V aillant, de la Sécurité sociale
Edouard Vaillant, dirigeant éminent du socialisme européen avant
1914, est aussi un précurseur. Son plan pour l'assurance sociale constitue une anticipation audacieuse de ce qu'aurait pu être la Sécurité sociale. Et ses réflexions sur le bon usage des réformes gardent toute leur
A
Edouard
precurseur
actualité.
soixante-quinze ans, à la veille de sa mort, Edouard Vaillant sombre dans l'Union sacrée. Il avait surmonté certaines limites de l'héritage blanquiste, mais non son patriotisme sans-culotté. Malgré tout, Trotsky, qui lui consacre un article nécrologique en 1915 1, n'hésite pas à rappeler qu'il fut un des dirigeants les plus éminents du socialisme d'avant 1914. Son apport au mouvement ouvrier ne fut pas, en effet, négligeable. Il saisit, avant bien d'autres, l'importance du syndicalisme révolutionnaire. Ses conceptions novatrices quant aux rapports parti-syndicat refusaient la subordination organisationnelle en vigueur dans la social-démocratie internationale. Elles aidèrent, sans doute, les militants de son Comité révolutionnaire central, puis du Parti socialiste révolutionnaire, à jouer un rôle important aussi bien dans la naissance de la première Bourse du travail que dans celle de la CGT. Comme lui-même, dans le gouvernement de la Commune de Paris, dans son département du Cher (voir le livre de C. Pennetier), ou dans l'unification socialiste au niveau national. Pas plus que les autres dirigeants français, il n'a laissé d'œuvre théorique. Mais une certaine connaissance du marxisme, peu répandu dans le mouvement ouvrier d'alors, une connaissance et une pratique des partis frères de l'Internationale, font de ses articles, brochures et interventions dans les congrès, les réunions publiques, au Parlement, une mine d'informations let de réflexions stimulantes sur la pratique politique au tournant du siècle. Si n'o us nous référons à lui aujourd'hui, c'est qu'il fut responsable au Parti socialiste des questions sociales et
Jean- Marie FREYSSA T que son plan pour l'Assurance sociale est une anticipation audacieuse de ce qu'a failli être la Sécurité sociale dans l'euphorie de la Libération, quarante ans plus tard. Enfin, contrairement à ce qu'affirme le Petit Robert (pour qui le terme apparut en 1960 !), il fut sans doute le premier en France à parler d'autogestion 2• Contre tout statut d'assisté
En ce qui concerne l'histoire de la protection sociale, on voit trés tôt initiatives ouvrières et aides étatiques se manifester. Dés le siècle, les marins disposent d'une caisse d'invalides. Colbert, sous Louis XIV, organise un régime de prévoyance pour les marins de commerce. Août 1790 : les fonctionnaires sont dotés d'un régime maladie ; en 1808, c'est le cas des employés de la Banque de France. Pendant la Révolution française, si la loi Le Chapelier interdit aux ouvriers de s'organiser, deux ans plus tard, en 1793, avec la montée du mouvement social, la Constitution la plus démocratique que la France ait jamais eue (et qui ne sera jamais appliquée) reconnaît les dettes de la société envers ses membres, tout en se cantonnant à une conception restrictive de la protection sociale, réservée aux indigents : 11 La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d'existence à ceux qui sont hors d'état de travailler)) (art. XXI). Au XIXe siècle vont fleurir sociétés de recours et mutuelles, pro-
Etendant le domaine de l'assurance, nous .r faisons entrer ( ... ) tous les services de 1 'Assistance publique transformée et nous donnons par là, au pauvre, au .faible, en méme temps qu'au travailleur, route la sécurité compatible avec l'ordre de choses actuel. Dans l'Assurance, les services anciens de l'Assistance prennent place dans un ensemble coordonné, pour un maximum d'effet utile immédiat er de développement ultérieur. L'effort, e11fin organisé du présent, mer en œuvre les forces accumulées mais incohérentes du passé, les ordonne, distribue, développe et emploie les ressources qu'il requiert pour répondre à tous les besoins de réparation, d 'aide, de secours, de prophylaxie, d 'h ygiène et de sécurité ( ... )Ainsi donc, loin d 'annuler les moindres r~formes d~jà faites, l'assurance leur donnera vie et utilité en les faisant cadrer avec elle, en se les incorporant. ( ... ) C'est ainsi qu 'en arrendant l'extension totale, l'un(fication entière de son œuvre, il .faut consen,er, améliorer les lois d 'assurance élémentaire qui l'ont préparée, telles que pensions civiles et militaires, caisses de retraite et de secours des mineurs, ( ... ) la loi du 9 avril 1898 sur les accidents, malgré ses imperfections, son insl!{fisance, peut étre maintenue, à la condition nécessaire de la mettre en étroit rapport avec l'assurance sociale, de l'étendre à tous les travailleurs sans exception et d)· comprendre les maladies professionnelles parmi les accidents du travail ( ... ) >>.
