Le mouvement des instituteurs contre le statut de maître-directeur fut, dans l'histoire des luttes de la profession, le plus important depuis la bataille contre la loi Debré en 1960. Il est très caractéristique du
« tournant social » opéré par la grève générale des étudiants et des lycéens, puis par la grève des cheminots. A ce titre, ses enseignements doivent sortir des murs des écoles, et être reçus par tous les travailleurs.
Le décret Monory a fait l'effet d 'une provocation. Les instituteurs ont compris que le ministre les traitait comme des irresponsables, puisque l'efficacité de l'école supposerait d'y implanter des petits chefs.
La mesure n'a pas seulement heurté un sentiment anti-hiérarchique traditionnel dans le milieu. Elle a été perçue comme une condamnation du travail d'équipe et un frein à l'initiative : donc comme une entrave à l'exercice du métier, une agression à la dignité humaine et professionnelle des instituteurs. Le libéralisme en action, c'est moins de liberté et de responsabilité dans le travail et l'autoritarisme en plus.
La seule mesure du ministre sur l'école primaire aura donc été de dévaloriser un peu plus la fonction d'instituteur. Il fallait oser ! L'affront
Aux étudiants, la loi Devaquet. Aux cheminots, la grille salariale «au mérite ». Aux instituteurs, le maître-directeur. La continuité du libéralisme n'a pas échappé aux instituteurs. Au ressort de la dignité bafouée, s'est adjoint le stimulant du succès étudiant. La grève des cheminots a été plus diversement appréciée : la longueur de la grève a pu estomper chez certains instituteurs le succès remporté sur la grille salariale, les satisfactions partielles sur les conditions de travail et le sentiment de succès des cheminots eux-mêmes. On a pu ainsi mesurer l'effet négatif de l'absence d'information et de campagne de soli-
Nicolas JEANSON darité intersyndicale avec les cheminots.
Mais le sentiment existait que le gouvernement était en difficulté et ne pouvait pas se permettre une nouvelle épreuve de force. Au point que certains ne croyaient pas que Chirac « oserait » sortir le décret de maître-directeur. Il a pourtant osé, en profitant de la naïveté de ceux qui comptaient engranger gratuitement les retombées des luttes étudiante et cheminote.
Il est vrai que Chirac a hésité durant tout le mois de janvier. Mais il a su aussi tester l'adversaire, l'endormir et gagner du temps. La rapidité de réaction du milieu était décisive : il fallait tout de suite faire monter les enchères. Ce fut 1 'inverse. Le SNI fixa· pour la fin du mois, le 27 janvier, une grève de vingt-quatre heures sans lendemain. Le 29 janvier, Chirac, ayant compris que le SNI n'engagerait pas l'épreuve de force, annonça sa décision de signer le décret qui occupait un de ses tiroirs depuis un mois. Il le fit au cours d'une conférence de presse destinée à effacer l'idée d'une pause dans l'application de la politique libérale.
L'obstination du gouvernement n'était pas seulement destinée à sauver la face. Sa fixation sur les maîtres-directeurs n'est pas d'ordre symbolique. En règle générale, on aurait tort de prendre les mesures libérales pour des réformes « idéologiques » : certes, l'idéologie qui les sous-tend est transparente ; certes, aucune de ces mesures n'est immédiatement indispensable. Mais elles ne sont pas pour autant des dérives de la pensée libérale ou des concessions opportunistes à une clientèle électorale.
Chacune de ces mesures fait partie d'une politique de « sortie de crise ''· La présélection en fac est indispensable à la réduction du coût de l'enseignement supérieur et à sa professionalisation. De même, l'individualisation des salaires, appliquée en grand dans le privé, est nécessaire à la baisse du coût salarial, à l'intensification du travail, à l'affaiblissement des résistances collectives du salariat, et à l'assimilation des intérêts du salarié à ceux de « son » entreprise.
Les étudiants et les cheminots disent volontiers que leurs victoires, pour décisives qu'elles sont, n'offrent pas de garantie pour l'avenir. Chassées par la porte, les réformes avortées tenteront d'être introduites par la fenêtre.
