« Sai.,.te Vierge, priez pour nous ! »
Le Vatican a publié, le 10 mars 1987, une « instruction » (aux temps anciens, cela s'appelait une bulle) portant sur «la dignité de la procréation >>. A la condamnation traditionnelle de la contraception et de l'avortement s'ajoute, cette fois, le refus de la procréation artificielle. Pas de sexe sans procréation, mais pas de procréation sans sexe : l'Eglise défend la Nature telle qu'en elle-même et pour l'Eternité Dieu l'a créée.
Passons sur la bouffonnerie du propos à l'ère technicienne et sur le grotesque que se donnent des septuagénaires mâles, réputés célibataires, à dire le Droit en ces matières. On pourrait en espérer un renforcement de l'anticléricalisme primaire dont on ne louera jamais assez les mérites.
L
Bulle
E Vatican a réussi, depuis une vingtaine d'années, à se donner une image ambiguë: <<de gauche, en ce qui concerne la justice sociale ou les immigrés, mais résolument conservateur pour tout ce qui touche à la sexualité >> ( R. Solé, le Monde, 19 mars 1987). Trop simpliste pour être honnête, ce partage des rôles ne recouvre pas la réalité, ne serait-ce que parce qu'il existe un lien entre les droits de l'homme, où l'Eglise est réputée championne, et les droits de la femme, où elle est avant-dernière, juste devant la lanterne rouge khomeiniste. Une évolution indéniable, mais ...
Au début du xx• siècle, le Vatican condamnait la démocratie, <<doctrine impie)), et jugeait l'égalité entre les hommes illusoire et contraire à l'ordre voulu par Dieu. On sait que Pie XI attendit que l'Italie soit gouvernée par Mussolini pour reconnaître l'existence de l'Etat italien, et que Pie XII ne cachait pas ses sympathies pour l'Axe, rempart contre le bolchevisme. En France, s'il y eut des curés dans la Résistance, la quasi-totalité des évêques fut pétainiste. ·
Rapporté à ce passé très proche, le comportement actuel de l'Eglise est
Frédérique VINTEUIL d'un progressisme éblouissant. La sincérité des prêtres de base en Amérique latine, voire de certains évêques dans certains pays de ce continent, dans leur combat contre les dictatures et la misère ne peut être niée. On peut mettre à l'actif de l'Eglise de France son attitude globale à l'égard des immigrés, qui contraste avec le soutien apporté jadis à 1 'antisémitisme.
Au-delà -et au-dessus (niveau du Vatican) -, les choses se compliquent, se nuancent et même s'inversent. La diplomatie vaticane, traditionnellement active, dotée d'un personnel renouvelé depuis Jean-Paul II, a plus d'ombres que de lumières. Au cœur de l'ambiguïté
L'Eglise catholique passe désormais pour le meilleur défenseur des droits de l'homme. Les droits de l'homme, comme thème mobilisateur et instrument de politique étrangère, sont une invention américaine de la période Carter, relayée par les grands médias occidentaux et les intellectuels « déçus du communisme >>. Pour les Etats occidentaux, cela consiste, grosso modo, à attaquer les pays de l'Est, en essayant d'éviter les retombées sur leurs satellites du tiers monde (exemple de la France
avec ses vassaux en Afrique noire). Pour l'Est, il s'agit, du moins jusqu'à Gorbatchev, de limiter les dégâts en opposant, sans grande conviction, les droits sociaux aux " libertés formelles ». Pour les gouvernements du tiers monde, le but du jeu reste de se préserver de l'indignation de l'opinion publique occidentale, soit en canalisant celle-ci vers le voisin, soit en proclamant qu'au-dessous d'un certain revenu par tête d'habitant, il devient fatal de s'entre-massacrer; argument, au demeurant, confirmé par l'histoire des pays riches du temps où ils étaient pauvres.
