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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Barbie, entre crime et châtiment

· Critique communiste, n° 64, juin 1987 · p. 11-14 · 2 575 mots

Ce procès est un tel show, avec ses centaines de flics sur le pied de guerre, ses milliers de journalistes à l'affût, ses concerts d'avertisseurs médiatiques et politiciens - et le déchaînement de voyeurisme sans cervelle ni mémoire qui va avec - que certains, inévitablement, en viendront à se demander : était-ce bien utile, bien nécessaire ? Est-ce moral et légitime, même ? Le récent soap opera papal ne suffisait-il point au renom urbi et orbi de la bonne ville de Lyon ?

Q

Barbie,

entre crime

UELLE que soit l'issue (prévisible) au plan pénal du procès Barbie, quelle que soit l'autoputée de la chose jugée, cette dernière grande affaire judiciaire (dit Serge Klarsfeld) où un criminel de guerre nazi est amené à répondre de ses actes en France nous laissera nécessairement un goût amer. Si le crime a, dixit Brecht, un nom et une adresse, il ne manque pas non plus en l'occurrence de filiales, d'annexes ni de sous-traitants. Or, de cela, de cette intrication du vice et d'une certaine vertu où nous retrouvons un air de parenté patent avec l'affaire Waldheim, il ne sera guère question au cours de ce procès.

Hors sujet, la récupération par les services américains de Barbie, au lendemain de la guerre, au vu de ses états de service dans la lutte contre la « subversion » et le communisme. Hors sujet, le coup de main donné par la CroixRouge internationale (et André François-Poncet, ancien ambassadeur de France à Berlin, à en croire l'historien américain John Loftus) au boucher de Lyon réclamé par la justice française. Hors sujet, les éminents services rendus en Bolivie par Altman-Barbie non seulement aux gorilles locaux, mais à la CIA et au BND ouest-allemand, selon un récent numéro de Stern. Hors sujet, les profitables affaires réalisées, il y a quelques années encore, par Barbie avec de très honorables entreprises ouest-allemandes et autrichiennes. Hors sujet, les manœuvres (couronnées de succès, on le voit) du gouvernement ouest-allemand pour éviter le renvoi en RF A

Alain BROSSAT par le gouvernement démocratique de Sites Suazo de cet encombrant criminel de guerre ... La loi du talion ?

Dans le même numéro de Stern, le journaliste Kai Hermann affirme même que le vice-ministre de l'Intérieur bolivien de l'époque, Gustavo Sanchez, a un tant soit peu brusqué les autorités françaises en expédiant Barbie en Guyane. Passons. Il reste que, comme on l'a constaté en Israël lors de l'ouverture du procès de John Demanjuk - le bourreau de Treblinka- le cœur n'y est plus tout à fait pour administrer, comme à Nuremberg, comme lors de certains procès de collabos en France, comme lors du procès Eichmann, la justice universelle. Joseph Rovan, résistant, déporté, intellectuel conservateur d'un certain renom, exprimait après la capture de Barbie le trouble ambiant en affirmant tout de go : «J'aurais fait administrer à l'ancien responsable de la Gestapo lyonnaise une piqûre mortelle dans l'avion. Après quoi, l'on aurait dit que le vieillard n'aurait pu supporter le voyage. )) Ce à quoi un lecteur du Monde devait répliquer à bon escient que ce plaidoyer en faveur d'une justice expéditive avait quelque chose d'un peu inquiétant et qu'il « n :V a pas de droits de l'homme à deux vitesses )). D'autres, mus par la piété, le sens de la responsabilité historique, la crainte de voir écornés ou salis des héritages consensuels, devaient exprimer la crainte que le procès Barbie ne soit l'occasion d'un

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rendu coupable à l'encontre de Juifs · juges américains et soviétiques poufondées à se porter partie civile contre · pérée. Lorsque si souvent le sombre déballage de linge sale où, paradoxalement, la collaboration tiendrait davantage la vedette que le criminel SS (nul ne saura jamais avec une absolue certitude, notamment, si Jean Moulin tombé aux mains de Barbie, n'a pas ét~ trahi par un des siens).