Face aux instituteurs, le pouvoir a encore démontré que ses projets ne tenaient pas seulement de la lubie ou de l'idéologie, mais ressortaient de la né-
Le décret Monory s'inscrit dans une série de mesures qui, toutes, visent à casser la « forteresse enseignante » : en divisant le milieu socialement et syndicalement (l'arrêt du recrutement des PEGC a précédé la création de maîtres-directeurs) , en s'attaquant aux associations périscolaires, en réduisant le rôle des commissions paritaires, en limitant l'espace de la négociation. Cette politique d'agression contre le syndicalisme enseignant a un but immédiat : satisfaire une clientèle de droite qui veut régler des comptes avec les enseignants, et affaiblir un syndicalisme fort et marqué à gauche. Monory n'a pas trop des deux ans de cohabitation pour planter ses banderilles. Mais, au-delà, il travaille à façonner une nouvelle école. Monory est d'autant plus agressif que la cohésion sociale et syndicale du milieu enseignant constitue un obstacle à la pénétration du modèle libéral. Créer des chefs d'établissement à l'école primaire (dès qu'une école compte deux classes!) ou renforcer leurs pouvoirs dans les collèges et les lycées, c'est hâter l'adaptation libérale du système éducatif. D'une part, le ministre lie davantage le sort des établissements aux décisions des autorités locales (communales, départementales, régionales) et des « agents économiques », dans le cadre de la décentralisation. Le rôle « d'interlocuteur unique » de l'établissement confié à son chef donne à celui-ci un pouvoir étendu, y compris pour la quête de financements privés. D'autre part, en donnant aux chefs d'établissement, le pouvoir d'orienter le profil de « leur » école, un grand pas est fait vers une école concurrentielle, seul moyen pour la droite de reconstituer des écoles homogènes scolairement et socialement. Une levée en masse
La mobilisation des instituteurs a sans doute été la plus puissante dans l'histoire de la profession :
En un mois, dans un contexte de profonde désyndicalisation, le milieu a retrouvé le chemin des assemblées de secteurs et de départements, qui ont atteint des records de participation. - Les grèves spontanées et longues ont eu un effet d'entraînement; les grèves syndicales ont été largement suivies ; la manifestation nationale du Il février, préparée en une semaine, a rassemblé un instit sur six à Paris.
- Le mouvement a passé le cap des vacances. Au cours de celles-ci, des initiatives ont été prises. A la rentrée, la détermination des secteurs en pointe n'avait pas fléchi et la mobilisation avait gagné de nouveaux départements. -L'émergence de coordinations dans une quarantaine de départements, leur capacité d'initiative, leur poids dans les actions syndicales sont également inédits.
Dans le mouvement, s'est engouffrée toute la rancœur accumulée par la profession. La réaction de dignité s'est nourrie d'une colère rentrée. Le ras-le-bol a éclaté. Ras le bol d'être mal payé, et de perdre du pouvoir d'achat. Ras le bol des fermetures de classes et de postes. Ras le bol d'être déconsidéré. Ras le bol d'être traîné dans la boue depuis que la défaite laïque a donné des ailes aux nostalgiques de Jules Ferry d'un côté, aux adeptes de la guerre économique de 1 'autre. e A milieu nouveau, tradition nouvelle
Le milieu des instituteurs a changé. Longtemps homogène par son origine et par sa formation (recrutement au niveau de la troisième, passage par le moule de l'école normale), il s'est profondément renouvelé : on ne compte pas moins de dix-huit types de recrutement différents dans le milieu aujourd'hui. Les nouvelles générations d'instituteurs passent par la fac. La cohésion sociale et idéologique du milieu a pris un coup.
Si l'identité laïque des anciens s'efface, elle ne laisse pas qu'un vide. La connaissance des mécanismes de l'échec scolaire et la crise de l'école ont ébranlé les certitudes. Difficile aujourd'hui de vivre la fonction d'instit comme une « mission ». Mais le milieu exprime un réel attachement pour le métier. Il ne le défend plus avec la manière, les arguments des grands ancêtres: il s'est largement détaché des illusions de ceux-ci. Revenu des mythes, le milieu est aussi moins « corporatiste ». Il s'accroche au métier, comme des travailleurs à leur qualification. Du même coup, il trouve plus aisément le chemin des moyens d'action traditionnel du mouvement ouvrier. Il partage aussi les aspirations apparues depuis décembre : action dure pour être efficace : démocratie et contrôle de la lutte par les AG.
