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Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

La FEN au tournant

· Critique communiste, n° 66, septembre 1987 · p. 9-11 · 2 305 mots

Critique communiste - La FEN a quarallte ans. Ton livre, qui porte en sous-titre 1947-1987, molltre que, pour sa direction, l'heure est moins aux anniversaires qu'aux projets d'al'enir. Où en est, selon toi, sa perspectil'e de gmnde recompositioll syndicale ? Beaucoup pensent qu 'ull tel projet 11 'a aucune chance d'aboutir; 11 'est-il pas aujourd'/wi au point mort? Laurent Batsch - Si on conçoit ce projet sur le mode machiavélique, une espèce d 'échaffaudage policier, on se perd. Cela ne correspond pas du tout à la méthode de ses promoteurs. Ces derniers ont une vision des rapports de forces, en particulier politiques. et de ce qu'ils estiment être les nécessités du mouvement syndical ; mais, ensuite, leur démarche est fondamentalement pragmatique. Elle combine des initiati· ves communes aux différentes campo· santes interessées en fonction des opportunités liées à l'actualité sociale. le débat plus ou moins formalisé au niveau des cercles dirigeants et l'utilisation des échéances politiques. D'un certain point de vue. là est leur force : ils tra· vaillent dans la confidence, mais ils ne concoctent pas un complot.

Cela dit, il convient de ne pas oublier qu'en 1988 vont avoir lieu les congrès de toutes les confédérations, avec l'élection de nouveaux secrétaires généraux à la clé. L'évolution de FO, après le départ de Bergeron, représente en particulier un gros enjeu aux yeux de la FEN. Quant à la CFDT, ce sont maintenant des fédérations qui sont explicitement impliquées dans le projet. En même temps, pour la CGT, les élections professionnelles de décembre 198 7 dans l'enseignement représentent une échéance importante. La grande question est de savoir si la CGT présentera ou non des candidats. Elle a d'ores et déjà lancé un mensuel en direction des enseignants. /JKL, et adapté ses structures : des syndicats départemen· taux éducation nationale qui peuvent lui permettre d'accueillir toutes les catégories d'enseignants. La coïncidence des dates avec les élections prud'homales fait qu ïl y aura en tout état de cause une campagne CGT. Une telle situation ne peut qu'alimenter les tentations sortistes au sein de la tendance Unité et action (UA) au sein de la FEN.

Tout cela pour dire qu'il serait illusoire de considérer que le projet de recomposition est enterré. Il va son chemin. • Le rôle clé que joue m~jourd'lwi la FEN dalls ce projet de recomposition syndicale invite â réétudier l'histoire de cette demiére. Peux-tu préciser comment le problème de l'autonomie s 'est posé? L. B. - A l'origine de la FEN il y a, en effet, le choix de l'autonomie syndicale. Celle-ci a incontestablement été facili · tée par la cohésion sociale de ce qu'était à l'époque la base de la FEN : les insti· tuteurs. Mais ce fut fondamentalement un choix politique, celui du refus de la scission du mouvement syndical. Ce choix fut exprimé comme tel. La motion de fondation du SNI dit explicite· ment qu'il ne s'agit pas de s'enfermer dans l'autonomie mais de travail ler à la réunification. La propos1t1on d'un congrès de fusion est avancée.

L'identité de la FEN est histori· quement solidement ancrée. Son pre· mier pilier, c'est une idéologie trés marquée. Il ne faut pas oublier que la FEN, au moment où elle se constitue. c'est pour l'essentiel le Syndicat national des instituteurs (SNI), lui-même organisé dans une profession trés ho· mogéne formée par les écoles normales héritées de la IW République, coulée au moule de l'idéologie laïque.

Le second pilier, c'est l'attachement à l'unité syndicale. Pas seulement dans le monde enseignant ; la perspective est

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bien de reconstituer le mouvement syndical dans son ensemble. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque il s'agissait d'une idée forte : le mouvement syndical français s'est divisé par deux fois et s'est réunifié par deux fois ; on ne pense pas que la division puisse perdurer indéfiniment.

En troisième lieu, il faut indiquer le droit de tendance, que la FEN a reconnu et codifié pour préserver son unité. Cette réalité a suscité beaucoup de critiques qui ne sont pas toujours pertinentes. Une chose est le droit de tendance, autre chose sa pratique. Cette dernière a considérablement évolué depuis les origines, dans le sens d'un fonctionnement très figé et rigide , qui n'était pas don né a priori.

