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La Révolution française, révolution populaire

· Critique communiste, n° 63, mai 1987 · p. 21-25 · 4 209 mots

LIBER TL ÉGALITÉi FRATERNITÉ, OU LA MORT, française, ~ ~ révolution populaire

Entretien avec Florence GAUTHIER A paix sociale et l'unité nationale d'un Etat supposent le ciment de grands consensus mythiques. La Révolution française, réduite à l'acte de fondation de la République, l'épopée de la Marne et de Verdun, la Libération ... , en font partie.

Ainsi a-t-on pu voir récemment, à propos du téléfilm sur l'Affiche rouge, Chaban-Delmas et le porte-parole du Parti communiste unir leurs efforts pour sauvegarder le symbole unificateur de la Résistance.

Inversement, il y a toutes les déchirures, les fractures, l'irréconciliable de la lutte de classes, celle de l'An II, des journées de Juin 48, de la Commune, qui appartiennent aux «enfers» de l'iconographie nationale.

Ainsi va l'histoire, qui est l'enjeu d'une bataille sans cesse reprise et recommencée de la mémoire rebelle des vaincus contre le souvenir officialisé des vainqueurs : façon de dire que ce qui est arrivé n'a pas force de loi, que le possible ne se réduit pas au fait accompli, et que le dernier mot n'est jamais dit.

Aujourd'hui, les mutations sont telles, sous les coups de masse de la crise internationale, devant l'ébranlement des systémes politiques, et la redéfinition nécessaire des valeurs, que les consensus les mieux éprouvés et les plus tenaces sont mis en cause.

La droite, enhardie par d'éphéméres succés électoraux, dopée par l'illusoire «miracle » reaganien, a cru pouvoir s'émanciper d'un héritage assumé à contrecœur, et effacer jusqu'aux traces des origines révolutionnaires de la bourgeoisie. Le temps serait venu pour elle d'en finir avec l'idée même de Révolution.

Dangereuse tentation ; du fétiche brisé risquent de resurgir les significations cachées, les conflits suspendus mais non réglés... Ainsi, la commémoration officielle de 1789 qui tendrait volontiers à enterrer la Révolution. ou plus simplement à la dissoudre dans l'avénement naturel du libéralisme économique, risque-t-elle de contribuer par contrecoup à en exhumer les enjeux et les possibilités occultées.

Pour contribuer à ce débat, nous nous sommes entretenus avec Rorence Gauthier, professeur d'histoire à l'université de Jussieu (Paris VII). Florence Gauthier a publié, aux éditions Maspero, la Voie paysanne dans la Révolution. Elle travaille actuellement sur plusieurs projets, individuellement ou dans le cadre d'équipes : la Guerre du blé au XVIII' siècle; l'Histoire du libéralisme pendant la Révolution (libéralisme politique et libéralisme économique) ; Mably critique des physiocrates.

Son approche polémique mais non dogmatique ouvre des pistes de réflexion, rappelle, s'il en est besoin, que la Révolution française n'est toujours pas un astre Daniel Bensaïd - On s'apprête de Parti socialiste que le Parti commutoutes parts à célébrer le bicentenaire niste. Plus généralement encore, il de la Révolution française. En même semble que nous vivions une situation temps, dans le discours politique, on de transition où les grands mythes assiste à certaines tentatives de réactiva- consensuels, celui fondateur de la Révotion des références républicaines (cf. lution française et de la République, Chevènement), comme si après l'expé- comme celui de la Résistance et de la rience de la Gauche au gouvernement, Libération, sont ébranlés et redevienseul un retour sur des valeurs originel- nent l'enjeu d'une âpre bataille d'interles pouvait combler le vide de projet prétation. Quels sont à tes yeux les dont semblent atteints aussi hien le grands enjeux de ces bouillonnements ?

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Florence Gauthier - Le bicentenaire de la Révolution se présente aujourd'hui dans la plus grande confusion. On voit resurgir les vieux démons: celui d'une vision dépolitisée de la Révolution, disons une version « III' République ». Par exemple dans Penser la révolution 1, François Furet affirme que << la révolution est terminée )), parce que la III' République l'aurait réalisée. Une version plus récente de la révolution comme matrice du totalitarisme, de préférence stalinien, débouche actuellement sur la thèse du « génocide » vendéen, version accompagnée d'ailleurs d'une petite offensive royaliste ! Les problèmes les plus intéressants et les enjeux de la Révolution sont ainsi occultés.

