François DIETRICH Le climat météorologique et le climat social furent, cet hiver, à l'opposé. En l'absence de perspectives politiques immédiates, la vague de luttes est provisoirement retombée. Mais les phénomènes souterrains qui s'y sont révélés, à la surprise des observateurs superficiels, n'ont pas fini de produire leurs effets. Le mouvement ouvrier au sens large, au-delà des organisations politiques et syndicales, est entré dans une nouvelle phase de bouleversement. La crise des organisations réformistes - PS et PCF - est profonde et durable, parce que la crédibilité de la perspective réformiste elle-même -gérer la crise du capitalisme sans le bouleverser - est profondément entamée. L'une des manifestations de cette crise, la répulsion du mouvement des jeunes à l'égard des organisations soupçonnées a priori de manipulations, est désormais une donnée structurelle qui vaut pour toutes les catégories sociales. Ceux qui, pour s'en réjouir ou s'en inquiéter, ne veulent y voir qu'un «apolitisme>> se méprennent. S'il s'agit bien d'un rejet des acteurs politique traditionnels de droite ou de gauche, un large espace s'ouvre cependant a contrario à tous ceux qui sauront ouvrir des perspectives, un langage et une pratique qui tranchent avec ceux des organisations traditionnelles : bref, une alternative. La tâche n'est pourtant pas aisée, car il faut offrir une réponse à la question fondamentale: peut-on proposer une issue crédible à la crise capitaliste ?
L
A crise capitaliste actuelle est à la soixante-dix qui avaient servi de révélafois classique, dans ses méca- teur à la crise capitaliste. Depuis, aunismes, et profondément origi- cune solution ne se dessine pour reménale par rapport aux époques précéden- dier à l'engorgement d'un marché qui tes, quant à ses formes et à ses modali- n'arrive plus à écouler les masses de tés de développement. Il faut s'en sou- marchandises et à rentabiliser les capivenir pour comprendre la véritable le- taux colossaux accumulés dans la phase çon de laboratoire que viennent de d'expansion de l'après-Seconde Guerre constituer le mouvement des jeunes de mondiale. novembre-décembre et la vague de luttes du secteur public. puis celle de l'Education nationale. Cette phase de Plus longue la crise, luttes a modifié la situation politique française en mettant fin au recul de la plus profonds les effets ~ combativité des travailleurs qui avait marqué les années précédentes. Ce Douze ans, c'est précisément, entre changement de climat concentre dans 1929 et 1940, ce qu'il avait fallu au ses manifestations des tendances pro- capitalisme des années trente pour imfondes à l'œuvre de façon plus ou moins poser aux travailleurs sa « solution » : la souterraine dans les années passées. purge massive du système par l'holoDevenues apparentes, elles vont désor- causte de la guerre mondiale. Douze mais modeler le paysage des luttes à années marquées dans les pays clés du venir. système par des victoires décisives de la
Douze années nous séparent déjà bourgeoisie : le nazisme en Allemagne, des « chocs pétroliers » des années l'enlisement du Front populaire en
Extrait de Wolinsky: « Le programme de la droite )) (Denoël).
Le come-back des has-been France, l'écrasement de la révolution espagnole.
A contrario, la crise d'aujourd'hui dure parce que la bourgeoisie, qui sait que les travailleurs n'ont pas la mémoire aussi courte qu'on veut bien le dire, craint les affrontements brutaux à l'issue incertaine. Elle préfère, dans les pays capitalistes développés, procéder par étapes, par attaques graduées. De ce fait, si les travailleurs n'ont pas encore trouvé les moyens de mettre fin à cette crise que les capitalistes tentent de leur faire payer, ils ont eu le temps d'accumuler les expériences dans la dernière décennie sans avoir subi, en dehors du cas particulier de l'Angleterre de Thatcher, de défaite significative. Dans les années trente, l'expérience de l'incapacité des partis réformistes, PS et PC, d'offrir une issue à la crise fut brutale et rapidement suivie du second conflit mondial qui broya les êtres et les consciences. L'expérience ne put parvenir à maturité, et cela explique pour une large part comment des partis comme le PCF ou la social-démocratie allemande purent aussi vite se reconstruire dans le cours même de la guerre ou à sa sortie. Trois générations
Aujourd'hui, l'expérience de trois générations successives se combine dans une même et profonde déception envers les partis et syndicats de gauche, alors que rien n'est joué dans la crise capitaliste actuelle. Que l'épidémie de « SIDA mental » se soit étendue des jeunes aux cheminots puis aux instituteurs ne doit rien au hasard ou aux manipulations trotskystes inventées par tous les Pasqua de la presse qui, quand ils ne comprennent plus, cherchent les complots et les agitateurs masqués.
