemblant autour du président ou du présidentiable et apte à gérer J'alternance. La tentative de remanier la « Déclaration de principe )) du PS est venue concrétiser cette perspective : constituer, en France, un parti comparable à ce qu'est le Parti démocrate aux Etats-Unis.
Mais d'autres possibilités de mutation sont aussi évoquées. Plusieurs groupes et sous-courants agitent ainsi l'idée du « parti organique » : la crise du PCF aidant, la tâche serait de transformer le PS en «parti de toute la classe )). A l'heure où la question de la recomposition du mouvement ouvrier est au centre des débats d'une large avant-garde, il convient de discuter ces perspectives.
prudent : ((Je ne suis plus aussi sûr que MP•rmll7. Jospin et Poperen, au la scission du mouvement ouvrier après Déjà une synthèse.
Parti d'une bataille au sein du PCF contre la rupture de l'Union de la gauche en 1978, Fiszbin et une partie de son courant dit des « communistes démocratiques et unitaires », après une phase d'accord électoral avec le PSU, en sont venus à jouer les rabatteurs (indépendants mais apparentés) du PS. Pour eux, l'effondrement électoral du PCF ne fait que manifester son (( déclin irréversible » et, le peuple communiste ayant éclaté, (( le PS est devenu le centre politque de toute la gauche » et (( constitue l'essentiel du mouvement ouvrier )) aujourd'hui. Il faut donc travailler (( avec lui et autour de lui)), ((pour un seul parti à gauche )). Evidemment, la cohérence est apportée par l'affirmation que (( les clivages idéologiques )) sont (( périmés )) et qu'il faut (( inverser la logique du congrès de Tours 1 )). Idée qui était déjà développée en 1979 dans une interview de son camarade Jean Rony encore très la fameuse faillite de la If Internationale ait été une bonne chose. ( ... ) Après la boucherie de 1914-1918, maintenir dans le même parti les ministres de l'Union sacrée et les rescapés des mutineries de 1917 était sans doute un leurre. Il faut compter avec la colère et l'amertume. Mais il faut éviter de théoriser dessus 2• )) Ré unificateurs organiques et entristes stratégiques
Au nom d'une logique formelle imparable, Fiszbin reprend aujourd'hui · l'argumentation des adversaires de droite, comme de gauche, à la politique de front unique dans les PC des années vingt: s'il est décisif de s'unir, pourquoi s'être séparés? D'autant que chacun peut enrichir l'autre à condition que « les deux pôles complémentaires )) ne soient pas artificiellement séparés. Les perspectives qu'ouvre Fiszbin sont évidemment celles d'un gradualisme qui se veut conséquent, c'est-à-dire qui garde le but d'une société débarrassée du capitalisme (c'est la part communiste), mais par le moyen d'une accumulation de réformes (c'est la part social-démocrate), appuyée aussi bien par l'activité dans les institutions (apport socialiste), que par la mobilisation des masses (apport communiste). Ou, comme dirait Jaurès, aller vers l'idéal en partant du réel. Si Fiszbin reste hors du PS, c'est dans le souci d'aider une nouvelle vague venue du PC à trouver le bon chemin et contribuer, avec elle, à une dynamisation accrue du PS en le rejoignant alors.
Il est étonnant de voir comment, à des années de distance et dans des contextes profondément différents, la même logique politique a opéré, menant des courants communistes unitaristes de la bataille pour l'unité à tout prix au ralliement pur et simple, en passant par une phase de tentative de (( synthèse socialiste-communiste )) restant en fait en deçà du congrès de Tours, sous prétexte de le dépasser en poussant l'unité jusqu'au bout. Qu'on pense dans les années vingt aux tentatives des élus (souvent francs-maçons) du Parti communiste unitaire puis de l'Union socialiste-communiste, du Parti d'unité prolétarienne (autant d'élus que le PC perd en 1932, en pleine période sectaire de celui -ci) qui rejoignent la SFIO avant le Front populaire. Plus près de nous, Jean Poperen, s'il rejoint le PSU à sa création, c'est pour, dans l'immédiat, construire une force contraignant la SFIO à l'alliance avec le PCF, mais sa visée stratégique est donnée dans le nom même du collectif qu'il avait créé dans le PCF : Comité provisoire de liaison pour la réunification du mouvement ouvrier 3• Il finit par rejoindre le PS, et pense très certainement aujourd'hui que la « réunification du mouvement ouvrier » doit se faire autour du réformisme et dans le Parti socialiste. Annie Kriegel, ex-PCF, publiait en 1964 sa thèse sur les origines purement fortuites de la scission de Tours, apportant fort opportunément de l'eau au moulin des « réunificateurs 4 ».