Ils m'apparaissent être les suivants : tout d'abord, de 1789 à 1795, la Révolution a été la première révolution des droits de l'homme, et ça, c'est pourtant quelque chose d'inoubliable (comme le pensait déjà Kant dans le Conflit des facultés 2•

Ensuite, la période révolutionnaire a vu naître une tradition libérale, révolutionnaire et populaire, qui depuis plus d'un siècle a été curieusement contournée. Lorsque le mouvement populaire s'est emparé des droits de l'homme, une théorie libérale du droit naturel s'est développée et construite contre le libéralisme économique. Or, on entend à nouveau aujourd'hui par libéralisme le libéralisme économique, comme s'il n'avait existé dans l'histoire que cette seule tradition.

Et puis encore, la question de la démocratie contre l'Etat, non seulement comme théorie, mais comme pratique : une démocratie contre l'Etat, contre le droit de propriété illimité, contre la conquête, et refusant le nationalisme. +Au-delà de l'image autoritaire de la « dictature Jacobine )), ou du grand consensus << républicain )) établi a posteriori sur les cendres refroidies de la Révolution, il y aurait donc à l'origine un élan démocratique révolutionnaire, radical, qui contredit les interprétations simplifiées de la Révolution ? F. G. -C'est la question de la démocratie qui est repensée au XVIII' siècle. Des concepts nouveaux apparaissent dans le feu de l'événement. Or, la Révolution française, comme révolution des droits de l'homme et des droits démocratiques, est aujourd'hui occultée.

Il faut d'ailleurs souligner que l'escamotage de ce grand mouvement démocratique est davantage le fait des historiens que des philosophes (comme Ernst Bloch, Ernst Cassirer, Bernard Groethuysen), plus attentifs à la place du mouvement populaire et à la dimension politique de cette histoire.

Aujourd'hui, on assigne volontiers, et une fois pour toutes. à la Révolution française une « nature » de « révolution bourgeoise ». Pourtant, le mouvement populaire est trés fort, notamment à la campagne, même si les grands historiens des années cinquante et soixante ont davantage travaillé sur la sans-culotterie parisienne. La Révolution reste principalement une grande révolution paysanne, avec pas moins de cinq jacqueries de 1789 à 1792 et un bouillonnement continu au moins jusqu'en 1795. La révolte paysanne fut constante de 1789 à 1792.

Cette version normative de la révolution bourgeoise, défendue par des « marxistes » comme G. Lefebvre ou A. Soboul, conduit à minimiser la place du mouvement qui s'achève par une défaite en 1794-1795. Cette défaite est aussi celle de la philosophie du droit naturel qui constituait la référence commune pour toute la période 1789-1795. Défaite des « Lumières » donc, qui accompagne la défaite du mouvement populaire. C'est la Constitution de 1795 qui rompt avec cette tradition: dès lors, il n'y eut plus en France de Déclaration des droits de l'homme se référant à la théorie du droit naturel. Il s'est donc passé quelque chose de grave pour qu'on ait eu aussi peur des droits de l'homme en 1795. + Comment situer cet enjeu des droits de l'homme dans la Révolution, par rapport aux interprétations qui font de la Révolution française non seulement une « révolution bourgeoise )), mais encore le « modèle classique )) de la révolution bourgeoise ?

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Cette interprétation fait autorité comme interprétation «marxiste ». Elle consiste à imposer 1 'idée (que je ne trouve pas chez Marx) d'une certaine problématique, somme toute « économiste », de la Révolution française. Chez Marx, la vision des conflits de classes, de ce qu'il appelle (( La révolution politique qui dépasse la vie bourgeoise 11, est beaucoup plus complexe. II parle de (( lutte de classes triangulaires 11, et pas seulement de l'affrontement artistocratie/bourgeoisie.

Cette approche disparaît complètement dans l'interprétation dite marxiste. G. Lefebvre par exemple a analysé le mouvement paysan comme autonome, anticapitaliste, mais rétrograde. Or, on peut s'étonner de voir une analyse « de gauche >> traiter en ces termes une tradition radicale et antérieure à l'industrialisation, qui refuse obstinément le processus d'expropriation: l'accumulation primitive du capital, quoi!

A. Soboul a poursuivi dans cette voie à propos de la sans-culotterie parisienne. Or, il existe dans la période de la Révolution une décentralisation démocratique extraordinaire, avec la délégation aux communes de pouvoirs importants (comme la police, qui est communale et formée par des citoyens qui élisent leur commissaire de police). Tous les fonctionnaires publics sont élus. Soboul se trouve confronté à ce mouvement, il l'interprète à la façon de G. Lefebvre en jugeant le programme économique « rétrograde» parce qu'anticapitaliste, mais estime sa pratique politique « révolutionnaire ». C'est un jugement typiquement « économiste >>, et qui ne tient pas.