Ceux et celles qui avaient vingt ans en 1968 en ont aujourd'hui quarante. Ils ont vécu alors la paralysie des partis de gauche, leur soulagement écœurant à se précipiter dans les élections de juin 1968 alors qu'une société entière voulait changer le monde. Dix ans plus tard, ils ont vécu la rupture de l'Union de la gauche à quelques mois d'une victoire électorale qui semblait acquise, avec ceux venus à la politique après Mai 68 dans les années du Programme commun. Comment s'étonner que ce soit avec circonspection et scepticisme qu'ait été observée la victoire de Mitterrand de 1981 à laquelle cependant tous avaient participé ? Une nouvelle fois, les promesses furent oubliées et les esvoirs, malgré tout présents, trahis. Tout ce que la droite n'avait pas osé après 1978, la gauche l'aura fait: remise en cause des droits sociaux, acceptation du chômage, « flexibilité » du travail, glorification de l'entreprise capitaliste pour laquelle chacun doit se dévouer.
La troisième génération, celle des mobilisations antiracistes, s'est levée contre la montée de l'extrême droite à qui les incohérences de la gauche au pouvoir avaient ouvert une voie royale. Comment un Le Pen ne se serait-il pas en effet senti des ailes devant des gouvernements allant de reculade en reculade, depuis l'abandon du droit de vote municipal pour les immigrés jusqu'à Fabius avouant face à Chirac, dans le débat télévisé de novembre 1985, son absence de << désaccord fort » sur les questions de l'immigration ? Cette génération a compris que la gauche traditionnelle n'était pas une alternative face à la droite et à la crise capitaliste avant même d'avoir eu le temps de l'espérer.
La devinette du mois : Q 01 a ecn ot .. ça ?
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<< Nos syndicats ont tout fait pour déconsidérer leur fonction de relais responsables par leur archaïsme, par leurs partis pris politiciens et par leur entêtement à refuser les changements vitaux imposés par la concurrence internationale ... Il est vrai que, si les syndicalistes sont responsables de la chute du taux de syndicalisation, le microcosme des hommes politiques est responsable, lui, du fort mouvement d'apolitisme qui se développe en France depuis quelques années.
<< Dès lors que, là aussi, les relais intermédiaires ont perdu leur crédibilité, gare aux ravages du ras-le-bol spontanéiste qui ouvre la porte à toutes les aventures ! »
Lundi 5 janvier 1987 Favilla, éditorialiste des Echos
Les partis traditionnels de gauche sont profondément discrédités et ils entraînent dans leur discrédit les directions syndicales qui leur sont liées et qui, depuis quinze ans, les ont suivis dans leurs calculs électoraux et leurs manœuvres de division. Ils peuvent être encore admis comme un moindre mal face au «libéralisme» agressif d'une droite remise de ses émotions de 1981. Mais quand leurs intérêts immédiats leur semblent profondément menacés, les travailleurs, les femmes, les jeunes, les immigrés de toute génération ne font plus d'abord confiance qu'à leurs propres forces et à leurs luttes : ils n'acceptent d'y voir participer partis et syndicats que sous étroite surveillance. Ce réflexe n'est pas en lui-même nécessairement positif dans la mesure où il est, dans l'immédiat, surtout le produit des désillusions accumulées depuis une décennie. Mais dans une période où la classe capitaliste ne réussit pas à imposer ses solutions faute d'une détermination et d'un rapport de forces social suffisants, cette défiance d'une large frange de travailleurs, regroupant plusieurs générations, à l'égard des organisations censées les défendre est désormais une donnée essentielle pour l'avenir. Un nouveau corporatisme ?