L'affrontement entre ces mauvaises intentions parvient périodiquement - miracle de la dialectique - à sauver des vies, à sortir des gens de prison et à diffuser auprès de l'habitant moyen de la planète quelques idées respectables. L'Eglise, pour sa part, ressasse à longueur d'encycliques, de prêches et d'homélies le thème des droits de l'homme. C'est sa carte de visite depuis dix ans et le restera pendant longtemps encore. Or. le contenu de la notion. dans la bouche du pape et dans la pratique de la hiérarchie vaticane, est typiquement << occidentale ». Sa caractéristique majeure est de récuser la << violence », d'où qu'elle vienne, ce qui a évidemment pour effet de renforcer la violence institutionnalisée.
Prenons un exemple d'action du Saint-Siège en faveur des droits de l'homme. Lorsque le Vatican patronne dans les enceintes internationales une résolution sur le Chili. celle-ci condamne à la fois les exactions commises par le pouvoir et le << terrorisme •• des opposants. Le texte est alors voté par les pays occidentaux << sensés ». Les Etats-Unis présentent un contre-texte qui condamne ... l'URSS pour son soutien aux << extrémistes de gauche chiliens "· lequel obtient une voix ... , celle des Etats-Unis. Résultat des courses : le Vatican obtient, aux yeux des journalistes, un brevet de progressisme pour ne pas être aligné sur la position américaine qu'il combi'le à un brevet << anti-goulag » obligatoirement accordé à un pape polonais. Contre tous les méchants, au-dessus de la mêlée : le pape. Le même scénario vaut pour les voyages de Jean-Paul Il ; le dernier en date, au Chili, est particulièrement éclairant.
En outre, les droits de l'homme revus par le pape correspondent au tryptique liberté-sécurité-propriété. Le premier terme du tryptique a un sens très particulier, proche cette fois à bien des égards de la conception reaganienne. La liberté d'entreprise est sacrée, à condition -pour le Vatican- de s'accompagner de charité. La liberté religieuse (thème majeur de la diplomatie américaine) est le premier de tous les biens, notamment dans les pays à athéisme militant, et ce droit s'étend aux parents qui peuvent choisir la religion et l'éducation de leurs enfants ; en revanche, là où existent des concordats privilégiant le culte catholique, l'Eglise s'oppose avec virulence à la perte de ses prérogatives. La liberté de conscience est reconnue à tous, sauf aux athées, aux adversaires de la famille, aux << individualistes » et autres << hédonistes » impénitents. Quant au droit de conduire sa vie privée selon des décisions personnelles, il n'existe pas; l'Eglise ne connaît que des devoirs (mariage, sauf pour les religieux, fidélité ad mortem, procréation - naturelle - obligatoire ... )
Contradiction? Nullement. L'Eglise défend une idéologie typiquement bourgeoise, par ses racines historiques, qui combine libéralisme économique bien tempéré, sens de la hiérarchie et goût pour les « contraintes » morales. Tout individu. est libre de penser comme la << majorité morale » (laquelle est minoritaire dans beaucoup de pays, mais peu importe) ; de ce respect des valeurs découle la paix civile qui garantit la sécurité à << l'être humain et à sa famille ». La droite française signe des deux mains et l'écrit dans le Figaro. ·
On voit, dès lors, pourquoi << droits de l'homme » et droits des femmes ne se renforcent nullement dans une telle conception. << L'Homme » catholique n'est pas un individu qui construit son existence en usant de son libre arbitre ; il est le maillon d'une chaîne de générations qui accomplit la « volonté divine ii, laquelle est assimilée régulièrement à «l'Ordre naturel il. L'Eglise s'est aperçue assez tard que cet homme avait le droit de ne pas être massacré. Mais il n'a pas le droit de se soustraire aux commandements divins. Or, les femmes ont, suivant le dessein de Dieu, un rôle purement maternel dont elles ne peuvent s'échapper sans mettre en cause la cohésion sociale et, surtout, la cohérence idéologique du catholicisme. Comme cette fonction est frustrante et que les femmes la rejettent, comme l'évolution des techniques accompagne ce rejet, l'Eglise se retrouve face au dilemme suivant: s'adapter à << l'époque », comme le font les protestants, mais entrer dans une logique de remise en cause du dogme difficilement maîtrisable, ou se raidir sur les principes, quitte à perdre des clients. C'est, à l'évidence, cette deuxième solution qui prévaut.