A cela s'ajoute cette désagréable polémique juridico-idéologique autour de la notion de « crimes contre l'humanité » : Barbie devait-il être jugé seulement pour les exactions dont il s'est -en tant que Juifs, pour ce qu'ils étaient, donc, et non pour ce qu'ils avaient ou auraient fait - ou bien aussi pour d'autres crimes (tortures, assassinats, déportations) commis sur d'autres ca~égories de la population - des résistants, notamment ? Serge Klarsfeld se faisait l'avocat véhément de la première position, Henri Noguères celui, non moins intransigeant, de la seconde.

Disons-le, avec doigté si possible -car il en faut en la matière : la position ici adoptée par Klarsfeld nous choque et nous blesse, comme nous ont toujours choqué et blessé la propension de certains intellectuels juifs en renom (Claude Lanzmann, Elie Wiesel, pour ne citer que les plus honorablement connus) à administrer la mémoire du génocide exclusivement ou plutôt essentiellement (en essence) dans la dimension juive et non point dans celle de l'universel. · Est-il vraiment nécessaire lorsque certaines voix s'élèvent pou; rappeler que les Tziganes et les homosexuels furent, eux aussi, voués à l'extermination en tant que tels (soushommes ou dègènèrés), de hausser immédiatement le' ton pour souligner qu'ils ne furent point, eux, six millions? Eût-il èté vraiment, disons, humain, moral, légitime, de dénier le droit à Lise Lesèvre qui fut longuement torturée par Barbie et dont le mari et le fils ne revinrent pas de déportation de se porter partie civile devant les assises de Lyon (elle ne pouvait le faire que si ce · qui a brisé son existence était reconnu comme crime contre l'humanité, les crimes de guerre étant, eux, prescrits)? Et comment un tel procès aurait-il pu un tant soit peu prétendre administrer de l'universelle justice humaine si y avait présidé cette troublante distinction entre le résistant non juif mort dans tel camp et l'enfant juif mort dans tel autre? La Cour de cassàtion, en tout cas, a statué qué Lise Lesèvre et plusieurs associations de résistants étaient Barbie.

D'une manière générale, des procès comme ceux de Barbi·e, de · Demanjuk ont ceci de périlleux. d'encombrant, d'intenable, en un sens, qu'il n'ont point tant pour fonction de juger que d'administrer, raviver ou réactiver un héritage. Quel héritage?

Mais qu'en est-il aujourd'hui d'un tel héritage, précisément ? Il fut un temps (les lendemains de la Libération) où, en toute légitimité apparente, des vaient, de conserve, condamner les responsables de l'extermination nazie ; évoquer les spectres de la Kolyma auprès de Nüremberg eût été d'une incongruité totale. Et pourtant... De la même façon, à la même époque, un avocat défendant des collabos français, et se permettant d'avancer, à la décharge de ses clients, que, après tout, tant qu'avait prévalu le Pacte germano-soviétique, l'attitude du PCF vis-à-vis des forces d'occupation n'avait pas été tout à fait limpide, se faisait vertement rabrouer par le président du tribunal. Quelques années plus tard, on était déjà sur une autre longueur d'onde: lors du procès des massacreurs d'Oradoursur-Glane (1953), le souci de ne point blesser la vertueuse Alsace revenue dans le giron de la mère patrie pèse d'un poids déterminant sur débats et verdicts ; aucun des (nombreux) Alsaciens membres de la division SS Das Reich qui prirent part au crime ne demeura en prisonau-delàdel'année 1958 ••• Avec 1 le temps, aussi révoltante id chose soit-elle, l'inexpiable, l'imprescriptible euxcmêmes en prennent un coup de vieux. Cette usure du temps n'est point faite que de pure durée, de pur éloignement, du simple renouvellement des générations ; elle est faite aussi et surtout des réajustements de perspective qu'induit l'inépuisable inventivité de la barbarie dans le monde d'après le cataclysme nazi ; elle est faite des ruses de la mémoire venue enseigner après coup à des dizaines de millions d'hommes que non, Auschwitz et Treblinka n'étaient pas l'Unique dans l'horreur et qu'en Sibérie avait prospéré un autre anus mundi. Depuis lors, chaque semaine invente son « petit » goulag, sa famine, sa guerre d'extermination. Circonscrire donc, la mémoire de l'horreur «absolue », administrer le souvenir pieux sans arrière-pensées ni mises en scène idéologiques devient, au fil du temps, une tâche de plus en plus désesdrapeau · de l'holocauste nous paraît brandi pour clouer le bec à ceux qui s'offusquent de la douleur des Palestiniens, lorsque ce que les éditorialistes du Monde appelleraient volontiers une