La confiance dans le SNI s'est faite critique. Le SNI ne souffre pas seulement des effets de son orientation, mais aussi d'un retard d'adaptation structurelle au milieu. Il a tardé à prendre la mesure des changements nécessaires. Quand il l'a fait, ce fut pour théoriser la
montee de l'individualisme : si les instituteurs ne rejoignaient plus le SNI, ce ne pouvait être qu'en raison de leur repli sur la vie privée. Or, le mouvement, là encore, met les choses à leur place : en fait d'individualisme, il a donné une grande leçon d'action collective ; en fait de « repli ''· il a montre l'attachement des instituteurs à leur métier.
Le mouvement des instituteurs a révélé les transformations sociales du milieu. On a souligné le rôle des jeunes, issus de l'universite, et proches de la generation «Touche pas à mon pote». Dans son ensemble, le milieu a gardé la memoire de la gauche au gouvernement et de la guerre scolaire. En particulier: un certain 24 juin 1984 à Paris a laissé un goût de revanche.
La place des femmes dans le mouvement a été moins commentée ... Pourtant, sept instituteurs sur dix sont des femmes. Le mouvement fut d'abord le leur. Leur engagement massif témoigne du « changement des mentalités ,, à mettre à l'actif du mouvement féministe. En revanche, la place des femme dans l'animation du mouvement montre qu 'il reste beaucoup à faire pour qu'elles soient à égalite dans les faits avec leurs collègues masculins.
Bien que portée par des motivations multiples, la mobilisation a toujours privilègié la question des maîtres-directeurs. Ce fut le detonateur et le point de fixation.
D'un département à l'autre, les plates-formes differaient. Souvent, la suppression des postes suivait le statut de maître-directeur. Ici, c'était les salaires. là la formation des instituteurs. A Nantes. on rajoutait les ,, mis à disposition >>. A Marseille, on adjoignait la protection sociale. Les problèmes locaux, les traditions syndicales départementales ont beaucoup influé sur les revendications retenues. Mais le refus du décret Monory apparaissait comme le point commun et unifiant nationalement la mobilisation . C'est le mouvement lui-même qui a hiérarchise les revendications.
Pour beaucoup d'instituteurs combatifs. la plate-forme est synonyme de catalogue et rappelle trop les journées d'action inefficaces.<< Mieux vaut gagner sur 1111 seul poilll, que perdre sur plusieurs >1. Ils expriment ainsi une volonté de gagner. Mais 1 'alternative est plus compliquée qu'ils ne la presentent. Dans beaucoup de departements, le maintien des postes est une exigence qui a stimulè la mobilisation. Dans les autres. le refus d'inscrire cette revendication partagée était une « précaution >> vis-à-vis de manœuvres syndicales et non un refus de principe.
Dès lors que le choix est fait de moyens d 'action efficaces, dès lors que le mouvement sait se centraliser sur la revendication qui 1 'unifie, son intérêt n'est pas de tronçonner ses revendications.
A supposer qu'une grève nationale reconductible ait eu lieu, et qu'elle ait obtenu le retrait du décret en peu de temps , la prolongation de la lutte sur les postes n'aurait-elle pas ètè posée?
En fait, le débat sur la plate-forme a révélé une donnee forte de la conjoncture : on a besoin de victoire pour reprendre des forces , on part plus facilement sur des objectifs circonscrits qui paraissent à portée de lutte, on n'a pas le culot d'enclencher un mouvement (sur les salaires par exemple) dont la seule issue serait de s'étendre à d'autres catégories.