Certains croient voir dans l'« apolitisme » des mobilisations des jeunes, dans le caractère radical de la lutte des cheminots et dans la volonté d'indépendance dont témoigne 1 'émergence des « coordinations » de grévistes le signe d'un nouveau corporatisme. Le danger est sans doute présent. Car, dans une phase de désillusion, ne compter que sur ses propres forces peut n'être qu'une variante combative, mais désespérée, d'un certain repli sur soi qui caractérisait la situation politique française jusqu'à ces derniers mois. Depuis, d'autres secteurs sociaux ont connu ces phénomènes. Celui de la santé a vu se multiplier dans l'année 1986 les« coordinations» et les associations parasyndicales, entretenant avec les syndicats des rapports obligés mais conflictuels, sans cependant s'avérer capables d'un minimum de convergence face à une même politique d'austérité 1• La lutte des cheminots a connu effectivement le paradoxe d'un mouvement des roulants maintenant contre vents et marées son mot d'ordre de grève face à une direction intransigeante, tout en redoutant l'extension aux autres catégories de salariés et la « dissolution » de la lutte. Pourtant, dès lors que le rapport de forces permis par la grève des roulants se révélait insuffisant, l'extension à d'autres catégories et à d'autres secteurs s'avérait l'arme la plus efficace.
Pourtant, le danger du corporatisme ne serait téel que si la prise de distance de ces couches d'avec « la politique » n'avait d'autre motivation que l'absence de satisfaction des revendications immédiates. Or, il en est d'autres, peut-être plus profondes encore.
Les jeunes et les travailleurs vivent désormais à l'heure de la révolution des médias, au rythme du monde. La hausse globale du niveau culturel et des connaissances permet à beaucoup de connaître et de comprendre à grands traits l'évolution planétaire, dont chacun sait qu'elle détermine, en fin de compte, l'avenir de tous. Une formation politique, pour être crédible, doit offiir une perspective sociale d'ensemble, capable de répondre tant à la crise convulsive du capitalisme qu'à la paralysie des systèmes de l'Est. Or, c'est précisément sur ce terrain fondamental que le Parti socialiste et le Parti communiste connaissent en fait le plus grave de leur crise.
Comme le docteur Faust, le Parti socialiste a vendu son âme. Il fut porté au pouvoir en 19 81 sur un programme à tonalité « gauche », voire même avec certains accents gauchistes, qui explique pour une part la crédibilité et la cohérence de la candidature Mitterrand. Il ne lui aura fallu qu'un an pour revenir en toute hâte à une gestion loyale et raisonnable du capitalisme, dès 1982, avec l'annonce de la « pause » dans les réformes et l'amorce de la politique de «rigueur» (sic). Le «changement» promis n'a pas eu lieu. Sur le terrain social, la crise a continué de toucher de plein fouet les travailleurs et le discours « libéral » a pu redevenir crédible. Les nationalisations n'ont pas été l'occasion pour eux de prendre enfin le pouvoir dans les secteurs clés de l'économie et l'accusation d'« étatisme » a trouvé prise. De toutes les promesses du candidat Mitterrand, il n'est pas surprenant que celles qui avaient le plus valeur de symbole n'aient pas été tenues, comme la réduction du service militaire à six mois ou la suppression du conseil de l'Ordre des médecins. Parti socialiste · le syndrome de Faust
Comme le docteur Faust, le Parti socialiste profite de la vie et surtout de l'absence de rival sérieux dans le mouvement ouvrier. Il occupe le terrain, étant le seul à offrir dans l'immédiat une perspective politique palpable : la can-
L'absence de crédibilité à long terme du PS est la rançon de la trahison des espoirs de didature socialiste à la présidentielle de 1988. Les militants de Convergences socialistes parient sur une extension de la place du PS, et il faut reconnaître qu'ils lui ont permis de jouer un rôle non négligeable dans la lutte étudiante au travers de l'animation de l'UNEF-ID 2• 1981. Le JO mai au soir.