E. Vaillant duits de la solidarité ouvrière et de l'entraide, clandestines d'abord, puis progressivement tolèrées, non sans qu'on tente de les soumettre à un contrôle strict ou de les concurrencer par des œuvres de bienfaisance confessionnelles, municipales ou patronales. De leur côté, les tentatives commerciales ont du mal à toucher un milieu ouvrier dont les ressources permettent difficilement le paiement des coLisations que celles-ci réclament. Les diverses réalisations patronales s'efforcent essentiellement de s'attacher durablement leur main-d'œuvre (comme ce sera le cas pour les logements, puis les jardins ouvriers). Une protection globale
Vaillant critique radicalement l'assistance et les lois qui la concrétisent qu'il qualifie de < <décor de la biell[aisance 11 : << Le secours, même obligatoire, reste un don de la société ( ... ) héritier de l'aumône et de la charité de l'Ancien Régime. Nous ne voulons plus de cet état d'indigent. Nous ne voulons plus d'aumône ni d 'assistance( ... ). 11
«Nous voulons dans la loi et dans les faits, déclare-t-il, la reconnaissance du droit à l'existence du prolétaire, comme un droit humain inaliénable du prolétaire, n 'ayant plus à demander un secours, mais en vertu de son droit assuré, à réclamer ( ... ) les moyens d 'existence pour lui et sa famille, moyens que par sa vieillesse ou son invalidité, son travail, son salaire, ne peuvent plus fournir. C'est la fonction de l'Assurance sociale. C'est pour cela que nous voulons une loi d'assurance qui soit l'inscription dans la loi de ce droit acquis ( ... ) à l 'existence, au bien-être, ( ... ) à la sécurité. La classe ouvrière ( ... ) ne veut pas que ses vieux jours, que sa faiblesse soient livrés, je ne dirai pas seulement à la misère, mais aussi à l'injure de l'assistance. 11
Ce refus d'un statut d'assisté amène tout naturellement à vouloir une protection qui couvre l'ensemble des travailleurs et ce tout au long de leur vie. Il ne faut pas que ce soit seulement pendant la période active de son existence que l'ouvrier soit protégé ( 11 et il l'est encore bien mal 11, dit Vaillant), lui, sa femme et ses enfants. <<Il veut aussi avoir une sécurité entière quand la maladie, le chômage, l 'accident, l'invalidité, la vieillesse l'atteignent et il veutfaire reconnaÎtre ce droit dans ces diverses conditions par la classe capitaliste, par l'Etat, par la société. Et ilfmil s)· efforcer d 'autant plus qu'il lui est encore plus difficile de faire connaÎtre son droit à l'existence, quand sa force productive est réduite ou épuisée, que pendant la période d 'activité de son travail, producteur du profit capitaliste 3• » Produit elle-même du développement social, l'assurance sociale doit, pour croître organiquement, no'n dètruire, mais comprendre, relier, transformer toutes les institutions existantes, qui, même embryonnairement, peuvent devenir des éléments de sa propre validité et évolution. Elles peuvent y participer et la seconder.