Les responsables de Convergences socialistes, pour leur part, sont venus de l'extrême gauche et plus particulièrement du PCI. Dans la présentation de leur rupture et l'exposé de leurs perspectives, il faut évidemment faire la part des soucis diplomatiques et pédagogiques qu'implique une intégration réussie puisqu'ils ont choisi, eux, d'adhérer. Deux discours semblent cependant se chevaucher. Un discours classique, expliquant que l'avant-garde révolutionnaire doit être là où sont les travailleurs avancés, qu'actuellement les choses importantes se passent et vont se passer dans le PS et que tout ce qui se trouve à l'extérieur est, ou va se marginaliser; qu'il faut se donner les moyens de gagner les militants que la crise du PC va dégager et que, de par leurs origines, ces militants n'ayant pas la vocation groupusculaire, c'est auPS qu'il faut les gagner (dans les deux sens du terme!). Enfin qu'il faut être là où va se livrer le combat qui concentre pas mal de choses dans la situation : celui entre les courants classistes du PS (majoritaires pour l'instant) et le courant révisionniste rocardien (et ce, sans se faire d'illusions sur les premiers).
Mais il y a un autre discours : Convergences défend en effet l'idée du « parti organique » en citant le Marx du Manifeste qui écrivait que les ({ communistes ne forment pas un parti distinct opposé aia autres partis ouvriers )) et faisant référence aux chartistes anglais de la première moitié du XIX' siècle. Ils y ajoutent un grand point d'interrogation sur le bilan des trotskystes et de la N" Internationale dans leur tentative à se construire (( à côté et en dehors des partis ouvriers traditionnels)), Ce n'est plus un parti ouvrier indépendant 5 , mais « le » parti ouvrier.
Les dirigeants de Convergences se présentent aussi comme les meilleurs
défenseurs de la nature ouvrière du parti mais sans chercher à remettre en cause plus profondément le réformisme. Le programme de transition de notre temps ne se limite-t-il pas, pour eux, aux revendications démocratiques radicales?
Dans un texte de janvier 1987, Jean-Christophe Cambadélis précise ce qu'il entend par la (( nouvelle stratégie démocratique )) nécessaire : ((Ne plus opposer, · à l'aube de l'an 2000, le schéma austro-marxiste de la "révolution par la loi" à "l'irruption de rupture" du mouvement social)), mais combiner les deux. Et Jaurès est encore appelé à la rescousse avec son fameux texte de l'Armée nouvelle où il confond allègrement nature et forme de l'Etat en affirmant que (( l'Etat n 'exprime pas une classe )) mais (( le rapport des classes )). Et Cambadélis se délecte de ce refus de la (( simplification abusive)), sur lequel il appuie ses perspectives d' (( une dialectique entre le mouvement de masse et le gouvernement de gauche )), sans dire au service duquel des deux éléments elle doit jouer. De même qu'il refuse de choisir entre démocratie représentative et démocratie directe 5• Le choix est effectivement douloureux, car une remise en cause du réformisme, un programme affirmant de claires options de classe anticapitalistes aurait une dynamique de sortie des cadres dans lesquels le PS veut maintenir son action. Elle engendrerait inévitablement une dynamique contradictoire avec le souci de maintenir tous les courants du mouvement ouvrier dans un cadre organisationnel commun.
