Au lendemain des élections européennes, qui avaient marqué une percée importante du mouvement nationaliste révolutionnaire derrière
Herri Batasuna (liste nationale et élection d'un député), les attentats de
Barcelone au supermarché Hipercor sont apparus incompréhensibles et scandaleux. Il n'est évidemment pas question de hurler avec les loups, comme se sont hâtés de le faire certains en France et dans l'Etat espagnol, et d'emboîter le pas au PSOE qui refuse de considérer le problème national basque et ne voit de solution que dans la répression.
En revanche, il est nécessaire d'ouvrir une discussion afin de comprendre et critiquer les choix et cibles de l'ET A. C'est pour cela que nous publions cet article, élaboré à partir des réflexions et textes de nos camarades de
Pays Basque
Réflexions
la LKI d'Euskadi.
Al faut commencer par rappeler que, suite à l'attentat de Barcelone, les seuls à s'être prononcés clairement de façon critique sont les « indépendants '' d'Herri Batasuna (l'aile la plus critique de l'ET A). la déclaration de Txema Montera, tête de liste de HB et aujourd ' hui député au Parlement européen, avait un ton inhabituel :
(( Je pense que lorsque l'on place une bombe dans un supermarché er qu 'en plus I'ETA parr du principe de la méchanceTé inrrinséque de la police el des capiTalisTes, qui ne feronT pas ou feronT l'impossible pour éviter /'éPacuarion des lieux, le résultaT esT prévisible. ( ... ) Il esT juste de faire une critique énergique. Je pense que dans le champs de la gauche a bert:: ale la condamnation n 'a pas sa place, elle n ·a qu'un sens moral er est surtout in~[ficace. La criTique, elle, a sa place, ( ... ) [l'attentat] ne bén~ftcie pas à Herri Batasuna, je n 'arril'e pas à comprendre la raison de cette campagne de bombes en C ara/agne. »
Mais les organisations qui intègrent ce que l'on appelle les « pouvoirs de fait ,, (le parti HASI, notamment, directement lié à l'ETA-fàcticos) ne se sont pas prononcées. Ce qui semble indiquer que le consensus régne parmi ses membres. Mais le rôle leader de l'ET A pourrait se voir contesté au sein de HB, si elle persiste dans son attitude militaire, et ce dans les franges larges de la
Cecilia GARMENDIA coalition, politiquement inorganisées (non liées à HASI). Une critique révolutionnaire
Nous sommes convaincus que l'ETA ne voulait pas du prix humain d'un tel attentat mais, comme le dit bien Montera, au regard de l'attitude de la police espagnole et des enjeux politiques, c'était prévisible. Mais il faut centrer la critique du point de vue de 1 'éthique révolutionnaire. Il faut mettre en question ce type d'actions qui entraînent de tels risques ; elles deviennent trop fréquentes et impliquent une marge d'erreur importante. C'est le cas des attentats avec des voitures piégées.
Pour mémoire, rappelons que l'IRA irlandaise avait employé ce type de procédés dans les années soixante-dix, contre l'armée anglaise qui occupait des quartiers populaires d'Irlande du Nord et contre certains objectifs économiques. Elle aussi prévenait avant les explosions. Mais, quelques mois après avoir entamé cette tactique, ses dirigeants expliquaient : (<Nous ne det•ons pas courir le risque de prol'Oquer la mort de civils, méme si c'esT la police qui provoque ce danger en s'abstenant de communiquer nos alertes à la bombe. 11
LKI : Liga Komunista Iraultzaldea. Section d'Euskadi de la LCR (section de l'Etat espagnol de la IV' Internationale). HB : Herri Batasuna. Coalition nationaliste revolutionnaire basque qui reprend les revendications historiques de l'ET A. HB a plusieurs deputes et conseillers elus. qui cependant ne siegent pas dans les instances nationales. HB a atteint 18 'X. aux dernieres legislatives en Euskadi. C'est lors des elections europeennes que HB a presente une liste au niveau de l'Etat espagnol. soutenue par nos camarades de la LCR et du Mouvement communiste (MC), ainsi que par des organisations nationalistes catalanes. HASI : principale composante organisee de la coalition Herri Batasuna. plus directement liee à l'ET A. PNV : Parti nationaliste basque. Organisation nationaliste bourgeoise basque. detenant la majorite dans les gouvernements autonomes d'Euskadi. Garaikoetchea : ancien president du PNV. ancien /endakari (gouverneur) d'Euskadi. il rompt avec cette organisation en 1986 pour former Euskal Alkartasuna. Cette scission se fait à partir d'un discours plus radical et nationaliste qui critique l'« espagnolisme ,, de la direction du PNV.