En revanche, l'expérience de ces luttes professionnelles reconstitue un potentiel de combativité, et rapproche ainsi l'avènement d'un mouvement d'ensemble. e Le '' tous ensemble ''• à nouveau
La lutte des instituteurs est restée limitée à leur profession. Elle n'a pas même dèbordè sur ies autres secteurs de l'Education nationale. En règle générale, depuis décembre, les luttes n'ont pas eu une dynamique d'extension. Mais les protagonistes de ces luttes en font eux -mêmes le constat : « On aurait dzi se lancer en même temps que les êtudiants ou les cheminots. » Le bilan fait rètlechir. Plus encore : le chemin parcouru en quelques mois est considérable . Les travailleurs partent de tres bas. Les premières luttes de cet hiver sont comme un exercice d'entraînement : elles remettent en forme, sans épuiser les forces. Ell~s offrent une perspective nouvelle aux secteurs qui attendent.
Le secteur public est pour l'instant le premier concerné. Le chômage, les politiques patronales, et les échecs de gros bastions industriels maintiennent les travailleurs du privé sous pression. La remontée des luttes connaît des obstacles qu'elle ne rencontrait pas dans les années soixante et soixante-dix. En retour, l'expérience des travailleurs est sans commune mesure et la crise cumule ses effets insupportables.
Quelle qu'en soit la trajectoire, entrecoupée d'échéances électorales, le mouvement des luttes peut continuer sa courbe ascendante dans la perspective du mouvement d 'ensemble. Questions de stratégie
II faut avoir vu le patient travail des assemblées générales, de lecture et d'analyse des textes ministériels par les instituteurs, pour comprendre l'importance de l'information. Ils souhaitaient aller à la source et lire le décret dans sa version originale. On leur en a trop raconté, on a trop souvent noyè le poisson. Toujours cette exigence de « parler vrai " : il y a belle lurette qu'on sait que l'emphase et la langue de bois des appareils syndicaux ne sont nullement un gage de leur combativité ...
Depuis le début de l'affaire des « maîtres-directeurs », le SNI a eu du retard à l'information. L'Ecole libêratrice a attendu un mois et demi pour évoquer le projet de loî déposé en avril 19 8 6 par le groupe RPR à l'Assemblée nationale. La direction nationale ne s'est résolue à lancer une pétition nationale que fin octobre, en catastrophe avant une commission paritaire. Et le mois de janvier a ètè bel et bien perdu par le SNI qui n'a informé ni du contenu des textes ni des échéances.
Le SNI a banalisé. Par routine d'appareil, trop replié pour comprendre le formidable ressort constitué par le décret Monory. Par crainte d'effaroucher les directeurs syndiqués au SNI ; le résultat est que le SNI perd sur tous les tableaux :d'un côtè, il a dèçu les instituteurs combatifs. De l'autre, il s'est trop compromis au goût des apprentis petits chefs. Par défaitisme : d'emblée, Barbarant expliquait que, même s'il était adopté , le texte du ministre « serait inapplicable >>. Curieuse manière d'inviter à le combattre. En réalité, la direction du SNI ne voulait pas d'une
épreuve de force avec Monory, et pensait que celui-ci était en position suffisamment instable pour être contraint de faire des concessions négociées.
Partout où le travail d'information a été fait, où le décret a été diffusé et commenté, la réaction du milieu était immédiate. Or, sa sensibilisation s'est étalée sur un à deux mois, en partie du fait des décalages dans le travail d'information par les sections syndicales départementales. Ainsi , le SNI, qui possède par l'intermédiaire de UES-Média une part du capital du Matin et qui achète des spots publicitaires sur les radios ne sait pas faire à l'occasion une bonne information auprès de sa base quand le besoin s'en fait sentir. e Du rôle de l'initiative ...
La cinquantaine d'instituteurs parisiens partis en grève sans consigne syndicale se sentaient acculés : d'un côté, la menace pressante d'un décret, de l'autre, la passivité et le black-out syndical. En démarrant une grève reconductible, les instituteurs voulaient d'abord se donner les moyens de donner l'alerte dans les écoles, créer l'événement, faire boule de neige et forcer les syndicats à réagir. De ce point de vue, leur but a étè atteint.