Il existe une vaste revendication populaire, égalitaire, à la campagne et à la ville, porteuse d'un programme alternatif au développement du capitalisme, fondé sur le refus des formes d'exploitation, anciennes ou nouvelles, mais surtout du processus d'expropriation des petits producteurs. Il s'agit d'un projet de développement économique et social nouveau, jamais analysé de façon cohérente par les historiens, qui ne parviennent pas à le caractériser à cause de leur schéma déterministe de développement. Ce mouvement est ainsi affublé du qualificatif de « petit-bourgeois », et ce « petit-bourgeois » appartiendrait au bout du compte à la catégorie « bourgeoise>>.

Ainsi, du fait de la politique de liberté économique et de la formation du marché de gros privé des grains, le mouvement populaire est confronté à la hausse des prix, et il commence à faire la critique de ce système économique fondé sur le marché de gros privé. On ne se contente pas d'en demander la réglementation. On en arrive à réclamer la fixation d'un «maximum » à la propriété sous toutes ses formes, l'organisation de greniers populaires, la suppression des intermédiaires, un maximum des prix des denrées de première nécessité (non seulement de subsistances, mais aussi des matières premières) ... Bref, il s'agit d'un vaste programme de réforme agraire et de restructuration des échanges, qui commence à être mis en pratique à partir de l'été 1793. Le terme de « maximum » répond au droit de propriété illimité des biens matériels. + Tu mets donc en question une interprétation normative et déterministe qui fait de la Révolution française une révolution bourgeoise. Daniel Guérin n'a-t-il pas de son côté péché par exagération, en faisant du mouvement urbain populaire l'ébauche d'un mouvement prolétarien, et de la révolution elle-même, une ébauche de révolution socialiste? Car si l'histoire n'est pas prédéterminée, mais ouverte, et si les exigences du mouvement populaire ne se coulent pas sans résistance et conflits dans le cadre naissant de l'Etat bourgeois moderne, des aspirations, mélange de ce qui disparaît et de ce qui n'est pas encore, n'étaient-elles pas condamnées? F. G. - Il faut d'abord reconnaître ce mouvement populaire qui existe, qui a une pratique, un projet alternatif. Etait-il possible que ce mouvement l'emporte? Du Moyen Age au XX' siècle, l'Europe et le monde ont connu des mouvements analogues. Toute l'histoire de « l'accumulation primitive >> est jalonnée de tentatives de résistance. Dire que ces mouvements sont rétrogrades est insuffisant. Il faut d'abord les reconnaître et étudier leurs potentialités. Quant aux possibilités, pour ces alternatives égalitaires de l'emporter, c'est un autre problème.

Il serait stupide de donner à ce sujet des réponses catégoriques. Mais il est certain qu'à l'époque de la Révolution française, il y a un mouvement populaire fort, qui a théorisé un projet de société et qui a commencé à l'appliquer. Ce projet a rencontré de grandes difficultés et a finalement échoué, mais il mériterait d'être comparé à certaines expériences de pays du tiers monde au XX' siècle. +Il est certain qu'il y a là un gisement de questions à explorer et de recherches. Ainsi a-t-on pu parler de la révolution mexicaine non comme d'une révolution vaincue, mais comme d'une (( révolution interrompue 11 3• De même nous sommes loin d'avoir épuisé les discussions sur la dynamique et les développements de la révolution algérienne dans la lutte de libération, sous Ben Bella et sous Boumedienne. Il y a cependant une différence de taille entre le contexte de la Révolution française, et celui de ces révolutions et guerres de libération: c'est l'impérialisme et la combinaison du <( développement inégal 11. Ainsi, quand Marx envisage dans les fameuses lettres à Vera Zassoulitch la possibilité d'un développement capitaliste pour la Russie, il le fait constamment en rapport avec l'essor du capitalisme en Europe occidentale et avec les développements de la division internationale du travail. Comment d'après toi aborde-t-il le problème dans le cas spécifique de la Révolution française? F. G. - Marx n'a pas écrit une «histoire >> de la Révolution française. Quand il en parle, c'est surtout en incidente, à propos d'autres sujets, et c'est plutôt sous forme d'énigme ou des questionnements qu'il avance.

