La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Reagan pris la main dans le sac

· Critique communiste, n° 63, mai 1987 · p. 8-13 · 4 374 mots

Jane BARTON Le lendemain du discours télévisé où Reagan reconnaissait avoir commis une erreur, mais en toute bonne foi, en laissant faire les ventes d'armes américaines à l'Iran, Marc Kravetz, journaliste à Libération, écrivait un commentaire louant la transparence de la démocratie américaine : « .•• On doit retenir que nulle part ailleurs des élus de la nation, des juges, des journalistes peuvent interpeller en toute liberté le pouvoir jusque dans ses sommets, en explorer les rouages les plus intimes et rendre publics les résultats. C'est un peu court pour une leçon de morale. C'est assez pour rappeler qu'aux Etats-Unis, la démocratie ne s'arrête pas "où commence l'intérêt de l'Etat". Et ce n'est pas rien.» (Libération du 6 mars 1987.)

C'est là une opinion assez répandue dans les milieux de gauche européens pour qui les Etats-Unis sont devenus le garant de la démocratie dans le monde. Elle contient une part de vérité : peu de grandes puissances européennes se sont permis le luxe de tels scandales dans l'histoire récente. Rappelons simplement toutes les difficultés de l'enquête sur l'affaire Greenpeace. Et l'enquête de la commission Tower a effectivement livré ou confirmé d'importantes informations sur les mécanismes du pouvoir.

L ne faut pas idéaliser les institu- les chiites libanais et les sandinistes tions américaines. Tous les roua- nicaraguayens. ges de 1 'Etat et justement « les plus Mais surtout, comment séparer la intimes» n'ont pas pu être explorés; question des rouages du pouvoir de ceux qui ont pu 1 'être, ne 1 'ont pas été celle beaucoup plus fondamentale du par tous les « élus de la nation, les contenu de la politique que l'enquête a juges ». Et surtout pas par tous les jour- examinée : guerres secrètes, « gestion nalistes. Il y a des domaines réservés qui de l'information », réseaux de politique n'ont été ouverts qu'après avoir été étrangère semi-privés, recrutement de «nettoyés » pendant que l'enquête traî- mercenaires et de trafiquants, tout cela nait. De nombreuses questions soule- au service d'une politique profondévées par des journalistes progressistes, ment antidémocratique, exécutée au émules des courageux enquêteurs de mépris des droits de l'homme, particul'affaire Watergate 1, sont restées sans lièrement ceux des peuples du réponse. La quasi-totalité des « élus de Moyen-Orient, d'Afrique du Sud, la nation et des juges », produits des d'Amérique centrale et d 'Asie du mécanismes de sélection des partis Sud-Est ? Le scandale a entraîné des démocrate et républicain, accepte les révélations, confirmé des soupçons et présupposés de la politique du pouvoir apporté des preuves d'une grande valeur et ne se posent que les questions de pour les mouvements anti-impérialistes, procédure qui ne mettent pas en cause pacifiques, des droits de l'homme et cette politique. Ce sont eux qui dirigent pour les militants qui ont affaire aux les enquêtes parlementaires et judiciai- activités internationales des syndicats res et sont interviewés dans les médias. américains. Il vaut aussi la peine de remarquer que Tout commence le 3 novembre la chaîne de révélations a été déclen- 1986 avec la révélation, par le journal chée et nourrie par les forces extérieures libanais - et non américain - Al Shià la « démocratie » américaine, à savoir raa, que MacFarlane a fait un voyage

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incognito à Téhéran en mai 1986. A l'époque, MacFarlane était directeur du NSC, organisme qui devait devenir le centre de la controverse, et homme de confiance du président Reagan. Le président du Parlement iranien, Rafsanjani, confirme la nouvelle et ajoute que les négociations ont été enregistrées sur bandes. Les autorités américaines font mine de vouloir vérifier leurs dossiers, espérant sans doute enterrer l'affaire en la faisant traîner. D'Irangate ...