Le petit groupe, également issu du trotskysme, qui publiait autour de Denis Collin le bulletin le Militant (et qui participe maintenant au bulletin A gauche qu'anime le premier secrétaire fédéral de l'Essonne, et sénateur, Jean-Luc Mélanchon) défendait le même point de vue. Denis Collin écrit ainsi : ((Pour toutes ces raisons, un parti de classe unissant tous les courants du mouvement ouvrier est indispensable. Historiquement, les partis socialistes et sociaux-démocrates sont de tels partis. ( ... ) La tentative des bolcheviks de créer une nouvelle internationale était un pari. ( ... ) Ce pari a été perdu 6 . )) Et, dans un autre article, il précise : (( Notre conception du parti, réalisant l'unité organique du mouvement ouvrier et socialiste( ... ) s 'oppose point par point aux thèses léninistes qui font du parti le rassemblement d'une avant-garde sélectionnée sur des critères stricts et soumise à une discipline absolue. ( ... ) Il n 'y a pas de place pour un parti révolutionnaire léniniste 7 . ))
Si les militants qui animent Questions socialistes sont moins diserts sur leurs perspectives générales, on trouve tout de même dans leur bulletin l'affirmation que (( l'heure n'est plus au congrès de Tours )) et que (( loin d'être des aiguillons ou de simples "mouches du coche", les organisations d'extrême gauche sont aujourd'hui des obstacles sur la voie de la construction d'un grand parti ouvrier démocratique regroupant les énergies anticapitalistes dispersées et désorientées 8 )). Ce constat, nous Je partageons mais, quant à nous, nous nous en félicitons.
Que nous ayons, pour notre part, développé dans Je passé une vision erronée des possibilités de reconstrucJean-Christophe Cambadélis et Julien Dray. tion d'un courant social-démocrate après la déroute électorale de la campagne Defferre en 1969, est un fait dont nous nous sommes déjà expliqué. Du PS (( parti inclassable )) à la vision de l' (( espace)) social-démocrate déserté par un PS abdiquant sa nature ouvrière, et dorénavant occupé par un PCF (( en voie de social-démocratisation )), ce n'est pas de simplifications abusives dont il s'agissait, mais bel et bien d'analyses fausses. Mais nous n'en sommes que plus surpris de voir des militants formés à l'école du trotskysme prendre aujourd'hui une méthode qu'ils ont pourtant abondamment (auto )critiquée : prendre ses désirs pour la réalité et, simultanément, faire l'économie de l'analyse d'une réalité qui se plie mal aux désirs. Hier, il était assurément plus facile de rayer la social-démocratie dans sa tête que d'essayer de comprendre les liens profonds qu'elle avait tissés avec la réalité du mouvement ouvrier français. Il est aujourd'hui assurément plus facile de rayer dans sa tête l'existence d'un courant révolutionnaire que de voir ce qui fonde, dans la réalité, sa distinction, sa permanence, son besoin d'expression autonome. Et Je plus étonnant est de voir comment les commentaires « branchés » sur le « vieux » congrès de Tours débouchent en fait sur des analyses d'une ringardise à toute épreuve. Un grain de vérité
Comme souvent en politique, on aurait tort de croire sur parole. Les choix sont parfois antérieurs à l'analyse et celle-ci vient - idéologiquement -justifier ceux-là. Cela ne doit pas nous empêcher de prendre au sérieux l'argumentation et de nous efforcer d'y répondre. Si elle a prise sur des militants sincères, c'est qu'elle s'enracine dans un mouvement réel et qu'elle est plus sophistiquée que la thèse du redressement -c'est-à-dire de la possible transformation du Parti socialiste en parti révolutionnaire de masse - que personne ne défend vraiment.