Enfin. il faut souligner la large hégémonie de la FEN sur le milieu enseignant. avec un taux de syndicalisation atteignant 80 % parmi les instituteurs. et une force institutionnelle qui allait lui permettre de développer un puissant secteur d'économie sociale avec ses œuvres et ses mutuelles. + Ce rappel permet de voir ce qui, depuis, a changé en profondeur. L. B. - On peut en effet indiquer plusieurs facteurs de déstabilisation . Tout d'abord , la diversification sociale du milieu. En particulier par la croissance importante des enseignants du second degré et des non-enseignants. qui représentent respectivement 34 % et 26 % du milieu. Ce qui signifie que la culture syndicale de la FEN a connu des transformations fondamentales qui n'ont pas toujours été prises en compte, ou qui l'ont ètè avec retard . La cohésion idéologique qui , à l'origine, était celle des instituteurs ne constitue plus le mème ciment. D 'autant que le corps des instituteurs s'est lui-même transformé et diversifié par une féminisation croissante et une multiplication des filières de recrutement et de formation . Réalité que le récent mouvement des instits a bien mis en lumière. A quoi il faut ajouter que la critique de l'école après 1968 a ètè difficile à digérer par un syndicat qui est resté fortement attaché aux valeurs de l' « école libératrice ''·

Le second facteur est l'instauration de la division syndicale dans le milieu enseignant. Si la création du SGEN-CFDT. après 1968. n'a pas ètè perçue comme une menace grave, les choses ont changé depuis. En particulier avec en 1984 la décision de FO. pour des raisons d'influence dans l'ensemble de la fonction publique. de présenter à grande échelle des candidats aux élections professionnelles. avec l'objectif de s'implanter dans l'enseignement. En même temps, la CGT manifestait sa volonté de ne pas rester absente de ce secteur. Cette dernière peut s'appuyer sur un sentiment qui existe dans la tendance Unité et action : si. jusqu'en 197 3, UA pouvait espérer un possible basculement de la FEN, après c'est plutôt l'idée d'un blocage insurmontable qui domine. et en l'absence de toute perspective d'Union de la gauche les forces centrifuges se trouvent libérées. Bref, le monopole de représentation de la FEN se trouve sérieusement contesté en pratique.

A quoi s'ajoute la perte de crédibilité de l'idéal laïque. 1981-1984 marque une défaite sur ce terrain, qui amène à beaucoup de remises en question. D'autant que la FEN n'a pas vraiment d'explication à en donner. Elle explique que la droite a ètè trop dure et la gauche trop molle, mais en ce qui concerne ses propres responsabilités elle reste silencieuse. Dans ces conditions, beaucoup d'enseignants peuvent être amenés à se demander s'ils ne se sont pas trompés sur toute la ligne.

Enfin , dernier facteur : la dèsyndicalisation. Certes. la FEN conserve un taux de syndicalisation très supérieur à la moyenne, de l'ordre de 40% dans l'ensemble et à son seul compte. Mais ses effectifs connaissent des chutes importantes, le SNI lui-même connaissant des taux parmi les plus bas qu'il ait historiquement connu. et surtout, pour la FEN. à la différence des autres centrales, le problème est tout autant qualitatif: c'est sa place même dans le milieu et ses liens avec celui-ci qui s'en trouvent modifiés. + C'est en fonction de cette situation nom•elle que s 'explique le projet de recomposition de la FEN? L. B. - C'est en fonction de ces tendances de fond qu 'il convient d'analyser les racines du projet en ce qui concerne spécifiquement la FEN. Cette dernière voit que le paysage syndical dans l'enseignement tend à s'aligner sur ce qu'il est ailleurs. D'ou l'idée que la division syndicale dans 1 'enseignement est à présent insurmontable et que la mission historique que se fixait à l'origine la FEN est aujourd 'hui sans objet. Dans ces conditions. le maintien de l'autonomie n'a plus de justification ; et l'idée que l'avenir de la FEN est à chercher en dehors de celle-ci, dans une recomposition extérieure.

Si le projet surgit à partir de 1986, c'est que le bilan de la période 1981-1986 témoigne d'une accélération des facteurs de déstabilisation indiqués précédemment. C'est l'annonce par Chevènement de l'objectif des 80 %

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d'une classe d'âge amenés au niveau bac, FO qui joue la division et la CGT tentée de relayer, c'est la défaite laïque et l'accélération de la désyndicalisation, 1985 étant, de ce point de vue, l'année + Le projet en question, par définition, dépasse la seule FEN. Qu'en est-il des considérams plus généraux qui lui donlient corps ? L. B. - Ce sont en effet les raisons directement politiques qui surdéterminent le projet. On retrouve là le bilan de la période 1981-1986 tel qu'il a été tiré par les cadres syndicaux d'obédience social-démocrate. Le premier élément est le constat que le gouvernement de gauche n'a pas trouvé en face de lui d'interlocuteur syndical fiable ; la pluralité des syndicats, la tentation de la surenchère qui en résulte interdisant à un gouvernement de ce type de prendre appui sur un mouvement syndical fort. Bref, la gestion social-démocrate classique n'aurait pas trouvé sa fonctionnalité à cause de cette absence de relais syndical. Second constat : la gauche social-démocrate a réalisé, à travers cette expérience, son aggiornamento, renonçant à la « culture de la rupture » pour celle de la « gestion ». D'où la nécessité de modifier parallèlement les références syndicales.