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« courageuse démocratie » (celle du président Alfonsin) décrète l'embargo sur la mémoire des crimes des militaires argentins - la loi sinistrement désignée comme celle du « point final » -, lorsqu'un tortionnaire émérite de la guerre d'Algérie reconverti dans l'agitation xénophobe séduit un téléspectateur sur quatre, lorsqu'un agité du bocal comme Faurisson (pour qui les chambres à gaz n'ont jamais existé) emporte la conviction d'un quarteron de docteurs ès marxisme, le consensus commémoratif réactivé à J'occasion du procès d'un bourreau nazi a déjà subi une irréparable déperdition de sens. Le cérémonial de la mémoire, les exorcismes de la mémoire ( « plus jamais ça ! ») ne sont plus que des effets de surface, des rites mécaniques. Ils ne tracent plus de lignes de démarcation dans la communauté, ne désignent plus des camps, ne renvoient plus à des valeurs, des expériences communes, à un ciment culturel. Barbie ne « représente » plus ni rien ni personne et même la base lepéniste se contente de gargouiller qu'il n'était peut-être pas nécessaire de faire autant de bruit autour du procès de ce fossile. A l'inverse, on ne peut manquer d'être frappé par le caratère résolument anachronique, dérisoire des poses et envolées ( « mes chers camarades ! ») dont nous gratifie à J'occasion (comme, déjà, lors de l'« affaire» Manouchian) cet emblème de la mémoire et des mythologies résistantialistes qu'est Chaban-Delmas.

Ce flou de la mémoire, cette impossibilité de faire du procès Barbie une cérémonie des adieux à la barbarie, digne et chargée de sens pour une majorité de Français ont été païfaitement saisis par Jacques Vergés, l'avocat

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1 du bourreau. Prenons-y garde : au-delà de son cynisme glaçant et de ses foucades, de l'évidente joie maligne qu'il prend à heurter notre piété historique, Vergés, pas plus que les « révisionnistes » issus de l'ultra-gauche montés dans le bateau de Faurisson, n'est un simple « illuminé ». C'est un de ces anciens radicaux qui, ayant jeté sur les histoires apologétiques, les consensus de la mémoire et de l'oubli en Occident, le regard du tiers monde a basculé dans le cynisme et a perdu la boussole. Par plus d'un trait, sa démarche et les rideaux de fumée qu'il déploie autour du procès Barbie nous rappellent le désir qu'avaient pendant la Seconde Guerre mondiale des nationalistes comme Sadate, Nasser et tant d'autres dans les pays colonisés par la France et l'Angleterre, de voir Hitler l'emporter.

On ne saurait faire grief à Vergés de relever qu'entre Barbie et un tortionnaire de l'armée française en Algérie, il n'y a pas de différence essentielle et que les massacres de Sétif et Madagascar étaient, eux aussi, des crimes contre l'humanité ; on ne saurait lui faire grief de s'indigner de ce que les Français qui s'en rendirent coupables soient, eux, restés impunis et arborent souvent la Légion d'honneur. Mais le cynisme et J'immoralité de son entreprise commencent dès l'instant où, tirant prétexte de ces iniquités, il ne ménage aucun effort pour banaliser l'œuvre de mort industrielle du nazisme, récuse toute spécificité de ce génocide, tourne en dérision l'indispensable piété qui en accompagne le souvenir. Ce n'est pas parce qu'il se trouve d'autres cyniques pour pratiquer l'agiotage intellectuel sur l'holocauste qu'il faut réduire Auschwitz et Treblinka à une péripétie parmi