Mais les faits révélés par la presse américaine sont probants et les fuites trop nombreuses. Il est vérifié que MacFarlane faisait partie d 'une délégation qui avait pour mission de négocier des ventes d'armes à l'Iran, notamment des missiles anti-tanks (TOW), des missiles anti-aériens (Hawk) et des pièces détachées pour le matériel acheté par l'armée iranienne avant la chute du shah. Il était porteur de petits cadeaux pour ses interlocuteurs : une clef, symbolisant l'ouverture d'une nouvelle ère dans les relations irano-américaines, et une Bible signée par Reagan lui-même, signe de bonne foi.

Reagan est donc contraint, le 13 novembre 1986, de reconnaître l'existence de contacts avec les autorités iraniennes, alors même qu'il avait proclamé une interdiction de tout commerce d'armes avec l'Iran et enjoignait ses alliés européens de ne pas céder au chantage et de refuser toute négociation avec les preneurs d'otages, le tout au nom des principes sacrés de la civilisation et de la croisade contre le terrorisme international. Il prétend cependant qu'il n'a été mis au courant de ces contacts que tardivement, et qu'il ne s'est jamais agi pour lui de discuter une rançon pour les otages.

Ce petit aveu déclenche aussitôt une crise de confiance majeure dans la population américaine abreuvée depuis 1979 d 'une incessante propagande contre les « ayatollahs » et autres terroristes et met le gouvernement américain dans l'embarras devant ses alliés. Une telle utilisation des services secrets américains - dont on ne peut prétendre que, si elles étaient rendues publiques, elles emporteraient l'assentiment d'une grande partie de l'opinion- rappelle facheusement les agissements de l'ancien président Nixon.

En effet, l'opération viole au moins deux lois : celle sur le contrôle des exportations d'armes, selon laquelle toute vente ou tout transfert d'armes américaines de plus de quatorze millions de dollars doivent être approuvés par le département d 'Etat et communiqué au Congrès, et celle sur la sécurité nationale, qui exige que le Congrès soit informé de toute opération secrète en temps « utile ». Ces lois, ainsi que celle sur les pouvoirs de guerre -exigeant l'approbation du Congrès pour tout engagement de troupes américaines dans une zone de combat, aussi mineur soit-il - et la loi sur la neutralité - qui régit les rapports des Etats-Unis avec les pays qui sont le théâtre des conflits armés - sont perçus par la population comme des garde-fous contre de nouvelles interventions du type de celle du Vietnam.

La presse rappelle le scandale de Watergate qui a conduit à la démission de Nixon; d'où le terme « Irangate ». Devant la multiplication des interrogations dans le public et la presse, le Congrès décide d'ouvrir une enquête.

Très vite, il est évident que les ventes d'armes devaient servir de rançon pour la libération des otages américains. C'est Olivier North, officier de marines lié à l'extrême droite et membre du NSC, qui a coordonné l'affaire. Le gouvernement israélien, qui a toujours maintenu des rapports discrets mais bons avec Téhéran, a suggéré la démarche. Des agents de l'armée israélienne, le millionnaire iranien Ghorbaniffar, ancien agent de la SAY AK resté proche des sommets de l'armée iranienne, le financier saoudien Khashoggi, proche de la famille royale, servaient d'intermédiaires. La CIA prélevait les armes dans les arsenaux américains (notamment à Anniston et Texarkhana, aux Etats-Unis, ainsi qu'en Italie et en Turquie) sans l'aval des autorités militaires locales ou du Pentagone et les faisait transporter en Iran, via Israël, par avions charters de la compagnie Southern Air Transport. L'opération s'intitulait Project Recovery (Project Récupération). L'argent des ventes était déposé en Suisse.