Ainsi, dès 1843, dans la Question juive, il pose le problème de l'intervention du mouvement populaire dans la Révolution française en termes d'énigmes. Si ce mouvement a échoué, estime-t-il à cette date, c'est que sa théorie était en contradiction avec sa pratique .... Quelques années plus tard, dans f'Idéo!ogie allemande, il reprend cette question : pourquoi le mouvement révolutionnaire a-t-il échoué? Il donne une autre réponse : le mouvement a dépassé dans sa pratique comme dans sa théorie la domination bourgeoise. Il caractérise alors Robespierre et Saint-Just comme ((représentants authentiques 11 des forces révolutionnaires, de la ((seule classe authentiquement révolu-

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tionnaire: la masse innombrable ... , le prolétariat 4 . 11

Pourquoi ce mouvement n'a-t-il pas pu se maintenir, se demande-t-il encore ? Parce que la volonté ne suffit pas. Il faut aussi construire les conditions matérielles d'une nouvelle société pour que le renversement de la domination bourgeoise soit définitif, estime-t-il.

Les« marxistes » du xx• siécle, eux, ne se posent plus ces questions, puisqu'ils vivent sur l'idée que la bourgeoisie a toujours dominé le mouvement révolutionnaire. Un siécle aprés ce que Marx a entrevu, les historiens de la Révolution ne l'ont pratiquement pas encore abordé. + En interprétant la Révolution unilatéralement comme bourgeoise, comme mise en correspondance du politique et de l'économique, donc comme une sorte de nécessité où le fait accompli a valeur de loi, où ce qui est arrivé ne pouvait pas ne pas arriver, où les vainqueurs sont bien à leur place dans le cortège triomphal, ne contribue-t-on pas à forger un consensus rétroactif autour de la République, qui masque les conflits d'aujourd'hui en effaçant les traces de ceux d'hier? F. G. - Le consensus que je vois c'est le refus d'aborder et d'affronter laquestion de la démocratie entre 1792 et 1794. Quand on parle de république, cela permet de mettre sur le même plan la Convention (et ses trois phases ... ), le Directoire, toutes les républiques ultérieures. A mon avis, on masque ainsi la rupture centrale avec les droits de l'homme et du citoyen.

La Révolution a connu deux déclarations des droits de l'homme et du citoyen. Celle de 1789, qui a accouché d'une Constitution monarchique et censitaire. Celle-ci a été renversée après la révolution du 10 août 1792 qui a fondé la République et donné une deuxième Déclaration des droits de l'homme et du citoyen en 1793. La république de 1792-1794 était celle des < <droits naturels de /"homme et du citoyen 11. La première est la seule ! Cela mérite d'être interrogé.

Autre obscurcissement, l'abus des analogies, qui font lire le Jacobinisme à travers le prisme du parti unique de type stalinien (voir les études enflammées sur le parallèle entre les Jacobins et le Parti communiste des années trente .. . ).

Tout ceci permet d'évacuer le problême crucial de la théorie politique de la révolution. et de cette démocratie sociale et politique des droits de l'homme. C'est grave, parce qu'on finit par oublier que les sections des communes révolutionnaires ne fonctionnent pas du tout selon les normes du xx• siècle.

Il y a aussi une projection terrifiante de la question de la dictature. On lit partout aujourd'hui que la Convention montagnarde était une dictature. C'est une confusion majeure. La conception de la liberté, selon le droit naturel, c'est qu'on est libre lorsqu'on n'est soumis au pouvoir d'aucun homme, et qu'on ne soumet aucun homme à son pouvoir. Vaste programme, et qui fut précisé par le mouvement populaire, lorsqu'il s'est emparé des droits de l'homme ! Et on est libre en société, lorsqu'on obéit à des lois, à l'élaboration desquelles on a participé. On est alors citoyen. Tels étaient les droits naturels de l'homme : liberté, égalité, citoyenneté, droit à l'existence ...

Ce libéralisme révolutionnaire et de droit naturel, en affirmant le droit à l'existence, s'oppose au libéralisme économique, qui subordonne la liberté au droit de propriété des biens matériels. Deux conceptions de la liberté s'affrontent donc dans la période 1792-1794 : le droit à l'existence est en contradiction avec le droit de propriété illimité des biens matériels. Les formes de concentration de la propriété et la spéculation sur les denrées de première nécessité sont effectivement « humanicides ». La conception populaire de la liberté et du droit à la vie met en lumière le despotisme du pouvoir économique et le caractère pseudo libéral de la liberté économique, s'accompagnant de la loi martiale décrétée le 21 octobre 1789 et abolie le 23 juin 1793! + Tu t'inscris donc en faux contre l'imagerie qui fait du régime Jacobin le modèle ou le creuset du spectre « totalitaire 11 ••• F. G. -Il est bien évident que toute loi est contraignante par nature. Si c'est cela qu'on appelle « dictature », il faut bien admettre qu'il y a confusion dans les termes entre loi et dictature.

