La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Le Brésil sur la corde raide

· Critique communiste, n° 66, septembre 1987 · p. 12-18 · 5 710 mots

Michel DUPONT Après avoir cru, durant deux années, pouvoir se reposer sur leurs deux oreilles, les dirigeants des banques engagées au Brésil (c'est-à-dire de toutes les grandes banques européennes et américaines) ont connu, au début de 1987, des réveils difficiles. Le gouvernement brésilien a en effet annoncé en février la suspension du service de la dette extérieure du pays. Quelques mois plus tard, la Citicorp, la plus prestigieuse des banques américaines, faisait sensation en annonçant une perte de plus de 1 milliard de dollars pour l'exercice en cours, provoquée par la constitution de « provisions exceptionnelle >> à hauteur de 4 milliards de dollars américains, autrement dit par le passage de certaines de ses créances aux pertes et profits. Les principales banques américaines et britanniques sont en train de suivre cet exemple. Le système financier international, dopé par le déchaînement spéculatif qu'ont stimulé, depuis le début de la décennie, les mesures de déréglementation, a pour l'instant résisté à cette nouvelle épreuve de force. La poursuite de cette dernière dans le contexte récessif où entre aujourd'hui l'économie mondiale pourrait bien ne pas être aussi facilement digérée. Le Brésil apparaît comme le pays clé dans le bras de fer qui oppose créanciers et débiteurs à l'échelle mondiale : non seulement parce qu'il détient le record de la dette (1 06 milliards de dollars !), mais aussi parce que l'instabilité politique consécutive à la sortie des militaires du devant de la scène laisse ouverts bon nombre de scénarios pour l'avenir ; même si le Brésil rentre maintenant dans le rang en commençant à verser les intérêts en retard.

D

E l'euphorie a la dépression , tions de rue avait déplacé fortement vers puis a l'euphorie, puis au dé- la gauche le centre de gravité du jeu sespoir : l'observateur étranger politique. et bien des militants des ne peut manquer de s'étonner devant la mouvements populaires attendaient de brutalité des fluctuations de l'opinion Tancredo un changement de politique publique brésilienne depuis 1984. Le radical. cycle a commencé lorsqu'un gigantes- C'est alors que la maladie et la mort que mouvement populaire a bousculé le du nouveau président jetèrent la jeu des tractations engagé entre les consternation dans le pays, d ·autant que militaires (résolus a passer la main tant son successeur. le vice-président Sarlïllègimitè de leur pouvoir devenait ney, est une des plus sinistres figures politiquement ingèrable) et les politi- d'une scène politique pourtant bien ciens civils de droite. Lancé par l'oppo- fournie en la matière : pilier de toujours sition de gauche a la fin de 1984, le du régime militaire. rimailleur médiocre mouvement pour les << direrasjâ )) ( élec- et latifundiaire richissime de l'Etat du tions directes tout de suite pour la Maranhao. un des plus pauvres du succession présidentielle du général Nordeste brésilien. Figueiredo) n'atteint pas son objectif: Appuyé sur une majorité hétérole politicien de centre-droit. Tancredo clite. coalition du Front libéral et du Neves, fut élu en janvier 1985 par un PMDB. allant de la droite libérale de collège électoral restreint où seuls les Sao Paulo et Minas Gerais, a la gauche députés du PT s'abstinrent. Mais l'am- y compris les PC (PC B pro-soviétique, pleur inégalée jusqu 'alors des manifesta- PC do B pro-albanais). mais sans le

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POT de Brizola ni le PT, Sarney a gouverné à vue pendant un an, retardant toute décision importante sur les points essentiels à l'ordre du jour : la réforme agraire , la réforme du Code du travail, la question de la dette, la politique économique. Mais l'aggravation des tensions pour le partage salaires/profits, provoquée par le renforcement continu des syndicats ouvriers (et principalement de la CUT, dirigée par des militants du PT) et l'essor des luttes ouvrières en 1984 et 1985, a entraîné une poussée inflationniste incontrôlable. A l'approche des élections législatives de novembre 1986. le gouvernement ne pouvait laisser pourrir la situation, il promulguait en février de l'année dernière un plan de blocage des prix et des salaires, le plan Cruzado (du nom de la nouvelle monnaie qui remplace désormais le cruzeiro). L'échec du plan Cruzado