La CIA avait convaincu des hommes d'affaires canadiens de prêter plusieurs millions de dollars pour les frais de l'opération. Mais l'Iran a retardé les premiers paiements, les armes livrées ne correspondant pas à la commande qu'elle avait passée. Les Canadiens s'impatientent donc et menacent de recourir à la justice pour se faire rembourser. Le Pentagone nie toute responsabilité. La CIA ne peut plus dissimuler son rôle sur cet aspect de l'affaire 2• ... à « Contragate »

A partir de la fin 1986, la presse commence à remonter la piste de l'argent des comptes suisses. L'enquête est facilitée par les Nicaraguayens. En effet,

Chambre des représentants : Chambre basse de 435 membres (élus proportionnellement à la population des Etats). CIA : Central Intelligence Agency, organisme chargé de l'espionnage en dehors des Etats-Unis, responsable devant le président. Congrés : le Sénat et la Chambre des représentants pris ensemble. Département d'Etat: le ministére des Affaires étrangères. Maison-Blanche: siége de la présidence. NSC : National Security Council, organisme créé en 194 7, nommé directement par le président, chargé de coordonner la politique du Pentagone, de la CIA, des Affaires étrangéres, etc. Pentagone : siége du ministère de la Défense et de l'état-major des forces armées. Sénat : Chambre haute de 100 membres (2 par Etat).

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la capture du pilote américain Hasenfus par les forces sandinistes au Nicaragua, le 5 octobre 1986, déclenche une chaîne de révélations sur le rôle de la CIA dans l'approvisionnement et le financement des contras. Hasenfus donne des noms qui permettent de reconstituer les filiéres. Celles-ci coïncident en partie avec les personnages et sociétés impliqués dans l'Irangate. Le procureur général Meese reconnaît alors, le 22 novembre, qu'environ 10 à 30 millions de dollars provenant des ventes à l'Iran ont fini dans les caisses de la contra. Reagan prétend qu'il n'en savait rien.

On parle maintenant de l'affaire " Contragate », plutôt qu'Irangate. En effet, en s'étendant au Nicaragua, le scandale entre en résonance avec le sentiment de la majorité des Américains opposés à l'aide à la contra. II apparaît, à la lumiére des révélations, que tous les votes du Congres pour ou contre l'aide à la contra nicaraguayenne, tous les amendements la suspendant ou la limitant à une aide humanitaire, ou à la fourniture d'armes dites défensives, toutes les campagnes de presse dans un sens ou dans l'autre ne servaient qu'à amuser la galerie, puisque le gouvernement attribuait cette aide dans tous les cas par des canaux détournés. La politique etrangere américaine échappe donc en partie au contrôle démocratique de la population. Mais dans quelle mesure? La masse critique

On arrive alors à un tournant. << Dans les scandales, écrit le journaliste radical Alexander Cockburn, on peut dire qu 'on a !teint la masse critique quand la moitié des rumeurs les plus folles se révèlent co1~[ormes à la vérité, et les gens commencent à consacrer toute leur a!tention à l'autre moitié. Les démentis officiels ont alors le même effet que les allume!tes sur l'essence 3 . ii

L'équipe Reagan décide en effet de tenter une opération de «limitation des dégàts » («damage control ii). Donald Regan, l'autoritaire secrétaire de la Maison-Blanche, met l'équipe d'accord sur une nouvelle chronologie des entretiens entre Reagan et ses aides. Cette chronologie doit permettre de blâmer North, MacFarlane et son successeur à la tête du NSC, Poindexter, pour sauver Reagan, prétendument informé aprés coup par ses aides. North et Poindexter sont donc sacrifiés et William Casey, directeur de la CIA, démissionne pour raisons médicales.

Mais la concentration du pouvoir autour de la présidence a ses contradictions. Au lieu d'être détruits instanta-

Manifestation pour l'empeachment de Nixon, 1973. nément comme leurs auteurs le croyaient, les messages secrets transmis par ordinateurs entre North , Poindexter, MacFarlane et Casey étaient stockés dans une mémoire secrete. Celle-ci, y compris des notes sur l'élaboration de la nouvelle chronologie, tombe entre les mains de la commission d'enquête. MacFarlane fait une tentative de suicide.

