d'un présidentiable providentiel
Pas d'habits neufs pour le candidat
Comme sœur Anne, la droite française ne voit rien venir. La crise globale du capitalisme dans laquelle il s'est enfoncé au milieu des années soixante-dix dure et perdure. Chaque espoir de reprise venue d'outre-
Atlantique ou de RF A est aussitôt démenti par les perspectives déprimantes de l'OCDE, qui ne prévoient que la production qui stagne et le chômage qui croît. Depuis dix ans, la droite politique issue du gaullisme s'efforce de naviguer, vis-à-vis des travailleurs, entre la carotte et le bâton pour leur faire payer la note, plus ou moins en douceur. Mais les demi-mesures ne résolvent rien, et l'économie française reste à la traîne.
Et voici que, profitant de ce piétinement, la droite classique ultra-réactionnaire, aiguillonnée et fécondée par les non moins classiques tenants de solutions fascistes, vient encore compliquer la donne en la personne du
Front national. En cette rentrée de septembre 1987, n'y aura-t-il donc pas un sauveur suprême pour la présidentielle de 1988 ?
L
La droite en quête
La multiplicité des candidatures présidentielles à droite ne reflète pas seulement l'entrechoquement des ambitions personnelles. mais un problème profond d'orientation générale. On peut le résumer ainsi : d'un côté. les solutions musclées sont désormais marquées par l'étiquette infamante du Front national. De l'autre. les solutions " centristes " sont satellisées par le Parti socialiste qui a rangé au vestiaire . et pour longtemps, toute perspective de " changement >•. Voici chaque leader de la droite partagé entre chacun de ces écueils. menacé de se heurter à l'un ou à l'autre au fil de ses déclarations. Comment se doter d'une personnalité politique suffisamment originale, pourvue de suffisamment de moyens pour échapper à l'un ou à l'autre. ou en tout cas arriver à manœuvrer savamment de l'un à l'autre sans que cela ne se voie trop ? Trente ans après
Politiquement et institutionnellement, en 1958. la classe politique bourgeoise devait résoudre une équation présentant certaines analogies avec le présent. D'un côté, les restes du '' parti colonial >• , les « petits Blancs •• d'Aigé-
François DIETRICH rie , une armée ulcérée par l'effondrement de l'ancien Empire, le mouvement poujadiste à l'Assemblée. De l'autre. une classe ouvrière remise de l'après-guerre, un Parti communiste omniprésent et une gestion de l'Etat sans âme ni projet par la vieille SFIO.
Il fallait bien un de Gaulle, personnage contradictoire et sinueux , adepte des " circonstances >> mais déjà légendaire. archaïque mais v1s1onnaire, autoritaire féodal tenant d'une démocratie référendaire. militaire civil, anticommuniste résolu mais incarnation de la Libération contre le nazisme et Vichy. Lui saurait. et pourrait, réformer les institutions sans révolution, passer de l'Algérie française aux accords d'Evian. tenir en laisse les secteurs les plus réactionnaires tout en isolant le PCF. mater les revendications ouvrières tout en assurant la progression du niveau de vie.
Mais, outre que n'est pas de Gaulle qui veut. le dernier point marque toute la différence. 1958, c'est, au-delà d'une récession conjoncturelle. le plein essor de l'expansion du capitalisme, reconstruisant sur les ruines du conflit mondial. rattrappant et dépassant le niveau d'avant -guerre des forces productives. L'invasion des autoroutes et des automobiles. des réfrigérateurs et des
Le chiraquisme: ni pain ni rêve. téléviseurs va " compenser " à la fois la fin de l'époque coloniale et la défaite politique du mouvement ouvrier en mai 1958. La victoire politique du gaullisme. permettant le rétablissement et la continuité de l'Etat bourgeois et de ses institutions. un temps vacillantes. est obtenue en contrepartie d'une amélioration significative du niveau de vie et de l'irruption de la « sociètè de consommation ''· Certes. la répartition fort inégalitaire des fruits de la croissance aux dépens des travailleurs et lïmpossibilitè pour la bourgeoisie d'adjoindre au « boom '' économique une part de rêve pour la jeunesse. une perspective historique mobilisatrice. déboucheront sur Mai 68 ... Exemple inquiétant pour l'ensemble du système bourgeois d'une crise révolutionnaire succédant à une phase d'expansion. Mais. même là. la bourgeoisie disposait encore d'une marge de manœuvre économique substantielle qui lui permit de sortir de la crise par les accords de Grenelle et la réouverture des pompes à essence. Deux décennies plus tard. les dirigeants bourgeois, même s'ils ne sont pas pressés par des échéances politiques et sociales explosives, n'ont plus en main d'aussi fo11s atouts. Le chiraquisme · ni . pain . ni . reve
" Comme dans la carmagnole, monsieur Chotard l'avait promis: le libéralisme. ce serait en quelques mois quatre cent mille chômeurs de moins. en particulier grâce â la suppression de l'autorisation administrative de licenciement. Il n'aura pas fallu trois mois au gouvernement pour que Philippe Seguin annonce sans ambages que les deux millions et demi de chômeurs constituent pour des années un volant quasi incompressible. Balladur promettait monts et merveilles; llNSEE enregistre une croissance asthmatique de 1 ,3 Y,, et vingt-cinq milliards de déficit commercial 1•
Les idéologues '' libéraux '' chantaient la fin de l'étatisme socialiste, des rigueurs administratives, le retour â un capitalisme originel qui. comme dans les westerns de John Ford, permettrait â chacun de tenter sa chance et d'avoir sa place pour peu quïl retrousse ses manches. Oui, à condition de ne pas se retrouver dans le rôle de l'Indien. Or la jeunesse des mobilisations de l'hiver 1986 et les grévistes de la fonction publique ont vite compris que, dans le scénario chiraco-balladurien, rares seraient les heureux pionniers et nombreux les laisses-pour-compte. L 'idéologie libèrale, maquillée en un égalitarisme basé sur une concurrence " loyale ''· est vite apparue comme l'enrobage de la vieille loi du plus fort.