Ce plan était présenté comme l'antithèse des plans traditionnellement préconisés par le FMI (d'où J'appelation de plan << hétérodoxe ,, que lui attribuèrent ses concepteurs). En effet, au lieu de rechercher un ajustement par le bas, en bloquant les salaires, en réduisant le déficit public et en accroissant l'effort d'exportation pour payer la dette, le plan Cruzado recherchait un ajustement par le haut : casser les reins des anticipations inflationnistes par un blocage très strict des prix , en maintenant le niveau des salaires réels, donc sans provoquer de récession. Cette optique plutôt keynésienne diffère donc profondément des recettes du FMI, d'autant plus que le gouvernement s'appuyait sur la mobilisation populaire pour faire respecter le blocage des prix. Aussi une vague d'enthousiasme s'empare du pays et la popularité du président Sarney remonte spectaculairement. L'inflation qui avait atteint 250 % en 1985 , redescend au-dessous de 1 5 % en rythme annuel pour les six premiers mois de l'application du plan. En même temps, alors que les syndicats avaient prédit une baisse du pouvoir d'achat ouvrier à cause des mécanismes de blocage des salaires - lesquels ne devaient pas bouger avant que l'indice des prix n'aie grimpé de 20 %, seuil à partir duquel seulement était prévu un rattrapage - , c'est le phénomène inverse qui se produit : le blocage est intervenu en fait à un moment où les salaires avaient sans doute " pris de l'avance •• sur les prix. Comme, d'autre part, les Brésiliens, quelque peu incrédules devant la stabilité des prix, ont liquidé massivement leur épargne pour consommer. l'explosion de la demande a accentué encore la reprise économique qui était déjà engagée ; la poursuite de l'accroissement du niveau d 'emploi ( + 13,4 % en 1985) augmentait à son tour la masse salariale, ce qui entretenait la croissance. En ce sens. on a pu écrire que « /'ensemble de la logique économique de la nouvelle république tend ci permetrre une évolwion paralléle de la productMté du travail et des salaires dans une logique fordiste 1 ». C'est bien en effet l'idée sous-jacente, cliché du bon sens réformiste : puisque le Brésil a su conquérir une base industrielle sans équivalent dans les pays du tiers monde. pourquoi donc ne pas s'en servir pour répondre aux besoins de la population, donc rencentrer la croissance sur l'extension du marché intérieur, au lieu de poursuivre la concentration du revenu et l'extorsion de richesses que constitue le service de la dette extérieure ?

Le gouvernement a su habilement profiter des premiers succès du plan Cruzado pour engranger des résultats électoraux tout à fait inespérés en novembre 1986 : une majorité absolue de députés à la constituante et la quasi-totalité des postes de gouverneurs d'Etat reviennent au PMDB. Mais << l'état de gràce » de cette nouvelle majorité n'aura pas duré plus d'une journée : le lendemain même des élections le plan << Cruzado JI " opérait un revirement brutal, avec la libération des prix de cinq cents produits de base et la flambée des taux d'intérêts. annonciatrice d'une politique récessive. Cette véritable douche froide a suscité un mécontentement qui va croissant depuis lors. dans un contexte de polarisation sociale et de renforcement si multanè des organisations populaires combatives -la CUT, la CONTAG (syndicat des travailleurs agricoles) . le PT, le POT de Brizola, les Communautés de base de l'Eglise- et de la réaction - notamment des propriétaires terriens , dont l'UDF (Union de défense rurale) a organisé récemment une puissante manifestation à Brasilia. Des multiples goulots d'étranglement ....

L'examen des causes de l'échec du plan Cruzado est hautement instructif parce qu'il révèle la profondeur des blocages qui rendent actuellement chimérique le projet de passage du capitalisme brésilien à un « régime d'accumulation fordiste >> inspiré de ceux qui ont prévalu au centre après la Seconde guerre mondiale. Avant d'examiner la question décisive des régimes d'accumulation qu'a connus et que recherche le capitalisme brésilien, on va analyser les trois causes essentielles de l'échec du plan Cruzado : l'offre, les profits, la dette.

L'insuffisance de l'offre de produits industriels et alimentaires est le facteur le plus souvent cité pour expliquer l'échec du plan Cruzado. Cet échec s'est manifesté en effet au bout de quelques mois par l'apparition. puis la généralisation , de pénuries de biens de consommation essentiels (viande, lait, lessive. etc.). Les capacités de production existant début 1 986 ne semblent pas avoir été en mesure de satisfaire la demande solvable nouvelle créée par la liquidation de l'épargne des ménages et l'augmentation de l'emploi. Ainsi les ventes de biens de consommation durables progressent de 15,1 % en 1985 et continuent sur la lancée en 1986, alors qu'au cours des années précédentes l'investissement avait connu une chute durable (que la reprise initiée en 1984 n'avait pas interrompue ").