En réalité, même sous la Convention montagnarde, les Jacobins sont restés minoritaires, comme dans les comités de Salut public et de Sûreté générale, et jamais ils n'ont créé d'institutions dictatoriales. Le comité de Salut public est formé de députés élus et réélus tous les mois par la Convention et responsable devant elle.

Le plus curieux, c'est que tout le monde est persuadé qu'il a existé des institutions dictatoriales et un parti unique, Jacobin, au pouvoir. Un exemple classique de confusion : on dit et repète que les représentants en mission préfiguraient les préfets de Napoléon ! Or, un représentant en mission est un député élu, et envoyé en mission, et responsable de sa mtsswn devant le pouvoir législatif Comment peut-on le confondre avec un préfet appartenant à l'exécutif, nommé par Napoléon, et responsable devant Napoléon ... ? + Liée à la théorie du droit naturel, n y a-t-il pas une idée du politique, comme rapport de la société et de l'Etat, avec laquelle nous avons perdu contact, du fait précisément de la grande fracture que le capitalisme consolide à tous les niveaux? F. G. -Une problématique intéressante se trouve passée sous silence. Le xx• siècle exprime une difficulté à faire une histoire politique de la Révoltuion française . J'ai rappelé tout à l'heure le concept central de citoyenneté qui est, soulignons-le, lié au droit naturel , et non pas à la nationalité.

C'est déjà très important pour démentir l'idée selon laquelle la théorie des droits de l'homme et du citoyen portait en elle la théorie de l'Etat-Nation. Celle-ci ne triomphe au contraire que sur la base de la rupture avec la théorie du droit naturel. Ainsi est-il faux de dire que 1795 renoue avec les principes de 1789, après la parenthèse de la terreur Jacobine, puisque 1795 abandonne la philosohie du droit naturel et la liberté.

La théorie du droit naturel exprimait une telle méfiance de l'exercice des pouvoirs gouvernementaux qu'elle en est arrivée à théoriser « l'interdit de l'Etat », à refuser la formation d'un appareil d'Etat séparé. C 'est particulièrement flagrant en 1792-1794, lorsque le mouvement révolutionnaire résiste à la formation d'un appareil d'Etat, et se bat contre les Girondins, qualifiés précisément « d'hommes d'Etat » pour s'en être pris aux institutions démocratiques communales et avoir cherché à imposer un pouvoir ministériel fort ainsi que des appareils répressifs étatiques.

Dans la philosophie de la Révolution, le pouvoir législatif est partagé entre les citoyens dans leurs assemblées de section (qui délibèrent, élisent les fonctionnaires publics, les commis du peuple), et ses mandataires élus, qui se réunissent à l'Assemblée et sont responsables devant leur électeurs. Cette pratique du « rappel des mandataires infidèles », qui ont trahi le mandat du peuple fonctionne effectivement comme le montre la révolution des 31 mai2 juin 1793.

Le pouvoir est donc partagé entre les assemblées de section et l'Assemblée législative. De même le pouvoir exécutif est partagé entre les citoyens et le pouvoir exécutif proprement dit. Ainsi, il n'y a pas de police d'Etat de 1792 à mai 1795. Ce n'est qu'après l'insurrec-

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tion de prairial, an III, lorsque les sans-culottes battus sont désarmés, qu'apparaît une police d'Etat. Dans la période démocratique, l'application des lois se faisait au niveau de la commune et les citoyens élisaient les juges de paix.

Cette philosophie du droit naturel exprimait son « refus de l'Etat » par le terme de civilité de la société et du gouvernement. Cette théorie et sa pratique refusaient la séparation entre la société et le gouvernement au profit d'un partage de l'exercice des pouvoirs gouvernementaux entre la société et 1 'Assemblée législative.