Le Parti socialiste a connu une véritable renaissance dans les années soixante-dix. On aurait tort de sousestimer les scores électoraux. Passer de 5 %à 32 %entre 1969 et 1986 n'est pas rien, en dehors des périodes de grandes luttes où le critère électoral joue moins. Les élections ne sont qu'un thermomètre mesurant de manière déformée les rapports de forces mais les mesurant tout de même. Il n'est pas indifférent à la direction de la CGT, par exemple, de savoir qu'une majorité de ses adhérents vote PS et non PCF. Il faut aussi rompre avec l'idée que le PS n'a pas de militants. Si tous les adhérents ne
militent pas, au sein d'un parti de plus de 200 000 membres le noyau militant n'est tout de même pas négligeable! Simplement, les formes du militantisme sont souvent différentes de celles qu'on peut pratiquer à l'extrême gauche et partiellement au PCF. Et le réseau d'influence par le biais d'élus, d'associations, de syndicats peut s'avérer d'autant plus redoutable qu'il est plus discret. Le PS a recruté depuis les 15 000 cartes recensées par François Borella au siège national du parti de 1970 9 !
Ces nouveaux adhérents qui ont rejoint par vagues successives le PS depuis les années soixante-dix ont profondément diversifié ses réseaux d'influence, lui amenant de nouvelles générations, de nouvelles sensibilités. Le CERES, les conventionnels, les divers sous-courants du PSU ont été des têtes de pont lui permettant de renouer des liens ou d'en nouer de nouveaux avec le mouvement ouvrier (CFDT, CGT, FEN, FO) et les mouvements associatifs. Une partie de la nouvelle avant-garde surgie des luttes de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix a été finalement polarisée directement ou indirectement par lui. Le PS a bénéficié dans sa reconstruction du poids encore insuffisant, quantitativement et qualitativement, de 1 'extrême gauche révolutionnaire, de ses divisions, de son sectarisme et de son gauchisme, autant que de la crise du stalinisme. Le PS a occupé un espace que ni l'extrême gauche ni le PCF, amorçant nettement à partir de 1978 son reflux historique, ne pouvaient plus lui disputer. En l'absence d'explosions sociales, à la faveur de la crise, le PS se positionne comme le « moindre mal » face à la droite, sinon le barrage ultime. Après une expérience gouvernementale décevante (pour ceux qui avaient des illusions), il en vient pourtant à gagner encore des secteurs de la jeunesse, il continue à recruter, et il peut bénéficier demain d'une restructuration syndicale qui bouleverserait profondément le panorama syndical français.
Cambadélis, Fiszbin et Julien Dray auraient-ils raison ? Le parti organique est derrière nous
On ne peut pas être et avoir été. A l'aurore du mouvement ouvrier, la tâche principale était de travailler à l'émergence d'une organisation politique indépendante de la bourgeoisie, quelles qu'en soient les formes et le programme. Dans la plupart des pays où ce processus a abouti, y compris en France au départ, les organisations ouvrières existantes ou au moins une partie d'entre elles, notamment les syndicats, se sont dotées de structures pour présenter des candidats ouvriers aux élections. Le Parti travailliste est issu de comités électoraux des syndicats (Trade Unions) et en conserve encore quelques traits; le Parti ouvrier belge (ancêtre du PSB) fut la fédération des syndicats, des coopératives, des mutuelles, de cercles politiques en vue des élections. En France, le Parti ouvrier naquit selon un processus voisin, par décision majoritaire (73 voix contre 27) des délégués au congrès ouvrier de 1879 (le troisième depuis 1876). Ces partis peuvent à juste titre être qualifiés d'organiques comme le seront la plupart des partis de la n• Internationale, du moins à leur apogée, au point qu'il faut voir là le véritable acte de naissance de l'idéologie du parti unique : (( Une classe, un syndicat, un parti. >> Les éclatements successifs du Parti ouvrier en France qui, avant sa réunification de 1905, n'a pas compté moins de six organisations ou les scissions du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (mencheviks et bolcheviks n'étant que les branches principales) étaient des phénomènes proprement aberrants pour la majorité des marxistes de l'époque.