Taux de croissance de la production industrielle Bien s Biens de cons. d' éauioement durables 1976-80 + 2.6 + 11.5 198 1 - 17.9 + 25.2 1982 - 13.4 + 7.8 1983 - 19.1 J.5 1984 + 12.8 4.5 1985 + 12.J + 15.1 Source . J. Canier-Bressoll. arlicll:' cité.

Malgré l'apparition de ces évidents déséquilibres entre l'offre et la demande, le gouvernement décidait de tenir le blocage officiel des prix jusqu'aux élections: c'était donner libre cours aux déchaînements spéculatifs et au marché noir. Le PMDB a mené une campagne contre les patrons et les gros électeurs qui avaient cherché à saboter le plan en stockant et en spéculant. pariant sur l'impossibilité de maintenir le blocage des prix : campagne largement démagogique non seulement parce que les seules mesures de réquisition prises contre quelques spéculateurs furent ridiculement symboliques, mais aussi parce qu'elle visait à dissimuler les erreurs patentes de politique économique.

C'est en effet beaucoup moins un manque de sens civique qu'une perspective de bénéfices bien insuffisante qui expliquait le peu d'enthousiasme des capitalistes brésiliens à relancer l'investissement et l'offre de produits de consommation. Quand on veut gérer une économie capitaliste. même dans un " NPI " ·\ il faut savoir que pour

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fil ires tOMME Moi l'f~ VÏ€u>C ~ amener les capitalistes à investir. il ne suffit pas de relancer la demande solvable. encore faut-il que l'offre correspondante soit suffisamment profitable. Les keynesiens (" heterodoxes >> par les temps qui courent) pensent surtout au premier aspect. et les liberaux orthodoxes au second. mais les deux sont necessaires pour la bonne sante capitaliste. Des profits oubliés ...

Apres une annee 1985 marquee par de nombreux conflits sociaux sur les questions salariales - les travailleurs voulant recuperer les pertes subies durant la recession de 1981-1983 et renforçant considerablement leurs organisations syndicales - le pouvoir esperait profiter du consensus entourant le plan Cruzado pour negocier un " pacte social >> avec les deux confederations syndicales CUT et CGT. Mais la CUT n'entendait pas se lier les mains avec les projets gouvernementaux dans une periode ou la pression de la classe ouvrirere represente le facteur cie pour avancer. Dans la periode euphorique de 1986. alors que la croissance economique atteint 9% (et 12% pour l'industrie). les salaires reels augmentent de 20 %. « Les entreprises qui \'eulellf //Wintenir leurs pro.flts doil•ent tricher al'ec le blocage des prix ou organiser la pénurie •. >> Il est difficile de savoir si celle-ci provient surtout des goulots d'etranglement à la production ou de l'insuffisance des profits à la vente. mais les deux causes ont certainement joue. Resultat : les patrons sont restes dans une prudente expectative. et le taux d'investissement rapporte au PIB n'a pratiquement jamais ete aussi faible ( 16 % en 1986. beaucoup plus faible qu'au pire moment de la recession iNVEsrJss~z. ! 1981-1983). Même en tournant à 100% de leurs capacites de production. les industriels bresiliens n'anticipent pas des hausses de profit suffisantes pour debloquer 1 'investissement. .. . Et le retour en force de la dette

Les extraordinaires performances bresiliennes à l'exportation en 1984 et 1985 avaient surpris tout le monde y compris les principaux interesses. Avec la conjonction simultanee de la baisse des prix du petrole (dont le Bres il est importateur). de la hausse du dollar (qui facilitait les ventes sur le marche americain) et de la chute des investissements. surtout publics (une bonne partie des equipements modernes doivent encore être importes), le solde commercial est passe de 0,8 milliard de dollars en 1982 à plus de 13 milliards en 1984 et 1985 ! Seuls la RFA et le Japon faisaient mieux ! Ces sucees avaient rendu confiance aux milieux financiers internationaux qui avaient accepte quelques amenagements pour le service de la dette. Aussi ce dernier etait-il considere comme un probleme reglè : lors du lancement du plan Cruzado. aucune allusion aux contraintes imposees par la dette n'avait ete faite. Or, même relativement aux dimensions de l'economie bresilienne, une dette exterieure de 106 milliards de dollars est un poids gigantesque : plus de 50 % du PIB, 4 fois le montant annuel des exportations ! Le seul paiement des interêts representait 38 % du montant des exportations en 1985.