Mais le fond du problème est ailleurs : on peut occuper le terrain, on peut remporter la présidentielle, mais quand on a vendu son âme, ce n'est jamais sans conséquence. Quel qu'il puisse être, que ferait le deuxième président socialiste que n'aurait pu faire le premier, alors que le rapport de forces face à la droite sera probablement . moins favorable qu'en 1981? Déjà, on peut s'interroger: le PS se vante d'avoir recruté 20 000 adhérents en 1986. Est-ce si considérable pour un parti qui a détenu tous les pouvoirs durant cinq ans ? Si on en croit les estimations les plus optimistes, le nombre des adhérents s'élève à 200 000 ; autant qu'en 1937 lorsque la France comptait trente-cinq millions d'habitants et que les femmes, pour l'essentiel, restaient exclues de la vie politique 3 •
Le Parti socialiste occupe le terrain, mais qu'a-t-il apporté aux grévistes jeunes et aux grévistes de la fonction publique ? Quelles initiatives a-t-il pris pour permettre au rapport de forces de s'étendre en leur faveur? Que reste-t-il à dire une fois que le président affirme son accord avec Chirac sur la question des salaires ?
Le Mitterrand de 1981 se présentait comme la force tranquille d'un changement en profondeur, une sorte de révolution pacifique respectant les institutions. Le Mitterrand de 1987 joue sa partie d'échecs institutionnelle avec la droite et, de temps en temps, fait un sermon télévisé aux travailleurs sur les vertus du dialogue et de la paix sociale. Comme son président, le Parti socialiste a dilapidé son capital le plus précieux : il n'a plus de projet à long terme à défendre aux yeux de ceux qui l'écoutent. Le comité directeur a fait la« synthèse» : il n'en ressort aucun projet mobilisateur et tout se résume aux manœuvres des courants pour la présidentielle. Parti communiste : la spirale de l'échec
En d'autres temps, le Parti communiste aurait pu tirer son épingle du jeu face à un Parti socialiste discrédité. En participant au gouvernement après 1981, il pouvait faire oublier sa politique de division criminelle qui, entre autres, conduisit à l'échec électoral de 1978. En le quittant en 1984, après avoir avalé toutes les couleuvres de la « rigueur » en ne protestant qu'à mi-voix, il aurait pu en faire porter toute la responsabilité au PS. Mais le PCF souffre d'un mal incurable. Le Parti socialiste a dilapidé son identité de parti du« changement » au profit d'une vague notion de justice sociale. Le PCF, lui, a conservé son identité face au PS, mais elle lui colle à la peau comme une maladie honteuse. Là encore, trois générations ont fait la double expérience de son sectarisme et de son attachement aux valeurs les plus rétrogrades des
regimes bureaucratiques d'Europe de l'Est. La génération de 1968 a connu la Tchécoslovaquie, celle des années soixante-dix la rupture injustifiable de 1977 et, depuis, tous ont partagé l'espoir des travailleurs polonais auxquels le PCF n'aura pas accordé le moindre soutien, à défaut de les condamner en termes aussi impitoyables que les travailleurs hongrois de 1956.
A cette donnée essentielle, il faut ajouter le fait que le PCF n'a plus aucune perspective en France que de remonter un peu son pourcentage aux prochaines élections, faute de pouvoir une nouvelle fois rejouer la carte «unitaire» avec le Parti socialiste. Dans les quinze dernières années, le PCF a oscillé entre un discours «unitaire», acceptant intégralement la perspective de la gestion de la crise et le réformisme du Parti socialiste, et par conséquent ne pouvant plus se différencier de lui, et un sectarisme n'ayant pour seul horizon historique que la grisaille policière de l'Est.
Toute la difficulté pour l'ensemble des militants « rénovateurs » de ce parti consiste à sortir de ce véritable détroit de Charybde en Scylla. Cela n'est possible qu'en fondant une pratique unitaire sans sectarisme avec les autres courants du mouvement ouvrier, respectant la démocratie du mouvement des travailleurs, tout en défendant un véritable programme de rupture avec le capitalisme et avec les sociétés de l'Est. C'est ici que nos préoccupations respectives se rejoignent. Rien ne serait plus utile tant il est vrai que, si le PS n'a pas encore connu sa damnation, on ne voit guère en revanche comment le PCF pourrait désormais échapper à la descente aux enfers dans laquelle il s'est engagé. Or, la crise ultime de ce parti ne sera utile que si elle débouche sur une alternative constructive. Sinon, elle risque de conduire à de nouvelles illusions social-démocrates et à l'adaptation aux thèmes de l'idéologie capitaliste. Qui a peur des coordinations?