Nous ne nions pas la pertinence de ce modèle pour les pays qui n'ont pas encore franchi ce cap du parti politique de masse indépendant. Au Brésil, nos camarades sont engagés depuis plusieurs années dans l'expérience de construction du Parti des travailleurs sur cette base. Aux Etats-Unis, les travailleurs n'ont pu encore franchir cette étape à une échelle de masse et restent sans représentation politique propre. Nombre de pays sous domination impérialiste sont dans la même situation. Ce qui ne veut pas dire d'ailleurs que l'expérience, si elle se réalisait, prendrait exactement les formes du passé. Le mouvement ouvrier existe à l'échelle internationale avec ses grands courants différenciés organisationnellement. Cela pèse déjà indépendamment d'une intervention de leur part. On peut de plus leur faire confiance pour tenter d'influer sur les évolutions.
A plus forte raison est-il utopique de penser pouvoir recommencer 1879 ou 1905 dans un pays qui a connu des expériences multiples. Et où les différenciations politiques sont enracinées profondément dans ces expériences et en lien direct avec les grandes lignes de force du mouvement ouvrier international, elles-mêmes dégagées après des événements aussi considérables que la Première Guerre mondiale, la montée révolutionnaire de 1917 à 1923, la stalinisation de l'URSS, le fascisme et la montée des années trente, la Deuxième
Guerre mondiale et les événements qui ont suivi, la montée de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix, pour ne parler que de l'essentiel. Ces événements et la manière dont ils se sont inscrits en profondeur dans la mémoire ouvrière et dans la structuration du mouvement ouvrier, on ne peut en balayer d'un revers de main l'héritage.
Si une fusion PC-PS présenterait quelques avantages (il en a été très sérieusement question en 1936 et en 1945 au niveau des états-majors des deux partis), c'est dans la mesure où cela débarrasserait le terrain de pseudo-oppositions politiques entre deux forces profondément réformistes, chacune utilisant l'autre comme repoussoir. Pendant des années, il était très difficile de refuser le stalinisme sans se retrouver happé par la social-démocratie et de refuser la social-démocratie sans se retrouver à la remorque du PCF. Mais aujourd'hui, pour des révolutionnaires, alors que le PCF est de moins en moins en mesure d'apparaître pour ce qu'il n'est plus depuis longtemps, aller renforcer la social-démocratie sous prétexte de reconstituer l'unité du mouvement ouvrier revient à participer à une entreprise de régression historique. D'autant que les bases floues sinon carrément « réformistes radicales » décrites plus haut débouchent sur la stérilisation ou la complicité avec l'appareil. La crise du PC ouvre au contraire un espace à gauche du réformisme, en rupture avec celui-ci. La social-démocratie en France n'est encore qu'un colosse aux pieds d'argile. Son renforcement apparent n'est pas un retour au parti hégémonique d'antan, qui n'a d'ailleurs jamais existé. (Rappelons tout de même que dans la CGT, les syndicalistes révolutionnaires au début du siècle ne se retrouvaient pas à la SFIO.) Le PS d'aujourd'hui n'est même pas la force qu'était la SFIO au moment du Front populaire, alors que le nombre des travailleurs salariés exploités n'a cessé de croître. Elle ne tire pas son regain d'influence dans la classe ouvrière d'un enracinement structuré en profondeur ; ses groupes d'entreprise n'ont pas pris le relais des cellules du PCF en terme d'initiative et d'activité militante et, s'ils se sont développés dans les années soixante-dix, cela reste sans commune mesure avec le PCF d'après-guerre ; et les aléas de la gestion gouvernementale « réaliste » en ont mis un certain nombre sur la touche. Ce sont les faiblesses actuelles du PCF plus que sa force propre qui donnent au PS un espace dans les entreprises ou dans les syndicats. Les alliances futures mijotées avec les patrons du centre (droit et gauche) n'amélioreront pas les rapports avec
ceux que ces derniers exploitent. Enfin, sous une apparente réussite, le PS, atteint de langueur depuis 1981, couve une crise d'identité qui n'est pas moindre que celle - actuellement explosive - du PCF. Quelles perspectives, quelle redéfinition des alliances, quelle redéfinition du parti ? A vouloir toujours remettre la réponse à plus tard, le PS se prépare des lendemains douloureux.