La sensibilisation provoquée par cette grève minoritaire a renforcé la mobilisation du milieu pour la grève nationale du 27 janvier à l'appel du SNI. En retour, le succès du 27 a stimulé de nouvelles grèves locales. Car cette grève de vingt-quatre heures fut l'occasion pour les instituteurs de renouer avec une habitude perdue : celle des assemblées de grévistes, où l'on débat des revendications et des moyens d'action.
Quand, deux jours plus tard, le 29 janvier, Chirac annonce la promulgation du décret, le milieu s'est déjà ressaisi. Les manifestations départementales du 4 février sont un franc succès et, à Paris, les coordinations assurent la moitié du cortège de l 0 000 instits qui s'étire des Gobelins au ministère, sur un parcours emprunté peu de temps auparavant par les étudiants. Souvenir, sou-
La publication du décret au Journal officiel la veille des manifs, loin de décourager, au contraire, a fouetté les énergies. L'idée de l'épreuve de force est dans les têtes dès ce moment.
La proposition d'une manif nationale, avancée par la coordination nationale dès la déclaration de Chirac du 29, devient incontournable. Le Il février, à Paris, 60 000 personnes défilent de l'Opéra à la place de la Nation. Un record difficilement battable.
Dans une lutte, il faut savoir «gêrer» le temps. C'est-à-dire qu'il faut savoir « prendre le temps » ou, au contraire, ne pas en perdre. Une semaine peut suffire pour préparer et réussir une grande manifestation nationale ; la preuve en a été faite. Mais d'un département à l'autre, l'étalement de la mobilisation a été trés net. L'extension de « l'état de mobilisation» de Paris à la banlieue se fait vraiment à partir du 27 janvier. Pour la province, le 4 février est le vrai point de départ. Et, même après le Il février, une série de départements restent en retrait. On les retrouvera plus actifs à la rentrée des vacances scolaires, alors que les premiers départements à se mobiliser ressentent une certaine usure. Chez les étudiants ou chez les cheminots, il y a eu grève générale par extension rapide à partir de quelques « foyers ». Chez les instituteurs, la désynchronisation des grèves départementales n'a jamais été surmontée.
La direction nationale du syndicat a laissé jouer le « différentiel >> de mobilisation. Les plus déterminés arrivaient usés au moment où les retardataires se mettaient en mouvement. Ce qui, pour le SNI, revenait à s'appuyer sur les secteurs les moins mobilisés pour freiner les départements les plus en pointe. e Du rôle des traditions ...
Il peut paraître surprenant qu'on jauge la combativité des instituteurs au niveau d'un département : pourquoi pas au niveau d'un secteur ou d'une tranche d'âge? ... Car, il est vrai qu'au sein d'un même département, les disparités n'étaient pas négligeables. Cependant, la structuration départementale du SNI a imprimé au milieu des traditions « départementales >> : non seulement parce qu'il y a des sections UID d'un département à l'autre, des sections UA et des sections EE.
Mais aussi, parce que la «gestion >> conduite par la direction de section est très variable, même au sein d'une même tendance. Il en est ainsi notamment des sections UID. La section du Nord, par exemple, la plus importante numériquement dans le SNI, est aussi une des plus bureaucratiques. Les AG de secteur y sont pratiquement inconnues, et les AG départementales, si elles étaient sérieusement convoquées, devraient se tenir dans des salles d'une capacité d'accueil de plusieurs milliers de places. Autant dire que le SNI a avec le milieu des rapports de prestataire de services, depuis de longues années. Le mauvais pli de la délégation de pouvoir, l'absence de pratique syndicale de terrain finissent par effacer jusqu'à la mémoire du rôle des assemblées de personnels. Un tel handicap ne se surmonte pas en
un mois, même sous la pression des événements traversés récemment par le milieu.
Les instituteurs sont plus prompts à se mobiliser quand ils ont l'habitude des réunions de personnel. La centralisation de l'action est plus rapide et plus efficace quand elle peut s'appuyer sur un réseau de correspondants de secteurs actifs et écoutés.
Une fois de plus, au risque de lasser, le pouvoir n'a vu dans le mouvement des instits que l'œuvre malfaisante d'une poignée de manipulateurs. A part ceux -ci, tout va très bien ...
