La presse de la LCR

Archives des publications de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la IVe Internationale

Marxisme et question nationale

· Critique communiste, n° 66, septembre 1987 · p. 24-25 · 1 423 mots

Sur un livre de Claudie Weill

L

ES éditions Arcantére viennent de publier l'Internationale er l'Autre. Les relations inter-ethniques dans la 1 r Internationale de Claudie Weill. Cette collection d'essais, inédits ou peu connus parce que publiés pour la plupart dans des revues spécialisées, représente une contribution enrichissante de réflexions et d'analyses sur le mouvement ouvrier et la question nationale. Trois thèmes majeurs sont au centre de cet ouvrage : la théorie de la nation, le problème des minorités ethniques au sein des empires multinationaux d'avant 1914 et, enfin, la question des migrations ouvrières au tournant du siècle.

Le premier point a déjà été largement traité par l'historiographie, ce qui permet à l'auteur d'intervenir dans le débat actuel avec une série de remarques et d'éclaircissements. Tout d'abord, elle reconstruit la genèse du concept de nation chez Karl Kautsky et Otto Bauer, en soulignant la divergence fondamentale de leurs démarches. Alors que pour Kautsky il s'agissait d'un phénomène essentiellement socio-économique qui se cristallisait au niveau linguistico-territorial, pour le jeune théoricien austro-marxiste (auteur, à l'âge de vingt-cinq ans, du classique Die Narionalirarenfrage und die So:::ialdemokratie, publié à Vienne en 1907) la nation représentait une « communauté de destin ,, fondée sur 1 'expérience historique intérieurement vécue par un groupe culturel donné. Les éléments de la langue et du territoire étaient donc accessoires et non pas prioritaires dans cette définition qui ,au lieu de remplir les conditions objectives établies par Kautsky, semblait plutôt puiser son idée de communauté (gemeinschqj;) dans la sociologie allemande de souche néo-romantique (Ferdinand Tonnies) . Kautsky considérait le système capitaliste comme un immense me/ring pot. à savoir un processus incessant d'assimilation et de

Enzo TRA VERSO fusion des nations, qui aurait même débouché dans la naissance d'une langue universelle. En respectant les dogmes social-darwinistes de l'époque. il concevait cette monstruosité (et pourtant on s'obstine toujours à chercher dans la bolchevisme les racines d'une Ve!ranschauung totalitaire ! ) comme le produit d'une sélection naturelle parmi les langues existantes. Otto Bauer opposait à ce mythe « progressiste,, l'idée d'une culture internationale se traduisant dans une différenciation croissante des nations puisque, comme il le précisait, les contenus universels du savoir sont toujours perçus et appropriés par chaque nation selon des modalités spécifiques à elle. Anton Pannekoek et Joseph Strasser, partisans d'un internationalisme intransigeant qui repoussait toute hypothèse de séparatisme, rejoignaient Kautsky dans sa préfiguration d'un futur a-national. Toutefois, cette conception était le résultat, chez les deux représentants du « gauchisme théorique ''• d'une interprétation vulgaire du marxisme qui effaçait complètement le fait national de l'analyse des problèmes sociaux. Claudie Weill se fait justement souci de distinguer leur attitude de celle de Rosa Luxemburg, qui s'opposait à la revendication de l'indépendance polonaise sans pour autant nier la dimension culturelle des phénomènes nationaux.

Il faut noter que, malheureusement, cette première partie du livre comporte certains déséquilibres : par exemple Trotsky n'est presque jamais mentionné, malgré l'originalité de sa pensée sur la question nationale ; ou, encore, un théoricien mineur comme Strasser se voit confier beaucoup plus de place que Rosa Luxemburg ou Lénine. Mais il s'agit de limitations inhérentes à toute collection d'essais. fragmentaire par sa nature même.

L ·analyse du débat sur le problème des minorités ethniques dans les empires austro-hongrois et tsariste permet à

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Affiche soviétique des années vingt : une femme musulmane foule aux pieds le I'Oile, symbole de vement une option pour le maintien de · ·aussi dans la défense léniniste de l"assison assujettissement. l"auteur de mieux historiciser la controverse théorique sur la nation. Le programme austromarxiste d'autonomie nationale culturelle impliquait effectil"empire multinational (qui ne survivra pas à la guerre). mais il ne réussit pas à contenir les tendances centrifuges qui déchiraient le mouvement ouvrier lui-même. Cela fut démontré de tàçon patente par la scission de la centrale de Prague en 1910 et par la mort. de facto. du " parti global ,, ( Geswntpartei). dont la dernière réunion eut lieu en 1905. Claudie Weill étudie dans le dètail le dèbat sur le problème des écoles de minorité. concernant en particulier les Juifs galiciens de langue yiddish et les Tchèques de Vienne. qui reflétait en miniature tous les conflits nationaux de la Cisleithanie (la partie autrichienne de la monarchie).