Le Parti socialiste et le Parti communiste partagent pourtant une même inquiétude face aux « coordinations » qui poussent comme des champignons chez les jeunes comme chez les salariés. Le très « marxiste >> Jean Poperen y voit un effet pervers de l'idée d'autogestion. Il croit ainsi envoyer une pierre dans le jardin du pauvre Rocard qui, après avoir défendu l'autogestion dans le sens d'une véritable cohabitation sociale entre le patronat et les travailleurs, s'efforce maintenant de faire oublier cette lubie de jeunesse. Il est vrai que, même sous la forme pour le moins raisonnable qu'il lui avait donnée, elle peut devenir encombrante dans son bagage de présidentiable. Mais, au-delà, Poperen exprime aussi sa propre défiance vis-à-vis de mouvements devenus partiellement incontrôlables par les forces classiques du mouvement ouvrier. Henri Krasucki, lui, n'y va pas par quatre chemins : de « coordination » pas besoin, puisque, dans le mouvement des cheminots, la fédération CGT est là pour ça 4• Il est vrai qu'il a fait école depuis, puisque Jacques Pommatau explique qu'il n'est d'autre «coordination» enseignante que la FEN. Tant pis pour les 80 % de travailleurs qui ne sont pas syndiqués, même si ce taux est plus faible dans l'Education nationale.
Les « coordinations » et comités de grève ne sont pas des nouveautés pour le mouvement des jeunes, n'en déplaise à ceux qui feignent de ne les découvrir qu'en 1986. Elles ont jalonné toute l'histoire des mobilisations étudiantes et lycéennes depuis les années soixante-dix. Dans cette période, des structures d'organisation démocratique de tous les travailleurs en lutte ne voyaient le jour qu'en de rares occasions dans les grèves ouvrières, tant il est vrai que les directions syndicales parvenaient encore à les dénoncer comme des instruments de division. Le fait qu'aujourd'hui elles commencent à prendre réalité à une plus vaste échelle signifie que les travailleurs cherchent à combler un vide : les organisations syndicales, frappées de suspicion, ne sont plus jugées suffisamment contrôlables pour qu'on leur laisse diriger et représenter seules la masse des grévistes. La part de désillusion et de rejet des valeurs du mouvement ouvrier qui s'exprime au travers de cette crise est indéniable. A cet égard, il est certainement révélateur que des secteurs réactionnaires se saisissent de la formule, comme les directeurs d'école du v• arrondissement de Paris favorables au décret, ou comme le Front national qui appelle les parents à se mobiliser contre le mouvement des instituteurs. Mais l'« individualisme» et le « spontanéisme» que la vague de « coordinationnite » reflète, s'ils sont bien réels, changent de caractère dès lors que, précisément, ces réflexes individuels viennent s'intégrer à une action collective. Dans les mois et années qui viennent, en raison même du discrédit qui frappe les organisations traditionnelles, ces formes d'organisation, sous des formes diverses, vont se multiplier. Leurs rapports avec les syndicats continueront d'être conflictuels et complexes car, à un certain niveau, elles participent à leur rejet. Mais, d'un autre côté, les consciences se modifient par l'action
Les « coordinations » font et feront tache d'huile.
Poursuite de la grève des roulants le 5 janvier 1987.
collective: la «politique», prétendument absente des mobilisations jeunes, est revenue en force quand les enjeux sont apparus clairement et dès que la répression policière contre les manifestations a fait basculer les consciences.