Nous avons certes à contribuer a ces débats, à ne pas confondre base et direction, aspirations de l'une et politique de l'autre, à savoir nous saisir des contradictions et différenciations à l'œuvre, mais sans renoncer au tout pour la partie. C'est même une condition sine qua non pour que, dans le contexte actuel, il sorte quelque chose de positif de l'expérience négative que des milliers de travailleurs, que ce quart de militants attachés à des transformations sociales révolutionnaires qu'il comporte 10 ne quitte pas la place sur la pointe des pieds pour, aigris et cyniques, rejoindre les apolitiques du Café du commerce.
L'histoire des luttes de classes dans ce pays, leurs traditions propres et la répercussion des événements internationaux ont fait qu'une fraction importante de la classe ouvrière a rompu avec le réformisme et a tenté à plusieurs reprises de se donner un instrument organisationnel nouveau. Cette expérience, par delà ses concrétisations conjoncturelles, est un acquis à prolonger et à faire aboutir. Il ne s'agit pas dans la France d'aujourd'hui de revenir au parti de l'unité ouvrière, mais de construire le parti révolutionnaire de masse dont on a plus que jamais besoin, en reprenant 1 'œuvre abandonnée dans les années vingt des premiers communistes, enrichie par toute l'expérience acquise depuis lors. Un parti de la division ouvrière ? Certes, dans la mesure où il se démarquera par son programme et son fonctionnement des appareils réformistes. Un parti pour l'unité ouvrière ? Bien évidemment, dans la mesure où il ne peut espérer gagner les travailleurs à la perspective de prendre eux-mêmes en main le pouvoir qu'à travers de grands combats de classe qui impliquent pour se déployer l'unité d'action. Entre l'auto-isolement sectaire et l'unité organique sous direction réformiste, il y a un moyen terme : « marcher séparément pour frapper ensemble», former un front sur des objectifs crédibles qui mènent à l'affrontement avec Je capital et son Etat. Nous ne craignons pas la confrontation avec les réformistes, dans le cadre de l'action commune et de la démocratie ouvrière. Nous sommes même persuadés que nous verrons l'influence des états-majars réformistes perdre d'autant plus vite du terrain que la confiance n'est déjà pas très énorme dans leurs capacités, parmi ceux qui les suivent souvent faute de mieux. Mais pour cela, il faut qu'existe une organisation indépendante dont la politique ne soit pas l'expression d'intérêts distincts de ceux des travailleurs, les intérêts d'un appareil relié par mille fils à la société bourgeoise à laquelle ses membres sont profondément intégrés. Parti, programme et stratégie
Cette organisation indépendante ne peut se constituer et se construire que sur la base d'un programme intégrant l'expérience nationale et internationale du prolétariat (avec ses victoires et ses défaites), d'une stratégie guidant son action vers l'objectif de détruire l'Etat bourgeois et de construire un nouveau pouvoir de la classe ouvrière pour assurer la transformation socialiste de toute la société. Un tel programme n'est pas l'émanation spontanée de la conscience ouvrière et populaire. Il est, bien sûr, le produit d'une expérience, mais intègre une approche de la société et des voies de sa transformation qui ne peut simplement calquer la perception que les travaiJleurs ont de leur propre situation. En d'autres termes, et pour s'exprimer avec ceux qui sont classiques dans la littérature marxiste, ce processus répond à une théorie et une pratique de la connaissance; il s'opère de l'extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers (ou salariés) et patrons.