Cette conception toute policière des événements sociaux ne mérite plus de commentaire: n'y croient que ceux qui ont besoin d'y croire. S'il fallait orienter l'enquête de l'inspecteur Pasqua, il faudrait lui conseiller de chercher le grand coupable du côté du ministère de l'Education nationale. C'est Monory qui a semé le vent. Mais il est vrai que des militants l'ont aidé à récolter la tempête. Que faut-il à une AG pour prendre une décision, le plus souvent? Qu'une proposition soit formulée, qui agrée les participants et qui émane d'un collègue reconnu commme animateur syndical. A défaut, des AG, fussent-elles combatives et massives, peuvent se disperser sans avoir rien décidé. Le rôle des militants est tout simplement de mettre leur ancienneté et leur expérience à profit pour éviter qu'une combativité ne soit gaspillée. Ouvrir une perspective : tel est leur rôle, qui suppose qu'ils aient la confiance de leur milieu de travail. Le temps des coordinations
On peut affirmer sans risque d'erreur que les coordinations ont été d'autant plus influentes qu'elles étaient impulsées par des militants plus nombreux et plus expérimentés. Le long travail d'opposition syndicale de l'Ecole émancipée ainsi que celui des adhérents du SGEN-CFDT, et la formation acquise ainsi par des centaines de syndicalistes, ont trouvé un terrain d'expression privilégié dans le mouvement de masse.
En reconstituant département par département la naissance et le développement des coordinations, on retrouvera toujours à l'origine l'initiative d'une assemblée de secteur ou de département qui souhaite : 1. avoir les moyens de discuter, décider et contrôler des actions efficaces ; 2. rompre l'isolement, faire circuler l'information et coordonner l'action ; 3. associer des non-syndiqués et réaliser l'unité syndicale.
II s'agit donc de structures correspondant à une situation de mobilisation intense, au cours de laquelle le niveau de participation aux débats et aux actions est élevé et dépasse largement les syndicalistes actifs. L'action englobe beaucoup plus de monde que l'audience syndicale traditionnelle et elle bouscule les habitudes de fonctionnement syndical, aussi démocratique soit-il. Les coordinations sont d'abord une solution pratique, fonctionnelle aux besoins de la lutte.
Elles sont ensuite l'expression de la souveraineté des AG de secteurs. En effet, quel est le pouvoir de décision d'une AG de secteur qui n'est reliée aux autres secteurs que par le canal syndical ? Une AG de secteur ne peut exercer sa souveraineté que si elle est représentée par ses délégués au niveau du département, si l'ensemble des secteurs sont coordonnés entre eux. Or, la plupart des sections SNI se « réservent » le niveau départemental : « discutez dans les secteurs, le SNI décide pour le débrayement ». Dans les sections bureaucratiques, cela autorise toutes les manœuvres d'appareil. Et là où les dirigeants sont combatifs, l'absence de coordination départementale est un frein à l'action: car une section syndicale sera toujours plus réticente à lancer une consigne d'action dure qu'une coordination représentant des AG mandatées sur des propositions précises.
Enfin, comme leur nom l'indique, les coordinations servent à centraliser l'action. C'est pourquoi la tenue de cinq coordinations nationales représentant jusqu'à quarante départements est un événement majeur. La structuration nationale des coordinations a stimulé leur extension à des départements non touchés. Elle a été un facteur permanent de pression sur le SNI et a été déterminante dans la décision du SNI d'appeler à une manif nationale le 11 février. C'est encore la crainte de l'initiative des coordinations qui a conduit le SNI à freiner des quatre fers au mois de mars ! En effet, la direction nationale du SNI a écarté l'idée d'une grève nationale au retour des congés, en partie à cause de la menace de reconduction de la grève que faisait peser la coordination nationale ... e La spirale vertueuse
Dans un sondage publié par le Matin du 11 février, 70 % des instituteurs interrogés affichaient leur sympathie pour les coordinations : mais il n'y a jamais eu 70 % de la profession organisée en coordinations. A quoi tient l'écart? Au sentiment de la masse du milieu qu'elle a une dette de reconnais-
sance envers les secteurs moteurs qui ont forcé le SNI à en faire plus qu'il ne voulait. Toute la mobilisation s'est déroulée selon un scénario identique : initiative, relais syndical, réponse du milieu, apparition des coordinations, initiative, etc. Ce fut la spirale vertueuse permettant d'élever le niveau de la mobilisation.