Dans le con tex te de tension extrême sur l'offre decrit ci-dessus. la consommation interieure en expansion a absorbe une grande partie des pro-

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duits auparavant destinés a l'exportation. Les recettes d'exportation baissent (22.4 milliards en 1986 contre 25.6 en 1985 ). En même temps les importations demeurent a peu près stables. L'excèdent commercial chute de 12.5 a 9,5 milliards de dollars et pourrait tomber encore a 7 milliards en 1987. La question du financement du service de la dette resurgit alors avec une violence extrême, et accroît encore les tensions inflationnistes déja vives sous l'apparence du blocage des prix.

Les rapports entre accélération de l'inflation et ponction dûe au service de la dette ne se résument pas a l'image habituelle de la « planche a billets )) que fait tourner l'Etat pour faire face aux échéances. d'autres processus jouent probablement aussi. parmi lesquels on peut citer, suivant Pierre Salama, « l'épargne forcée " consécutive a l'accroissement des ex ports (mais. il importe de l'ajouter. sans contrepartie en importation): mais aussi l'aggravation des tensions sur le partage salaires/profits provoquée par la ponction extérieure : les mécanismes exacts en restent encore largement a éclaircir.

Quoi qu'il en soit, il n'y a guère de doute que l'expansion du marché intérieur a un rythme de plus de 15 'X. est totalement contradictoire avec la stabilisation de l'inflation et le maintien du service de la dette. Le gouvernement brésilien a tiré de ce constat une triple conclusion : il a successivement tenté de bloquer l'expansion intérieure (plans Cruzado Il et Ill. avec des hausses de la fiscalité et surtout des taux d'intérêt qui ont atteint début 1987 des niveaux proprement affolants) ; libéré les prix (jusqu ·a un nouveau blocage. cette fois de courte durée. de mai a août 1987) et donc renoué avec une inflation a 3 chiffres, puis finalement décidé de suspendre provisoirement le service de la dette. Un triple aveu d'échec de sa stratégie qui visait a payer la dette par la croissance. Le moratoire décrété provisoirement en février 1987. loin de signer une quelconque volonté politique de remise en cause des exigences du système financier international. n'était qu'une manœuvre dilatoire destinée a marquer la réorientation vers des mesures beaucoup plus classiques : le ministre des Finances. Rinaro. dut céder la place pour concrétiser ce tournant. La politique économique récessive actuellement menée (les taux d'intérêts réels dépassent 40 % par an ! ) renoue avec les recettes orthodoxes préconisées par le FMI et sanctionne un glissement du fluctuant rapport de forces internes vers la droite la plus traditionnelle. et une marginalisation des secteurs réformistes au sein de la coalition au pouvoir. Le nouveau ministre des Finances annonçait récemment au Financia/ Times que le Brésil allait faire appel à de nouveaux crédits et tirer sur ses réserves pour payer les intérêts en retard. et qu'il souhaitait parvenir au plus tard avant Noël a un accord avec le FMI .

L'échec du projet réformiste " fordi ste,, est d'autant plus exemplaire qu'il se produit dans le pays du tiers monde qui semblait le plus prédisposé a le voir réussir : la situation de crise actuelle ne doit pas faire oublier les exceptionnelles performances accomplies par le Brésil en matière d'industrialisation et de croissance jusqu'en 1980. Il faut revenir sur le régime d'accumulation qui a permis cette croissance afin de comprendre sa crise et l'échec actuel de la recherche d'un nouveau régime. L'industrialisation sans le développement

De 1969 a 1980 le Brésil a vu sa production industrielle croître a un rythme supérieur a 10 % par an : le PI B par habitant est passé de 220 dollars en 1965 a 1 579 dollars en 1985: le pays gagne le titre de " nouveau pays industrialisé "· Cette appellation a êtê décernée bien a tort. car tous les indices du sous-développement demeurent : proportion élevée d'actifs agricoles ( 30 %) ; faible niveau des salaires ruraux et urbains a cause de la persistance d'une énorme masse de prolétaires sous-employés (l'«armêe de réserve ,, ) à la campagne ou dans les favelas qui continuent du pulluler; inégalités sociales fantastiques et s'aggravant ; forte présence de l'Etat dans l'économie 5 : dépendance de l'étranger dans le domaine technologique et scientifique et pour les biens d'équipement : exclusion de fait du système monétaire international (le Cruzado n'est pas une " vraie ,, monnaie puisqu'indexée sur le dollar).