Nous avons là une idée de la démocratie qui ne réduit pas la société civile à un contrepoids face à l'Etat. Théorisée par le mouvement populaire, dont les sans-culottes parisiens, Saint-Just, Billaud, Robespierre, etc., cette conception de la démocratie qui refuse l'Etat n'est guère perçue par les historiens de la Révolution française. En revanche, elle a été repérée par Marx dans ses notes de travail sur Société bourgeoise et Révolution communiste (projet de la Convention) . La dernière partie pose ce problème : (( 9 : Le droit de vote, la lutte pour la suppression de l'Etat et de la société bourgeoise 5 • )) Lui a donc bien repéré ce problème central devant lequel les historiens de la Révolution française restent myopes. + Pour toi, il n y a donc pas un lien de continuité entre 1789 et 1795, seulement interrompu par une parenthése qui serait celle du régime Jacobin, mais une rupture plus fondamentale, avec Thermidor, à partir de laquelle s'af firme une notion bourgeoise de la Nation et de l'Etat. Pourquoi donc la Constitution de 1795 devait-elle répudier la théorie politique qui fut, selon toi, celle de la révolution populaire ? F. G. - Pourquoi la Constition de 1795 a-t-elle répudié la théorie politique de la Révolution française, théorie des droits de l'homme ? Vaste ques-

Cette conception de la démocratie sans appareil d'Etat refuse aussi la guerre de conquête. C'est une des raisons de la chute des robespierristes. Les droits naturels bornent l'intercivilité et interdisent les empiètements de souveraineté d 'un peuple sur l'autre. Les Girondins comme les thermidoriens, pour un tas de raisons, sont favorables au contraire à l'entreprise conquérante.

On comprend donc mieux la nécessité d'en finir avec la souveraineté populaire et le d roit naturel attaché à l'être humain.

Dans les débats, il y a des glissements permanents entre la souveraineté populaire et la souveraineté nationale.

La dimension cléricale de l'insurrection vendéenne. Ainsi, quand Danton défend les frontières naturelles et l'intérêt national, en 1792-1793. Ainsi encore, chez Carnot, qui refuse que l'exercice de la souveraineté soit borné par le droit naturel des autres peuples. Il y a là glissement vers la « Nation », qui n'est plus le peuple de 1789. mais qui commence à se référer à un territoire à un appareil d'Etat.

Dans son livre sur l'impérialisme, Hannah Arendt interprète la Révolution française comme révolution des droits de l'homme. Mais elle n'y voit qu'une conception idéaliste de la politique : dans la pratique, ces droits seraient devenus, selon elle, non pas la réalisation de l'universel, mais de l'intérêt national, qui aurait transformé la théorie du droit naturel en théorie de l'intérêt national. Ce qu'Hannah Arendt néglige, c'est, avec la défaite du mouvement populaire de 1794-1795, la répudiation de la théorie politique des droits naturels de l'homme. La Constitution de 1795, c'est l'émergence d'une nouvelle théorie politique, celle de l'Etat-Nation moderne, fruit de l'échec de la révolution des droits de l'homme. Ce qui n'est pas du tout la même chose ... + Le bicentenaire serait donc l'occasion d'un réexamen critique et l'enjeu d'une bataille d'idées qui est loin d'être close. Comment situer Marx dans cette bataille?

F. G. - Il faut être sérieux. Il y a des problèmes à étudier et à approfondir. Mais quand je lis le dernier livre de Furet sur Marx et la Révolution fran -çaise6, dont l'introduction présente une interprétation de Marx bien bouclée, faisant système, je reste perplexe. Furet parvient à faire dire à .Marx ce que précisément il ne dit pas. Il en fait " un marxiste ''· Il arrive ainsi à lui faire dire que la Révolution française n'a été qu'une révolution bourgeoise. Point. Car s'il s'agit d'une révolution bourgeoise, d'une simple mise en adéquation de la superstructure et de l'infrastructure, pourquoi cette suite de conflits, pourquoi ne s'est-elle pas tranquillement arrêtée en 1789 ?

Or, Marx ne dit pas cela, et ne cesse d'en parler comme d'une «énigme>>.

Propos recueillis par Daniel Bensaïd 1. F. Furet, Penser la révchllion, Paris 1986, collection Folio-Histoire.

2. E. Kant. le Co11flit des facultés. 3. A. Gilly, La Révolucion interrumpidia.

4. Idéologie allemande, Editions sociales, Paris 1968, p. 204, et Marx et Engels Sur la Révolution française, Editions sociales, Paris 1985, p. 80

S. Cf. Idéologie allemande, Editions sociales, p. 60 1.

6. F. Furet, Marx et la Révolution française, Paris 1986, éditions Aammarion.

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