Vaillant, chargé par la II" Internationale du rapport sur le chômage pour le progrès de Vienne, revient sur la question des caisses de secours et mutuelles syndicales. Elles ont l'avan- · tage, dit-il, d'éduquer par la pratique à la solidarité ouvrière et de gagner par ce biais un nombre 'toujours plus grand de travai lleurs au syndicalisme. Mais, face à un développement du chômage, elles ne peuvent être que des palliatifs provisoires, tout à fait insuffisants. Le syndicat est fait avant tout pour la lutte, à moins d'anéantir celle-ci il ne peut alimenter un fonds de chômage efficient. Sans doute, théoriquement, le système pourrait-il être amélioré par des subventions aussi bien de l'Etat que des municipalités. Mais la pratique montre l'insuffisance habituelle de ces subventions quand elles existent, et les conditions inadmissibles dont est assorti leur versement (niveau des subventions liè au niveau des cotisations ouvrières, dispositions statutaires impératives pour les caisses qui veulent être subventionnées etc.) ; celles-ci aboutissent à une restriction de la liberté et de la dignitè syndicales. Pas de retenue sur les salaires
La première loi des Retraites ouvrières, qui fut discutée au Parlement en 1891, prélevait des ressources sur le seul budget. Mais en 1893 et 1894, le rapporteur dèclara que le sacrifice des travailleurs 11 était nécessaire pour la réussite de la loi 11. La CGT, en 1897, avait fait connaître son opposition à tout système de retraites pour la vieillesse qui serait financè, en totalité ou en partie, par un prélèvement sur les salaires. Elle n'acceptait que le financement par l'Etat et par les employeurs. En 1900, le rapporteur rècidive à la chambre. Les syndicats ouvriers consultés par vote sur sa demande s'opposèrent, dans la proportion de 92 %, au principe de l'obligation avec retenue sur les salaires. C'est la position que défend Vaillant. «La maladie, l'invalidité, la vieillesse(. .. ), et avec elles le chômage et toutes causes générales d 'incapacité de
travail et de misère sont le fait du mode actuel de production, de l'état d'inégalité sociale et d'anarchie économique où le prolétaire est broyé, sacrifié par la force des choses, malgré sa résistance, ses efforts, son travail, et dont il est victime, non moins inévitablement que des accidents de l'industrie. La cause lui est extérieure, dans l'un et l'autre cas, et dans l'un pas plus que dans l'autre, on ne peut réclamer de lui une contribution, une cotisation 4 . ))
Pour lui, l'assurance qu'il appelle de ses vœux est dite « sociale » parce que, à la différence de l'assurance ouvrière, 11 le prolétaire, l'ouvrier est assuré non par une contribution personnelle, mais par la société, qui lui donne et garantit ses droits à la prévention, à la réparation et à la compensation du dommage des risques sociaux. ( ... ) C'est à l'Etat, par des crédits annuels nécessaires et suffisants, inscrits au budget, de fournir les fonds qui, dès le début, assureront le fonctionnement et le développement de l'assurance et de ses institutions. Ces fonds étant fournis par un impôt progressif sur le capital et le revenu de la classe riche. )) Dans d'autres réflexions, Vaillant parle aussi d'impôt sur les successions. Il maintient en outre les contributions départementales et municipales pour les services correspondants à fournir, et une contribution patronale spécifique, qui existait dans le système d'assurance ouvrière anglaise ou allemande, 11 pour une meilleure prévention des risques, (objet principal, dit-il ailleurs, de l'assurance sociale). ( ... ) Cette contribution est juste, les patrons étant plus directement responsables des risques counts et l'augmentation de la contribution encourue par eux si les risques augmentent étant un sûr moyen de leur prévention 5. )) Tl va sans dire que le niveau de l'indemnité compensatoire en cas de diminution ou perte de faculté de travail doit permettre une existence normale 6 •
Le débat rebondit à l'occasion d'un nouveau projet de loi sur les retraites ouvrières en 191 O. Pour la gestion ouvrière
