La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Nouvelles du Front national

· Critique communiste, n° 64, juin 1987 · p. 9-10 · 1 394 mots

L

Be lancement de la campagne présidentielle de Le Pen vise a occuper les médias et a mobiliser ses troupes dans une conjoncture politique favorable. En exploitant la crise de la droite aux affaires, Le Pen espére maintenir, voire renforcer sa base électorale en faisant valoir la << différence >> de son courant au bilan de deux années d'exercice parlementaire. Une progression le mettrait en position d'imposer quelques-unes de ses exigences. Comme celle du désistement en sa faveur dans les circonscriptions où le candidat du Front national arriverait en tête lors des législatives qui s'ensuivraient. Comme celle qu'indiquent ses nombreuses proclamations sur la force de proposition que pourrait constituer un ministre Front national au sein d'un futur << vrai gouvernement de droite >> •••

Pour autant, c'est autour de deux questions que se noue l'avenir du Front national sur l'échiquier politique : 0 Celle de ses avancées dans la structuration d'une force militante a la hauteur de ses ambitions de construire le grand << parti de la droite nationale >>. 0 Celle de ses capacités a définir une stratégie politique autonome qui ne se limite pas a des discours, pour spectaculaires qu'ils soient, sur les bancs de l'Assemblée.

Sur ces deux questions, la réalité apparaît pour lui moins radieuse que ne l'affirment avec emphase ses dirigeants. Une réalité militante fragile

Mise en place de structures dans chaque département. écoles de formation. hebdomadaire luxueux, groupe parlementaire et d'élus régionaux, création d'associations regroupant ses sympathisants dans de nombreuses couches sociales, le Front national a su utiliser sa nouvelle aura et les moyens financiers qui en découlent pour renforcer son appareil. A l'évidence. nous sommes loin de la petite formation de quelques centaines d'adhérents d'avant 1983. recroquevillée autour de son président. Mais la réalité militante reste bien fragile, comme en témoignent les ventes de la presse ou la faible participation aux cortèges des dernié-

René FOUGEROLLES res manifestations (moins de mille aux rassemblements contre les attentats ou contre les gréves a la SNCF).

S'il a su s'assurer une place centrale au sein des divers courants de l'extrême droite, la vague d'adhésions issues des européennes de 1984 et des cantonales de 1985 reste difficile a stabiliser. L'entrée au Parlement du groupe Front national n'a pas entraîné un nouveau vaste mouvement d'adhésions. Il apparaît que les nouveaux ralliés sont davantage l'expression de la crise de la droite dans l'aprés-1981 que la preuve des avancées d'un projet fasciste militant. Bataille pour la respectabilité ... ou course au respectabilisme ?

Relais et amplificateur de ses principaux thémes d'intervention, le groupe parlermentaire et les élus régionaux du Front national ont largement contribué, par leur écho médiatique et leur insertion dans le jeu politique traditionnel, a renforcer sa banalisation. Ils lui ont donné un profil politique de courtois contradicteur de la droite. Ainsi. lors des divers votes sur le budget des conseils régionaux. on dénonce dans un premier temps a grands cris le renforcement des charges fiscales imposé par la majorité RPR-UDF ... Avant de se décider a le voter de maniére responsable, en claironnant sur les concessions dérisoires arrachées a la droite.

L'essentiel restant de montrer qu'elle ne peut se passer des voix des élus FN. sans pour autant pousser la démonstration jusqu'a l'en priver en votant avec la gauche. De même, au-dela du parfum de scandale de quelques interventions (comme le rapport du député Martinez sur le budget de l'Education nationale). le groupe parlementaire s'est comporté comme un potache rivalisant d'assiduité avec les petits camarades de la << fausse droite >> , tout en faisant preuve d'un peu plus de turbulence a l'occasion des rixes contre les souffre-douleur de la gauche. En même temps, les multiples voyages a l'étranger du président, des

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Le Pen à la tribune de l'Assemblee nationale: la bataille pour la respectabilité. Etats-Unis aux Philippines. étaient censes étoffer la dimension internationale du futur homme d'Etat.

Mais gagner la bataille pour la respectabilité, conçue comme une étape obligée, mais une étape seulement dans la construction du parti, ou s'enliser dans la défense d'un respectabilisme acquis grâce à un excercice douillet de la politique, cet éternel dilemme dans l'histoire d'une extrême droite en quête de reconnaissance ne semble guère épargner aujourd'hui le Front national. S'ils sont dénoncés avec force, les charmes douillets 'de la « ploutodémocratie » ne semblent guère avojr perdu pour autant de leurs attraits aux yeux de certains nouveaux élus.