Devant le peu de crédibilité des déclarations de Reagan et de ses aides, le Congres décide d'ouvrir une enquête qu'il confie à trois membres respectables de << l'establishment >J dirigé par le sénateur Tower. Des témoins sont entendus. Les médias lancent leurs journalistes à la recherche d'exclusivités. On assiste alors à une explosion de l'affaire : toutes les pistes sont bonnes. Des accusations portées par la petite presse radicale sont reprises bien plus largement.

Parmi les révélations les plus intéressantes faites à cette épque, signalons les suivantes 4 : 0 Les comptes des banques suisses approvisionnés par l'argent des ventes d'armes ne servent pas qu'à financer les contras nicaraguayens, mais font partie d'un énorme budget parallèle et secret brassè par la CIA et le NSC. Ce budget alimente entre autres l'UNITA en Angola, les groupes intégristes afghans, les Khmers rouges et leurs alliés installés à la frontière du Cambodge, le Renamo du Mozambique, les commandos d'extrême droite salvadoriens.

0 Alors que Reagan prêche contre la drogue, les contras, équipès par la CIA, s'engraissent par le trafic de la drogue entre l'Amèrique latine et les Etats-Unis, utilisant leurs aéroports du Salvador et du Honduras comme relais. 0 Outre les bènéfices des ventes d'armes et de drogue, le réseau de North collecte des fonds auprès d'hommes d'affaires américains et européens, du sultan de Brunei, de princes saoudiens, pour diverses fondations anticommunistes comme la National Endowment for the Preservation of Liberty, en utilisant des lettres signées par Reagan, et même la promesse de le rencontrer en personne pour les plus gros donateurs. 0 Ces fonds, ainsi que les fonds propres de la CIA, ont financé la campagne de relations publiques des contras visant à se présenter comme des défenseurs des droits de l'homme, notamment par l'ouverture de bureaux à Paris et Madrid, et la création d 'un fond destiné à influencer les « faiseurs d'opinion » européens, notamment syndicalistes et intellectuels. 0 La Commission permanente des droits de l'homme au Nicaragua (CPDH), source principale des accusations de violation des droits de l'homme portées contre les sandinistes a reçu une donation de 44 000 dollars en 1985 en provenance de ce réseau. Ses rapports ont ensuite été utilisés pour convaincre le Congrès de voter les crédits de 100 millions de dollars d'aide militaire aux contras en août 1986. 0 Des exemples de pression sur la presse: North a suggéré à l'Associated Press que si elle veut faire libérer son journaliste Terry Anderson, pris en otage au Liban, elle a intérêt à modérer ses enquêtes sur les liens entre la CIA et les contras. 0 Alors que Reagan condamnait le terrorisme, la CIA entraînait le commando libanais qui a installé une voiture piégée devant la maison de Mohamed Hussein Fadlallah, guide spirituel d 'Hezbollah, à Beyrouth, le 8 mars 1985, faisant quatre-vingt-douze morts et plus de deux cents blessés. 0 En 1983, dans le cadre d'échange de bons offices, la CIA a dénoncé deux cents militants de gauche iraniens recherchés par le régime de Khomeiny ; ceux-ci furent exécutés. Le verdict de l'« establishment »

Devant la prolifération de ces révélations et rumeurs, la commission d'enquête décide de centrer toute son attention sur les mécanismes de prise de décision. Les politiciens démocrates et

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républicains et les médias lui emboîtent le pas à quelques exceptions prés : Reagan a-t-il ou non été trompé par ses aides? Est-il malade ? Ou sénile ? Le rapport final de la commission Tower, publié le 26 février 198 7, fait un inventaire assez détaillé des mesures prises par Reagan et son entourage dans l'affaire des ventes à l'Iran et des fonds aux contras, exposant ainsi les rouages de la guerre secrète. Il relève également la tentative de l'équipe au pouvoir de blanchir Reagan en falsifiant la chronologie des évènements.