Les secteurs moteurs de la mobilisation faisaient basculer l'ensemble de la profession dans la mesure où ils forçaient la main au SNI. Mais la consigne syndicale a toujours été déterminante : les instituteurs 1 'attendaient plus par volonté d'un mouvement d'ensemble que par confiance dans la direction du SNI. Les mêmes qui répondaient à un appel syndical à manifester venaient y grossir le cortège de leur coordinations.
Les caractéristiques propres au milieu interviennent ici : les 320 000 instituteurs sont dispersés entre plus de 70 000 écoles (en moyenne, de quatre à cinq instituteurs par école ! ). La dépendance du milieu à l'égard de l'appareil syndical est donc particulièrement forte. De plus, une grève d'instituteurs pose immédiatement le problème de l'accueil des enfants et des réactions des parents : raison de plus pour compter sur l'engagement du syndicat.
La surenchère entre les coordinations et le SNI s'est arrêtée quand le SNI n'a plus voulu répondre. A la rentrée des congés de février, la seule riposte possible et nécessaire à l'obstination du gouvernement était la grève générale de la profession. Le SNI avait même envisagé quarante-huit heures de grève, plus pour éponger la colère que pour gagner. II a finalement reculé devant cette perspective. La coordination nationale s'est donc retrouvée confrontée à une situation contradictoire : d'un côté, une volonté maintenue par le milieu d'en découdre avec le ministère, de l'autre, un lâchage syndical largement perçu comme tel. Malgré les vacances et malgré la décision du SNI, la représentativité de la coordination nationale s'était élargie.
Elle a pris la seule décision qu'elle pouvait prendre : appeler à la grève nationale (à partir du lundi 23 mars), en s'adressant solennellement aux syndicats pour qu'ils reprennent la consigne à leur compte. Dans la trentaine de départements touchés par l'action, environ 1 0 % du milieu en moyenne a fait grève. Le score, en lui-même, n'est pas négligeable et le SNI lui-même s'est bien gardé de s'en gausser. Minoritaire, la grève ne fut jamais minorisante pour ceux qui la firent. Ils ont au contraire démontré leur capacité à aller au bout de leurs responsabilités, y compris dans leur façon d'enregistrer la suspension de la grève après avoir constaté au cours d'une nouvelle coordination nationale qu'elle n'avait pas «pris».
Les instituteurs combatifs qui n'ont pas fait grève ont tous justifié leur refus de la même façon : « On ne parviendra plus à pousser le SNI à s'engager, on aurait répondu à l'appel de la coordination nationale si elle pouvait obliger le SNI à suivre, mais sa volonté de blocage est trop forte maintenant pour qu'il change d'avis. » A partir de là, la spirale verteuse se transformait en cercle vicieux. e La « consultation » contre la mobilisation
II serait abusif d'amalgamer les pratiques de toutes les sections SNI dirigées par UA. Elles ont différé non seulement selon l'état de la pression du milieu, mais aussi en fonction des équipes départementales. Certaines d'entre elles, minoritaires dans leur courant, n'étaient pas très éloignées de la démarche qui a guidé le développement des
coordinations. Mais l'orientation nationale de UA, clairement illustrée en région parisienne, fut tacticienne, principalement dictée par le souci de « tirer ses billes ». Car UA n'a cessé de s'abriter derrière deux paravents : celui de la direction nationale du SNI et celui de la base.
Assurément, la direction UID n'est pas un mince obstacle. Mais UA n'est pas non plus une petite tendance. Elle rassemble 30 % des voix, et dirige trente sections, dont cinq sur les huit que compte la région parisienne. Si UA avait fait preuve de la même détermination que les militants combatifs qui ont impulsé les coordinations, cela se serait vu ... Or, UA a attendu la fin du mouvement pour organiser une manifestation nationale à Paris, le 1er avril. li s'agissait plus de se «démarquer» d'UID que d'être efficace. Même si des instituteurs et des coordinations se sont saisis de cette initiative pour réaffirmer leur colère.