C'est contre ce danger que réagissent, en vieux baroudeurs de l'extrême · droite activiste. Jean-Pierre Stirbois. secrétaire général. et Romain Marie. responsable des courants intégristes : « La voie du respectabilisme n'est pas notre voie... Nous serons d'autant plus respectés que nous resterons nous-mémes malgré nos fonctions électives. 11 Ce débat ne pouvait que rebondir sur la question des ouvertures politiques dan·s le cadre de la campagne présidentielle. D'autant que le Front national vient d'y subir de sérieuses déconvenues. Par exemple avec la démission d'Yvon Briant, député FN et ancien dirigeant du CNI. revenu à ses premières amours au rang de secrétaire général. Son projet de relancer cette formation vise à drainer vers la droite une fraction substantielle de l'électorat du Front national et pourrait bien porter un coup dur à la stratégie de l'extrême droite d'occuper une place incontournable dans la recomposition à droite. De même l'opération de reprise en main de Minute. jusqu'hier entièrement dévoué au Front. par des proches de la bande à Léo.

De telles mésaventures ne peuvent que renforcer les désaccords internes sur le prix à payer en terme de dilution et de perte d'identité qu'implique une stratégie d'ouverture. Ainsi, entre Bruno Mégret, président des comités de soutien au candidat Le Pen, qutprivilégie le ralliement des personnalités de l'establishment et la rénovation d'un discours << COI!{ortant l'image du présidentiable comme homme au dessus des partis 11, et J.-P. Stirbois pour lequel le << Front national 11 'est pas une composante du mouvement national, mais le mouvement national à lui seul 11, la césure est profonde. A tel point que Jean-Pierre Schenardi. membre du bureau politique, reconnaît publiquement que « certains tentent de convaincre J. -M. Le Pen de gommer 1 'image traditionnelle du Front national, qu'ils jugent peu crédible, pour favoriser une meilleure conquéte de l'électorat. 11

Mieux même, dans ùn article intitulé : << Une leçon pour les militants nationaux ''· Michel Collinot, proche de Stirbois, n'hésite pas à rappeller à Le Pen le bon vieux temps de la campagne TixierVignancourt où il militait «justement 1.> pciur que ses comités deviennent la colonne vertébrale d'un futur grand parti de la droite nationale ... contre le même Tixier. avant tout préoccupé par son image de marque et lorgnant amoureusement vers le centre de Lecanuet.

Quand le bilan de cette affaire se conclut par le << sacr(flce d'une occasion historique d'organiser des dizaines de milliers de militants et de stabiliser 1111 courant national 11 sur l'autel de l'arrivisme du candidat, Collinot se permet d'insister auprès de Le Pen sur l'importance de la construction du FN et sur la nécessité de sa délimitation politique. Chat échaudé craint l'eau froide. Car National Hebdo, dont il est l'un des principaux artisans, a manqué de peu de faire les frais de l'offensive de ceux qui souhaitent débarrasser le costume du candidat Le Pen des oripeaux d'une presse ringarde, jugée guère présentable, bref peu adaptée à la campagne à l'américaine dont ils rêvent pour le président.

Si un consensus semble s'être dégagé au sein du conseil national : «aux comités de soutien un rôle de représentation sans pouvoir réel, à la hiérarchie normale du Front national la direction de la campagne 11, un appel de Stirbois demandant aux secrétaires fédéraux de << comba1tre toute double structure 11 est révélateur des tensions que cache l'unanimité de façade. Comme un poisson dans l'eau, disait le président Mao ... Oui, mais encore faut-il qu'il y ait de l'eau ! C'est bien parti jusqu'en 1988. vers lequel notre banc devrait nager dans l'ordre. Mais quel que soit son résultat, il risque fort d'y trouver là un gros remous et quelques filets qui pourraient bien troubler sa route.

Si son insertion au sein des mécanismes parlementaires lui a permis de repeindre la façade. elle n'a pas pour autant fourni une identité à une organisation tiraillée entre son histoire. le projet de son noyau historique et les profondes transformations sociales et politiques en son sein depuis trois ans.

René Fougerolles

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