Il n'est reste pas moins qu'une puissante base industrielle a êtê construite en suivant une dynamique bien précise. celle d'un régime d'accumulation « excluant ,, 6 • Sa structure tri-sectorielle est bien connue : un secteur de biens de consommation de base relativement peu dynamique et contrôlé par le capital local ; un secteur de biens de consommation durable (auto. lV. électroménager. .. ) contrôlé par des filiales multinationales mais produisant principalement pour le marché brésilien ; un secteur de biens intermédiaires (sidérurgie, chimie. énergie) constitué d'entreprises publiques. L'articulation mise en place au milieu des années soixante entre les divers secteurs est alors schématiquement la suivante : le

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secteur des biens durables produit à destination des couches privilégiées, en utilisant une main-d'œuvre bon marché récemment " libérée ,, par l'agriculture (sous l'effet de la concentration croissante de la propriété de la terre. et de l'orientation vers l'agriculture d'exportation plus capitalistique) : la concentration croissante des revenus au profit des 15 a 20 % les plus riches. rendue possible grace à la dictature militaire. dynamise la demande de ce type de biens (que des économistes brésiliens ont ainsi appelé « biens de luxe ,, ). L'Etat intervient massivement a la fois en étouffant toute activité autonome du mouvement ouvrier. en assurant la fourniture des infrastructures et des biens intermédiaires a bas coûts (au prix de forts déficits des entreprises publiques) et en favorisant l'essor d'une industrie locale de biens d'équipement afin de limiter le déficit du commerce extérieur. Les industries de biens de consommation courants sont confrontées a une demande moins dynamique mais cependant croissante du fait des créations d'emplois industriels dans les deux autres secteurs. Ce régime d'accumulation autorise ainsi une croissance rapide mais qui se heurte dès la moitié des années soixante-dix à deux contradictions majeures : /"afflux dïmportarions de biens d'équipemellf induit par la croissance tend a déséquilibrer structurellement le commerce extérieur. que le premier choc pétrolier déstabilise complètement : /"aggrara!ion des inégalilés sociales tend à dépasser le seuil politiquement tolèrable. d'autant que le mouvement populaire commence a se réorganiser. La part. dans le revenu national. des 50 % les plus pauvres chutede 17,4 'X,en 1960 a 14,9 % en 1970 et 12,6% en 1980: pour les 10 % les plus riches. cette part augmente de 39.6% a 47.7 % puis 50.9 % pour les mêmes dates. Le salaire minimum voit son pouvoir d'achat divisé par deux entre 1960 et 1985 (cf. graphique).

Ouvrons ici une parenthèse théorique : bien que certaines catégories d'emplois ouvriers, essentiellement dans les filiales de multinationales et les entreprises publiques. aient bènêficiè de salaires plus êlevês et en augmentation (irrégulière) jusqu'en 1980. cela n'a pas donné lieu a une croissance massive du pouvoir d'achat ouvrier. ni a la formation d'une artistocratie ouvrière distincte de la masse des salariés 7• En 1980, on compte 50 voitures pour 1 000 habitants. et 1 2 1 téléviseurs : un doublement par rapport a 1970. mais une diffusion encore três loin d'être générale ! On peut d'ailleurs se demander comme certains auteurs, tels A. Liepietz ou C. Ominami 8 , ont cru pouvoir parler de « fordisme pêriphèrique )) a propos d'un régime d'accumulation qui tirait au contraire toute sa dynamique de sa capacité à exclure de plus en plus profondément les travailleurs des " fruits de la croissance ,, (pour répandre un terme en vogue dans la France des années soixante). Si l'on peut parler de « régulation ,, dans un pays comme le Brésil (ce qui semble douteux à moins de donner à ce terme un sens tellement vague qu ï 1 perd tout contenu). ce n'est en tout cas pas d'une " régulation fordiste ,, même périphérique qu'il s'agit. ..