Pour ceux qui en douteraient encore. le tandem Pasqua-Pandraud. Buffalo Bill spécialisés dans la lutte contre les Indiens basanés et les subversifs. annonce la couleur pour ceux qui seraient tentés de trouver le remake mauvais. Bref, le << libéralisme "· qui était le seul air de jeunesse du personnel politique chiraquien. s'est évaporé. Désonnais, il ne reste plus rien que la gestion besogneuse d'une crise ingérable. Dans une époque ou l'exercice du pouvoir n ·a jamais usé aussi vite les équipes politiques privées de tout projet mobilisateur à long terme. Chirac a été piégé entre Barre et Mitterrand, chacun trop heureux de n ·avoir pas trop à ài re parce que pas trop à faire ...
Englué dans la gestion gouvernementale. tentant de ramener la disci-
pline ministérielle menacée par l'abcés de fixation du Front national, le présidentiable Chirac est, de quelque côté qu'il se tourne, comme une mouche qui se cogne aux carreaux. D'un côté on veut jouer la concertation. satisfaire les clientéles électorales, arbitrer. Mais, de l'autre, il faut rassurer l'électorat de droite, se démarquer de Mitterrand, assumer le quotidien de la crise. Du coup, ça énerve, et le naturel de revenir au galop : « coup de gueule '' homérique et inattendu contre la « gestion socialiste » à Périgueux, au milieu des voyages d'été 2, acceptation des alliances locales avec le Front national à la suite de l'élection de Grasse. Bref, Chirac n'arrive pas. malgré les cours de maintien politique distribués par son entourage, à se glisser dans la peau d'un président « au-dessus des partis ''· L'abcès de fixation du Front national
Les idées du Front national. elles sont largement partagées à droite. C'est dans la campagne des municipales de 1983 que la démagogie« sécuritaire »et anti-immigrés a battu son plein au sein de la droite classique. Le Pen n'a fait que reprendre les thémes en charge, ayant l'avantage de la cohérence dans le discours. Mais son passé est encombrant, ses amis pas nets. et il a trop tendance à inciter ses admirateurs à passer de la théorie à la pratique. A coup sûr, la démagogie raciste anti-Arabes. extérieure comme intérieure. serait un bien commode dérivatif comme le fut hier l'antisémitisme pour le fascisme des années trente. Mais, comme son souvenir est encore trop frais dans la mémoire collective, la ficelle apparaît un peu grosse et risque de susciter des retours de manivelle facheux. comme la vague antiraciste qui traverse la jeunesse depuis trois ou quatre ans.
Alors que l'argument de la lutte contre le « totalitarisme communiste » reste encore une des meilleures ficelles. et au moment du procés Barbie, il y a des voisinages qui font mauvais genre. Le « libéralisme » peut-il à la fois promettre la « liberté ,, et flirter avec Le Pen ? Bref. la question reste entiérement posee: faut-il accélérer l'offensive contre les travailleurs afin de progresser dans la solution. pour le moins réduire la crise. ou faut-il continuer dans la gestion « sociale ,, qui évite les heurts trop marqués ? Désormais. la question des alliances avec le Front national clive profondément la droite et reflete un désarroi véritable quant à l'avenir. Et la felure traverse tous les partis.