La conscience qu'il forge, la conscience politique révolutionnaire, est délimitée de ce qu'on pourrait hâtivement appeler la « conscience moyenne » par un travail propre d'étude, de formation, de connaissance et d'expériences pratiques de la lutte des classes qui sont gouvernés par une stratégie révolutionnaire dont le programme marxiste est le socle. En substance, le léninisme n'est pas autre chose que l'intégration de ces divers aspects (connaissance, expérience, conscience) en un cadre organisé et nécessairement défini, celui du parti d'avant-garde. Ce parti existe pour mettre en œuvre une stratégie en vue de l'affrontement entre la classe ouvrière et la bourgeoisie centralisée par son Etat. Le centralisme démocratique n'est donc pas une somme de recettes concernant les rapports entre discipline et débat, mais une indispensable modalité générale de fonctionnement répondant aux besoins de la centralisation du combat contre l'adversaire de classe et aux nécessités
dévouement de leurs militants, les , nisme 4. français, renoncements pratiques à mettre en · 2 'trimestre 1985.
du débat démocratique pour l'élaboration d'une stratégie.
Il en découle un certain nombre de principes d'organisation qui peuvent d'ailleurs se traduire dans des formes d'organisation spécifiques et concrètes selon la situation. L'interprétation caricaturale du léninisme -celle des staliniens par exemple - a pu faire assimiler ce dernier à la formule bureaucratique du monolithisme de pensée accompagnant la discipline militaire. Le léninisme de Lénine, dont nous voulons, nous, nous inspirer, n'a rien à voir avec cet esprit qui, hélas ! inspire encore pas mal de prétendus « léninistes » ou soi-disant «trotskystes». Pas plus qu'il ne peut être confondu avec la vision aristocratique d'un Kautsky pour qui le marxisme était une « science » que des professeurs sociaux -démocrates qui avaient à charge d'enseigner aux masses du haut de leur chaire dirigeante dans le parti; tout cela s'accommodant fort bien, plus bas, d'une cuisine syndicale ou parlementaire parfaitement opportuniste. En août 1914, on vit où cela menait.
Le fonctionnement et les modalités d'organisation d'un parti révolutionnaire d'avant-garde, implanté parmi les travailleurs et disposant d'une influence de masse dans un pays capitaliste avancé, seraient certainement très différents de ceux que connut le Parti bolchevik dans les conditions de la répression tsariste. Il est impossible de les décrire à partir de la situation actuelle. Mais son existence, en tant que parti révolutionnaire mettant en œuvre une stratégie définie pour la conquête du pouvoir, dépendrait pourtant des mêmes coordonnées. Car, de ce point de vue, stratégie et organisation, expérience de masse et délimitation programmatique renvoient toujours à la même question, celle des frontières politiques et organisationnelles d'un tel parti qui nourrit et se nourrit de l'activité et des luttes des travailleurs. Ces frontières n'ont de sens que par rapport à un projet stratégique. Toute discussion sur le léninisme ou le parti d'avant-garde (par opposition au« parti organique >> ou ouvrier de masse) est avant tout une discussion sur la nécessité d'un tel projet stratégique. Telle est bien la question. Il est en effet frappant de constater que les partisans récents de la théorie du « parti organique >> n'y répondent jamais, bien qu'ils la connaissent parfaitement. L'essentiel de leurs arguments tourne autour du réalisme : ne plus être une secte, militer dans une formation qui rassemble des centaines de milliers de gens, etc.
Certes, les militants qui se regroupent derrière Questions socialistes, Convergences socialistes ou A gauche ne sont pas du tout des réformistes bon teint. Leur but, ils le proclament, est de former une aile marxiste au sein du parti ouvrier « organique >> qu'ils appellent de leurs vœux. Mais la contradiction dans laquelle les enferment leurs raisonnements est insoluble. A terme, dans la vie concrète, elle deviendra explosive.
Le parti ouvrier« organique>> qu'ils veulent aider à édifier (à partir du PS actuel, il est bon de le rappeler), si jamais il existait, ne pourrait être autre chose, au mieux, qu'un grand parti réformiste. Celui-ci, c'est logique, serait en harmonie probable avec la conscience moyenne, en période non révolutionnaire. A ce titre -c'est d'ailleurs le seul -, il aurait effectivement quelque chose d'« organique >>. Ce type de parti, non seulement n'a rien de révolutionnaire, mais surtout n'a aucune chance de jamais le devenir. Sa raison d'être serait contradictoire avec un projet et une stratégie révolutionnaires.