Déficit commercial et déficit de légitimité poussent les militaires à réorganiser au milieu des années soixante leur dispositif dans deux directions : renouveler les politiques de substitution d'importations et promouvoir les ex -portations de façon inégalée jusqu'alors; accorder un début de libéralisation politique ( abertura) . La montée de l'endettement à la charnière de deux régimes d'accumulation

A partir de 1980, le Brésil. comme de nombreux autres pays dominés, entre dans une phase de turbulence économique après avoir pendant six ans vécu dans l'euphorie du crédit facile et des pétrodollars à bon marchê : mais presque seul il a mis à profit ces années pour tenter de jeter les bases d'un nouveau régime d'accumulation. Le montant de la dette brésilienne double entre 1975 et 1985, atteignant 106 milliards de dollars: mais cet endettement. rendu nécessaire pour financer le déficit du commerce extérieur. a pu être utilisé a des investissements productifs économiseurs d'importations. Au contraire du Chili. du Mexique ou de l'Argentine, les militaires brésiliens au pouvoir ont toujours conservé une réglementation três stricte et un contrôle draconien des changes : en outre, les barrières protectionnistes ainsi que la taille du marché intêrieur offraient aux investisseurs des opportunités plus lucratives dans l'investissement productif que dans les placements financiers à l'étranger. La fuite des capitaux a donc ètè d'une ampleur relativement faible au Brésil par rapport aux autres grands pays d'Amérique latine (voir tableau ci-après). On estime ainsi que s'il n'y avait pas eu de fuite des capitaux la dette extérieure brésilienne serait de 92 milliards de dollars fin 1985 au lieu de 106 : pour l'Argentine au contraire la dette de 50 milliards a entièrement servi à alimenter la fuite des capitaux !

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Par une politique très systématique de substitutions des importations (les plans " pro-alcool , et informatique en sont les exemp les les plus connus) et de promotion des exportations notamment de produits agricoles. d'armement...). le Brésil devient pour la première fois une grande puissance exportatrice. et réussit a porter son taux de couverture du commerce de produits manufacturés de 54 ,2% en 1975 à 180.6 'X, en 1982.

Dette extérieure brute fin 1985 (en milliards de $) EtTective Sans fliite des capita ux Argen ti ne 50 1 Bres il \06 9~ Me xique 97 1 ~ Venewela .1 1 - 12 Souree: World Financial Markets. 111111'.1 f<J86. ci le t>ar P. Salwna. 11 Dollarisation el IHiJ(irod(/_Yie en ,r-lnl(;r hJIW i<llill e "· rel'ue Tiers-Monde. ialll'ier-1/ta /'\ IV81

A la fin des années soixante-dix , le processus d'endettement s'accélère : pour pouvoir financer la réorientation du régime d'accumulation vers les débouchés extérieurs (afin de payer le service de la dette). il faut s'endetter sans cesse davantage. Mais, bien que l'efficacité de cette politique soit incontestable, elle rend le Brésil sans cesse plus dépendant de la conjoncture externe. Le second choc pétrolier et surtout le renversement de la politique monétaire américaine en 1979 prennent donc de plein fouet un pays qui avait relativement moins souffert après le premier choc pétrolier. L'envolée des taux d ïntèrèt donne naissance a un phénomène classique de boule de neige. ou d' « autonomisation de la dette" 9 : il faut s'endetter davantage pour payer les intérêts de la dette passée. Mais on ne peut plus simultanément payer le service de la dette et acheter des machines a l'étranger de 1980 a 1985 , les importations s'effondrent. au rythme extravagan t de - 9 % par an. alors que les exportations continuent à croître ( + 6.6 par an). La ponction de l'extérieur atteint 5 % du PlB par an.

Taux de coul'erture du commerce extérieur de produits manufacturés

19 70 1975 19 78 \982

-l0.2 ":, 54.2 ":, 91 ", 180.6 "., Sou rce: FG 1 -/ BGE. cil( par /'. Sa/a!llil. an cil(