L'UDF radical (sic) Hervé de Fontmichel célébre à Grasse << la victoire que souhaite la France profonde» aprés sa réélection en alliance avec le Front national 1 . Il est exclu du Parti radical, tandis que François Léotard. qui cherche à faire oublier sa peu reluisante prestation dans l'audiovisuel, déclare la main sur le cœur qu'il se veut l'image d'une « nol/l'elle génération, plus libre, plus tourmell/ée ». opposée aux conservateurs autoritaires 5. En conséquence. l'alliance de Grasse a été « une grm•e erreur 11. Mais le même Léotard. toujours le cœur sur la main, n'avait pu cependant se retenir de déclarer, quelques semaines auparavant à Nouméa, que les caldoches accrochés au néocononialisme étaient « la flamme de la majorité 11. Une déclaration bien imprudente tant il est vrai que le « Caillou » reste un second abcés accroché aux flancs de la droite. Et cela ne l'empêche pas de rester dans le gouvernement de Chirac qui trouve. lui. que les alliances électorales avec Le Pen sont convenables : pour ne rien dire de Gaudin qui se demande bien comment nouer avec lui une entente lui assurant la conquête de la mairie de Marseille.
Les députés UDF et RPR qui voyageaient avec ceux du Front national en Afrique du Sud y ont découvert que l'apartheid était aboli 6 • Le bon Messmer. président du groupe RPR à l'Assemblée. sans avoir voyagé. considere aussitôt que « le fait est que l'apartheid continue d'exister en Afrique du Sud 11. L'insignifiant Toubon refait l'une de ses déclarations alambiquées de laquelle il ressort qu'il y a du pour et du contre, mais que les socialistes n'ont pas de leçon à lui donner.
Du coup. renchérit Jacques Limouzy. député RPR du Tarn , adepte de la notion au parfum pétainiste des « bons Français ''· « il estnawant de I'Oir certains de nos amis ell/retenir des états d'âme dés que M. Harlem Désir a parlé 11 11. Mais le ver est-il dans le fruit jusqu'au gouvernement, puisque voici que Michel Aurillac, trés RPR ministre de la Coopération. trouve Harlem Désir «modéré et .sympathique )). Et, sans aller jusqu'à être d'accord avec lui sur tout le Code de la nationalité, il estime voir << le RPR en parfaite commtmion d'idées 11 avec celui -ci « sur la question de /'imégration des immigrés 8 11. Bien qu'on ne sache guére de quelle sauce intégrationniste il est question. voilà qui ne va pas enchanter Debré monté sur ses ergots pour s'écrier dans Valeurs actuelles 7 qu'il faut supprimer les prestations familiales aux immigrés et que << la société multiculture//e rel'endiquée par certains est une négation de la France et de la République 11 dont la culture est désor-
.nais «en guerre>! avec les cultures du tiers monde. Mais rassurez-vous. braves gens ; pour les candidatures. Debre. Messmer, Limouzy, Aurillac sont d'accord: "y'en a qu'une. c'est Chirac.,,
Comme à J'accoutumee. Raymond-la-Science medite. Dans la polemique intra-majoritaire sur le Front national. il est reste silencieux. Ne rien dire, c'est encore le plus rentable. Mais la voix de son maître, le deputé de l'Ain Charles Millon. déclare dans une obscure clarte qu · « il faut distinguer de manière trés netTe les accords [avec le FN] inspirés par des considérations électorales particulières ( ... ) sur le plan local d'une entente sur les questions de fond 10 11. Les tres barristes Jacques Barrot. Pierre Mehaignerie. Simone Veil et Jacques Stasi. qui ont expressement dit le contraire à chaque occasion. font remarquer que les accords au niveau des conseils regionaux commencent serieusement à sortir du cadre des problèmes locaux. Ainsi que le dit Jacques Barrot. « il ne peut .r m·oir une lll({jorité â géométrie rariable, l'une â Paris, l'autre â Grasse 4 11. N'est-ce pas pourtant dejà la penible realite? La Tortue et le Jeune Premier
Le candidat Barre echappe-t-il aux incertitudes du moment? Nullement ! Sur tous les problemes, economiques, sociaux, culturels. le rythme de tortue de Raymond Barre n'est pas seulement inspire par l'espoir que la poursuite de la cohabitation finira par discrediter Chirac et Mitterrand. C'est aussi que. sur le fond, on s'orientera en fonction des circonstances : le liberalisme pourra se mâtiner d'un peu d'initiative d'Etat.
le discours securitaire de beaucoup de professions de foi democratique et republicaine. De meme, d'ailleurs. noi tons-le au passage, Charles Pasqua qui l le vague à l'âme. se «sent plus proche des commwwrds qui r~fitsaient la défaite de la France que des rersaillais 11 et qui , nous en sommes rassures. ne se reconnaît << ni dans la droite ni dans la gauche 9 11.