Mais il ne met pas en cause les options fondamentales de Reagan, il ne relève pas les nombreuses pistes découvertes au cours de l'enquête. Il se contente de condamner le manque de professionnalisme des responsables de ces deux affaires et de recommander que la NSC se limite à conseiller le président, laissant la mise en œuvre de ses décisions aux autres agences. Donald Regan est désigné comme le principal fautif. Enfin, comble du cynisme, le rapport réclame qu'on renforce les mesures de confidentialité dans la conduite des affaires décrétées car les fuites ont été le principal moteur du scandale!

A la suite ce rapport, Reagan reconnaît avoir commis des erreurs et accepte de renvoyer Donald Regan et de le remplacer par un personnage de l'« establishment » conservateur, le sénateur républicain Howard Baker. Commence alors une sorte de régence de Baker, Reagan restant le président en nom. A la fin mars 1986, le Sénat contrôlé par les démocrates accepte de laisser passer la dernière tranche de 40 millions de dollars aux contras, votée l'été dernier.

Diverses enquêtes se poursuivent. Il pourrait donc y avoir des rebondissements. Mais ni les représentants et sénateurs démocrates et républicains, ni la grande presse libérale n'ont jamais mis en cause la nécessité pour les Etats-Unis de combiner leurs moyens d'action diplomatiques, économiques et militaires légaux à des opérations de déstabilisation, aux guerres secrètes et à la désinformation. Aucun d'entre eux n'a même proposé de réduire la taille de la CIA ou de restreindre sa mission à la collecte d'informations. La

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guerre secrète est désormais un pilier de la politique étrangère.

Or, les principaux objectifs de cette politique étrangère sont partagés par les républicains et les démocrates: renverser le règime sandiniste par le blocus économique, la pression militaire et l'action des contras ; imposer une paix américaine au Moyen-Orient aux dépens des masses arabes ; imposer l'hégémonie américaine en s'appuyant sur la supériorité militaire des Etats-Unis dans le domaine nucléaire et la contre-insurrection ; préserver un semblant de stabilité en Afrique du Sud aussi longtemps que possible ; assurer des transitions qui préservent le rôle d'arbitre de l'armée en Haïti, aux Philippines, au Brésil, en Argentine, etc. 5 • Une vraie crise de la politique étrangère

Comment expliquer alors le scandale et le règlement de comptes auquel on vient d'assister à Washington ? En vérité, malgré leur image de puissance, les Etats-Unis ne peuvent pas imposer leur loi sans difficultés. Le consensus républicain-démocrate sur les objectifs de la politique étrangère ne garantit pas le gouvernement contre les erreurs, les dilemmes et la nécessité de revirements qui peuvent exiger des changement d'équipe et même de procédures internes. L'éclatement de l'affaire est donc le résultat des impasses auxquelles la politique américaine se heurte depuis plusieurs années, aussi bien en dehors de ses frontières qu'à l'intérieur.

Certes, Reagan a connu des succès comme l'invasion de la Grenade, l'invasion israélienne du Liban, le développement de la rébellion afghane, les transitions à froid au Brésil et en Argentine, le lancement de la guerre des étoiles. Mais ces succès sont limités ou fragiles. La capacité de l'administration américaine, notamment de Reagan, acteur professionnel, à faire passer son message dans les médias américains et européens, a occulté pendant un certain temps les symptômes de ces difficultés. Aujourd'hui , en rétrospective, on voit mieux les semi-échecs et le pourrissement de certaines situations.

Au Nicaragua, après huit ans d'efforts américains, Reagan n'a pas réussi à renverser le régime sandiniste. Les contras ont vu leurs actions réduites à des attentats dont la cruauté a jailli contre eux dans l'opinion publique. Au Salvador, l'insurrection demeure vivace. Dans l'ensemble du continent, le ressentiment contre la dette extérieure imposée aux peuples latino-américains s'avive.

Au Moyen-Orient, Washington n'a pas trouvé de régime qui puisse jouer le rôle de gendarme tenu jadis par l'Iran du shah. Le débarquement américain à Beyrouth n'a pas réussi à stabiliser un regtme phalangiste pro-amencam. L'opération s'est soldée par le retrait des troupes américaines après la mort de deux cent quarante et un marines volatilisés devant leur caserne. A cela s'est ajouté l'humiliante série des prises d'otages.