L'accélératio n de l'inflation . on l'a vu. s'ensuit inévitablement. ainsi qu 'un ralentissement des flux d'investissements étrangers. D'où l'immédiate en -trée en crise (à peine s'était-il mis en place) de ce régime d'accumulation tourné vers l'insertion internationale : crise aggravée par les conséquences du (( tout a l'exportation )) et du plan pro-alcool (plantations de canne à sucre) sur l'approvisionnement en denrées alimentaires de base (riz , haricots. maïs). qui devient de plus en plus insuffisant. L'heure était venue pour les militaires de passer la main et de laisser les civils se débrouiller avec une économie à la puissance impressionnante mais démunie de toute cohérence interne. On sait ce qu ïl advient du projet réformiste « fordiste ,, incarné par l'expérience des deux premières années de la " Nova Republica ,, 10 • Après avoir connu le " miracle " grace à un régime d'accumulation " excluant "· puis avoir infléchi celui -ci vers une insertion massive dans le marché mondial. puis essayé de relancer une croissance plus autocentrèe et fondée sur l'intégration à la consommation marchande d'une fraction beaucoup plus massive de la population ( 30 millions de nouveaux consommateurs. se vantait Sarney). la bourgeoisie brésilienne se trouve - provisoirement - démunie de projet économique et social à moyen terme. La gestion de l'inflation de la dette et ses relations avec les banquiers internationaux semblent constituer 1 'essentiel des préoccupations de l'actuel ministre des Finances. Bresser Pereira. La période actuelle est marquée par l'incertitude qui règne sur l'avenir immédiat du président Sarney : ce dernier. soutenu par la droite. voudrait bien mener son mandat jusqu 'à 1990, alors que la gauche du PMDB et l'opposition veulent que 1 'Assemblée constituante actuellement réunie convoque dès 1988 des élections directes pour la présidence de la république. Quatre questions clés

La campagne électorale risque donc d'être longue. Les forces révolutionnaires regroupées dans le PT disposent d'une occasion propice à montrer que leurs propositions seules permettent de sortir le pays de l'impasse actuelle. Un programme économique cohérent rompant avec la logique de subordination aux impératifs de mise en valeur du capital - national ou étranger - ne pourra éluder quatre questions clés : - Le moratoire. partiel ou total, du paiement de la dette ; i 1 n'est certainement pas souhaitable pour le Brésil de décréter unilatéralement et sans préalable la non-reconnaissance pure et simple de la dette ; le coùt économique d'une rupture des relations financières et commerciales avec le centre serait très élevé , et le profit politique par conséquent fort aléatoire. Mais il est en revanche indispensable de soumettre les conditions du service de la dette à des limites très strictes et clairement affichées. La volonté politique, la concertation avec les autres pays débiteurs et la mobilisation populaire sont à cet égard infiniment plus productifs que les négociations secrètes de couloir avec le FMI ou le Club de Paris dans l'espoir d'obtenir une réduction de 1/8 de point du " spread " ... 11 • L'affichage d'une limite supérieure au service de la dette. du style de 10 % des exportations dècrètè (mais non respecté) par le président péruvien. Garcia, permet de s'affranchir en partie de l'influence des taux d'intérêts internationaux ou des mesures protectionnistes prises par les USA contre les exportations issues d'Amérique latine. - La réforme agraire: c'est une condition sine qua non pour dynamiser l'offre de produits alimentaires et inverser l'orientation de l'agriculture à outrance

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vers l'exportation. Mais c'est surtout le moyen de trancher la question explosive des conflits pour la terre, qui opposent en permanence les posseiros (paysans sans titre de propriété) et les speculateurs et propriétaires fonciers. La grande leçon des débuts de la Nova Républica à cet égard, c'est que la bourgeoisie bresilienne, confrontee à un mouvement ouvrier combatif, n'a pas la force politique d'imposer aux latifundiaires une véritable réforme agraire ; qui serait décisive comme le montre les cas de Corée du Sud et de Taïwan, pour enclencher une croissance plus équilibrée du marché intérieur. Désormais, seul le mouvement ouvrier peut prétendre offrir, à travers une alliance avec le prolétariat rural. la perspective d'une véritable redistribution des terres, qui prendrait alors un tout autre contenu social. - La redistribution des revenus : aucune solution aux problèmes du pays ne pourra être apportée en poursuivant l'obscure et indefinie concentration des revenus et des richesses au profit d'une minorité. Le salaire minimum, la Sécurité sociale (dont le niveau est dérisoire), et la législation du travail (héritée de la dictature de Vargas dans les années trente, elle limite considérablement l'autonomie d'action des syndicats et donne des droits exorbitants à l'Etat et au patronat) devraient être révisés fondamentalement en ce sens. La fiscalité devrait être profondément réformée, pour laisser une place un peu moins marginale à l'impôt direct (qui, massivement fraudé, ne représente que 18 % des recettes publiques contre 41 % dans la moyenne des pays développés). Mais de simples mesures redistributives ne sauraient permettre à elles-seules de résoudre les problèmes du developpement : c'est tout l'appareil de production qui a ete bâti en vue de la satisfaction des besoins des couches privilégiées, et qui s'est montré fondamentalement incapable de répondre à l'extension de la demande solvable des plus larges secteurs de la société. - La réorientation des priorités de la croissance : comme dans tous les pays, surtout du tiers monde, les chiffres moyens n'ont guère de sens tant les inégalités sont fortes ; mais un pays ou l'apport journalier en calories par habitant est de 2 633 ( 3 600 pour les Français) 11 , ou il n'y a qu'un médecin pour 1 300 habitants ( 460 en France), et ou 35% des enfants d'une classe d'âge atteint le secondaire (90% en France), un tel pays a d'autres priorités à satisfaire que de produire des fours à micro-ondes pour des cadres supérieurs. C'est bien d'une profonde réorientation de tout son système économique qu'a besoin le Brésil s'il veut éviter l'enfon-