Quelles qu'en soient les motivations de départ, le phénomène de l'auto-organisation des luttes est essentiel, dans le sens où il permet au plus grand nombre de participer pleinement à l'action, d'en vivre l'expérience et d'en tirer les leçons de l'intérieur. « Apolitique » en partie dans ses mécanismes de déclenchement, l'auto-organisation des luttes peut et doit être une formidable école de politisation au sens large du terme, c'est-à-dire permettre à chacun de se préparer à exercer son pouvoir démocratique dans la société de demain. Mais pour que la perspective devienne réalité, la prise de conscience actuelle, encore marquée des phénomènes négatifs générés par la crise des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier, doit s'intégrer dans un projet à plus vaste échelle. Une place à prendre · trois conditions
Comme la nature, la politique, au sens du mouvement général de la société, a horreur du vide. Entre les partis bourgeois, d'une part, et les partis traditionnels de gauche, d'autre part, s'est creusé un véritable fossé avec la masse de la société. Ni les uns ni les autres ne sont plus porteurs d'avenir. Or la crise va continuer et la structure même du capitalisme contraindra sans cesse la classe bourgeoise à renouveler ses tentatives d'en faire payer les frais à la grande masse des travailleurs. Celle-ci, dans ses expériences de lutte, devra trouver les moyens de défense et de riposte que les partis de gauche ne sont plus capables de leur offrir. Or, plus que jamais, perspectives de lutte et perspective historique se conditionnent mutuellement. Les travailleurs ne sont aujourd'hui dépolitisés qu'au sens où ils ont fait, à des degrés divers, l'expérience de la politique réformiste qui promet qu'elle va changer la société alors qu'elle gère les affaires. S'il serait simplificateur d'ignorer que ce mouvement d'« apolitisme » rejaillit sur toutes les formations politiques, il n'en reste pas moins qu'un espace est ouvert à tous ceux qui veulent sortir de la crise capitaliste pour construire un socialisme démocratique, c'est-à-dire autogestionnaire, permettant à la grande masse des travailleurs d'exercer son pouvoir direct dans tous les domaines et à tous les niveaux.
La première des conditions est d'offrir un programme clair. Il faut mettre en avant, dès aujourd'hui, des mesures de rupture avec le capitalisme lui-même comme, pour ne prendre que ces exemples, la semaine des trente-cinq heures sans diminution de salaire, le contrôle des travailleurs sur les entreprises nationalisées, un véritable programme de solidarité avec le tiers monde.
La deuxième condition est que la stratégie soit définie, en particulier la place des partis politiques par rapport à l'ensemble des travailleurs. Les partis ont à proposer des solutions et non à se substituer à l'ensemble des travailleurs qui doivent rester, aujourd'hui dans les luttes comme demain dans la société, maîtres des décisions au travers de structures démocratiques indépendantes des partis et des syndicats. Les « coordinations » seront à cet égard une école pour l'avenir. Là est finalement la seule garantie, que des millions de travailleurs réclament, de ne plus voir la lutte pour le socialisme dégénérer en régime bureaucratique.
La troisième condition est de se battre en permanence contre les divisions d'appareils, partis ou syndicats. L'hostilité du PS, du PC et des directions syndicales vis-à-vis des coordinations ne va-t-elle pas de pair avec leur incapacité à s'unir dans les moments cruciaux pour servir les intérêts de tous?
La LCR pense apporter à cette perspective une contribution qui n'est pas négligeable. « Quand ton ennemi s'inquiète, réjouis-toi », aurait pu dire le président Mao. Ce n'est pas sans un certain plaisir que nous voyons les journalistes de droite s'inquiéter du poids (qu'ils croient souterrain et mystérieux) du « trotskysme ». Cependant, nous savons que, pour combler le vide dont souffre aujourd'hui le mouvement ouvrier, la tâche est complexe et l'échange des expériences, la pratique commune, la réflexion et le débat sont indispensables. A tous les courants qui, dans le mouvement ouvrier, partagent nos préoccupations, nous continuons à proposer l'action et le débat communs. Cette démarche peut prendre un nouveau relief avec l'émergence du courant «rénovateur» au sein du PCF. Ce sera encore le cas demain avec tous ceux qui le voudront. A travers une telle pratique, il sera possible de vérifier tous ensemble s'il est possible d'avancer vers un nouveau parti qui, à gauche de la vieille gauche, vivifie et régénère la perspective du socialisme parmi les travailleurs.
Mars 1987 François Dietrich 1. Voir notre dossier '' Santé » dans Critique communiste n° 54, juillet 1986.
2. François Ollivier, « De la rupture à l'adhésion au Parti socialiste >>, Critique communiste » n° 57, p. 24, novembre 1986.
3. Jacques Kergoat, le Parti socialiste de la Commune à nos jours, p. 367, éd. Le Sycomore, Paris, 1983.
4. Déclaration à France-Inter, 5 janvier 1987.
5. On remarquera aussi l'article du Monde, daté du 13 janvier, qui produit des analyses dignes de France-Dimanche.