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Première urrit'i!l! tles 1!1!/lmts 1!11 gu re tlu Bourget-Drall(:l'. su11s pure11ts 11i se•·oun;. Estampe de Georges Horan, dessin exécuté pendant sa captivité puis sa déportation. tant d'autres dans la légende barbare du si.écle. D'ah?rd. parce qu'Auschwitz, c est notre htstOJre - europénne et occidentale - et ensuite parce qu'il s'y est bel et bien inventé quelque chose dans l'ordre de la barbarie et que ce« quelque chose » réclame encore toujours de notre raison, de notre lucidité, de notre mémoire. La «leçon d'histoire» à laquelle Vergès s'efforce de donner c~msistance est tout autre : à l'hypocriste, au mensonge, à la double morale de la mémoire ambiante, opposons le radi~alisme blasé du doute généralisé, Jouons la carte de l'inextricable confusion - bref l'opacité définitive de notre histoire. De la même façon, les amis de Faurisson issus de l'ultra-gauche nous ont « montré » que puisqu'il est avéré que la mémoire du génocide est constellée d'inexactitudes, de contradictions d'inventions, de censures, la réalité de~ chambres à gaz est un phénomène qui se laisse tranquillement évoquer en doute autour d'une tasse de thé. Bof, on en a vu d'autres .. Soldat perdu de l'anticolonialisme, Vergés a perdu la perspective historique en abandonnant ce qu'il faut bien appeler l'humanisme révol~tionnaire - comme l'ont perdu, na~u~re, toutes proportions gardées, les acttvtstes de la RAF et des Brigades rouges. Juger, malgré tout

Le cynisme historique commence lorsque les crimes et les victimes des uns servent à étendre le manteau de Noé sur ceux des autres : c'est l'attitude d'un Pierre Daix, se drapant dans sa dignité d'ancien de Buchenwald à la fin des années quarante, pour nie~ l'existence des camps de concentration soviétiques ; c'est celle d'un Glucksmann agitant le spectre du goulag pour exiger la suppression de l'aide humanitaire à I'Ethiopie ; c'est celle d'un Lanzmann ou d'un Wiesel soufflant sur les cendres de l'holocauste pour amnistier d'avance les exactions de l'Etat hébreu ; c'est enfin celle d'un Vergés s'indignant de ce que l'on puisse imputer à Barbie des « crimes contre l'humanité » sous prétexte qu' ((il y a eu plus de morts algériens pour la France au cours de la Seconde Guerre mondiale que de résistants français pendant la méme période )). On ne saurait objecter que Vergés fait ici tout bonnement son travail d'avocat: il s'est toujours proclamé avant tout « militant » et aborde les batailles de procédure sous un angle purement tactique - comme Lénine abordait les élections à la Douma d'empire, si l'on veut.

Au fond, le procès Barbie est une forme de commémoration et il en a toutes les ambiguïtés. Il est nécessaire comme le sont (selon Antoine Prost 2 ) les cérémonies du 1 1 Novembre à la mémoire républicaine ou, (selon Madeleine Rebérioux 3 ) les défilés au mur des Fédérés à celle du mouvement ouvrier : pour se souvenir en commun, raviver le sentiment identitaire par le détour - classique - de 1 'hommage rendu aux morts et de la remémoration des épreuves subies en commun. Mais il est «impossible», en même temps, car il renvoie à des héritages, des réflexes communautaires, des consensus des images du passé qui, au fil des décennies, se sont défaits : les Allemands sont aujourd'hui comme chacun sait «nos» amis (ceux de RFA du moins!),« nos » fusées sont tournées contre ceux qui furent les principaux artisans de la défaite militaire du nazisme - et « notre>> ministre de l'Intérieur peut impunément brandir la menace d'expulser (il ne dit pas encore déporter) les immigrés qui l'incommodent par trains ent!~r~, san~ même s'aviser de ce que 1 elegante tmage du train peut, en l'occurrence, mobiliser dans la mémoire et l'imaginaire collectifs ...

Juger Barbie, oui, pour ne pas perdre le fil, attiser la flamme du souvenir et, malgré tout, nourrir l'espoir.

Alain Brossat 1. Voir à ce propos : Procès d'après-guerre, de Jean-Marc Theolleyre, La Decouverte-le Monde, 1985.

2. ln les Lieux de mémoire, sous la direc· tion de Pierre Nora, t. 1. la République, Galli· mard, 1984, p. 195. sqq.

3. Ibidem, p. 619, sqq.

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