Indice : juillet 1940 = 1 00

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. ....,...,.

cement dans une crise de décomposition sociale profonde qui risquerait d'annuler les acquis, déformés, limités, mais réels, des deux decennies passés.

Michel Dupont

1. J. Cartier-Bresson. " Le plan Cruzado et l'hétérodoxie économique "· revue Tiers Mr111de.

janvier-mars 198 7.

2. Le ratio investi ssements bruts/ Pl B passe de 21.2 'X, en 198 1 et 1982 a 16.9 'X, en 1983.

16.4 ï{, en 1984 et 15 ï{, en 1985 .

3. NPI : nouveau pays industrialisé. appellation utilisée par la Banque mondiale pour désigner la Corée du Sud. Taïwan. Singapour.

Hong-Kong. le Mexique et le Brésil.

4. L E.Yptllrsion. " Brésil : la puissance dans la ruine "· 6-19 mars 1987.

5. Ct f'Erat surdere/opfle. de P. Sala ma et

G.Mathias. éd. Maspero.

6. " Régime d'accumulation " désigne la fàçon dont s'articule la croissance des diverses parties du systeme productif (agriculture. et sections 1. Il et III de l'industrie) en relation avec la dynamique de leurs débouchés (consommation de base. consommation de biens durables.

consommation de biens intermédiaires. investissements. exportations).

7. J. Humphrey ( Condiçao opet<tria e Jura de classes 110 Erosif. éd Vozes. 1985 ) montre au contraire que les politiques patronales de gestion de la main-d'œuvre dans J'automobile développent la rotation à outrance. par licenciement systématique de J'ouvrier après un ou deux ans

VIENT DE

PARAITRE

En vente à la librairie

La Brèche

Un pays de plus en plus rie des citoyens de plus en plus pauvres ... d'ancienneté. et qu'une forte mobilité ouvrière existe entre Je secteur " moderne " et le secteur des biens de consommation courante. voi re le non-salariat.

8. A. Lipietz. Le Tiers Mondr rt srs mirages. La Découverte 1986 : Carlos Ominami . Le Tiers Mo1rde dans la crisr. La Découverte. 198 7. On peut remarquer que Ominami se contredit d'ailleurs Jui-méme puisqu'il parle (p. 15 1) du or .fondement dr fa reUSSi/t' du modè/r brésilien. fa croissc!lrcr plus/iir!e de la produuirité par rapf!Or/ m1.\' salaires réels ... "· J'exacte antithèse du " fordisme "·

9. Ct.' P. Salama. " Industrialisation-désindustrial isation. un tournant "· lnwecor n° 237 .

1 O. Il ne semble gue re convaincant à cet égard de rejeter. comme 1. Sachs dans le Monde diplomatique de juin 1987. que •< l'optitJII r~làrmiste dr croissance arre tl/If' redistribution réelle conrinue d'èlt·r possible '' : l'expérience du plan Cruzado a bien été tentée et s'est révélée non seulement "polililfuemrnt dèlicarr "· comme le dit Sachs. mais bel et bien ingérable par le capitalisme brésilien.

1 1. Le spread est le taux dïntèrét qu'on ajoute au taux de base (généralement le Libor britannique) pour calculer le taux dù sur le capital emprunté : il dépend de la perception qu'ont les mi lieux financiers du " risque .. associé a la créance (c'est-a-dire: Je spread est d'autant plus fort que l'inquiétude est grande ).

12. Source : Banque mondiale Les dessins de Plantu sont extraits du recueil Lrs cours du caourcltouc souttrop élastiques, éd. La Découverte/ le Mo/1{/e.

. . cahiers de l' :::• Association d'étude des Réalités fnstitutionnelles et J>olitiques MUTATIONS

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