L'accélération du programme nucléaire américain, la fameuse « guerre des étoiles », a créé un énorme déficit budgétaire et amené les Etats-Unis à «réinterpréter », c'est-à-dire à violer les traités de limitation des armes nucléaires SALT 1 et SALT II. Pourtant ce programme ne semble pas offrir de perspective réaliste de mettre l'URSS à genoux économiquement. Et il a permis à Gorbatchev de reprendre 1 'initiative sur le terrain du désarmement.

Les énormes investissements dans la guerre des étoiles n'ont pas non plus permis aux Etats-Unis de surmonter le déclin de leurs grandes industries face à la concurrence japonaise et européenne.

Enfin, en Afrique du Sud, Reagan a prôné une politique d'incitation amicale à l'autoréforme du régime d 'apartheid qui a produit peu de résultat, si ce n'est l'aggravation des troubles.

A cela, il faut ajouter le maintien d'une large dissension interne sur les questions de politique étrangère. Le fameux syndrome du Vietnam, dont le film Platoon vient fort à propos nous rappeler l'existence, reste vivace. Ce syndrome, que Reagan devait exorciser, est la crainte d'une grande partie de la population de voir les Etats-Unis s'engager dans une n'ouvelle guerre contre-insurrectionnelle avec son cortège de morts, de blessés et d'atrocités.

L'opposition interne à toute intervention américaine directe en Amérique centrale est renforcée par un large engagement de militants d'inspiration chrétienne et la présence de nombreux immigrés d'origine centre-américaine et mexicaine aux Etats-Unis mêmes. Cette opposition s'est limitée jusqu'à présent à des petites manifestations et meetings d 'information, à des voyages de « témoins de la paix au Nicaragua, à

)> l'organisation de «sanctuaires ·> pour les réfugiés salvadoriens dans les églises et autres activités de ce type. Mais elle pourrait s'étendre massivement en cas d'intervention directe des troupes américaines.

Le soutien de Washington à Pretoria est une autre source de divisions internes. Toute une nouvelle génération d'activistes étudiants s'est engagée dans

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Une véritable crise de confiance s'est ouverte au sein de la société américaine abreuvée depuis

1979 d'une propagande de dénonciation des "ayatollahs» et du «terrorisme"· le combat pour le retrait des investissements d'Afrique du Sud. Ce sentiment est particulièrement fort dans la population noire où les sondages n'ont jamais donné à Reagan une majorité d'opinions favorables, même aux moments de sa plus forte popularité.

Il n'y a pas non plus de consensus dans la population sur la politique d'armement nucléaire. L'opposition d'origine pacifiste a été renforcée par une composante écologique, consciente des dangers de la radioactivité pour l'espèce humaine. En 1983, elle a obtenu un trés large écho au moment de la campagne pour le gel des armements nucléaires.

Enfin, en 1986, la courbe des grèves, qui déclinait régulièrement depuis 1979, s'est inversée, passant de 300 000 grévistes en 1985 à 500 000, ce qui est encore trés bas 6• Pour la première fois, quelques luttes, comme celles des ouvriers des abattoirs Hormel, ont tenté de stopper l'engrenage des concessions où les syndicats se sont empêtrés depuis sept ans.

On est loin d'un changement radical de la situation intérieure, mais du point de vue de la bourgeoisie américaine, mieux vaut prévenir que guérir. Les obstacles rencontrés sur la scène internationale semblent réclamer une politique comprenant une plus forte dose de négociations et de recherche de « troi -sième force » modérée. Ce n'est pas une divergence de principes : Reagan a suivi cette politique en Haïti et aux Philippines quand elle s'est imposée. Mais son application exige d'éviter les faux pas, les crocs-en-jambe fractionnels. D 'où la nécessité de faire le ménage dans les souterrains de la Maison-Blanche.