Les guesdistes qui, au Parti socialiste, sont hostiles à la loi, rappellent que les socialistes allemands ont rejeté son équivalent en 1883. Vaillant leur répond que leur attitude avait une autre cause que la contribution ouvrière. Le SPD refusait l'administration étatique et le contrôle patronal qu'il comportait : 11 Ce que déjà ils revendiquaient excellemment, c'était l'autogestion de l'assurance, la gestion des caisses par les assurés. )) C'est autour de cette question que les socialistes français devaient se battre. En 190 1, les socialistes allemands avaient d'ailleurs encore essentiellement reproché au projet français la non-participation de la classe ouvrière au contrôle, son exclusion de l'administration de ses propres retraites. Vaillant écrivait alors : 11 En Allemagne, la participation insuffisante, mais grandissante de la classe ouvrière au contrôle, à l'administration des caisses de maladies et des établissements d'invalides, fait que, mieux encore que par le texte trop étroit de la loi, le malade, l'invalide ont des soins, des rentes d'invalidité que le texte ne semblerait pas leur donner dans la même mesure. ( ... ) Dans l'assurance,
11 Si on considère, en outre, que dans la production marchande et capitaliste, la classe prolétaire donne sa force quotidienne de travail, en échange d'un salaire, prix quotidien d'entretien de cette force, prix qui n 'est qu 'une fraction de la valeur par elle produite et dont la plus grande partie est prélevée comme profit par le capitalisme, maitre de la matière et des instruments de production, on ne peut vouloir augmenter cette spoliation par une retenue nouvelle, alors surtout qu'il s'agit de compenser les effets meurtriers du travail accompli dans ces conditions sociales désastreuses, qui en sont les causes effectives. 11 La philanthropie des législateurs libéraux et individualistes continue à méconnaÎtre ces vérités et réclame de la classe ouvrière pour des œuvres sociales, soit d'assistance, soit d'assurance, une part contributive, comme si cette classe recevait le produit de son travail, comme si elle ne pouvait revendiquer mieux que cette portion de son dû, acquittée sous forme de soins et d'indemnités, comme si elle ne devait revendiquer l'intégralité de son droit, l'intégralité du produit de son travail. Ce n'est donc pas à ceux à qui, par une protection additionnelle, on ne fait qu 'une restitution partielle, qu'on peut imposer un nouveau sacrifice, une cotisation. ))
E. Vaillant
assureur et assuré ont un intérêt égal à la réduction du risque. L'ouvrier a intérêt à ce que dans l'atelier il trouve un milieu salubre, un travail de durée et d'intensité limitées à l'abri des accidents. L'assureur a intérêt à ce que les accidents qu'il doit compenser soient évités par des mesures à cet effet et que les causes de maladie soient réduites avec le surtravail et l'insalubrité de l'atelier. Seulement nous savons l'étroitesse de cerveau et de cœur de la société capitaliste. Elle cherchera à atteindre ce but uniquement pour ménager les fonds de l'assurance. II importe donc que pour une rectification humaine des mesures à prendre, et une amélioration à cet effet de la législation ouvrière, le prolétariat organisé participe le plus directement possible à l'administration de l'assurance sociale comme à l'inspection sanitaire et ouvrière des ateliers. ( ... ) Que réclame donc le prolétariat? Son émancipation et, en attendant qu'il la conquière, la reconnaissance de toute la somme de droits nécessaires à son existence, à sa sécurité, à sa dignité, à son organisation. Tout ce qui n'a pas pour objet de les lui donner et de lui en remettre la garde n'est qu'apparence de réforme ouvrière, n'est que duperie 7 ( ••• ) Ce droit acquis à l'ouvrier, au prolétaire ( ... ) pour être réel, doit être réalisé sous le contrôle, par la direction, l'administration des assurés, organisés à cet effet, c'est-à-dire de la classe ouvrière elle-même. )) Et Vaillant prévoit qu'une partie des fonds soit explicitement destinée à rémunérer les « services de gestion et d 'inspection du syndicat des assurés s.»