En quatre ans de discours au-dessus des partis, le candidat Barre n'a. lui non plus, degage aucune orientation suffisamment originale face à ses deux adversaires. Chirac et Mitterrand. Il ne reste que le jeu sur la personnalite bonhomme et rusee. une sorte de melange d'esprit gaulliste denonçant le " microcosme " des partis et de notable provincial à la Antoine Pinay: « Barre confiance». disent les atliches. N'est-ce pas un peu court pour redonner à la classe politique bourgeoise la cohésion qu'elle reclame? Que dire. des lors, de François Léotard. de ses joggings. de sa miserable loi sur l'audiovisuel entièrement soumise aux necessites des groupes de pression financiers qui se dechirent pour le partage du gâteau ? A quoi s'est résumee son ephemere candidature à la candidature. sinon à semer un peu plus de confusion dans le " microcosme" et à l'espoir d'une image publicitaire un peu plus jeune et dynamique que celles de Barre et Chirac ? Dangereuse, parce que faible
La droite est donc divisee et politiquement sur la défensive depuis l'hiver 1986. Mais cette situation doit tout aux luttes declenchees à la base par les jeunes et les travailleurs des secteurs publics, et rien aux partis de gauche qui,
LES DIX ANS
DES CAHIERS DU FEMINISME
Le 10 octobre, les Cahiers du féminism e organisent une grande soirée pour fêter leurs dix premières années d'existence.
Films et débats en ouverture de 18 h 00 à 21 h 00 , orchestre et ensuite bal jusqu'à l'aube !
Eh oui, déjà dix ans.
Un numéro spécial des Cahiers vous rafraîchira la mémoire.
Passez vos commandes pour l'entrée à la fête et pour la revue.
Après, plus que jamais, on continue.
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La fête aura lieu au Forum de Grenelle, rue de la Croix-Nivert, 75015 Paris.
Renseignez-vous auprès des militantes et des militants ou aux
Cahiers du féminisme, 2, rue Richard-Lenoir, 93100 Montreuil.
eux, continuent de ronronner. l'un dans un « recentrage ,, sans rivage. l'autre dans un sectarisme suicidaire.
Là réside un des atouts des candidats de droite : le PS. usé lui aussi par cinq ans de gestion. passé du " changement,, au réalisme fabiusien. n'a plus à offrir de perspectives crédibles. Concurrencer la droite sur le terrain du centre en utilisant le Front national comme l'autre partie de la tenaille, voilà la grande idée de l'heure. Mais à trop vouloir jouer à rassembler " au centre ''· on finira par donner 1 'idée à une frange électorale, suffisante pour faire les majorités, de voter carrément au centre, et pour ceux qui s'en font les champions ... de droite. En outre, on joue avec le feu, c'est-à-dire avec le Front national. rassemblement hétéroclite de fascistes bon teint et de notables aux nostalgies pétainistes, mais qui devient au fil des mois un véritable groupe de pression bousculant la droite classique et l'infiltrant par toutes ses failles.
Car, divisée, la droite n'en est pas moins active : les attaques contre la Sécurité sociale, le droit de gréve, l'étranglement des salaires. la mise au point de dispositifs répressifs plus sophistiqués encore au nom de l'« antiterrorisme "· le racisme déguisé sous la réforme du Code de la nationalité ... Tout cela, faute d'adversaire sérieux à gauche, suit son chemin au milieu des contradictions et des interrogations.
Même si c'est à crédit. les travai lieurs payent la note de la crise capitaliste. Que celle-ci connaisse des coups d'accélérateur et toute la droite, tous ces secteurs qui sont tous traversés par les mêmes tentations lepénistes seront tentés d'exiger un paiement plus rapide. Les manœuvres subtiles. les discours en demi-teinte ne seront plus d'une grande utilité.
Ce dont le mouvement ouvrier dans son ensemble a besoin . c'est d'une alternative globale. cohérente, sérieuse à la crise capitaliste. Elle seule pourra. au demeurant. aviver vraiment et en profondeur les contradictions de la droite politique. La vieille gauche y a renoncé ? Pas nous. Et nous ne sommes pas les seuls, ni dans les forces militantes du mouvement ouvrier, ni surtout parmi la masse des travailleurs et des jeunes, à la recherche d'une perspective. Cette force potentielle doit se cristalliser et se faire entendre.
François Dietrich 1. LeMonde du 10juillet1 987. 2. Le Monde du 29 juillet 1987. 3.LeMonde dul4juillet1 987 . 4. Le Nou1'1!! Obsel'l'a/eur du 24 au JO juillet 1987.
5. LErénement du jeudidu2 3 juillet 1987. 6. Le Monde du 14 juillet 1987 . 7. Valeurs a(·lifelles du 10 aoùt 198 7. 8. Le Joumal du dinlilll<he du 2J aoùt 1987.
9. Der Spiege/ du 13 juillet 198 7. 10. Ou('s/ Fmn<e du J I juillet 1987 . Il. Le Monde du 16 juillet 1987.