Afin de ne pas prendre d'initiative de grève reconductible, les sections UA n'ont cessé d'invoquer la tiédeur de la base : « Il faut consulter les instituteurs », devenait un leitmotiv. Consultation sans proposition ferme de la direction départementale. Consultation parfois sans AG. Consultation à froid, dont le résultat était contenu dans la forme. Dès lors, la « démocratie » devenait l'alibi de directions départementales pressées de se décharger de leurs responsabilités. UA n'a donc jamais impulsé de coordinations. Selon les opportunités, elle les a dénoncées ou a composé avec elles à contrecœur. Minoritaire dans le SNI d'un côté, défavorable aux coordinations de l'autre, UA se trouve démunie. A la question « Qui coordonne ? », elle reste sans réponse. Sauf à promouvoir une « coordination des sections qui luttent », quand le mouvement est déjà retombé ! Conclusion
Une profession n'est pas disponible à tout instant pour des formes d'action les plus élevées. Dans les écoles, il y avait fort longtemps que la combativité ne s'était exprimée de la sorte. Sans doute pouvait-on se laisser surprendre de bonne foi par ce réveil, bien qu'il fut annoncé par les luttes des étudiants et des cheminots.
Mais la responsabilité de la direction du SNI est d'une autre nature. Car son orientation ne prépare pas les grandes mobilisations : elle cherche au contraire à les éviter. L'action collective dure et prolongée ne serait qu'un dernier recours, quand on y est acculé. Elle ne serait donc pas un moyen efficace, mais un baroud d'honneur quand tout est déjà perdu. Or, seules les grandes luttes redonnent combativité et tonus. Même après leur suspension, elles laissent le souvenir de la force de la profession. Elles font craindre à la hiérarchie une reprise de la lutte. Elles donnent aux salariés un état d'esprit offensif.
L'approche de la direction du SNI ne prédispose pas les adhérents à la lutte. Elle se concrétise dans une pratique quotidienne méséducative. Le « tout-à-la-négociation », 1 'instillation du « réalisme » revendicatif, la transformation des revendications en dossiers d'experts, la substitution de l'appareil aux adhérents : tout cela ne prépare pas les instits à compter sur leurs propres forces.
L'alternative à cette pratique n'est pas, comme UID voudrait le faire croire, dans une vaine agitation permanentellation du « réalisme » revendicatif, la transformation des revendications en dossiers d'experts, la substitution de l'appareil aux adhérents : tout cela ne prépare pas les instits à compter sur leurs propres forces.
L'alternative à cette pratique n'est pas, comme UID voudrait le faire croire, dans une vaine agitation permanentellation du « réalisme » revendicatif, la transformation des revendications en dossiers d'experts, la substitution de l'appareil aux adhérents : tout cela ne prépare pas les instits à compter sur leurs propres forces.
L'alternative à cette pratique n'est pas, comme UID voudrait le faire croire, dans une vaine agitation permanentellation du « réalisme » revendicatif, la transformation des revendications en dossiers d'experts, la substitution de l'appareil aux adhérents : tout cela ne prépare pas les instits à compter sur leurs propres forces. ·
L'alternative à cette pratique n'est pas, comme UID voudrait le faire croire, dans une vaine agitation permanente qui lasse, ou dans la dramatisation de chaque attaque gouvernementale qui banalise. L'alternative est dans la mise en œuvre d'une pratique syndicale guidée par la volonté de ramener les adhérents à leurs responsabilités, dès lors que la direction syndicale a pris les siennes. Il ne s'agit pas seulement d'une préoccupation démocratique, mais aussi d'un choix stratégique : le syndicat doit servir à élever le niveau de mobilisation et de conscience des salariés. Il n'est pas là pour leur éviter d'intervenir, mais, au contraire, pour susciter leur intervention. De la « double besogne, quotidienne et d'avenir» assignée par la charte d'Amiens au syndicalisme, aucune ne doit être abandonnée. C'est dans la pratique quotidienne qu'on prépare l'avenir.