En effet, un personnel particulier s'est incrusté dans les conseils de la présidence où se décide la politique étrangère. Spécialistes des opérations de commandos, dirigeants de réseaux de mercenaires, formateurs des polices secrètes et tortionnaires des dictatures, collecteurs de fonds pour les causes d'extrême droite, leur prototype est le lieutenant colonel Oliver North, vétéran du Vietnam, de l'Iran, des Philippines ; leur fief, le NSC. A l'origine, simple organisme d'élaboration et de coordination de la politique étrangère, il s'est arrogé de plus en plus de prérogatives opérationnelle sous Nixon et Carter. A plusieurs reprises, des ordres émanant du NSC ont introduit la confusion dans les services secrets et les forces armées. Une clarification s'impose donc.

Ce ménage a pu se faire en public, d'une manière qui a suscité l'admiration de certains en Europe parce que si des mouvements d'opposition existent aux Etats-Unis sur des thèmes précis, ces mouvements ne trouvent aucun répon-

La Beyrouth. Manifestation du Hezbollah dant véritable au niveau politique. Il est d'autant facile de faire laver son linge sale en public par ses serviteurs, qu'aucun adversaire ne menace d'en profiter pour éjecter les maîtres de la maison. Le Parti démocrate n'est pas une alternative, même au sens où les partis sociaux-démocrates européens en sont une. Structurellement construit pour noyer les revendications des syndicats et mouvements sociaux dans « l'intérêt général du pays >>, dominé par les millionnaires, il a attribué ses défaites de 1980 à 1984 à une image trop « libérale ,, (au sens américain du terme, c'est-à-dire progressiste). Recentré, il se confine maintenant à des critiques constructives de l'administration Reagan. Même ses promesses électorales ne correspondent pas aux aspirations formulées par de larges secteurs de la population. La petite aile gauche regroupée autour de Jesse Jackson est impuissante à modifier la politique du parti.

La bourgeoisie américaine a donc décidé d'opérer un changement de personnel en douceur, sans remise en cause des options fondamentales de Reagan. Mais la partie n'est pas jouée. L'invasion de la Grenade, le raid aérien contre Tripoli, J'arraisonnement d 'un avion civil égyptien en plein vol, les cambriolages des locaux des mouvements sociaux aux Etats-Unis mêmes, le débauchage d'intellectuels et syndicalistes américains et européens, les fausses informations diffusées à la presse ont encore bien des secrets. La manifestation prévue à Washington le 25 avril 198 7 contre l'intervention américaine en Amérique centrale et le soutien au régime d'apartheid devrait encourager ceux qui sont décidés à faire tout la lumière.

Jane Barton 1. L'affaire Watergate tire son nom du fait que Nixon avait utilise les services secrets pour espionner ses rivaux democrates reunis à l'hôtel Watergate, à Washing· ton, en juillet 1972 ; de fil en aiguille, toutes les operations de la CIA, du FBI et d'autres agences de surveillance avaient ète mises en cause.

2. Project Recovery, Nelt'sweek. l er décembre 1986, p. 8-14, " Taking the Fifth >>, Neu•sweek, 22 décembre 1986. p. 8-11.

3. A. Cockburn. " The shit hits the fan >>, Nation, 6 décembre 1986, p. 630.

4. Voir notamment les articles de Nation : " Contra Conscience "· 6 décembre 1987, '' The Sel ling of the FDN », 17 janvier 1987, « Secret Wars », « Cockburn replies "· 31 janvier 198 7, « Wh y they hate us ''• 14 février 198 7 ; et de Newsweek: « Casey's Secrets », 22 décembre 1986, « Hanging Ollie Out to Dry », 19 janvier 1987.

5. Sur la convergence des républicains et démocrates en politique étrangère, et mème la surenchère militariste des démocrates, voir Michael T. Klare, « Les démocrates plus reaganiens que M. Ronald Reagan ». Le Monde diplomatique, avril 198 7.

6. Financia/ Times, 12 mars 198 7.

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