Autre exemple : en 197 3, l'IRA étend sa campagne militaire en Grande-Bretagne, mais en épargnant l'Ecosse et le pays de Galles, considérés comme des nations opprimées. L'IRA a continué de faire des erreurs, graves quelquefois, mais une telle autocritique montre une sensibilité profonde à ces problèmes.
Dans le cas des attentats de juin de l'ETA, il est évident que. même s'il y avait une volonté d'éviter des victimes directes. l'effet provoqué ne pouvait être avant tout qu'un climat de panique parmi la population civile. On peut donc se demander si tel n'était pas l'objectif. Utiliser la Catalogne pour pousser à la négociation ?
Le calcul qui guidait cette action était sans doute d'utiliser la Catalogne pour pousser à la négociation. Et ce, en fonction de certains considérants politiques ou logistiques du type : maintenir une psychose collective de la présence et de la puissance de l'ET A, créer parmi la population non basque un état d'esprit conduisant à penser : « La question basque doit être résolue tout de suite ... Il faut négocier pour y arriver ! ,,
Si tel était l'objectif, il semble reposer sur une mauvaise compréhension du projet du PSOE, et on ne peut que le critiquer politiquement. Il serait exagéré d'argumenter sur la base d'un « état de guerre ,, pour définir le stade actuel du conflit et la confusion ambiante. Mais, en outre, les forces révolutionnaires ne peuvent pas faire la guerre en utilisant les mêmes méthodes que les généraux ! Ceux-ci considèrent leurs troupes et le peuple comme de simples chiffres ou de la chair à canon. Les révolutionnaires doivent faire la guerre à l'Etat, en gagnant l'appui de tout le peuple et la solidarité des autres peuples (les exemples nicaraguayen et salvadorien i llustrent bien ce principe ! ).
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De plus, ce type d'action est engagé dans un pays, la Catalogne, qui subit aussi une oppression nationale semblable à celle de l'Euskadi. Si l'ET A a développé toute une campagne d'attentats contre 1 'Etat espagnol sur le territoire catalan, les raisons logistiques y sont pour beaucoup. Mais cela est contradictoire avec le respect dû à la lutte d'émancipation des pays catalans. Tous ces éléments montrent que l'autocritique faite par l'ET A est insuffisante.
La campagne de l'ET A en Catalogne semble partir de considérations sur l'imminence d'une négociation avec l'Etat espagnol pour renforcer la pression mi litaire. Depuis l'arrivée du PSOE au pouvoir, qui marque la fin de la période de la « transition démocratique ''· on peut déceler un changement dans la stratégie de 1 'ET A. Celle-ci est passée de l'accumulation de forces, avec comme objectif une issue révolutionnai re au problème basque (destruction du régime par des voies révolutionnaires pour atteindre l'indépendance nationale et le socialisme), à l'offre d'une « issue politique ,, négociée à court terme, dans le cadre de la Constitution et du régime actuels. Changement de stratégie ?
Ce tournant est provoqué par l'éloignement des perspectives révolutionnaires. L'ETA s'aperçoit que, malgré la poussée constante de l'influence électorale de Herri Batasuna, l'illégitimité des « réformes ,, en Euskadi et la crise de crédibilité du statut d'autonomie et du gouvernement basque, il n'y a pas eu de glissement à gauche dans la situation politique générale. C'est l'impasse. La radicalisation nationaliste est limitée par le recul du mouvement ouvrier et ne peut pas toute seule ouvrir une voie de sortie à la relation entre l'Euskadi et le gouvernement central. C'est ce qui expliquerait la proposition de négociation de l'ETA.