Elle est facilitée par le fait que, contrairement aux protestants, l'Eglise catholique est un Etat, avec un appareil d 'Etat, et que les appareils ont une remarquable capacité de survie en circuit fermé. L'habileté de cet appareil-là est de paraître partiellement ouvert (sur les droits de l'homme) et partiellement fermé (la sexualité), alors que la même cohérence fondamentale sous-tend ses positions. Simplement, la matière traitée est différente : d'un côté, << l'homme , asexué qui a droit à la sécurité, de l'autre, la femme, redoutablement sexuée, qui doit rester une mère. En sorte que la contraception, l'avortement et la procréation artificielle
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l>t•ssin d~ Plantu, extrait dt• ('a 11111/llflle de /éllllll<'s (i·d . La Dct'OU\l'rtt•//e ll111ule).
deviennent des violations des droits de l'homme comme la torture au fond des prisons. Le pape ose dénoncer la pilule au Chili. En Argentine, il use la plus grand partie de son temps à demander à l'Etat l'interdiction du divorce et à exhorter les femmes à œuvrer pour la réconciliation nationale, · traduction : laisser impunis les bourreaux de la dictature. Sociale, l'Eglise ?
Si l'on quitte les droits de l'homme stricto sensu (libertés fondamentales) pour élargir aux droits économiques et sociaux, on retrouve les même ambiguïtés. L'Eglise est, parait-il, sociale; c'est
Dessins de Plantu, nt raits de ('anumque de leiiiiiii!S (éd . La f)écou\wtcf/e .llm11/e).
~~AÏ :DiT:
marqué dans les journaux et M'sieur Masure le dit, tous les soirs à la télé. Rendez-vous compte qu'elle a osé condamner, toujours en mars de cette année - quelle production au printemps-, le Fonds monétaire international (FMI) pour les politiques que celui-ci impose au tiers monde endetté ! Ne le dites pas à Reagan, il va croire que Jean-Paul Il est un rouge !
Ce chef-d'œuvre de littérature vaticane intitulé « Au service de la communauté humaine : une approche éthique de l'endettement international » (sic) a été décrit dans les gazettes comme un document d'un progressisme flamboyant. Dans les milieux officiels fran" çais où on sait lire, on écrit que Ie Saint-Siège a la même position que ·le très progressiste gouvernement de monsieur Chirac.
Autrement dit, certaines bourgeoisies occidentales trouvent que le FMI impose des contraintes socialement explosives pour des résultats économiques médiocres et qu'il est temps de s'attaquer au problème· de la dette du tiers monde avec un peu de souplesse tactique. Perdre un peu pour èviter de tout perdre. C'est ce que préconise le document du Vatican qui réaffirme, par ailleurs, que « les engagements contractuels doivent être respectés 11 et que le FMI a (( un rôle indispensable 11.
Position qui confirme l'attitude traditionnelle de condamnation de la lutte des classes au profit · de la charité. Les riches ont des devoirs à J'égard des pauvres de leurs pays, les pays riches ont des obligations de charité à l'égard des nations les plus pauvres.
En outre, comment ne pas évoquer. à ce propos encore, le comportement de l'Eglise sur les problèmes de sexualité ? L'interdiction de la contraception - dont tout le monde se moque dans les pays riches - a des effets désastreux dans le tier~ monde catbo1ique. Les entraves mises à la limitation des naissances sont indéniablement des facteurs d'enfoncement dans le sous-développement. Que veulent dire les mots liberté et dignité dont l'Eglise se gargarise, pour une femme de dix enfants dont plusieurs sont · déjà morts en bas âge, à laquelle on recommande d'accueillir dans la ]oie une onzième riaissance?
Face à une telle situation, la dernière bulle du pape condamnant la procréation artificielle est presque un épiphénomène. Dans les pays développés, on n'écoute guère les censeurs du Vatican, même si le clergé trône dans tous les comités d'éthique. Pourtant, le fait de fourrer dans le même sac - diabolique - la fécondation artificielle et la manipulation d'embryons ne fait que brouiller davantage un débat complexe et entretient de vagues culpabilités dans J'inconscient collectif. Décidément, on n'en a pas fini avec la capacité de nuisance de l'Eglise à J'égard des femmes.
Frédérique Vinteuil