<<Nous ne considérons pas seulement le syndicat déclare-t-il, comme un instrtunent subalterne de défense professionnelle sur le terrain capitaliste. Nous le considérons comme une ébauche d'organisation ouvrière; le prolétariat, prenant conscience de sa puissance de gestion, se prépare à la faire intervenir comme un organe de protection dans la collectivité fédérale. )) Débat tactique ou stratégique
Le projet de loi sur les retraites en 1910 est loin d'être satisfaisant, ni la gratuité, ni la gestion ouvrière n'y figurent. Malgré tout, Vaillant se refuse à une position négative à partir du moment ou il ouvre une brèche dans l'idéologie de l'assistance et reconnaît un droit ouvrier. TI faut donc se placer en position d'amendements et mener bataille autour de ceux-ci dans l'opinion.
C'est cette position qui est adoptée par 193 voix contre 155. Du côté de Vaillant se retrouvent, d'une part, les opportunistes de toujours, les partisans de Brousse, qui développaient l'idée de la conquête progressive du pouvoir par la prise en main des municipalités, dont les réalisations économiques et sociales devaient à terme réduire le secteur privé à une position subalterne; ceux-là qualifiaient leur idéologie de « socialisme du possible ». Et, d'autre part, ceux de Jaurès, toujours prêts à soutenir des mesures gouvernementales, et même des gouvernements, à qui la réaction était hostile, surtout quand ils abritaient en leur sein quelque renégat du socialisme leur offrant une pseudo-caution gauche (Millerand en 1900, Viviani en 1906, Briand en 1910). Pour Vaillant, <<Il faut introduire dans la société d 'aujourd'hui des formes nouvelles de propriété, à la fois nationales et syndicales, communistes et prolétariennes, qui fassent peu à peu éclater les cadres du capitalisme s. JJ
Les adversaires de Vaillant dans le parti sont les guesdistes. Leur opposition aux réformes des premiers temps de leur existence s'est fortement assouplie. Alors qu'ils n'étaient qu'une petite secte propagandiste, ils pouvaient refuser les <<miettes tombées de la table gouvernementale JJ, ces réformes <<plus nuisibles qu'utiles par les illusions qu 'elles sèment. )) Jules Guesde s'écrie encore parfois : «Malheur à nous si nous nous laissons arrêter le long de la route, attendant comme une aumône les prétendues réformes que l'intérêt même de la bourgeoisie est de jeter quelquefois à l'appétit de la foule et qui ne sont et ne peuvent être que des trompe-/a-faim 9 . JJ Mais c'est pour reconnaître, comme le dit Rappoport au congrès, qu'il y a de bonnes réformes, les réformes organiques (comme la loi des huit heures), à distinguer des mauvaises, dites philanthropiques. Dès 18 94, Guesde écrivait : « C'est par des campagnes partielles, en habituant les masses à reprendre par le détail une partie de plus en plus considérable de ce dont elles ont été dépouillées que nous les préparons à la révolution, cette grande restitution finale. JJ
La loi sur les retraites est-elle une de ces «/ois-panaches)) de la bourgeoisie que sait aussi fustiger Vaillant ? Ou faut-il voir dans le refus guesdiste l'oscillation habituelle chez les centristes entre le réformisme le plus plat et le révolutionnarisme verbal ?