Mais le rapport de forces qui obligerait le gouvernement à négocier n'existe pas. Le pacte entre le PSOE et le PNV donne au gouvernement autonome une certaine stabilité politique. De plus, une partie des éléments critiques du PNV n'ont pas rejoint HB mais Garaikoetchea, qui a quitté le PNV avec un discours ,, radical ,, pour créer Euskal Alkartasuna (EA).
La collaboration du gouvernement français à la répression, avec les extraditions et la chasse aux réfugiés, a beaucoup réduit les capacités opérationnelles de l'ET A. Tandis que Gonzàlez se refuse à négocier. D'où une impasse dont l'ET A veut sortir rapidement afin de ne pas perdre l'initiative sur le terrain politique.
Pour notre part, nous pensons que le gouvernement ne négociera pas dans l'immédiat et qu'il vaudrait donc mieux engager une stratégie de résistance à plus long terme. sans illusions. Pourtant, cette année, lors des échéances électorales, HB a agi de façon plus souple et a modifié le message politique. HB n'a pas demandé le vote pour l'ET A (comme il l'avait fait au début de la transition). mais le vote pour les négociations, pour en finir avec la violence, pour obtenir la paix, etc. Et, lors de l'élection européenne, elle a présenté des listes nationales en coalition avec d'autres forces intégrant, outre la question nationale, des thémes politiques centraux de classe (chômage. jeunes. derniéres gréves, désarmement, etc.).
L'attentat de Barcelone a mis en cause ces avancées et réduit la crédibilité des organisations qui les ont appuyées, en Catalogne et dans le reste de l'Etat espagnol. C'est la voie, chére à HB pendant sa campagne, vers la constitution d'une véritable alternative à la gauche du PSOE qui est compromise et la solidarité qui en fait les frais !
C'est dans ce contexte qu'il faut placer le changement stratégique de I'ETA face à ce qu'elle analyse comme une impasse, fruit de la surestimation de la poussée nationaliste et des changements qu'elle pourrait entraîner, et du mépris de l'état réel du mouvement ouvrier. Les résultats négatifs
Les résultats politiques d'une telle tactique militaire se retournent en leur contraire. L'ETA mobilise l'opinion publique contre elle-même, et pas contre le gouvernement. Cette mobilisation, relayée par la campagne d'intoxication et de panique entretenue par le PSOE, renforce le refus de Gonzàles de négocier. Celui-ci va profiter de cette occasion pour aggraver la répression contre le peuple basque et accentuer sa campagne d'intoxication sur le problême national en général.
On ne peut pas spéculer sur l'évolution future de I'ETA. Va-t-elle abaisser encore les termes de l'offre de négociation (ne fût-ce que pour donner de l'oxygéne aux réfugiés et aux emprisonnés) ? Va-t-elle repenser sa stratégie politique générale (abandonnant l'idée de négociations dans le court terme et se posant le probléme en terme de rupture révolutionnaire) ?
En tout cas, les attentats de juin 198 7 prouvent les limites du tournant politique de ces deux derniéres années. L'attitude de certains secteurs d'Herri Batasuna laisse espérer que le débat s'ouvrira dans les rangs du mouvement nationaliste révolutionnaire. C'est l'intérêt du mouvement nationaliste et de la lutte des révolutionnaires dans l'Etat espagnol.
Cecilia Garmendia Les illustrations de cet article sont des photos de la campagne électorale en Euskadi.
Dernière minute ... Des rumeurs circulent sur l'ouverture d'hypothétiques discussions entre le gouvernement espagnol et la direction de l'ET A. La France, I'Eiysée en l'occurrence, laisse courir le bruit sur son rôle d'intermédiaire. Mais, on le sait, l'ET A a toujours mis comme préalable à ces discussions la reconnaissance du droit à l'autodétermination d'Euskadi , condition inacceptable pour le gouvernement de Felipe Gonzalez et qui , d'emblée, met en cause l'issue de tels contacts. Ceux-ci ne parviendront pas à calmer une situation qui demeure tendue, comme l'ont montré, lors des tètes locales basques, les derniéres manifestations durement réprimées.