Dans l'immédiat, les militants du «parti organique>> au sein du PS s'exposent au déboire de servir d'agents recruteurs de « gauche >> pour un parti réformiste, à côté duquel la social-démocratie allemande de Kautsky a l'air gauchiste ! Ce parti-là, à l'épreuve d'une intense mobilisation sociale ou, a fortiori, face à une situation révolutionnaire, ou bien fera le sale boulot de la bourgeoisie, comme l'ont fait ses prédécesseurs, ou bien volera purement et simplement en éclats. Tout cela est déjà arrivé.
En attendant, et quel que soit le groupes qui auront apporté leur pierre à la grande bâtisse « organique >> pour les besoins de leur cause auront surtout méséduqué leurs propres partisans. Les œuvre une stratégie révolutionnaire devront en effet peu à peu trouver des justifications théoriques. Partant de la remise en cause de la nécessité d'un parti révolutionnaire d'avant-garde, les animateurs de ces groupes en viennent petit à petit à questionner la pertinence même d'une stratégie et d'un programme révolutionnaires II. Le « parti organique >> devient alors ou deviendra fatalement le simple habillage idéologique d'une entreprise de renforcement du PS tel qu'il est, avec le vain espoir, fUt-il sincère, de le rénover, de le rendre plus attractif en le dotant d'une aile plus à gauche, plus en prise sur le mouvement social que ses actuels états-majors de notables et d'arrivistes qui ne pensent qu'à leur carrière dans l'appareil d'Etat.
Le jeu, si c'en est un, est dangereux. L'entreprise, si ce n'est pas un jeu, conduit dans une impasse.
Jean-Marie Freyssat
1. << Contribution communiste à la Convention socialiste », le Monde, juin 1986. << Intervention à la Convention nationale du PS >>, RCH juillet 1986. Interview à l'occasion du Colloque socialistes-communistes : « La nouvelle donne >>, le Monde, 8 mars 1987.
2. Interview de Jean Rony dans le livre de Olivier Duhamel et Henri Weber : Changer le PC ? Débats sur le gallo-communisme, PUF, 1979.
3. Gilles Pudlowski, Jean Poperen et /'UGCS. Du PSU au Parti socialiste: itinéraire d'un courant politique, éditions Saint-Germaindes-Prés, 1975.
Annie Kriegel, Aux origines du commuPoche Flammarion, 1969. 5. «Socialisme, démocratie, égalité des droits et nouveaux mouvements sociaux>>, Convergences socialistes n° 24, janvier 1987.
6. « Réflexions sur la social-démocratie et le mouvement ouvrier>>, le Militant n° 10,
7. « L'impasse du trotskysme », le Militant n° 10, 2 'trimestre 1985.
8. «La crise du PCF >>, Questions socialistes n° 5, mai 1986. «Voie sans issue à "gauche de la gauche" >>, Questions socialistes n° 2, fevrier 1986.
9. F. Borella, les Partis politiques dans la France d'aujourd'hui, Poche Seuil, 1973.
10. Henri Rey, Françoise Subileau, les Militants socialistes en 1985, Projet, mars 1986. Enquête auprès de quatre mille militants (et non simplement adherents, précise l'enquête).
11. Comme les choses vont vite, Denis Collin écrit ainsi dans l'article « L'impasse trotskyste >> : « On oublie que les bolcheviks ont pris le pouvoir non sur la base de leur propre programme socialiste marxiste, mais sur la base du programme de leurs adversaires "socialistes-révolutionaires" (les SR) : Assemblée constituante, partage des terres, et en s'appuyant sur l'aspiration unanime à la paix immédiate. Lénine apparut comme le seul dirigeant capable de réaliser effectivement le programme modéré de ceux qui étaient majoritaires au début de la révolution. En comprenant d'emblée où se situaient les aspirations des masses, il n'opposa pas un programme "révolutionnaire" au programme "réformiste" mais chercha simplement les moyens d'appliquer le programme réformiste. »