Enfin, dernière idée, sans doute la plus décisive: le constat d'une distorsion entre les rapports de forces politiques et les rapports de forces syndicaux. Si les premiers sont marqués par un rapport de un à trois en faveur du PCF, la CGT reste la première centrale syndicale. Il s'agirait là d'une anomalie à régler. Le problème est bien celui de la premiére place dans le mouvement syndical. La CFDT, dans ses heures d'euphorie qui ont suivi 1982, se croyait promise à ce destin. Il lui fallut déchanter après la catastrophe des élections à la Sécurité sociale de 1982. Ensuite, ce fut FO qui se crut en position d'accéder à cette première place. Espoir, là encore, vite déçu. Le problème reste donc entier de comment constituer une force syndicale social-démocrate à vocation majoritaire. D'autant que les mêmes dirigeants vivent assez mal la comparaison avec les autres pays européens. Dès lors que le PS s'affirme comme le partenaire d'un système d'alternance et rompt avec ladite « culture d'opposition ''• les mêmes considèrent qu'il ne s'agit plus de continuer au plan syndical comme si de rien n'était. + Ton livre, à partir de la FEN, éclaire la crise d'ensemble du mouvemellf syndical français. Comment analyses-tu, au

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'"'""" ......... '""" laAMO INTIIfiiN DOIIIII FIN, AUTONOIIIS ... LIS INIIUI D'VIII IICOIIPOSITION w• 2. :10 f. m lt17. TIUIISTitiL regard de cette crise, le projet de recomposition ? L. B. - L'initiative engagée peut sembler combler un vide et créer une certaine dynamique. Mais cela ne saurait suffire à la justifier. il convient, au contraire, de souligner trois séries de problèmes. D'abord , je viens de l'indiquer, la démarche a un fondement politique: mettre au sein du mouvement ouvrier la « majorité syndicale >> en conformité avec la << majorité politique >>. JI s'agit donc d'un épisode majeur de la lutte d'influence entre socialistes et communistes, et non d'un processus de réunification syndicale. Dans cette perspective, la CGT est purement et simplement assimilée aux militants communistes qui dominent son appareil , comme si l'influence communiste avait réduit à rien une série de courants et de traditions du mouvement ouvrier s'exprimant dans la CGT. Cette réduction de la CGT au PCF revient à escamoter la tradition de lutte de classes du syndicalisme français , pour ne plus voir que le stalinisme et promettre le déclin de l'une avec le recul de l'autre.

En second lieu, il faut pointer le paradoxe qu'il y aurait à engager une recomposition sous le signe de l'unité par une scission de la FEN, seule fédération unitaire qui subsiste sur le champ syndical. Certes, les syndicats autonomes peuvent penser en finir avec leur isolement, mais une nouvelle confédéra-

Dans la revue Col/ect!(n° 2, eté 87, un dossier sur : " FEN, autonomes ... Les enjeux d'une recomposition "• avec des articles de René Mouriaux, Pierre Cours-Salies, Laurent Batsch et Pierre-Yves Rebérioux. Co/lect!( BP 74, 75960 Paris Cedex 20 Abonnement : tarif normal : 120 F tarif de soutien : 200 F tion, même ralliant des pans entiers des confédérations existantes, ne se traduirait pas par la disparition de ces dernières. Cela signifierait une complication accrue du paysage syndical, et non sa clarification : aux trois confédérations existantes , CGT, CFDT, FO (sans évoquer la CGC et la CFTC), s'en adjoindrait une quatrième. On peut douter que cela constituerait un progrès !

Enfin, le projet repose sur une certaine conception de la finalité du syndicalisme. Les réflexions des autonomes sur ce sujet dégagent une cohérence : l'individualisme comme nouvelle valeur culturelle, qui oblige le syndicat à traiter ses adhérents comme des consommateurs de prestations. En mème temps, le climat qui résulte de la période 1981-1986 conduit à rechercher un syndicalisme confédéré « fort et responsable ''· Syndicalisme professionnel , syndicalisme de services et syndicalisme d'adhérents : telle pourrait, être la devise du projet. Pour ses promoteurs, il s'agit de constituer une nouvelle hégémonie confédérale, et aussi un nouveau type de syndicalisme.

Toutes choses qui témoignent que ce projet, loin d'être une réponse à la crise du syndicalisme , utilise cette crise. au risque de l'aggraver considérablement. Cela signifie aussi que sa réalisation n'est ni inévitable ni souhaitable.

Propos recueillis par Francis Sitel

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