En dehors du PS, la CGT, adepte du << on ne revendique pas, on prend JJ (et qui, d'ailleurs, ne prend plus grand chose à cette époque), dénonce la loi par libelle et affiches. « Escroquerie des
retraites ouvrières)) (Merrheim, dirigeant de la Métallurgie). 11 Nouvel impôt)), qui va servir à alimenter les caisses de l'Etat pour améliorer son budget de guerre, ou à aggraver l'exploitation des ouvriers après placement auprès du Crédit commercial et industriel. Retraite misérable ; à comparer avec celle, substantielle, des militaires qui, de plus, la touchent après seulement quinze ans de pseudo-travail et sans avoir cotisé ! 11 Retraite pour les morts )), puisque 5 % seulement des travailleurs parviendront à soixante-cinq ans, âge prévu pour la percevoir!
Les arguments des opposants valent examen. Mais, derrière des positions circonstancielles, peuvent se cacher des refus de principe des réformes, ces derniers laissant le champ libre à ceux qui en défendent la nécessité en assimilant leur accumulation graduelle à la réalisation du socialisme. Il est évident que, si les partisans révolutionnaires des réformes ne se font pas entendre, ces deux courants ne peuvent que s'entretenir mutuellement dans une commune impuissance. En 190 1, dans la Crise socialiste en France, Rosa Luxemburg posait bien les termes du dilemme : 11 En héritage des nombreuses révolutions, il est resté au prolétariat français un penchant pour deux tendances extrêmes : d 'une part une estime excessive de J'action politique et J'espérance en des bouleversements politiques, d'autre part un mépris borné de J'action politique et la COI?/iance exclusive dans "J'action directe ". Ces deux extrêmes ont abouti à négliger la lutte économique quotidienne et, allant de pair, ses répercussions politiques sur la r~forme légale 10• » Lutte pour les réformes et réformisme
Il ne nous est pas indifférent d'atténuer misère, souffrance et exploitation. Il n'est malheureusement pas automatique qu'il y ait résistance là où il y a oppression, malgré ce qu'affirmait Mao Tsé-Toung. La lutte pour l'amélioration de son sort encourage le prolétariat à voir au-delà de ses intérêts immédiats, des victoires partielles le rendent confiant dans ses forces et son organisation, etc. Sont justifiées toutes les réformes qui 11 protègent le travailleur, garantissent sa sécurité et accroissent la force d'organisation, de résistance et de combat de la classe ouvrière )), écrivait Vaillant, dans la résolution sur le chômage qu'il proposait au congrès de l'Internationale en 1914. Il n'y a pas à chercher si la réforme est organique ou philanthropique, si le capitalisme peut l'intégrer ou non. Il n'y a pas de réforme qui soit d'ailleurs définitivement acquise. Une réforme positive pour les travailleurs ne peut être, par définition, que nuisible aux capitalistes. Ils feront tout pour la rogner, la dénaturer, la liquider. Si elle leur a éte imposée, c'est à la suite d'un rapport de forces favorable aux travailleurs. Elle ne sera maintenue que si les travailleurs maintiennent le rapport de forces en question. Une nouvelle étape de la lutte commence après l'obtention : celle pour la
défense de l'acquis et son élargissement, car une réforme isolée en appelle d'autres pour sa consolidation. Il est d'ailleurs permis de penser que des révolutionnaires conséquents sont bien mieux à même d'œuvrer à ces transformations que les soi-disant spécialistes des réformes. Les réformistes hésiteront toujours devant les moyens les plus extrêmes, chercheront le compromis avant même d'engager la lutte, se préoccuperont d'abord de ne pas mettre en crise le système, se trouveront des alliés douteux et incontrôlables, etc. L'histoire montre d'ailleurs que toutes les grandes réformes ont été, comme l'a dit Rosa Luxemburg, des ((sous-produits de la lutte révolutionnaire )). Dans Marxisme et Réformisme ( 1913) Lénine aborde la question par un autre biais en se demandant comment des partisans de la collaboration de classes peuvent croire obtenir des réformes substantielles, celles-ci ne pouvant l'être que par la lutte.