Dans l'empire tsariste. la revendication de l'autonomie nationale culturelle fut largement reprise par les partis ouvriers des minorités extraterritoriales. Elle fut. par exemple. intègrèe et dèveloppèe par des organisations socialistes juives comme le Bund (V. Medem) et le Serp ( C. Jitlowski ). et par un courant du socialisme arménien. les Daschnaks. Ces mouvements. à la fois socialistes et nationalitaires. ne pouvaient pas trouver une réponse à leurs problèmes dans le programme bolchevik d'autodétermination nationale. qui se réduisait au fond à l"alternative : séparation étatique ou assimilation graduelle. Claudie Weill saisit dans cette orientation la marque d'un centralisme de type jacobin qui, 11 au nom de l'égalité des droits, conduit â l'arasement des langues et cultures régionales>> (p. 24 ). Elle reconnait milation «naturelle''· c'est-à-dire sans coercition. des minorités ethniques la mauvaise influence de la théorie engelsienne des peuples << sans histoire ,, (qui fut dèjà l'objet d'une critique remarquable par Roman Rosdolsky). Cette analyse est. à mon avis. pet1inente dans son ensemble. Il faut bien admettre que, surtout en ce qui concerne la question juive. les sociaux-démocrates russes (et les bolcheviks en particulier) se montrèrent pour le moins bornés. au sens quïls ne furent pas capables d'en comprendre la dimension nationale. Mais je crois aussi que cette analyse devrait être nuancée : Staline. par exemple, faisait preuve, dans son célèbre ouvrage de 1913, d'un assimilationnisme tàrouche à l"égard des minorités nationales, tandis que Lénine eut toujours le souci de défendre le principe de l"autonomie culturelle au niveau régional.

L'essai consacré au débat sur les migrations ouvrières dans la ue Internationale éclaircit un domaine qui est resté jusqu'à maintenant largement inexploré par l"historiographie. et il faut donc le mettre en valeur pour son caractère de pionnier. Ce débat se déroula dans les pages de Die Neue ZeiT dans la période comprise entre les congrès d'Amsterdam ( 1904) et de Stuttgart ( 1907) de 1 ï nternationale. Il fut marquè par des analyses théoriques.

comme celle d'Otto Bauer qui étudiait le phénomène migratoire par rapport au développement du capital isme et aux changements qui s'ensuivaient dans la division internationale du travai l, mais aussi par des interventions « pragmatiques " visant à esquisser une solution concrète du problème. Comme il est facilement compréhensible, à une époque ou les Juifs d'Europe orientale émigraient par millions aux Etats-Unis, le Bund se prononçait pour une émigration libre et sans limitations. L'Américain Morris Hillquit, en revanche. revendiquait l"exclusion des immigrés chinois du syndicat (I'American Federation of Labour), en établissant parmi les différents groupes d'immigration une hiérarchie dont le racisme était tout à fait explicite. Il considérait l'immigration comme une simple tactique des patrons pour réduire les salaires et il souhaitait l"adoption d'une sèrie de lois nécessaires à son blocage. Cette position fut défendue , lors du congrès de Stuttgart. par le représentant du Parti socialiste australien, Kromer. qui affirmait : 11 Par lïmroducTion des Chinois er des Japonais, les capitalistes onr essayé de réduire les salaires. Les ouvriers de couleur SOli{ rebelles Ô 1 organisation. Cesr ce qui a mnené le Labour Par(r d'Australie à opposer â lïnvasion des Jaunes le principe de 1 'Australie blanc/Je. ( ... ) Si on pennef!ait une immigration limitée, on empëc!Jerair les progrès du socialisme. >> (cité p. 108) Une attitude révolutionnaire fut dèveloppée, dans la Neue Zeit et au congrès de Stuttgart, par le Bund et par le délèguè hongrois Joseph Diner-Denes. Ce quïl fallait combattre, disaient-ils. ce n'était pas 1"« invasion des Jaunes "· mais le chauvinisme dominant chez les travailleurs américains, dont la conscience tracte-unioniste n'allait pas toujours de pair avec l"internationalisme. Comme on peut le constater, il s'agit d\m débat qui garde toute son actualité.

C'est l'auteur lui-mème qui nous donne. dans l'introduction. la clè pour comprendre ce recueil : 11 Toutes ces arwfrses som liées emre elles par une interrogation majeure: la perception de l'Autre, de /' .. étranger" dans roure la relatil'iTè du Terme par les socialisTes de la Ir lnTemmionale, c'esT-à-dire le conrenu et les modalités concrètes de ce qui constitue sa raison d'érre, lïmemaTionalisme proléTarien. >> (p. 7) Le résultat, c'est une contribution importante à la connaissance d'un aspect de la culture et de l'histoire du mouvement ouvrier.

Enzo Traverso e Les relations illter-ethniques dans la If' lmemationale, Claudie Weill, éditions Arcantère, 75 F. En vente à la librairie la Brèche.

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