L'effondrement de la social-démocratie internationale en 1914, ainsi que la dégénérescence réformiste d'organisations issues de la recomposition antiréformiste qui a suivi, doivent cependant nous éviter de sombrer dans un fatalisme optimiste de la réforme. Il existe une dialectique des conquêtes partielles qui fait qu'elles peuvent aussi sécréter de fortes tendances à l'adaptation au système, au moins au niveau des états-majors. La responsabilité de la gestion d'immeubles, de services de toutes sortes, y compris commerciaux, le brassage de centaines de millions par des militants ouvriers, devenus fonctionnaires d'appareils, qui ne SQllt pas extérieurs à la société et ne peuvent l'être (sans même parler des possibilités tout à fait réelles de corruption) ... Tout cela crée d'autres réflexes, une autre mentalité qui tend, si on n'est pas conscient du danger et prêt à prendre des mesures préventives, à ce que se constitue une couche sociale privilégiée, coupée de sa base, et prête à défendre bec et ongles, y compris contre ses mandataires, les petits privilèges acquis au sein même de cette société qu'un bouleversement révolutionnaire risquerait de leur faire perdre.
Ce n'est pas la lutte pour des réformes qui est en cause, mais l'insuffisant contrôle exercé par la masse des travailleurs sur leurs délégués. On retrouve les préoccupations autogestionnaires de Vaillant. Nous pouvons, à la lumière de plus de trois quarts de siècle d'expériences supplémentaires, les préciser dans le sens d'une lutte toujours plus résolue pour limiter radicalement la délégation de pouvoir, dans le sens de toujours plus de démocratie directe et d'auto-organisation.
Enfin, si nous n'avons à négliger aucune possibilité de réforme aussi petite soit-elle, il est clair que nous intéressent, au premier chef, celles qui sont susceptibles, dans la lutte pour leur obtention, de mettre en crise le système, des réformes qui ne sont pas compatibles avec le fonctionnement normal du système capitaliste. Ces revendications clés que nous formulons, les travailleurs ne lutteront pas pour elles à cause de leur dynamique révolutionnaire, à moins de supposer qu'ils sont d'ores et déjà convaincus d'avoir les moyens aujourd'hui d'en finir avec le système capitaliste. Ils lutteront pour elles si elles leur apparaissent comme vitales en elles-mêmes par rapport à leurs besoins non satisfaits, et pouvant être obtenues dès aujourd 'hui.
J .M. Freyssat 1. Léon Trotsky, une époque s'en va ( « Nache Slovo » 22 décembre 1915) reproduit dans la Guerre et la Révolution, tom. Il, éd. La Tête de Feuilles, 197 4 et le Mouvement communiste en France, éd. de Minuit, 1967. 2. Les deux seuls ouvrages sur Vaillant parus en France sont : +Maurice Dommanget, Edouard Vaillant, un grand socialiste, éd. de La Table ronde, 1956, qui comporte une anthologie, 507 pages. +Jolyon Howorth, Edouard Vaillant, la création de l'unité socialiste en France, E.D .l. -Syros, 1982, 380 pages avec une introduction de Madeleine Rébérioux. 3. Compte-rendu sténographique de l'intervention de Vaillant au VII' Congrès du Parti socialiste, Nîmes, février 191 O. 4. Assurance sociale, bibliothèque du Petit sou, 1901. 5. Rapport de Vaillant pour le congrès de Vienne ( 1914) dans le recueil de Georges Haupt, le Congrès manqué, éd. Maspero, 1965. 6. Préface à la brochure de A. Bruckere, l'Assurance sociale et les assurances ouvrières allemandes, éd. du PS 7. Article du Petit Sou, Il octobre 1901. 8. Article de Cosmopolis, 25 janvier 1898. 9. Les Deux Méthodes. 10. Rosa Luxemburg, le Socialisme en France, éd. Belfont, 197 1.